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monotone par elle-même. Presque toujours, c’est la même chose ; devoir de service, et distance d’une étape à l’autre franchie à cheval, avec un soleil vertical sur la tête, un sommeil de plomb sur les yeux. Puis, quand nous sommes arrivés, pour distraction une sieste sous là tente, si par bonheur, il ne prend pas au commandant de la colonne la malencontreuse idée de faire séjour dans un village quelconque, et de nous donner un billet de logement chez une sale famille indienne sous la méchante hutte de laquelle chacun réfléchit tout à son aise à ces vers de Théophile Gautier :
La limace boueuse argente la muraille
Dont la pierre s2 gerce et dont l’enduit s’éraille, : Les lézards verts et gris se logent dans les trous ; :t l’on entend, le soir, sur une note haute, Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
Et râler aigrement les crapeaux à l’œil roux,
Néanmoins le paysage que nous avions sous les yeux depuis notre départ de San Antonio, était bien propre à nous faire oublier ces légers désagréments de la vie militaire. Les précipices et les montagnes sur la crète desquels nous expéditionnions, avaient une ressemblance frappante avec ces lieux maudits du Liban, dont Lamartine fait une description si poétique, dans son itinéraire :
— ‘4 Ces masses étaient posées d’aplomb comme des cubes solides et éternels. Suspendues sur leurs angles et soutenues par la pression d’autres roches invisibles, elles semblaient tomber encore, rouler toujours et
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présentaient l’image d’une ruine en action, d’une chute incessante, d’un chaos de pierre, d’une avalanche intarissable de rochers, rochers de couleur funèbre, gris, noirs, marbrés de feu et de blanc, opaques ; vagues pétrifiées d’un fleuve de granit : pas une goutte d’eau dans les profonds insterstices de ce lit calciné par un soleil brûlant ; pas une herbe, pas une tige, pas une plante grimpante ni dans ce torrent, ni sur les pentes crénelées et ardues des deux côtés de l’abîme. C'était un océan de pierres, une cataracte de rochers à laquelle la diversité de leurs formes, la variété de leurs poses, la bizarrerie de leurs chûtes, le jeu des ombres ou de la lumière sur leurs flancs ou sur leur surface, semblaient prêter le mouvement et la fluidité. Si le Dante eût voulu peindre dans un des cercles de son enfer, l’enfer des pierres, l’enfer de l’aridité, de la ruine, de la chûte des choses, de la dégradation des mondes, de la caducité des âges, voilà la scène qu’il aurait dû simplement copier. C'est un fleuve des dernières heures du monde, quand le feu aura tout consumé et que la terre dévoilant ses entrailles ne sera plus qu’un bloc inutile de pierres calcinées sous les pas du terrible Juge qui viendra la visiter. ??” (1) —
(1) A peu de distance de San Antonio, le préfet politique de Téposcolula, M. Franco. trouvait en 1864, un magnifique bolide, que j'ai eu occasion d'examiner au musée de Mexico, En rendant compte de son arrivée dans la capitale, l'Zre Nouvelle faisait la description suivante de cette curiosité de l’autre monde qui pèsait près de mille livres.
—Ce bolide cube environ trente centimètres ; il a la forme d’une tête de bœuf et rend un son métallique et argentin, lorsqu’on le frappe avec un corps dur. Sa dureté est très-grande ;
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Rien n'est forcé, rien n’est trop accentué dans ce sombre tableau, et souvent par ces chemins dangereux et terribles, nous mettions huit heures à franchir des étapes de deux lieues. La plupart du temps les soldats étaient obligés de grimper sur les saillies de rochers et de retenir par des cordes passées sous les essieux, les roues de nos pièces de montagne ont la moitié se balançait sur l’abîme. Aussi étaitce vraiment un bonheur qu' ‘’ordre fût arrivé à temps pour faire retourner le convoi du colonel Doutrelaine : une fois engagé dans ces précipices, les chevaux, les fourgons du train et nos pièces de siége auraient été infailliblement abandonnés par nos hommes, harcelés sans cesse par un ennemi invisible,
Nonobstant toutes ces difficultés, notre colonne ne mit que huit jours à franchir les soixante-deux lieues qui séparent Téhuacan de la ville d'Oajaca.
Le 11 janvier à dix heures et un quart du matin, nous faisions notre entrée, clairons et tambours en tête dans le petit village d’Etla, point où s'étaient concentrées les forces du corps expéditionnaire.
Le général d’Hurbal avait transporté depuis la veille son quartier-général à six kilomètres en avant, à l'endroit nommé l’hacienda Blanca.
un couteau peut à peine le rayer ; il a la couleur du fer ou de la fonte, aux encroits que le frottement a rendus brillants. Son énorme pesanteur ne nous paraît explicable que par la présence d’un métal d’un grand poids spécifique, tel que le platine, par exemple, car une masse de fonte de ce volume péserait à coup sûr beaucoup moins.
Ici je dus me séparer de mes amis les zouaves, après avoir partagé quelques heures la bienveillante hospitalité d’un charmant écrivain, monsieur A. L. Nolf, correspondant de l’Æs/afette, aujourd’hui riche négociant à San Francisco, et je profitai d’un convoi de gabions qui partait sous l’escorte d’un escadron du 5ème hussard, pour me rendre en toute hâte à l'état-major.
J'y trouvai le général en petite tenue, se promenant modestement à pied, avec un de ses aides-de-camp, au milieu des tentes des soldats et causant avec quelques sous-officiers. J'étais encore peu familiarisé avec les broderies indiquant les différents grades de l’armée française, et bien qu’en passant au galop, j’eusse remarqué ce groupe formé autour d’un vieil officier, je crus que c'était le médecin-en-chef de l’armée, et je continuai ma course vers le quartier-général, me contentant de lui tirer le salut d’inférieur à supérieur.
Le général, de son côté, voyant passer à fond de train un officier couvert de ponssière, s’imagina qu’il y avait quelque anguille sous roche du côté d’Etla, et dépêcha de suite le capitaine Logerot à ma recherche.
Bientôt nous revinmes tous deux de notre méprise, et quand il eut pris connaissance des dépêches que je lui apportais, et qu’il eut été informé du retard mis dans la marche du convoi Doutrelaine, ïl se mit à rire aux éclats en apprenant ma gaucherie, et continua son inspection toute paternelle, en me faisant l'honneur de m'inviter à dîner pour le soir même.
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22 DE QUEBYC À MEXICO,
Le général de division, le vicomte Courtois Roussel d’Hurbal est un des plus vieux officiers d'artillerie de l’Europe, et le soir même, il me disait que de tous ses camarades de promotion à l’école polytechnique, ils n’y en avait plus que cinq vivants. Malgré son âge, sa figure fine et aristocratique est peu ridée ; ses cheveux commencent à peine à grisonner, et l’on sent qu’il y a du fer et de l’acier sous cette petite stature, tenant à la fois du gandin &: boulevard et de l’homme brisé à toutes les fatigues de la guerre. Une partie de sa vie s’est passée à être officier d'ordonnance de Louis-Philippe et des princes du sang ; et dans ces fréquents contacts avec la cour il a appris à mettre jusque dans ses rapports avec ses plus infimes subalternes ce tact et cette délicatesse dont le secret se perd de jour en jour avec les traditions de famille qui s’en
vont,
Pourtant, malgré sa bravoure personnelle et ses talents de théoricien, je n’ai jamais pu m’expliquer le peu de confiance que ses subordonnés mettaient en ses qualités de practicien.
Je ne sais si les fréquentes promenades militaires qu’il s’amusait à commander faisaient un peu rager le troupier, mais dans l’armée on l’accusait de temporiser, et même quelques officiers supérieurs allèrent jusqu’à prononcer le mot incapacité, lorsque Raoul du Luart, jeune et brillant sous-lieutenant de hussards, paya de sa vie sa bravoure chevaleresque en tombant avec huit de ses hommes dans une embuscade, entre
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Huitzo et Etla, pendant une reconnaissance où le général commandait en personne.
Quant à moi, il est peut-être encore trop tôt pour porter un jugement impartial, mais puisque j'écris une page de l’histoire contemporaine, le général d’Hurbal, suivant l’opinion de plus d’une célébrité militaire, restera «ans l’armée française comme le type du brave, du bon et du savant général.
Parmi les officiers de son état-major se trouvaient M. le capitaine Magnan, fils du maréchal de France de ce nom, aujourd’hui colonel commandant l’étatmajor général du corps d'armée de Montpellier, brave cœur qui partagera dans l’histoire avec M. le colone! Willette, l’enviable réputation d’avoir été fidèle et loyal au maréchal Bazaine, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. (1) Les camarades du capitaine Magnan étaient MM. les capitaines Bidot, aujourd’hui officier de la légion d’honneur et chef d’escadron ; Logerot, maintenant lieutenant-colonel d'artillerie et directeur de la pouürerie du Bouchet ; le capitaine d’artillerie de Roincé ; M. de Milson, officier stagiaire au titre prussien, et M. de Vaudrimey-Davoust, petit fils du grand général d’artillerie. Ces messieurs m’accueillirent avec la plus franche camaraderie, et comme j'avais Sté forcé de laisser mes bagages sur les fourgons du convoi
(1) Léopold-Louis-Marie-Sfaurice Magnan a gagné son grade de lieutenant colonel d’état-major pendant la campagne de la Loire, Il était chef d'état-major de l’amiral Jaurès ; dans ces fonctions, il a montré le zèle le plus assidu, l'intelligence la plus alerte, (Vofes officielles.)
Doutrelaine, ils mirent à ma disposition tout leur matériel de campagne, tente, lit de camp et batterie de cuisine.
En 1869, lors d’un voyage en Italie, la première personne que je rencontrais en débarquant à Civitta- Vecchia, fut M. de Vaudrimey, devenu chef d’esca- | dron d’état-major, et là — à l’hôtel di Orlando — ï nous passâmes une journée charmante à causer des amis et des choses du bon vieux temps. Ce fut lui qui m'apprit la mort du colonel d’Ornano, mon brave commandant qui s’en était revenu dormir, à Mostaganem, sur cette terre d'Afrique, qu’il aimait tant. Cette délicieuse causerie, éparpillée en face des solitudes de la campagne romaine, sous un ciel de saphir devait être notre dernière ensemble, et comme la paraphrase de Job, sicut nubes, quasi naves, velut umbra, s'applique surtout à la vie militaire, le colonel Magnan me mandait à son tour, en date de Montpellier, le 11 Janvier dernier.
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— “ Notre cher de Vaudrimey-Davoust est mort glorieusement sous les murs de Metz en brave soldat
qu'il était. ”?
Le jour se passait à reconnaître les environs de la | place, où à accompagner le général dans ses excursions | qui avaient pour but, l'étude topographique des Û ( terrains où nous devions nous installer, quand s’ou- | ( vriraient définitivement les opérations du siége si |
désiré.
Quant à nos soirées, elles étaient des plus pacifiques.
Lorsque personne n’était de service de nuit, on organisait un whist auquel venaient prendre part le général Mangin des zouaves, le colonel Petit des chasseurs d'Afrique, fils du général de la vieille garde qui reçut les touchants adieux de Fontainebleau, et M. de Quélen, chef d’escadron aux hussards. Comme mes fréquentes distractions m'’avaient donné la réputation d’exécrable joueur, aussitôt que j’entendais la grosse voix du général Mangin qui criait :
— Allons messieurs ! à moi de faire les cartes !
Je m'esquivais furtivement pour me glisser tout doucement entre mes couvertures de camp, et là, prenant la position la plus paresseuse possible, je me livrais à cette grave occupation que les zouaves appellent fioncer dans son pieu, ce qui veut dire en langage chrétien dormir dans son lit.
Le 13 janvier, deux jours après mon arrivée, une estafette accourut de grand matin annoncer au général d’Hurbal que le maréchal Bazaïine venait le relever du commandement de l’expédition, et qu’il serait trèsprobable que le soir même il fût à l’hacienda Blanca. En effet, vers 4 heures, les tambours battaient, les clairons sonnaient aux champs, et malgré une forte fièvre dont je souffrais depuis quelques temps, je ne pus résister à la tentation d’assister à l’imposant spectacle de la réception d’un maréchal de France par son corps d’armée.
Les troupes étaient rangées en haie le long de la route qui menait au quartier-général, et présentaient les armes à mesure que le maréchal, entouré de son
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état-major et de son escorte, défilait en remerciant de la main les cris de vive l’empereur ! poussés sur son passage.
Le soleil et la route avaient légèrement bruni cette mâle figure que je n'avais fait qu’entrevoir, lors de mon séjour à Mexico, mais rien n’y paraissait des fatigues qu’il avait eu à endurer pour rejoindre si vite le corps expéditionnaire. On n’y lisait que le plaisir de se revoir au milieu des braves roupes, qu’il avait conduites si souvent au triomphe et à la victoire.
Des maréchaux de France vivants, le maréchal Bazaine était alors, après le duc de Magenta, celui qui s’était rendu le plus populaire parmi les troupes, sans distinction de rangs ni de galons. Tous l’avaient vu à l’œuvre en Espagne, en Algérie, en Crimée, en Italie et au Mexique, et pas un soldat dans l’armée qui, à cette époque, ne fût convaincu de son bonheur impossible et de son imperméabilité aux balles.
Depuis, les passions humaines, les exigences de coterie et par-dessus tout cette déplorable manie qu’a la France de se dépouiller volontairement de ses gloires ont fait descendre cet homme du piédestal que lui avaient érigé quarante-deux années passées au service de la patrie ! Mais pour ceux qui croivat encore en l'honneur et en la vitalité du vieux sang gaulois, François-Achille Bazaine n’a pas cessé d’être maréchal de France. Plus tard, lorsque les exaspérations de la défaite se seront apaisées, lorsque l’on envisagera de plus haut et de plus loin, ce que fut la
conduite de ce vieillard qui, impassible, n’a opposé que son passé glorieux, ses blessures et le calme pur et inébranlable de sa conscience à ses accusateurs et à ses juges, on se rappellera involontairement les condamnations de l’amiral Byng, de Lolly-Tollendal, du maréchal Ney et de tant d’autres, et la France se souvenant alors qu’elle n’a pas été créée pour éteindre ses gloires et rougir de son sang se tournera d’ellemême vers le délaissé aux applaudissements de tous ceux qui croient encore en sa mission providentielle et en sa justice, et fera briller à ses yeux l’aurore du grand jour de la réhabilitation.
La présence du maréchal parmi nous inquiétait vivement l'ennemi qui s'attendait à quelques coups de main de notre part, et de fortes patrouilles ne cessaient de sillonner les alentours de la ville. Le
15 janvier, nous fûmes mis en émoi par le bruit d’une forte fusillade sur notre gauche, en avant, et le commandant Ximénès fut dépêché avec moi pour voir ce dont il s'agissait.
En pratiquant une reconnaissance, le deuxième bataillon d’infanterie légère d’Afrique était tombé dans une grosse embuscade ennemie, cachée derrière l’hacienda de la Guillera, et aprés l'avoir refoulée jusque dans le col de las tres Cruces, avait mis en déroute les sierranos de Fidencio de Tepéji qui voulaient lui disputer le passage, leur enlevant la position du petit Picacho, et leur tuant un officier et onze hommes,
Il s’emparait en ce moment du village de San Félipe del Agua. Ces renseignements nous furent donnés par le commandant, baron de Briant, qui était venu se poster avec un bataillon de la légion étrangère sur la crète de la montagne, pour surveiller les mouvements de l’ennemi et se préparer à toute éventualité.
Nous continuâmes notre course dans la direction de San Félipe del Agua, à travers un fouillis inextricable de broussailles, de lianes et de palmiers nains, à qui nous fimes l’hommage d’une bonne moitié de nos pantalons, et nous arrivâmes à temps pour voir l'ennemi déguerpir de sa formidable position et assister aux derniers coups de feu. Cette escarmouche leur coûta onze morts dont un colonel et vingthuit blessés. De notre côté nous n’eñmes que deux contusionnés, mais en revanche pas un homme dont la capote ne fut trouée par une balle indiscrète.
Le village, dont le bataillon d'Afrique venait de se rendre maître, avait une importance exceptionnelle aux yeux de la garnison ennemie.
Il était traversé par l’aqueduc, qui fournissait l’eau à la ville.
En détourner le cours, c'était les prendre par la soif, et immédiatement, une compagnie du génie, sous les ordres du capitaine Dombres se mit en mesure de couper le tunnel en pierre qui déversait l’eau dans Oajaca.
Quant aux soldats du bataillon, ils se mirent en frais de crénéler et de fortifier le réduit de l’église, en
cas d’attaque imprévue de la part des assiégés, ou mieux encore des troupes que nous avions battues le soir même, et que nous avions forcées de chercher refuge dans la montagne en arrière de nous, leur barrant ainsi le chemin de la ville.
Le soir même nous retournions porter au maréchal les dépêches de la journée.
Il était à table quand nous arrivâmes à son quartier général, et j’ai encore dans l’oreille l’énergique juron qu’il lança, lorsqu'il eut fini de lire à haute voix la phrase suivante :
— L'ennemi que nous avons devant nous a du moins le mérite de persévérer toujours dans le chemin franc et loyal où il s’est engagé : un enfant vient de me prévenir de ne pas laisser nos troupes boire aux citernes particulières, Porfirio Diaz y ayant fait jeter du poison ! —
Voilà les seules armes que le parti Juariste trouvait efficaces contre nous, car il savait que jamais nous ne le suivrions dans l’infâme sentier de l’hypocrisie et de haine cachée.
En sortant de la salle à dîner, le colonel Osmont me fit passer dans son cabinet particulier, et là m’apprit que le lendemain matin je devais retourner à San Félipe del Agua pour y joindre les cadres du deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, en qualité d’officier stagiaire au titre étranger.
On attache au mot stagiaire dans l’armée française une double signification.
Peut être stagiaire tout officier étranger détaché officiellement par son gouvernement pour étudier l’organisation, la discipline ou l’administration de l’armée en campagne. Plusieurs généraux ont ainsi commencé leur célébrité. Le général américain McClennan fit comme stagiaire au génie français, la campagne de Crimée, et le baron de Vandersmissen qui a commandé la garde impériale belge au Mexique, gagna la croix de la légion d'honneur en Algérie. Peuvent encore être stagiaires, mais seulement devant l'ennemi, ceux qui n'étant pas sujets français, sont recommandés et admis à subir un examen militaire, devant un comité d’officiers supérieurs. Suivant l’heureuse ou la malheureuse issue de cette épreuve, quand ils n’entrent pas à la légion étrangère, ils sont internés dans un régiment désigné par le commandant-en-chef, et y font fonctions d'officiers sans troupes pendant la durée de la campagne.
A la demande du marquis de Montholon, j'avais été classé dans cette dernière catégorie, et je n’eus qu’à me louer de l’heureux hazard qui m’avait placé auprès du commandant d’Ornano, en qualité d’officier d’ordonnance. J'avais déjà eu le plaisir de faire sa connaissance, lors de mon passage à Orizava, et je savais que sa réputation d’excellent militaire était répandue dans toute la terre chaude.
Agé de quarante-cinq ans, cet officier avait commencé à porter le havresac, avant de mériter la contreépaulette de commandant. Les vieux grognards qui avaient connu Lamoricière, disaient qu’il avait avec
le général une ressemblance frappante, et par la trempe énergique de son caractère — il était Corse d’origine — il savait en imposer toujours à propos, aux rudes troupes qu’il avait sous ses ordres.
Le commandement qui lui était dévolu était peutêtre un des plus difficiles de toute l’armée française.
Le premier officier venu ne saurait imposer l’amour de la discipline et de l’obéissance passive, premier point du règlement militaire, à des têtes de pipes comme en contient le deuxième bataillon d’Afrique.
Ces bataillons — ils sont quatre — ne sont recrutés que parmi les têtes chaudes des autres corps de l’armée, auxquels une forte contravention à l’ordonnance, un délit ou un larcin ont valu les honneurs d’un conseil de guerre. Tant que dure leur punition, elles sont internées aux régiments d’infanterie légère d'Afrique, mieux connus sous le nom de zéphirs. Bien entendu, s’il est un endroit où l’on s’attend à avoir du tabac, ce sont eux, les 7oyeux comme les appellent les zouaves, que l’on lance en avant, et toujours lorsqu'ils ne sont pas trop surménés par l'officier qui les commande, ces braves enfants perdus font plus que leur devoir. A preuve, l’héroïque combai de Mazagran, livré en février 1840, ou cent vingt-trois zéphirs sous les ordres du capitaine Lelièvre se défendirent pendant une journée contre douze mille arabes, et finirent par les mettre en déroute.
Sachant se tenir dans un juste milieu de douceur et de sévérité, le commandant d’'Ornano était sinon le chéri de ses officiers, avec qui il ne transigeait jamais,
du moins l’idole de ses troupes. Le soldat savait parfaitement que si, une fois son devoir accompli, la double ration d’eau-de-vie l’attendait, il n’ignorait
pas non plus qu’il s’exposait au silos ou à quelque chose de pis en contrevenant au service.
Alors le commandant n’entendait pas badinage.
Un soir, pendant le siége, un soldat trouvant son potage mauvais avait jugé à propos de le faire passer de son écuelle, sur la barbe touffue de son fourrier.
Le supérieur goûtant fort seu cet échaudement, alla se plaindre au commandant.
J'entendis celui-ci donner l’ordre d’attacher le farceur à un arbre, placé dans la ligne de projection des bombes de l’ennemi, et le malheureux passa toute une nuit, dans cette position critique, réfléchissant aux inconvénients que peuvent procurer la présence de plusieurs cheveux sur la soupe.
Tout le monde savait donc qu’on ne gagnait rien à ne pas bien faire son métier, et chacun tâchait de mériter son approbation en se conformant strictement aux ordres donnés. (1)
(1) Les officiers suivants faisaient partie du détachement de siége, placé sous les ordres du commandant d’Ornano dans le village de San Félipe de l’Agua. Les noms en italiques sont ceux des officiers qui furent blessés,
Deuxième bataillon d'infanterie légère d Afrique. —Commandant : Colonna d’Ornano —Capitaines : Chopin, Cajard, aujourd’hui commandeur de la légion d'honneur et lieutenant-colonel au 15e régiment de ligne, (adjudant-major), A/gan, (commandant la compagnie montée), Joucaviel, Dupont, #aucher de Saint- Maurice, détaché à l'état-major du commandant.—Lieutenants : —Eugène Chèdeville, officier d'ordonnance du commandant,
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Le jour de mon arrivée au bataillon, fera époque dans mes souvenirs, car peu s’en fallut qu’elle ne fût suivie d’une longue promenade dans l’autre monde.
L'ordre du jour consistait à pratiquer une reconnaissance du côté d’Iscotelle, petit village situé à quatre kilomètres sur la gauche de San Félipe de l’Agua, mais éloigné de la ville d’une portée de canon seulement. Arrivés là, nous devions opérer notre jonction avec la brigade de cavalerie du général de Lascours, pendant que le troisième zouave sous les ordres du colonel Tourre, devait occuper les villages de Xojo et de Santa Lucia, et s’y maintenir.
Pendant deux heures, nous suivimes une 4arranca ou lit de torrent desséché, croyant notre mouvement complètement ignoré de la ville. Déjà, nous avions réussi à faire notre entrée dans le village, et à nous
aujourd’hui chef de bataillon au 73e régiment de ligne, de Groulard, Dost, commandant la compagnie franche, Carrère, commandant la compagnie montée, Koll, payeur du bataillon, Pomet.— Sous-lieutenants ; de Linières, à la compagnie montée, Vaucher, Dupoux, Angé, à la compagnie franche, Miquel, Giudicelli, adjudant.—Chirurgiens : Eychène, Baldi,
Génie.—Le capitaine Dombres.
Artillerie.—Capitaine : Malesherbes.—Lieutenants : Tissier, Daniélou,
Cavalerie.—Bolagnos, commandant, (lanciers indigènes).
Légion Etrangère.— Commandant le baron de Briand.— Capitaines : Rambert, adjudant-major, Bourkart, Legaut, le Doulcet de Pontécoulant, aujourd’hui capitaine adjudant-major au ler régiment de tirailleurs algériens, Sauvestre, Girard, Duboscg, Poncelet.—Xieutenants : Campion, Cordier, Giovaninelli, Juge, McGoughin de Slane, Zamisey. Jandard, Rageot. —S$Sous-lieutenants : Glacier, Cicaldi, B/anck, Fargéat, Marton, Farnési, £ychène.—Chirurgiens : de Compigny, Rustégo,
Zntendance Militaire. —Briguet.
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masser près du portail de l’église, en laissant notre cavalerie et nos tirailleurs escarmoucher avec. les avant-postes juaristes, lorsqu’en débouchant par une allée de cactus l'état-major aù bataillon fut salué par deux obusiers de montagne que l'ennemi avait réussi à masquer parfaitement derrière un bouquet d’arbres, à la portée de carabine.
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J'étais à quelques pas en arrière du commandant, et mon cheval, pur sang mexicain très-ombrageux, » entendant le ronflement de l’obus qui arrivait sur nous, fit un écart subit et me força de vider les arçons. Ce fut heureux, car le projectile passa en faisant un tapage infernal à la hauteur de ma tête, siffla près de l'oreille de M. Chédeville, et alla éclater à cinq mètres plus loin, désarticulant l'épaule d’un soldat et brisant le pied d’une malheureuse femme qui lui donnait à boire.
En me voyant mordre la poussière, la plupart des officiers crurent que j'avais été frappé en plein front ; aussi poussèrent-ils un joyeux éclat de rire lorsqu'ils ne virent que la fourrure de mon dolman légèrement endommagée.
Nous tournâmes bride, et le commandant fit alors avancer la batterie du lieutenant Tissier.
Dès les premiers coups, nos mortiers leur démontèrent une pièce, et mirent dix artilleurs hors de combat. Ces messieurs jugèrent alors à propos de rentrer en ville, et nous retournâmes à San Félipe de l’Agua, après nous être emparés de deux espions que je reçus
ordre de conduire avec une escorte de lanciers indigènes au quartier-général.
Tout y était bien tranquille.
Le maréchal ne voulait rien entreprendre de sérieux avant l’arrivée du convoi Doutrelaine sur lequel on commençait à avoir des craintes, car par une: nuit obscure Chato Diaz, frère du général juariste, s'était glissé entre nos avant-postes avec mille cavaliers mexicains, et battait l’estrade dans la direction où marchait le colonel.
Le 22, le commandant en chef expédia à M. d’Ornano l’ordre de s’emparer de l’hacienda d’Aguiléra, poste ennemi placé à un kilomètre et demi en avant de San Felipe. La cour de cette hacienda renfermait une citerne où la garnison de la ville venait puiser de l’eau et faire boire ses chevaux, la privation s’en faisant tellement sentir parmi les assiégés, qu'elle se vendait à six sous le verre, dans Oajaca.
Pendant six heures, nous nous battimes contre 1,500 hommes soutenus par l'artillerie de la place et des forts, et l’acharnement avec lequel l'ennemi défendit sa position, prouva toute l’importance qu’il attachait à s’y maintenir. Cette journée leur coûta cent onze morts Pour notre part, bien que nous fussions pris entre les feux croisés de trois forts, nous n’eûmes que deux tués et vingt-sept blessés ; dont trois officiers, le capitaine Algan, le lieutenant Carrère, et le sous-lieutenant Angé. M. Carrère à cette occasion, fut créé chevalier de l’ordre
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de la Guadeloupe et M. Angé décoré de la légion En d'honneur. dans
Parmi les péripéties de ce combat, il y eut un rédig trait d’héroïsme qui ne saurait être passé sous silence. lire a
Au plus fort de l’accion, au moment où les forts Le: ouvrirent leurs feux sur nous, le bataillon fut forcé de force rétrograder un instant sous Ces masses de mitraille fut h qui l’écrasaient. Une panique se déclara alors sur badin notre droite, et un de nos blessés fut abandonné sur pouve le terrain, sans que personne le vit. supéri
; dans :
Au moment où le sergent-major Marginédès restait en arrière, pour rallier son escouade, il aperçut un Ta officier mexicain qui achevait le malheureux à coups notre de talons de bottes. L’indignation l’emporta, et sans char se soucier du feu de peloton que tenaient ouvert dans : sur nous les trois bataillons Juaristes, il marcha droit tants à ce vilain, l’abattit d’un coup de baïonnette, de ca et chargeant le moribond sur ses épaules, vint tables reprendre tranquillement sa place de bataille, au jardin milieu des cris de ‘Vive la France ! ”” poussés par en fle nos soldats électrisés. regret
Cet acte de bravoure valut à son auteur la médaille qui s du mérite militaire. ciel.
Si légères que fussent nos pertes, le maréchal s’en Les émut et fit savoir au commandant que ses ordres faisior avaient été mal interprétés. embat
nu ; ; Jouait
C'était une surprise de nuit et non une attaque de regret
jour qu’il voulait faire exécuter sUr Ce point. le pas,
En recevant cette missive, M. d’Ornano entra dans une colère corse, et séance tenante, voulut rédiger, en réponse, une note qu'il se proposait de lire au bataillon formé en carré.
Les termes en étaient très-vifs, et ce ne fut qu’à force d’instances que nous parvinmes à le calmer. Ce fut heureux pour lui, car en ces temps-là, on ne badinait pas avec la discipline. Un conseil de guerre pouvait être le résultat de cette boutade de notre supérieur ; mais il n’en fut rien, et cette tempête dans un verre d’eau, s’en alla comme elle était venue.
Le village de San Félipe del Agua, où se trouvait notre quartier-général, était un des sites les plus charmants et les plus pittoresques que j'aie trouvés dans mes courses sous le tropique. Les riches habitants d'Oajaca y avaient construit leurs élégantes villas de campagne, et nous y étions logés comme de véritables nababs. Pianos, salons éblouissants de dorures, jardins de lauriers-roses, d’orangers, de citronniers en fleurs, rien ne nous manquait pour nous faire regretter vivement les scènes de sang et de carnage, qui se passaient à deux pas de ce petit coin du ciel.
Les soirs où nous n’étions pas de service, nous faisions de longues promenades sous ces bosquèts embaumés pendant que la musique du régiment jouait des morceaux de grands maîtres, et bien des regrets, bien des soupirs, bien des élans de cœur vers le passé ou vers l’averir, furent confiés à ces ramées
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À 38 DE QUEBEC À MEXICO, de | toutes miroitantes des rayons mélancoliques du “pi plus beau clair de lune qu’il soit possible d’ima- | | giner. (1) il À Mon compagnon ordinaire de causerie était un ï officier d’artillerie distingué, bas-breton de tête ni comme de cœur, M. Daniélou. Lorsque nous nous
h. rencontrâmes plus tard à Mexico, au retour de la
l 4 campagne, nous revenions avec plaisir sur ces
/ flâneries poétiques, oubliées sur le sable doré des
‘ jardins tout parfumés de San Félipe, et nous regret-
: tions souvent ces belles nuits qui devaient avoir 4 {: un peu de cette sérénité planant sur la soirée où ; 1 | Scudo composa son exquise romance ‘‘le fil de la ;
L vierge. ?? ïk (À Lorsque je rentrai au pays, l’année suivante, nous ï
nous promîimes mutuellement d’essayer à nous réunir. À |: Seul j'ai tenu parole, et voici comment. ; L: Depuis quinze jours j'étais à Paris, où j'avais déjà ‘
embrassé Girard, Fourcoual, le général d’Hurbal, À et tutti quanti. Aucun n'avait pu me donner des :
3 nouvelles de mon ami Daniélou, et de guerre lasse, è
+7 ; je songeai au café du Helder, ce rendez-vous habituel ; 4 À de tous les officiers de passage à Paris. à
Ne {1) Plus d’un camarade se souvient encore de ces heures char- HR mantes qui ne peuvent s’effacer dès qu'on les a connues, et Ë dernièrement le colonel Magnan, en me faisant part de toutes les
l tristesses du procès Bazaine et de l’immense calme que le maréchal opposait à ses détracteurs, s’écriait :
— ‘ Ah! mon cher camarade, que nous sommes loin de ces beaux jours et de ces délicieuses soirées d’Oajaca ”
— Félix, un bock et l’annuaire ! criai-je en m’installant :"."ès d’une des petites tables alignées sur le boulevau des Italiens.
Quel est le militaire, de passage à Paris, qui n’a pas connu Félix, ce garçon de café, plus savant, plus ferré sur la composition des cadres de l’armée que le maréchal LeBœuf lui-même, qui pourtant savait dès le débût de la campagne de 1870, le nombre de boutons qui manquaient dans les longues piles de guêtres, entassées dans les magasins de l’intendance ? Félix m’apporta donc l’annuaire, et après l'avoir rapidement feuilleté, j’acquis la conviction que le régiment de Daniélou était en garnison au château de Vincennes.
Dix minutes après, je sautais sur l’impériaie de l’omnibus, et j'étais en route pour aller serrer la main à mon vieux camarade. Mon cœur allait encore plus vite que les claquements de fouet du cocher, et en partant, j'aurais déjà voulu être arrivé.
Enfin, nous sommes à Vincennes !
Je saute à terre et mes yeux tombent sur les épaulettes d’un officier d'artillerie, assis mélancoliquement à la porte d’un café, et en train de prendre seul le vermouth du matin.
— Pourriez-vous m'indiquer l’endroit où loge le lieutenant Daniélou, lui dis-je en saluant.
— Daniélou, reprit-il d’un air tout étonné, mais il loge là-bas, à Saint-Mandé ; puis, hechant la tête :
— Depuis cinq mois, il est mort, et de la poitrine encore. Ah ! c’est une maladie bien triste pour un artilleur !
Je crus que mes jambes allaient crouler sous moi ; néanmoins, j’eus la force d’aller jusqu’au petit cimetière de Saint-Mandé, et là, nrès de la tombe d’Armand Carrel, je lus cette phrase lapidaire :
Ici repose Jean-Baptiste Daniélou, lieutenant au 4ème régiment d'Artillerie, chevalier de la Légion d'Honneur et de l’crdre de la Guadeloupe du Mexique, décédé le 28 février 1869 à l’âge de 38 ans, sincèrement regretté de toute sa famille.