II
Un atome de préface.—Carthage à propos de New-York.— Quelles éponges !—Un boyau qui n’est pas vide. —L'église de la Trinité.—Les apôtres de nos jours.—Une balle perdue, —Des compatriotes.—Le parc Central, — Brooklyn.—Le père Lachaise américain.—Une réclame sur un cercieil.— Adieu !—Le baron Gauldrée-Boilleau.—De grand maiin.— Un ange tombé.—Un enfer.—Les Cinq-Points.—Une visite au Courrier des Etats-Unis.—La corvette française le Phiegéton.—Les salons de madame la baronne de Trobriand — Le Steven’s House,—Au bruit du vent.
Maintenant que je suis installé douillettement dans mon hôtel, le Metropolitan, à l'endroit même où le prince de Talleyrand écrivait une brochure à sensation sur les Etats-Unis — je parle de cent ans, — ;j]
{| me.sera bien permis de loger un mot à propos de la
préface que je n’ai pas mise à la tête de mon cârnet d de voyage. d Pour ne pas être obligé d’en faire une, je préfère L en causer, et pour qu’elle n’en ait pas l’air du tout, (2 je co.. .aets une innovation littéraire et je la place au ë second chapitre. s a
Une préface pour moi est simplement une petite réclame où l’auteur, sans avoir l’air d’y toucher le b moins du monde, se brûle sous le nez le plus ‘‘ doul-
; Re 4 Ce cettement ’” possible, comme dirait Rabelais, force encens et force parfums aux dépens de sa chatouilleuse modestie. Vous connaissez tous ces vers : ! ti Il se crut un grand homme et fit une préface. dé va
Quant à moi, je ne crois pas plus à Ia modestie d’un auteur, que Théophile Gautier ne croyait à l’ingénuité d’un capitaine de dragons ; et comme je ne voudrais pas troquer, contre le gros titre de littérateur, mes coudées franches de militaire, de touriste, ou, si vous l’aimez mieux, de rêveur, comme on m'appelait au régiment, j'esquisse à grands coups de crayon mes flâneries et mes impressions, me gardant bien surtout d’y mettre trop d’ordre. Pour avoir de l’ordre, il faut ne pas être comme Régnier, qui disait :
J'écris très-rarement et me plais à le faire ; Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ;
Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein, Je crois prendre en galère une rame à la main.
petite er le doulforce lleuse
| MoO- Pr ne igons ; tre le es de nieux, iment, ries et mettre
ne pas
Céder une partie.
Ma plume est comme celle de l’immortel devancier de Molière, Il me faut y réfléchir longtemps, avant de me laisser séduire par ses chatteries ; mais une fois le moment de réflexion passé, je griffonne d’un seul trait ma blanche feuille de papier. Aussitôt qu’elle est terminée, je la fais voltiger sur la tête de ceux qui m’entourent, sans même crier : ‘ Gare ! ?” leur laissant le soin de deviner si elle sent le goudron, la poudre, l’algue marine, les parfums d’un salon, d’un boudoir ; si elle laisse échapper un gros rire de caserne, une furtive larme de poète.
J'ai contracté ce laisser-aller dans mes pérégrinations lointaines, et tous les jours mon médecin me défend de changer mes vieilles habitudes, cela pouvant, dit-il, nuire à la guérison de mes rhumatismes.
Maintenant que voilà le grand mot lâché, rhumatismes, c’est assez causer, et je reprends ma plume pour vous expliquer comment nos bons voisins savent adapter délicieusement les légendes de l’histoire ancienne aux temps primitifs de la leur.
Lorsque Hudson, poussé par le démon de l’inconnu, ce roi des existences déclassées, vint enraper son ancre sur les rochers de l’île où la main de l’homme a jeté New-York, il demanda au sachem des Peaux- Rouges — on était encore poli en ces temps de soudards et de routiers — de vouloir bien lui en con:-
A quoi le chef se rendit gracieusement, en lui
permettant de s'approprier la quantité de terre que pourrait couvrir une peau d’élan. (1)
Le lo: de mer riposta au fier sagamos, en homme qui connaît son histoire ancienne sur le bout de son doigt. Faisant exactement comme le fondateur de Carthage, il découpa en étroites lanières la peau de l’animal, et par ce moyen se vit possesseur d’une vaste étendue de terrain.
Jusqu'ici, il n’y a rien d’extraordinaire ; mais voici venir le beau de l'affaire.
Les Indiens furent tellement enchantés de ce cours d'histoire que le soir il y eut noce générale, aux dépens du nouveau propriétaire —- les propriétaires ont toujours payé les vitres cassées, — et, lorsque les cerveaux échauffés furent arrivés à ce degré d’ivresse où l’on éprouve le besoin irrésistible de faire de la musique vocale, ou de prononcer un discours, le chef se leva après des prodiges d'équilibre, et décréta qu’à l'avenir l’île s’appellerait Manhattan — en indien ‘* Manahactanienks ?’ — joli petit nom qui signifie, en français, ‘ lieu où nous avons tous perdu les jambes ! ”? |
Cet aparte fut reçu par un tonnerre d’applaudissements.
(1) Cette bourde est racontée tout au long dans un Guide de New-Vork intitulé : ‘* Vezw- York as if is,” par Miller. Cet écrivain prenait sans doute les étrangers qui visitent Ja reine du Nouveau-Monde pour les cousins-germains de MM. Perrichon et Prud’homme.
ide de Cet bine du richon
A les voir tous, raides comme la justice, exécuter, à la lueur mourante es feux, leurs danses infernales, on eût dit qu’ils connaissaient de longue date le fameux vers qui a tué Alfred de Musset :
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre,
De nos jours, on semble ne pas avoir perdu le souvenir de cette soulographie homérique ; car en 1864 la ville impériale offrait à ses libres citoyens 9,270 tavernes et cafés où ils pouvaient s’imbiber à volonté. Un certain dimanche, M. Hale Smith, célèbre écrivain américain, s'étant mis en tête de compter le nombre de personnes qui, pendant cinq heures consécutives, entreraient dans deux tavernes de la ville, arriva à l’effrayant total de 1,054, dont 450 hommes, 455 femmes, ‘91 adultes et 68 petites filles.
On peut se faire une idée des profits que font ces établissements, lorsqu'on saura que les propriétaires de jardins où se débite le ‘‘ lager beer,’” payent volontiers cinq cents dollars aux grandes associations qui viennent passer une journée chez eux.
— Quelles éponges ces gaillards-là doivent avoir au fond de l'estomac ! me disait pendant une promenade dans Broadway, lors de mon second passage à New-Vork, le capitaine de Merles, vieil officier du 81° de ligne, qui s’en allait prendre sa r'traite.
À part cette ingurgitation quotidienne qui, si elle n’a pas le mérite de surprendre le stoïque Yankee, étonne grandement l'étranger, je ne vois rien de plus digne d’attention que Broadway, cette immense artère
de dix-huit milles, qui parcourt la ville d’une extrémité à l’autre. On ne saurait se figurer le pêle-mêle d'hommes, de femmes, d’enfants, courant, flànant, criant, sifflant — on fait de tout là-bas — le tohu-bohu de chevaux, de voitures, d’omnibus, se heurtant et se croisant au milieu des colis qui se meuvent, des conducteurs qui jurent et tempêtent, des chiens qui aboient et des sergents de ville qui restent graves et imperturbables dans ce pandœmonium à rendre fou ou maniaque !
Au dire du Directory de New-York, plus de 18,000 voitures circulent en une seule journée dans cette interminable entraille ; et chose trè:-drôle pour une République, où tout devrait être sur un haut pied d'égalité, je n'ai jamais vu les piétons se faire éclabousser par un luxe aussi écrasant d’équipages aux écussons armoriés.
Le duc de Lévis ne pensait guère être si près de la vérité, lorsqu'il écrivait, il y a cinquante ans :
— J'ai connu des partisans outrés de l’égalité à qui il ne manquait qu’une généalog:& pour être les plus vains des hommes.
Pour l’étranger, Broadway est le seul point convenable où l’on puisse se passer la fantaisie de chercher à connaître superficiellement les éléments hétérogènes dont se compose la société de New-Vork.
ji Là, on verra le lion de la fashion coudoyer le ; {ii mendiant sans pain et sans espoir ; la riche désœuvrée “4 ll jeter dédaigneusement sa mince aumône dans la | sébille de la mère de famille qui meurt de faim
et manque de travail ; le millionnaire de la 5° avenue faire d’un air modeste décrotter ses bottes, par un gamin déguenillé ; le courtier de Wa!l-Street se croire déjà marquis de Carabas, parce que l’or a été en hausse ou en baisse ce matin ; l’émigrant, trompé par de vils traiteurs, demander en pleurant de l’emploi à des indifférents qui ne comprennent pas sa langue ; (1) toutes les grandeurs enfin, toutes les misères qui rendent une ville riche et célèbre.
Si, fatigué de toute cette comédie baptisée par Jules Noriac du nom de ‘ Bêtises humaines, ?”? l'étranger veut oublier tous ces ris et tous ces sanglots en présence de ce que l’activité et l'énergie peuvent faire, il n’a qu’à grimper les 320 pieds du clocher de l’église de la Trinité, pour avoir une des plus pittoresques vues qu’il soit donné à un touriste d’embrasser. A ses pieds, il verra ces hommes si fiers ou si suppliants, si hautains ou si malheureux, il n’y a qu’un instant, ne formant plus qu’une masse grouillante d’animalcules confondus dans un grand tout. Autour de lui, s’étendront, comme les simples coups du crayon d’une esquisse topographique, Broadway, Bowery, et les centaines de rues et impasses qui forment New-York, Jersey, Brooklyn et Williamsburg. Puis, au loin,
(1) Lors de mon premier séjour à New-York, une société de recruteurs avait fait venir de Belgique et d'Allemagne un vaisseau chargé d’émigrants, sous le prétexte de leur donner du travail, Arrivés au quai du ‘ Castle-Garden,”” on les mit dans la pénible alternative de se faire soldats ou de mourir de faim à l'étranger! Chaque homme engagé ainsi donnait à ces vendeurs de chair humaine un bénéfice net de $300 à $400,
tant que l’œil peut aller, d’un côté les bords de l’'Hudson, de l’autre les solitudes de l’Atlantique.
Ce coup d’œil charmant gratuit pour le voyageur coûte assez cher à la corporation de l’église méthodiste de la Trinité. Le recteur touche dix mille dollars d’appointements par an et a de plus un logement princier. Ses six assistants ont maisons séparées et six mille dollars de traitement. En outre, tous sont permanents, et ont droit à de magnifiques présents, à un tour d'Europe, à une pension en cas de maladie, et à la retraite quand ils seront vieux. Ce ne sont pas les seuls qui jouissent de ces avantages ; beaucoup de ministres touchent des sommes aussi fabuleuses, ce qui n’empêche pas la population de New-York de compter 500,000 catholiques et 359,000 protestants.
En descendant du clocher de la Trinité, l’âme encore toute pleine de ce que je venais d'admirer, je fus témoin d’un meurtre commis avec le plus grand sang-froid du monde. Je venais de parcourir lentement, après les avoir lues, une à une, la longue file d’épitaphes qui ornent les tombeaux des révolutionnaires de 1770, et j'étais en train de songer à ‘ l'Espion’” de Fenimore Cooper, lorsque tout-àcoup j'entends un coup de carabine partir du milieu d’un peloton de soldats, et immédiatement, de l’autre côté de la rue, un homme tomber à la renverse.
Tout le monde de faire cercle autour du blessé, et de s'informer auprès de l’officier de la cause de cette mort d'homme.
ues cas >uXx.
van- 1mes ation s et
l'aime er, je grand lentee file évolunger à tout-àmilieu l’autre ssé, et le cette
Quelle fut sa réponse, croyez-vous ?
— Ce n’est rien, dit-il ; un simple accident : nous conduisons des recrues au dépôt. Il vient de nous en échapper une, et nous avons pris monsieur pour elle.
Tout cela de l’air d’un homme qui vous demande pardon de vous avoir coudoyé ! Franchement, je fus atterré de ce sang-froid, et il paraît que les assistants firent de même, car le lieutenant finit ses excuses £n commandant à son détachement : ‘« Forward !'’ de l’air d’un homme bien fâché
d’avoir ainsi jeté sa poudre aux moineaux, et disparut au pas accéléré.
Ils appellent cela de la liberté, paraît-il.
Du reste, rien d’étonnant ; toujours, sur terre, l’homme prendra plaisir à accoler à tout ce qu’il y a de saint et de sublime le repoussant, le hideux ou
le burlesque. On dirait qu’il n’a été créé que pour faire des antithèses.
Je remontais le boulevard, en proie aux tristes réflexions qu'avait éveillées en moi cet acte de froide barbarie, lorsque je me trouvai face à face, au coin d’une rue, avec un compatriote de Québec. A l'étranger, qui dit pays, dit famille. Nous nous embrassâmes, et il m’apprit la présence en ville du Dr. Roy, de sa femme, et de MM. Chapleau, Edouard Gauthier, Alexis Giard et Soupras.
Le soir, nous nous étions tous donné une cordiale poignée de main. Il semblait que nous nous connaissions depuis des siècles, et le lendemain, madame
Roy, le docteur et moi nous visitions ensemble le Parc Central.
Le Parc Central, malgré ses 843 acres de terrain, n’est pas aussi grand, il s’en faut de beaucoup, que le bois de Boulogne ; néanmoins, aucun des parcs de Londres ne peut lui être comparé. Des sommes immensés ont été dépensées pour son établissement ; sans doute, de prime abord, il peut frapper l’étranger un instant ; mais après avoir parcouru ses vingt-un milles de promenades, on s'aperçoit bien vite de la vérité du vers de Lamothe-Houdard :
L’ennui naquit un jour de l’uniformité
On peut admirer un moment des lacs, des vallées et des collines artificielles ; mais la nature finit toujours par l’emporter sur l’art, et l’on part de là avec l’envie la plus irrésistible de laisser aller son regard sur un arbre que la main de l’homme n’a pas planté, de fouler aux pieds une terre vierge de la bêche d’un horticulteur.
D'un jardin anglais à un cimetière il n’y a pas loin, et en sortant du parc, madame Roy exprima le désir d'aller prier un instant au cimetière de Greenwood, le Père Lachaise américain.
Pour se rendre à Greenwood, il faut traverser la rivière de l’Est et une partie de Brooklyn, petit village en 1816, aujourd’hui ville de plus de 200,000 âmes !
De toutes les merveilles que renferme le nouveau-
monde, ce cimetière est peut-être ce qu’il y a de plus solennel, de plus religieux et de plus imposant.
Tout, depuis son modeste gazon, ses arbres élancés,
à ses bosquets, jusqu'à ses eaux dormantes où se pen-
* chent pour pleurer de longues files de saules et de
de cyprès, tout respire cette douce mélancolie, ce doulou-
# reux silence que nons nous plaisons par moment à lais-
ni ser planer, dans nos heures de sombres rêveries, sur la
, pierre qui nous couvrira un jour. Si je ne tenais pas
1 F à rendre à la patrie le peu de poussière qu’elle m’a
A donnée, il me prendrait par fois, en me prome-
tu nant sous ces allées touffues, le désir d’aller mourir
à New-York, pour me voir dormir doucement sur le
bord du Sy/van Lake, entre la modeste tombe de
Dohummé, la chaste fille des bois, qui échangea si
vite le satin de sa couche nuptiale contre un frais
as suaire, et la tombe solitaire du pauvre poète McDonald
ee” Clark. Je pourrais réfléchir tout à mon aise, dans
are mon lit de gazon, sur les vanités des choses humaines,
QE en voyant à mes pieds le monument fastueux de made-
| je moiselle Canda, qui a coûté $10,000, exactement la 1e
dot qu’elle devait avoir le jour de son mariage ; et si j'avais le malheur de m’y trop ennuyer, je n'aurais qu’à faire chorus aux éclats de rire des touristes qui viendraient pour ne pas visiter ma tombe, en les entendant lire à haute voix la réclame suivante affichée sur le tombeau d’en face :
‘€ LE BAUME GREC POUR LES CHEVEUX est maintenant en vente, et occupe la première place parmi les découvertes scientifiques les plus importantes.
‘ Les principaux ingrédients dont on se sert pour sa préparation furent classés par les Anciens Grecs qui
PRG PESTE TRS 78
s’en servaient pour échapper à la calvitie ; car l’histoire nous informe que cette grande nation fut, à un moment donné, affligée de ce triste inconvénient qui se propagea d’une manière alarmante jusqu’à la découverte de ce précieux çosmétique, faite par Æippocrate
430 avant Jésus-Chris', et gardèe secrètement 74s7u-
randum, par ceux qui appartenaient à la Corporation sacrée d’Æsculape.
‘€ Socrate, qui était l’ami intime d’/ÆZ/fpocrate et qui partageait entièrement ses idées, le recommanda non-seulement pour la pousse des cheveux, mais encore comme grand préservatif contre les maux de tête et /a perle de la mémoire.
‘ Il était tellement convaincu de ses vertus, que lorsque Xérophon tomba de cheval, à la bataille qui se livra près de Délium, 11 le prit sur ses épaules, passa par-dessus les cadavres des Afhéniens et rencontrant ZAésalius, fils d'Æippocrate, il l'envoya immédiatément chercher le Baume Grec et en appliqua des compresses sur le front du blessé, craignant que, dans l’excitation du moment, il ne perdît la mémoire pour toujours.
‘ D'après une autre source très-authentique, le Docteur Kélemen, propriétaire de cette exquise préparation, apprend que 202 avant Jésus-Christ, une grande peste s’abattit sur Æome. Tous ceux qui n’en moururent pas demeurèrent chauves, et le bruit des merveilleuses cures de l’onguent qu’il vous offre aujourd’hui, étant parvenu aux oreilles du gouverneur, il dépêcha immédiatement une députation aux cités
|S- de X'os et de Xridos, pour les supplier de lui envoyer
an quelques amphores du :
qui ke ,,