‹ De Québec à Vancouver: à travers le Canada d'aujourd'huiChapitre 12 sur 12 · CHAPITRE XII QUÉBEC : LE SANCTUAIRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII QUÉBEC : LE SANCTUAIRE FRANÇAIS

Arrivée à Québec, capitale de la Nouvelle France. — La « ville sainte ». — Sur leurs remparts. — Le clergé catholique et la survivance du souvenir français — Mgr. de Laval ; l'Umversité, le Séminaire.

Les rapports avec la France, les influences anglaises à Québec, l'émancipation économique des Canadiens français, le mouvement nationaliste de Québec, la prospérité et le calme de la province, l’organisation politique, les ministères, les problèmes du monopole des liqueurs, de l'assistance publique, de l’enseignement et des routes. — La campagne de Québec : les caractéristiques des fermes et des fermiers du Québec, le cadre de la vie paysanne, un dimanche d'automne à la èampagne.

A première fois que nous avons vu Québec,c'était après une longue randonnée à travers l'Amérique. Depuis plusieurs mois, nous n’avions rencontré que des visa-

ges rasés, à nez court et lèvres minces, « complets fraîchement pressés », fumeurs silencieux, jeunes femmes agitées et rieuses comme de grands garçons ; depuis des mois, nous n’entendions et lisions que dessyllabes hostiles à l'oreille et à l'œil du latin. Les choses vous avertissent ainsi,par mille petits heurts, que vous êtes un étranger et l'accueil le plus cordial ne peut qu’affirmer la barrière qu’il affecte d'ignorer. Mais voici que le train qui vient de quitter Montréal s’arrête auprès de la station ; des hommes se tiennent par groupes tranquilles ; et l’on devine qu’une

conversation lente vient de s'arrêter, en même temps que le train. À leur attitude, aux vêtements, aux visages, on reconnaît immédiatement des Français : de Normandie? de Saintonge? Je ne sais encore ; mais ils sont bien tels que les Charentais au milieu desquels j'ai grandi; au premier coup d'œil, j'ai senti monter la douce chaleur des souvenirs d'enfance, comme au matin qui commence les vacances, quand après une nuit de voyage, on se réveille « au pays ». Et sans doute, nous étions bien avertis que nous allions entrer dans la Nouvelle France, mais pouvait-on imaginer qu'elle serait à ce point semblable à l’ancienne? Les visages, les attitudes mêmes, passe encore ; ce sont des traits de race ; mais ces riverains du Saint-Laurent, comment font-ils donc pour s'habiller comme leurs petits cousins qui, sur l’autre rtve de l’Atlantique, à cette même heure, observent le même repos dominical, en jouant à la manille?

Québec. C’est fci un des points extrêmes du continent ; et c’est aussi la cité sainte et historique, l’aicule vénérable de l'Amérique. La prodigicuse croissance qui renouvelle ici l'aspect des villes, en quelques années, n’a pas emporté Québec dans son mouvement vertigineux. La vieille acropole semble un peu solitaire et délaissée sur l'énorme rocher où Champlain l'a posée. Boston et Montréal voient les vieilles choses disparaître et céder la place aux offices en béton, aux monstrueux entrepôts. Québec, à l'écart du tourbillon, contemple le site grandiose de ses montagnes et de son fleuve et semble se retirer dans la majesté des souvenirs; comme dans toutes les citésforteresses qui désarment, les remparts sont devenus ici une promenade incomparable, la seule promenade urbaine

qui soit en Amérique. On la reconnaît encore telle que les gravures du xvrr® siècle la montraient aux Français du vieux continent : sur le rocher qui s'élève au confluent du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles, les clochetons des églises, la cathédrale, les Jésuites, la terrasse, le château du gouverneur et, au point le plus élevé, la citadelle. Au bord du fleuve, les maisons du port regardent, de leurs fenêtres carrées, les barques du fleuve et l'on dirait qu'elles sont ainsi venues d’Honfleur. Une rampe bordée de constructions conduisait de la ville basse à la ville haute : depuis, les constructions ont envahi les pentes ; mais au-dessus des toitures, on voit encore s'élever les flèches des églises ; le vieux château du gouverneur, qui s'appelait Saint-Louis, a été remplacé par un hôtel imposant et pittoresque, en changeant de nom (château Frontenac) et la citadelle écrase toujours, de sa masse, le sommet du rocher. Les hommes du vieux continent, quand ils ont abordé à cette rive, ont apporté leurs habitudes de Méditerranéens ; ils ont choisi leur port au pied d’une acropole, placé leur ville auprès d’un plateau-refuge et abrité le temple à l’ombre de la citadelle. Québec, comme Jérusalem, comme Athènes, Rome, Carcassone ou Tolède, fut avant tout un temple dans un château-fort.

L’'Américain vient aujourd’hui en pèlerinage, à son babitude, la C. P. R. n’a pas manqué d’annoncer, par son architecture, la physionomie de la ville sainte. Des mâchicoulis et des tourelles à clochetons, sur la façade de la gare, semblent même nous promettre une excursion médiévale. Excès de zèle : il ne faut pas, cependant, confondre Louis XIII et Saint-Louis. Mais à peine est-

il sur la petite place, devant la gare, que le Français se croit débarqué de Paris dans quelque préfecture et se retrouve soudain en un état d'esprit presque oublié; alors, il cherche des yeux les maigres fiacres assidus depuis un demi-siècle, au passage des trains ; et il en trouve ; il faut que Québec soit une ville bien ancienne pour posséder encore cette carrosserie hippomobile ; de fines calèches aux roues minces s'offrent à nous « monter en ville » ; car le propre des villes pittoresques est, d’abord, d’être inaccessibles au chemin de fer. L’auto ellemême paraît déplacée dans ces rues étroites et montantes. Il est si évident qu’une telle cité a été construite par des gens qui allaient à pied ! C’est en promeneur non pressé qu'il faut la parcourir ; le touriste cn auto peut bien contempler les montagnes de l'horizon ; mais il ne peut regarder les choses de la route ; ces maisons qui ont déjà deux siècles de noblesse présentent assez d’attrait pour que l’on puisse les longer au pas de flâncrie. Et même, on s'arrête à tout instant pour les interroger ; les souvenirs flottent, s’amplifient, se transforment. 4 Voici, vous dit-on, la maison de Montcalm » et de la petite maison à un étage rayonnent une poésie de légende et la majesté de J'histoire.

Longer les remparts ; il y a dans ces seuls mots une vertu secrète. Ils conservent, dans leur tranquillité bourgeoise, comme un souvenir des temps héroïques. Ces promenades furent des chemins de ronde du haut desquels les guetteurs surveillaient le fleuve pour reconnaître si les navires apparus étaient amis ou ennemis. De là, les fermiers chassés par l'invasion ont vu leurs maisons et leurs récoltes brûler sur les rives du Saint-Laurent. Du

haut de la citadelle d’où nous contemplons cet incomparable panorama, les hommes d’autrefois interrogeaient l'horizon avec inquiétude ; ce rempart pittoresque qui enclôt une aimable petite ville, il fut l’un de ces forts qui, à de longs intervalles, faisaient la chaîne, jalonnant des routes peu sûres, à travers une forêt immense, toute pleine de menaces et d’inconnu. Aujourd'hui des canons retraités sont assis au bord des parapets, en qui l’on aurait grand plaisir à saluer des témoins de la vieille épopée, s'ils n'étaient beaucoup trop jeuncs pour cela. Et comme ïl arrive toujours, les transformations de la vie autour des choses immuables, ont retiré toute utilité à ces architectures d’un autre âge et les ont parées de poésie. Ces constructions, ce site urbain, rappels d’un temps aventureux, sont maintenant du pittoresque et de Ja beauté. Y a-t-il flânerie plus charmante que cette promenade sur les remparts des vicilles cités? D'un côté, la rangée des petites maisons, tassécs en façade, regardant de leurs fenêtres ouvertes par-dessus le parapet ; de l'autre côté, le ravin profond, l’espace immense et l'horizon. D'un côté, l’abri bien clos, la chaleur du foyer ; en face, la liberté, les aventures, le monde hostile et les menaces. Ces petites villes d'autrefois juchées sur leurs rpchers dans leur ceinture de pierre, sont comme des nids bien chauds d’où l’on se penche sur l’abime, en savourant le vertige.

Parfois, à un saillant du rempart, les maisons dressent un cap aigu sur le fond du ciel ; quelques arbres laissent leurs dernières feuilles s'envoler dans le vent d’automne.Il n'y a jamais beaucoup de mouvement dans ces rues qui ne mènent à rien ; et même des bancs invitent

le promencur à se joindre à l'immobilité générale. On entend les talons d’un passant battre le trottoir et le fer mal cloué d'un cheval sonner sur le pavé : bruits solitaires qui se noient vite dans le silence. Alors, des vieux murs, les fenêtres sombres aux rideaux mouvants prennent une valeur expressive comme des visages fermés et taciturnes, mais que la vie a trop fortement marqués pour qu’on n’en soupçonne pas la vie intérieure. C’est dans les vieilles rues d'Angoulême et de Poitiers que Balzac imaginait les « Scènes de la vie de province »; à Québec, il eût certainement deviné, derrière les murs, quelquesuns de ces drames gris et intenses. En bas du rocher, auprès du port, la ville se détend de sa dignité bourgeoise, de sa gravité dévote. Au pied du rocher, à la pointe du cap, une ruelle se glisse, la « Rue sous le Cap » ; d’un côté, les maisons de bois sont adossées au flanc de la falaise ; les combles se rejoignent parfois au-dessus des façades creuses, des balustrades, des escaliers-échelles, des poutres et des planches ; les voitures de touristes s’engagent par curiosité, dans ce couloir encombré ; la marmaille est là qui guette l'Américain, grouillante, éveillée, cffrontée comme un vol de moineaux parisiens.

En montant la rampe qui conduit au plateau, on est accueilli par le grandiose monument de Mgr Laval : crosse levée, miître en tête, l'allure puissante, dominatrice, d’un conducteur de peuple, rayonnant de force, comme un prédicateur de croisade, ilsemble s'adresser au Canada tout entier. Quand la France dut renoncer à la colonie qu’elle n’avait pas su rendre assez forte pour lui assurer l'indépendance, la monarchie rappela ses agents, ses fonctionnaires ; et quand les bateaux qui rame-

naient en Europe les chefs du petit peuple eurent disparu vers l’est, les fermiers restés attachés à la terre qu'ils avaient faite, tout le long du Saint-Laurent, et quelques commerçants groupés dans les remparts de Québec et de Montréal se trouvèrent sans chefs, sans guides, sans communication avec la [france, comme des enfants abandonnés en terre étrangère. Il ne restait pas d’autre direction que celle du curé, et l'église prit toute l'autorité qu'abandonnait l’État. Alors commença un phénomène imprévu, sans autre exemple dans l'histoire, si ce n'est ceux des chrétientés d'Orient, conquises par les Turcs ; la croissance d’un peuple français dans les cadres de la loi anglaise. L'organisation ecclésiastique survivait au changement de régime politique. Le nouveau maître n’a pas pu imposer sa religion ni sa langue ; un empire en pleine ascension, dans le siècle même où ils’emparait d’une partie du globe a bien pu conquérir la vallée du Saint- Laurent, mais non pas s’assimiler les 60 000 paysans français dispersés sur un territoire aussi vaste que la France.

On peut imaginer que ce ne fut pas faute d’avoir essayé. Mais ni la violence, ni la ruse, ni la brutalité, ni la patience n’ont pu venir à bout de j’obstination de ces paysans ; ils ont continué à penser que cette terre qu'ils avaient « faite » était À eux et ils sont tranquillement restés eux-mêmes, tels qu'ils étaient en arrivant de Normandie ou de Saintonge ; ils ont légué intact à leurs enfants le trésor de leur religion et de leur langue ; et comme ces enfants ont presque centuplé, c’est maintenant trois à quatre millions de J'rançais qui vivent sous Ja loi anglaise.

C'est une histoire merveilleuse et inattendue. Isolés désormais de la France, ces enfants perdus auraient pu être dispersés comme l'avaient été les Acadiens, un demisiècle auparavant. Ces guerres coloniales ont en effet, ressuscité des forfaits sauvages, de véritables assassinats ethniques ; les Canadiens furent sauvés par la guerre d'indépendance des États-Unis. Boston, après avoir vaincu Ou“bec s'était retourné contre Londres et s’en était détaché. Les Canadiens préférèrent Londres à Boston et restèrent Anglais plutôt qu'Américains. Sans l’indépendance américaine, que serait-il advenu des malheureux français du Saint-Laurent? Mais sans la colonie française, il n'y aurait p'ut-être plus de colonie anglaise en Amérique. Dès larsa commencé le jeu des Françaisentre l'Amérique et l'Angleterre et ce mariage de raison entre les protestants restés anglais et les catholiques français. Il parut d’abord d'une prudente politique cle leur conserver leur indépendance respective ; au lendemain de la guerre, l'élément français était prépondérant ; les Anglais ne pouvaient souhaiter une trop étroite union où ils n'avaient plus l'égalité numérique. Il y eut donc un long répit pour la colonie française qui continuait de croître avec une rapidité prodigieuse. Et quand l'immigration du x1x® siècle vint renforcer l'élément anglais, compenser, dépasser la natalité française, la souche canadienne était déjà trop robuste pour que rien pût désormais l’étouffer. Les Canadiens avaient encore devant eux une longue vie de lutte, mais ils n'avaient plus à craindre pour leur existence ethnique. La guerre porta alers sur la langue Et sur ce terrain même, les Canadiens n’ont rien cédé, Dans un peuple encadré par une administration hostile,

unc telle forme de résistance serait inexplicable, si l'on ne se rappelait que la paroisse restait la cellule sociale et que le prêtre y défendait en même temps l’église catholique et la langue française. Contre une telle position, l’attaque de front était impossible ; pour faire reculer la langue française, fallait-il entamer une guerre de race ct une guerre de religion comme en Irlande? C’est justement l'émigration irlandaise, non pas voulue par l’Angleterre, mais née d'elle-même, qui a permis de fait une offensive par mouvement tournant. En s’installant au Canada, lIrlande importait un catholicisme de langue anglaise. Et le clergé irlandais a montré que la différence de langue est plus irréductible que la diffé rence de religion et même que l’antipathie de race. Chaque fois qu’un siège vient à vaquer, dans les régions encore indécises de l'immense pays, c'est une affaire grosse d'avenir que le choix du nouvel évêque ; suivant la désignation, c'est une chaîne de paroisses françaises ou anglaises que l’on verra s’allonger sur les terres à peupler. Lutte sans violence et sans trêve des deux races qui sont à l'origine de cette nation bicéphale.

Les deux compagnons attachés ensemble vivent en paix et sont unis par bien des intérêts communs; mais Fun d'eux n’a pu oublier qu'on a bien souvent tenté de l’étouffer quand il était petit ; et bien qu'il n’abuse pas de les réveiller, ces souvenirs d'enfance restent gênants.

Les séminaires forment les pasteurs qui se répandront dans l’immense pays, pour garder le troupeau épars. Celui de Québec, d'où est sorti l’Université Laval, est en partie installé dans des bâtiments qui remontent au fondateur, Mgr de Laval, c'est-à-dire, à la fin du

xvire siècle ; dans ces bâtiments des cours de collège français, de grandes salles aux murs blancs, des escaliers aux majestueuses charpenteries, c’est bien encore une atmosphère de vieille France, L'Université Laval, malgré ses pavillons neufs, ressemble à nos collèges de la Montagne Sainte-Geneviève et non aux universités anglo-américaines. L'Université Mc-Gill à Montréal, ou l’Université de Toronto étalent librement leurs édifices sur de vastes pelouses, comme à Oxford ; l'on y voit, à toute heure du jour, courir des gaillards en caleçons courts à la poursuite d’un ballon. Dans nos vieux collèges et à l’Université Laval, les bâtiments encadrent des cours étroites, profondes, pavées, où les étudiants ont deux exercices à leur disposition : tourner en dissertant ou jouer à la paume contre le mur. Et l’on ne manque jamais, devant le contraste des systèmes français et anglais, d’opposer le caractère des deux peuples. Les deux systêmes s'expliquent par des conditions plus fortes que les volontés humaines ct qui remontent à l’histoire et à la géographie. Ies collèges parisiens ont dû, comme tout le monde, se loger à l'étroit à l’intérieur des remparts de Philippe Auguste et les sports à pelouse lui furent toujours interdits. Toronto et Mc-Gill s’épanouissent largement, à la manière anglaise et respirent à l’air libre, comme des êtres qui se sont développés dans la société insulaire et sans la menace d’un mauvais voisin. Québec, sur son rocher, a hérité des servitudes militaires d’un pays sans frontière ; la malheureuse ville a dû s’abriter derrière des remparts ; dans ces villes fortes, même en temps de paix, la place de chacun est rationnée, comme la part de vivres en temps de siège.

Dans ce vieux séminaire, il est bien des souvenirs émouvants pour le Français qui passe ; j'entends de ces choses qui nous sont communes parce qu’elles sont antéricures à la séparation. Un des plus imprévus est une galerie de tableaux, non pas de ces tableaux qui mettent en rumeur le monde des marchands et qui font l’orgueil d'une galerie, après avoir battu aux enchères les plus illustres records ; mais de ces œuvres moyennes ou même médiocres, honnêtes cependant, qui furent la production courante, sous l’ancien régime, au temps où la peinture n'était pas seulement un art de luxe et de caprice, maïs une industrie utile, étroitement mêlée à la vie religicuse. Tel expert critique, chargé de rabattre sur les collections américaines les bijoux de famille de la vicille Europe n'aurait que dédain pour ces moroses « saintetés ». Ces tableaux d'église sont sans attrait pour le collectionneur ou le marchand ; mais ils enchantent l'historien car ils lui révèlent un monde de pensées, une manière de sentir que, sans eux, nous ne connaîtrions pas. Chez nous, il n’est pas d’endroit où l’on remonte plus aisément deux ou trois siècles que nos églises, si dédaignées, du xvire siècle, quand elles ont conservé leur décoration. Au milieu des peintures sombres de l'Université Laval on retrouve la même gravité raisonnable et même un peu sévère, que nos pères ont aimée dans l’art, sans doute parce qu'ils l’avaient dans l'esprit. Les plus certifiées de ces peintures paraissent appartenir à l’école de Le Brun ; beaucoup ont séjourné dans nos églises parisiennes et ne les ont quittées que pendant la tourmente révolutionnaire, quand l'art religieux était traqué chez nous ; le Canada fut toujours une retraite hospitalière

aux victimes de nos querelles religieuses. Les œuvres d’art propagent et conservent les sentiments dont elles sont nées. C’est auprès d'elles surtout que se respire le passé. L'Espagne aussi reste présente au Mexique, dans ces églises altières et fleuries où l’on retrouve les Christ aux plaies saignantes, les extases à la Murillo et les tortures à la Ribcra. Toutes ces vieilles choses sont des foyers de sentiments qui se rallument dès que passe sur elles un souffle de sympathie. Ces pauvres paysans venus de France n'avaient point emporté dans leur bagage d'émigrants de ces objets enchantés qui sont comme les petits dieux du foyer ou tout au moins de pieux souvenirs de famille.

Leurs voisins du Massachussett, les Anglais de Boston, étaient moins dépourvus ; et c’est à quoi l’on voit bien que ces hommes, cn passant l'océan, comptaient bien former une société complète et indépendante; rien ne leur manquait des accessoires et des ornements de la civilisation européenne ; il y eut des peintres pour faire le portrait de Washington et l’Aimérique, au berceau avait déjà des philosophes pour la servir. Ces Anglo- Saxons avaient déménagé dans le nouveau continent comme des gens qui comptent bien ne pas revenir sur l’ancien et même ne veulent rien lui demander. Et dès qu’ils furent en force, ils coupèrent radicalement le lien de filiation et se développèrent rapidement dans ces espaces libres, sur une terre sans limite et sans menace. Nos pauvres ruraux, cependant, découronnés de leur élite, abandonnés de leur aristocratie, étaient-ils donc voués au servage ; défricher, labourer, moissonner, emprisonnés à tout jamais dans la rude tâche de féconder

la terre? Pour s'élever au-dessus de cette condition, il leur eût fallu emprunter à la classe conquérante, puiser au trésor que l'Anglais canadien tenait de sa métropole. Par crainte d'oublier leur origine, pour rester fidèles à un souvenir, ils préférèrent se tenir à l'écart, vivre de leurs pauvres ressources, hors de la vie anglaise dans Jaquelle ils ne voulaient pas se fondre, hors de la vie française dont ils étaient coupés. Alors leur clergé ne prit pas en main seulement la sauvegarde de la religion et de la langue héréditaire ; il fit l'entière éducation de ce petit peuple. Toute la vic intellectuelle eut sa source dans l'église, un peu comme dans la vicille France.

Aujourd'hui, l'édifice ethnique est au complet, du soubassement au faîte ; ce peuple est pourvu de son élite, couronné par une classe instruite, paré de richesse ; le clergé qui l’a formé pense avec fierté: 4 Voicimon œuvre », ct continue de veiller jalousement sur lui. Qui pourrait lui reprocher de maintenir la discipline qui a donné de tels résultats? Mais qui ne comprendrait l'embarras de ce précepteur qui veut continuer d'enseigner la langue et la pensée de france et craint de mettre entre les mains de son élève des livres français?

Nos petits cousins du Canada n’ont pas traversé la phase critique de notre xvinie siècle ; ils n’ont pas connu notre naturalisme agressif du x1x® siècle ; ils ont l’horreur et la crainte du scepticisme philosophique et de la littérature brutale ; c'est leur droit. Mais il ne faut à aucun prix, que cette crainte dresse une barrière entre les deux familles. La France est un champ d'expériences terriblement agité, où bien des manières nouvelles de penser se proposent. se combattent s'installent ou dis.

paraissent. Celles que peuvent partager les Canadiens ne font pas trop mauvaise figure dans nos batailles et le plus traditionnaliste des peuples peut trouver sa pâture dans le pays qui, avant d'être au xx® siècle celui de l’ordre, fut au xix° celui des révolutions. De toute manière, ce ne saurait être un bon régime pour le Canada que d'ignorer la France ; ce ne serait même pas tout à fait habile. Un enfant frêle, orphelin de père, a été sauvé, soigné, élevé par sa mère, dans un milieu hostile et maintenant qu'il est devenu grand, elle continue à l’entourer de soins, et pour le protéger, sa tendresse inquiète va jusqu'à lui cacher combien le monde est vaste, et l’histoire diverse. Dans toute éducation protectionniste, c'est toujours un moment délicat que celui où l'enfant qui sent la force de ses ailes commence à regarder hors du nid et songe à s'envoler. Est-il plus sage de retarder ce moment-là en feignant l'ignorance ou vaut-il mieux le prévoir et s'y préparer? Il parait bien que le haut clergé canadien ne croit pas impossible de concilier notre culture moderne et le respect de la tradition et il a su choisir chez nous, pour son Université, d'excellents maîtres qui montrent que l'esprit critique n'est pas inconciliable avec la foi.

Quant à nous Français, ne manquons jamais une occasion de faire part à ces cousins d'outre-mer du merveillux trésor de littérature et d’art que nous avons conservé en restant à la maison, mais qui appartient aux Canadiens autant qu’à nous. Depuis le régime anglais, il s'est passé plus d’un siècle sans qu'on vit le pavillon français aans les eaux du Saint-Laurent. Cette croyance s’est établie, là-bas, que la France était ouhlicuse et même,

par la répétition de paroles malheureuses, que la France s'était fort aisément résignée à la perte du Canada. Ils ne savént pas qu'un des chapitres les plus tragiques pour nous de notre histoire est celui de la guerre de Sept ans et du Traité de 1763. A leur tour, pour être trop loin d’Europe, ils méconnaissent les conditions de ia politique française qui doit être européenne avant d’être coloniale, Dans la récente guerre, c'est sur le front de Verdun que nous avons confirmé la possession de nos colonies d'Asie et d'Afrique. Durant les guerres du xvinie siècle, si nous avions triomphé en Europe, un gouverneur français serait rentré à Québec.

Québec est restée la capitale politique du Canada français, à l'abri des influences canadiennes anglaises qui assaillent Montréal. Il ne faudrait pas croire toutefois que ces influences sont ici inexistantes : les Canadiens anglais ont trop de forces entre leurs mains dans la province, par leur nombre, leur pouvoir économique, leur presse, leur société et leur action à Montréal, pour ne pas compter aussi à Québec ; à Québec même, ils exercent une pression par la possession de la banque et des deux grandes industries du pays, celle de la fourrure et celle du bois ; à côté de la Banque nationale, seule banque ayant son siège social à Québec, de la Banque provinciale et de la Banque d’'Hochelaga, banques canadiennes françaises, ayant leur centre à Montréal, les banques canadiennes anglaises ont des succursales dans tous les villages, où depuis une quinzaine d’années seulement, le paysan français économise et place ses épargnes ne

dépôt : l’une d'elles notamment a pris une grande extension, c’est la Bank of Montreal, la troisième du monde après la Banque de France et la Banque d'Angleterre, dont le directeur général est Sir Williams Taylor, et qui par une vue politique supérieure, a réussi à obtenir le concours comme administrateur de Sir Lomer Gouin, l'illustre homme d’État canadien français.

Mais, examinée dans son évolution historique, l’influence canadienne anglaise va s’affaiblissant : jadis, les Anglais comptaient pour environ 10 p. 100 dans la population ; des fermiers canadiens anglais possédaient des terres aux environs de la ville ; une garnison anglaise, une société anglaise élégante donnaient le ton ; la suite des événements, la crise, puis la guerre a porté le dernier coup à cette influence ; les familles canadiennes anglaises disparaissent de la ville; leurs domaines, rassemblés autour de Spencer Wood, sont déserts ; leurs propriétaires mettent en vente leurs belles demeures, trop chères encore pour les Canadiens français, et ne trouvent pas preneurs.

L'action fédérale du Dominion, par laquelle l'influence canadienne anglaise pourrait s’infiltrer, est à peu près nulle et, en cherchant bien, nous n'avons trouvé à Québec que deux interventions fédérales, deux institutions du pouvoir d'Ottawa : le parc des champs de bataille, que le peuple continue à appeler la plaine d'Abraham, et le grand pont par-dessus le Saint-Laurent, ouvert en 1917, œuvre gigantesque, deux fois tombée dans le fleuve, avant de trouver son équilibre.

I1 semble que, dans de telles conditions, les Canadiens français pourraient facilement assurer leur complète

émancipation économique ; la principale difficulté semble venir du manque de compétences ; ce peuple de paysans n’a pas encore eu le temps de former des financiers et des manieurs d’affaires mondiales ; la seule banque canadienne française, ayant son siège à Québec, a pour président l'honorable Georges E. Amyot ; c’est le « millionnaire » de Québec, qui « vaut », paraît-il, 8 millions de dollars ; mais on peut être un bon industriel et n'avoir pas les dons d’un grand financier, sachant en même temps aider avec des vues idéalistes d'avenir les entreprises des Canadiens français et assurer lc développement de sa banque. 11 ne semble pas qu’il ait su donner à cette institution l'élan que les facteurs économiques et nationaux auraient soutenus.

Mais la faiblesse relative des influences canadiennes anglaises a contribué à donner au parti politique nationaliste canadien français à Québec une couleur Uifférente de celle qu'il revêt à Montréal. Le parti nationaliste à Québec existe comme à Montréal, mais son chef, M. Armand Lavergne, et son journal, l’Action catholique, sont, comme, à Ottawa, le Droit, avant tout catholiques et canadiens français, conservateurs des traditions et partisans de l'influence du clergé, sans accentuer, comme le fait M. Bourassa, la note combattive et la défiance envers la France ; sans doute, jadis, l’'émigration des congrégations de France au Canada avait provoqué à Québec les sentiments que l’on devine ; celles-ci avaient d'autant moins vanté la France et son gouvernement, qu'elles désiraient inspirer intérêt et recevoir bon accueil ; mais ces mêmes prêtres ont causé un revirement en notrs faveur au moment de la guerre : ils sont tous revenus en,

bloc défendre leur patrie et les Canadiens français se sont dit : «La France vaut cependant la peine d’être aimée, puisque ces persécutés y retournent de plein gré, pour risquer leur vie à sa défense. » Puis, ces prêtres sont revenus, honorés par le gouvernement de leur pays de croix de guerre, de Légion d’honneur ; ils ont raconté la guerre ; ils ont montré par leur cxemple que la paix religieuse était établie en France, et ils ont ainsi provoquée, avec la victoire, un revirement compiet en faveur de leur patrie.

Quant au mouvement d'idées nationales, — mouvement indépendant des partis politiques, —- il est aussi vivant, aussi fort qu'à Montréal ; ses deux chefs spirituels sont M. Ferdinand Roy et M. Rousseau, doyen de la Faculté de Médecine ; tous deux se sont séparés de M. Bourassa sur la question de la participation à la guerre, ce dernier y étant hostile ; ils ont combattu pour la guerre, pour le départ de volontaires, pour la constitution de régiments canadiens français ; ils ont toujours

{soutenu que si ce mouvement de volontaires n’a pas | pris tout le développement désirable, la cause en était ‘À l’obstination des Canadiens français, qui refusaient de laisser se constituer des régiments Canadiens français, encadrés par des officiers de même race, et voulaient verser les paysans du Québec dans des régiments commandés par des Anglais ou des Canadiens anglais, mélangés à des hommes d'autre race. Sir Wilfrid Laurier avait offert par lettre à l'honorable premier ministre Meighen d'aller lui-même faire le recrutement des hommes et des cadres, afin de former ces bataillons français. L'offre fut laissée sans suite. Aussi les nationa-

listes rejettent-ils sur les conservateurs anglais la responsabilité de cet échec.

Mais ils ne s’en sentent que plus forts pour travailler à leur programme, qui est le même que celui du mouvement national de Montréal : la libération du Canada français de l’emprise anglaise au point de vue politique, religieux, intellectuel, économique et social, la plupart ne songeant qu’à une autonomie réelle du Canada français dans les cadres de l’Empire, quelques esprits surtout parmi les éléments les plus audacieux de Montréal, voyant déjà dans un avenir lointain Ja constitution d’un État canadien français indépendant.

Pour l'observateur, le développement de ce mouvement a sa cause présente dans la force et la prospérité de la province: nulle province au Canada ne donne mieux le sentiment de l'ordre, nulle n'est mieux administrée, ni plus prospère. Pas de désordre ouvrier mn paysan, pas de mouvements agraires violents, pas de coups de force bolchevistes, pas de vagues de mécontentement ni de haine, le calme, le travail, la tranquillité, la prospérité des finances, et juste ce qu'il faut de luttes. de partis politiques, religieux ou nationaux, pour pré server le peuple de l’atonie : tel est l'aspect que pré sente aujourd’hui la province de Québec.

Les Canadiens anglais lui rendent cet hommage, et les industriels y établissent volontiers leurs industries, connaissant la sagesse de cette population ; bien mieux, ils ont expérimenté la sagesse de son gouvernement, et;

n'ignorent pas qu'il a le respect des droits acquis des individus et qu’il ne se livre pas à des coups de force contre la liberté, la personne ou la richesse des citoyens. Sans doute, ce respect des droits acquis est dû à l’esprit de la population ; mais, — considération très intéressante — ilest dû tout autant à l'institution de deux Chambres dans la province ; seule, en effet, la province de Québec, dans le Canada, avec la province du Nouveau-Brunswick, à l’imitation du Dominion, de la France, et de l'Angleterre, possède deux Chambres dans son Parlement : cette dualité dans la souveraineté, ce double vote nécessaire pour toute mesure législative, c’est la meilleure garantie contre les atteintes aux libertés individuelles, la meilleure défense des droits du citoyen livrés à l’arbitraire de l’État. On peut dire que, dans l’immensité du Canada, la province de Québec est comme le pôle du calme. Curieuse

| constatation, au moment où, en Europe, la France, après

avoir été au x1x® siècle le pays des fièvres de la jeunesse turbulente et la terre des révolutions, est devenue au xx® siècle le centre de l'ordre, du calme et du travail.

L'organisation politique de la province est assez différente de celle des pays d'Europe ; le pouvoir exécutif comporte neuf ministères : le procureur général; le secrétaire de la province, de qui dépendent tous ÿe services qui ne sont pas affectés à un ministère spécial (tels qu'instruction publique, beaux-arts, hygiène, etc., els aussi que les services relatifs aux rapports avec le pouvoir fédéral et avec l'étranger, comme les missions à l'étranger) ; le trésorier de la province, ou ministre des finauces, de qui dépendent notamment les agents du

monopole des liqueurs et vins ; le ministre des terres et forêts, qui fait les affermages et les coupes ; le ministre de la colonisation, qui concède les terres et s'occupe aussi des mines et des pêcheries ; le ministre de l’agriculture ; le ministre des affaires municipales, le ministre des travaux publics, qui construit les ponts et effectue tous autres travaux que les routes ; le ministre de la voirie, qui établit les chemins.

Cette simple énumération est très curieuse, car elle . établit avec évidence à quel point les questions qui se

posent dans un pays neuf sont différentes de celles qui intéressent un vieux pays : alors que l’ensemble de nos ministères (sauf agriculture et travaux publics) n’est représenté dans le Québec que par quatre ministères, temporairement réduits à trois, les services de nos deux. ministères de l’agriculture et des travaux publics constituent dans la province cinq ministères.

Les problèmes actuels qui sollicitent l’attention du gouvernement sont ceux des routes, du monopole des liqueurs, de l'assistance publique et de l’enseignement. Le problème du monopole des vins et liqueurs a été résolu par la main-mise de la province sur l'achat et Ja vente de ces vins et liqueurs ; comme jusqu’en 1923, Île Québec était, avec la Colombie britannique, le seul pays de l'Amérique du Nord où la prohibition ne fleurissait pas, il en est résulté une vente énorme dans la province, un bénéfice colossal du service et un budget provincial en excédent, permettant de grandes dépenses. La politique des liqueurs de la province est une politique modérée, pour la liberté contrôlée, contre l’abus de l'alcool, pour la tempérance : elle supprime les bars et n’autotise de con:

sommation dans les cafés qu'assis À une table, avant 10 heures du soir, et un autre jour que le dimanche : l'achat et la vente des vins et liqueurs ont été remis à une commission qui à tout pouvoir, et dont le président, M. Simard, a suivi avant tout une politique financière, lui permettant de remettre à la province un bel excédent de recettes. Les adversaires de cette politique, que nous avons rencontré très nombreux dans la province, présentent trois critiques : «le choix des vins n'a pas été fait avec compétence ; la vente des vins est d'un prix trop élevé ; il faut mettre trois quarts de dollar pour avoir un bon vin; c'est trop cher, et ce n’est pas ainsi qu'on répandra l'usage du vin, le meilleur antidote de l'alcool et du wisky; enfin, la liberté personnelle n'est pas sauvegardée : chacun devrait pouvoir importer le vin qui lui plaît, et même la mesure contraire est peut-être contraire à la constitution ;: or, non seulement il faut demander une autorisation, mais encore payer un droit de 40 p. 100, en sus de tous les autres frais : quand un particulier fait venir du vin, il paie non le prix de gros, que la commission peut charger de 40 p. 100 quand elle importe elle-même, mais le prix de détail, ce qui fait revenir l'achat à une somme excessive »,

À ces critiques, la commission répond qu'elle a dû liquider des vins qu'elle n’a pas choisis, et qu'il est très difficile de satisfaire les goûts de chacun ; si, d'autre part, les vins paraissent chers, ils ne le sont pas plus qu’autrefois, mais aujourd’hui, c’est l'État qui profite du bénéfice : enfin, elle s'efforce de sauvegarder la liberté personnelle en accordant des licences d'importation, mais celles-ci doivent payer un droit sur ce qui est importé, égal au

bénéfice de la vente que la commission effectuerait.

La politique des liqueurs a eu en tous cas l'avantage de procurer au gouvernement des sommes énormes, qu'il emploie heureusement au développement de l’enseignement, surtout de l’enseignement technique et des Beaux-Arts, à la construction de routes et à l'assistance publique. Cette dernière intervention a causé quelques différends dans la province : les communautés, qui s'en occupent, gardaient quelque réserve touchant l’intervention de l’État, et la province ne veut subventionner un service d’assistance privé que si elle le contrôle ; c’est ainsi que l’Hôtel-Dicu de Québec, qui est l'hôpital d'enseignement de la Faculté de Médecine, révèle des insuffsances matérielles, la communauté ne recevant pas de fonds du gouvernement ; une partie du clergé et M. Bourassa ont soutenu les vues des communautés, et le conflit n’est pas résolu.

Mais c’est aux routes que la province consacre le plus d'argent. Sur le domaine économique, la politique des routes est la grande pensée du gouvernement de M. Taschereau, qui a succédé comme premier ministre à Sir Lomer Gouin en 1920. La province, reprenant la pratique romaine, puis française, construit des routes en grand, pour assurer le développement des diverses régions du pays, permettre le tourisme, notamment des automobilistes américains qui viennent enrichir Québec et y trouver un pays admirable, avec des bains de mer et des forêts, à l’abri de la prohibition. Aujourd’hui, on va de Québec à Montréal par une route superbe, asphaltée, de 180 milles de longueur, que l’on franchit aisément en huit beures et qui est terminée depuis cinq ans. Aussi des

milliers d'automobiles arrivent chaque été et chaque semaine à l'automne et au printemps, venant des États- Unis et de l'Ontario. La dépense effectuée par ces touristes dans la province est considérable ; le Frontenac de Québec doit ajouter des constructions nouvelles à son immeuble, et, à Montréal, un immense hôtel, le Mount- Royal, s'ouvre pour répondre aux nouveaux besoins. Toute l'Amérique du Nord porte les yeux vers la province de Québec et envie son calme, sa prospérité, ses ynances et sa liberté; les Nord-Américains, quand ils en ont le loisir, y vont en villégiature ; c'est vraiment à cet égard, une « Nouvelle-France ».

Autour de Québec, les routes rayonnent. Vers le nord, elles traversentla plaine, puis une région mollement mamelonnée, alors elles atteignent les montagnes boisées des Laurentides ; à mesure que l’on s'avance, l'humanité devient plus rare et les arbres plus denses : enfin la forêt se reforme compacte et, du haut des collines, on voit la fourrure fauve des érables se gonfler comme une énorme houle. De chaque côté des routes, les fermes se montrent, légères, blanches, propres, même quand elles datent du « régime français ». Les toitures qui les recouvrent sont de chez nous et parfois brisées à la «mansarde ». Mais dans cette région forestière, l'usage du bois s’est imposé à nos paysans qui avaient dû apporter, cependant, de chez nous, des habitudes de maçons ; même en pierre les maisons sont vêtues de planches. Le bois apporte un aspect de propreté coquette quimanque généralement aux vieux aurs en moellons : il permet d’agrémenter la maison de

gentillesses utiles, vérandas, galeries extérieures, abris contre la neige, toute une pittoresque charpenterie pareille à celle de nos chalets alpestres. Quand la maison est ancienne, elle montre un visage aux fenêtres riantes garnies de petits carreaux et munies parfois des fameux + contrevents verts ». Vieilles coutumes françaises, organes de maisons méridionales et habitudes d’architectes maçons. Les maisons de bois d'Angleterre et de Hollande ont toujours préféré les fenêtres à coulisse que ferment des vasistas. L'intérieur de ces fermes montre aussi la persistance de bien des habitudes venues de France avec les premiers Canadiens. Mais l’aisance plus grande et sans doute aussi la résistance à un climat vlus rude ont suscité ici des intérieurs plus confortables. Enfin l'aspect neuf et tout ce qui est d'Amérique se retrouvent ici et contrastent avec le vieil outillage européen. Les fermiers riches habitent des manières de frais cottages, tandis que les maisons de leurs ancêtres du Poitou et du Perche, depuis deux cents ans qu'ils les ont quittées continuent de vieillir et d'ajouter des siècles à ceux qu'elles comptaient déjà. Un village français du sud-ouest garde généralement comme une allure romane ; c’est qu’il est bien vieux ; au cours des âges, il a pu se restaurer, grandir ou décliner, mais il se rajeunissait sans se transformer. Le Canadien est, sans doute, resté fidèle aux souvenirs apportés de France ; il n’en a pas moins allégé sa marche de tout un ensemble d'habitudes qui tenaient au logis et comme aux pierres mêmes dans lesquelles sa famille avait vécu.

Ces fermes et ces fermiers de la campagne autour de Québec et du Saint-Laurent présentent quelques carac-

téristiques remarquables : tout le sol est aujourd'hui recensé et coupé par des séparations de piquets et de fil de fer ; il est cultivé par de petits propriétaires qui possèdent par exemple un champ de 300 arpents, et n'est presque jamais réuni en de grands domaines : les terres ne sont pas toujours excellentes, mais cependant, les récoltes sont moyennes, et les ressources de la bassecour et du bétail, qui s’y ajoutent, sont très productrices : ces fermes sont éparpillées sur tout le pays, isolées à travers les champs, le forage donnant partout de l’eau, même dans l’île d'Orléans ; ces paysans propriétaires constituent ainsi une classe moyenne très solide, gagnant largement sa vie; ils ne sont pas très économes et, subissant l'influence du milieu américain, ont le goût de la dépense ; ils ont l’orgueil du bien-être et le goût de posséder certains signes extérieurs de la richesse comme un beau cabriolet, un piano, un gramophone, le téléphone, un poêle magnifique et même une petite auto. Si l'on veut achever leur portrait, ajoutons que ces paysans sont très religieux, très catholiques, ont beaucoup d’enfants, que le prêtre est roi du village et que, dès qu'une agglomération de trente familles se forme, une paroisse se crée avec son pasteur ; c'est le cadre de la vie paysanne.

La ferme se compose de deux ou trois bâtiments dont le plus important et le plus soigné est la maison d’habitation. Les fermes ne se ramassent pas en villages compacts ; elles restent isolées, éparses, comme en désordre de chaque côté de la route. Chacune d’ellesrepose sur le lot de terrain qui lui est concédé. L'agglomération se resserre un peu autour de l’église : là est le cœtr de la paroisse ; les

maisons se rapprochent, sans se toucher ; elles continuent de respirer et de regarder, par leurs quatre faces et ne consentent qu’à Ja dernière extrémité à s’enfermer dans la demi-prison de deux murs mitoyens. Ces coloniaux restent toujours en « villégiature » ; les fermes deviennent des villas ; les agglomérations de villas composent les quartiers « résidentiels » où les maisons se rapprochent et s’alignent, mais sans jamais se toucher. Le tapis de verdure où elles posent se rétrécit entre les résidences,sans disparaître tout à fait. Et ces maisons ne sont point, comme les « propriétés » de France, enfermées dans un mur ou simplement une haie. Chez nous, ces clôtures qui ne sont plus que des abris contre les regards, rappellent les défenses des temps dangereux ; l'antique satisfaction de la sécurité se reconnaît, sous forme réduite dans le sentiment moderne du chez-soi. On voit bien que l'Amérique n’a pas eu à traverser cette période d’architecture défiante ; alors qu’elle apporte dans l’aménagement de la maison tant de charme et d'intimité, elle accepte cette existence à demi-publique des jardins sans clôtures et des maisons de verre. Nos paysans eux-mêmes ont perdu là-bas l'habitude de la vie secrète et renfermée du « vieux pays ».

C'est aujourd'hui dimanche. Ce matin, ils se sont réunis à la messe. La paroisse est fort étendue ; beaucoup sont venus en auto-cars ou dans leurs voitures, des voitures à roues légères qu’un cheval vif enlève aisément. L'église claire, fraîchement peinte, ornée d’autels à colonnes et de statues coloriées, avec sa chaire sculptée, ses confortables boiseries, n’évoque rien de rude et d’archaïque, comme les pierres romanes de nos églises rustiques ; c'est

le catholicisme moderne des missions. La réunion dominicale, la longue station des bommes devant l’église, à la sortie de la messe, ces très vieilles habitudes répondent à un instinct de sociabilité que contrarie la dispersion rurale ; l'office se continue dehors par un peu d'existence villageoise. La paroisse et l'église composent la cellule politique et son noyau ; tandis que la colonisation de l’ouest rayonne autour des gares, le long des voies ferrées. C’est un sujet d'étonnement et de critique pour les protestants anglais que cette pénétration mutuelle de la vie religieuse et de la vie sociale chez les catholiques canadiens ; il ne faut pas oublier que, sans leurs curés, les Canadiens, avant la conquête de leurs droits politiques, auraient été comme un troupeau sans berger ; dans ces pays jeunes, aux droits incertains et aux mœurs encore mal établies, c'est un sort bien précaire que celui des isolés et des faibles. C'est l'intérêt vital et la reconnaissance qui ont serré ces hommes autour de leur pasteur.

Puis, durant l'après-midi des beaux dimanches, les familles se tiennent en rangées serrées, assises sous les galeries extéricures des façades de leurs maisons. Et cette fois les femmes sont présentes, que nous n'avions pas vues devant l’église. On regarde passer les voitures qui viennent de Québec ou qui y rentrent. Les gestes sont rares et les conversations paraissent lentes. Ces gens portent les vêtements de fête et goûtent pleinement le plaisir du repos ; à ce trait, on reconnaît que la condition ordinaire est celle du travail. Et puis nous sommes à l'automne ; la lumière est d'une douceur incomparable ; sous l’immense ciel d’un vert léger, pâli un peu par la fumée d’incendies lointains, les mamelons boisés des Laurentides font étin-

celer leur fauve fourrure mouchetée de pourpre et de cuivre. Les courbes des collines s’infléchissent pour recueillir de petits lacs où la splendeur du ciel et la fulguration des feuillages s’exaltent, resserrées en un cadre étroit. Ce n'est point la coutume que les campagnards g'extasient devant les fêtes de la lumière, à la manière des peintres ; mais peuvent-ils s’abandonner à ces longues et silencieuses contemplations sans se laisser prendre au charme immense et fondre à l'unisson de cette radieuse sérénité ? |

Ils goûtent plus encore la douceur ardente de ces derniers beaux jours, songeant aux rudes et longs froids que novembre amène ; s'ils ne connaissent pas les vers de leur compatriote, leurs sentiments confus vibrent à l'unisson de ceux de l'artiste; l’admirable automne canadien leur est plus cher encore par le pressentiment de l'hiver qui s'annonce, de la dure saison que le poète chante :

Terre aux grands cieux flambants dans les espaces froids, Foyer aux mille feux au-dessus de nos têtes,

Où tout ce qui frissonne au milieu des tempêtes Monte hâtivement chauffer ses friles doigts !

O Canada, cœur chaud sous ta face de marbre,

Où palpitent des yeux vivants, profonds et bleus,

Ainsi qu'au pied des monts l’eau de tes lacs frileux

Glisse un regard d'azur sous Les cils blancs des arbres! (x).

(1) MARIE LE FRANc. — Les Voix du cœur et de l'âme (Montréal, 1920).

Page 1