MONTRÉAL, LA MÉTROPOLE
Montréal, description de la ville : les édifices, églises et banques. — Le presbytère des Sulpiciens. — La Société française de Montréal. La conquête de l'égalité politique. — Wilfrid Laurier. — Le rôle des Canadiens français dans les destinées du Dominion.
Le nationalisme : le mouvement nationaliste et le groupe nationaliste, le rayonnement du mouvement nationaliste. — La vie économique du Canada français et les influences économiques nationales. — Montréal métropole : le rôle des Juifs à Montréal, le développement de la Cité.
elle traverse une plaine qui, en automne est comme
le portrait de la campagne heureuse. Une radieuse lumière joue sur les fermes de bois peint, les clôtures blanches des pacages, les troupeaux, les bouquets d'érables d’un rouge fulgurant et toutes ces choses, dans l'immensité lumineuse, semblent nettes, jolies, exiguës comme des jouets. Les noms français deviennent plus nombreux, à mesure qu'on s'approche de Montréal et l’on se rappelle les plaines de Saintonge et les vergers de Normandie ; les impressions sont les mêmes quand on aborde le Canada en venant de New-York par la voie qui longe le lac Champlain : ou plutôt la transition est moins lente, le contraste plus accentué entre le monde anglo-saxon et le Canada français.
L' rivière Ottawa rejoint le Saint-Laurent à Montréal;
Le Mont Royal porte encore sa fastueuse parure d’automne. Du haut de la montagne, chaque soir, on mesure l’immensité de la ville à l'étendue du champ étoilé qui s'allume le long du fleuve, dans la brume violette du port. De jour, on suit des rues interminables. Les affaires se sont ramassées dans un quartier intermédiaire entre les « résidences » du Mont et le port, où les colonnades majestueuses des banques se mêlent aux parallélipipèdes géants de New-York. Ailleurs, les petites maisons alignent leurs cubes de briques rouges et, de toutes les portes descendent sur le trottoir des escaliers de fer : il en est même qui descendent du premier étage. Les innombrables églises anglaises se tiennent dans le rang, maigres, raides, aiguës comme de vicilles demoiselles que le rigorisme rend acariâtres.
Elles sont nombreuses, car il en faut pour tous les groupes ; toutes, elles sont de style gothique, d'un style plus ancien que le culte qu’elles abritent ; mais les anglicans, les presbytériens, les méthodistes, les baptistes, les scientistes, les adventistes, les Russellistes et beaucoup d’autres variantes savent reconnaître la leur à des signes certains. Dans les plus jeunes villages de l’ouest, au milieu des maisons encore éparses sur la prairie, on en voyait déjà deux ou trois qui n'étaient comme les autres, que de grandes caisses en bois, mais dont le pignon de façade s’achevait en clocheton et les fenêtres dessinaient un arc brisé. C’étaient des églises venues aussitôt après la poste et la banque ; elles sortaient, sans doute, de la même fabrique, mais pour éviter les confusions, on les avait peintes de couleurs différentes.
Ce style anglais a même gagné l'architecture catho-
lique et, tandis que les anciennes églises, celles des xviie et xviIie siècles sont des basiliques jésuites ou sulpiciennes, le x1ix® siècle, a élevé surtout des chapelles du type gothique anglais et le xx° commence seulement à édifier des églises romanes. Car si le clergé a défendu jalousement au Canada les frontières de la langue française, il ne pouvait résister aussi fortement à la pression de l’art anglais. Le langage est chose légère, une habitude intellectuelle que l'on transmet à ses enfants, un trésor qui se conserve dans la mémoire nationale. L’art est plus matériel ; il s’appuie sur des monuments attachés au sol, Les Français en passant l'Océan, apportaient avec eux tout ce que peuvent contenir les formes du langage ; mais ils laissaient dans leurs vieilles paroisses avec les petites églises, l'âme villageoise qui les habite. Dans la nouvelle l'rance, les souvenirs ont fini par s’effacer etcesont bien souvent des architectures d’accent anglais qui se sont installées dans le catholicisme canadien. Pourtant, Montréal a conservé quelques monuments datant du « régime français ». Dans le quartier le plus central, au point où les affaires sont le plus ramassées, le presbytère des Sulpiciens subsiste tel qu’il était il y a plus de deux siècles au milieu des buildings américains, que les Canadiens français appellent « édifices ». 11 suffit de franchir une porte pour passer, en un instant, de l'affairement au calme, du xx° au xvixie siècles. Et c’est d’abord une cour aux bâtiments sévères, ouverts cependant de riantes fenêtres ; on reconnaît immédiatement l’atmosphère de nos anciens collèges, ceile qui se respire encore dans la cour grise de l'Institut, dans le vieux collège des Quatre Nations ; un cadran carré, au-dessus de la porte,
pour nous rappeler le temps qui passe et le bon emploi qu'il faut en faire. Derrière le bâtiment, un grand jar-, din, de style ecclésiastique, c'est-à-dire assez négligé, à demi potager, à demi parterre, entouré de hauts murs au-dessus desquels on voit pourtant monter les entrepôts à céréales et les fumées du port. Dans l'ombre, des abbés lisant leur bréviaire passent sur les allées herbues. C'est bien encore un peu de vieille France qui se retrouve ici, un îlot intact du passé, une oasis de paix dans l'agitation présente. Et derrière ces fenêtres à petits carreaux, à contrevents extérieurs, ce sont des chambres claires, vastes, un peu nues ; des fauteuils élégants, du meilleur style Régence, sont rangés sagement le long des murs, sous des portraits d’évêques ; les peintures ne sont pas toutes de maîtres, mais la beauté de ces visages pourrait résister aux pires traitements. Un abbé souriant et discret nous conduit dans des couloirs blancs et nous ouvre des portes très anciennes ; d’un coffre-fort, il tire un vieux livre, le premier registre de la paroisse d’un temps où la ville était bien jeune. D’une belle écriture classique, du plus pur style de notre xviie siècle, sont mentionnés les événements, naissances, mariages, morts ; : dans les pages de signatures, au milieu des brillants paraphes, on reconnaît des noms devenus illustres. | Voici celui de Dollard, un des héros des guerres avec les' Iroquois. Les Canadiens témoignent une pitié particulièrement fervente à ce jeune homme tué par les sauvages. Aujourd’hui que les Canadiens sont assuré de l'avenir, volontiers ils se tournent vers la tragédie de leur origine ; on remonte le fleuve glorieux pour honorer l’humble source. Une piété particulière est réservée
ce héros : des monuments lui sont élevés et les artistes le représentent avec une belle tête ardente, échevelée, comme un d’Artagnan dans le feu du combat. Ces vieux vénements évoqués dans cette salle aussi ancienne u'eux, nous transportent en un temps où le Canada était une province lointaine de la France ; les séparations e l’histoire fondent vite dans la chaleur d’une même eligion nationale. Le Français en voyage sur les rives du Saint-Laurent né rencontre pas un homme, n’entend pas une phrase, n’échange pas une idée sans qu’une émotion s'élève du plus profond de lui-même, comme un souvenir d'enfance, sans qu’une voix lointaine le frappe au cœur, Sans qu’un plein unisson de sentiment ne vienne contredire les siècles et la distance, l’histoire et la géographie. Dans cette ville bouleversée par l’activité et déformée par la croissance, il est pourtant une vieille maison respectée par les démolisseurs et les constructeurs :on l'appelle le Château de Ramezay, et c'est un château bien modeste ; seule, une petite tour d'angle peut justifier la pompe de ce titre ;: mais Ramezay a laissé un nom dans l’histoirt du pays. Il fut, un temps, le gouverneur de Montréal, comme le baron de Frontenac l'avait été à Québec. Mais à Montréal, les souvenirs du « régime français » n’ont pas pu résister, comme à Québec, à la prodigieuse croissance de la ville, au bouleversement apporté par la transformation d’une petite ville de province en une ville énorme.
Montréal est la métropole, la grande porte à une extrémité de cette voie qui traverse le Canada, la porte de ‘avenue qui mène au Pacifique. La ville s'étale, au large, entre le Mont-Royal, boisé et semé de belles résidences
et le port d'où l'on voit surgir les élévateurs colossaux ; c'est là que le blé du Canada vient s’amasser, avant d’être embarqué pour l’Europe. Si, durant l'hiver, le Saint-Laurent n'était pas fermé par les glaces, la ville fondée par Maisonneuve ct illustrée par Jacques Cartier serait la rivale de New-York. On parle bien des langues, dans ces villes cospomolites ; les enseignes sont généralement anglaises comme le commerce ; dans certains quartiers, elles sont juives ou chinoises ; mais enfin c’est le français qui est la langue dominante, quoique celui que parlent les enfants des quartiers populaires soit parfois déconcertant.
La société française de Montréal permet d'admirer le progrès accompli, pendant un siècle et demi, par ces humbles cultivateurs que la France avait dû abandonner, au milieu du xvuie siècle. Ils savent bien qu'ils n’ont pas été oubliés ; mais quand on leur rappelle que nul livre moderne n’a connu, en France, un succès comparable à la Maria Chapdelaine de Louis Hémon, ils ne manquent pas d’en témoigner quelque appréhension ; ils ont peur que cette noble peinture du défricheur aux prises avec la sauvagcrie de la nature ct la rigueur du climat laisse du Canada une image pénible. Cette patrie qu'ils ont faite et pour laquelle ils ressentent une tendresse jalouse, ik craignent toujours qu'on ne la trouve pas aussi belle qu'ils la voient : l’expression de Voltaire : « quelques arpents de neige, » qui ne fut qu’un mot frivole de polémiste, paraît un affreux blasphème, maintenant qu'i. existe un patriotisme canadien. Le romancier parle trop souvent à leur gré, de la neige et des bois, des rebouteux! et des maringouins. Lt ils craignent que l'on aille imagr.
ner les Canadiens français sur le mode du père Chapdelaine et croire qu'ilssont restés jusqu’au xx® siècle, défricheurs et coureurs des bois. On devine aisément la plaie secrète de ces braves gens. Ils ont souffert dans leur amourpropre. Pendant plus d'un siècle, ils ont subi la loi du conquérant ; une classe de bureaucrates s’est d’abord superposée à ce petit peuple d'agriculteurs ; puis dans l'exploitation du pays, l’Anglo-Saxon s’est attribué les grosses affaires, l’industrie, le commerce, la banque, laissant les premiers occupants attachés à la terre ; aux uns, les grandes entreprises, la richesse, les sports, le luxe: aux autres, la dure loi : tu gagneras ta vie à la sueur de ton front. Mais leur sang français empêchait les Canadiens français de consentir au servage. Ils se sont révoltés puis ilsont obtenu des droits politiques ; puisils ontconquis ’égalité ; et maintenant, de cette ancienne société ru-
rale, une élite a fleuri ; de l’aisance, une classe riche, culivéc ; des hommes politiques habiles, des oratcurs éoquents, des écrivains de talent. Et quand on admire avec rop d'insistance leur ténacité contre la forêt, leur enduance contre le climat, ils sont en droit de penser qu'on ne eur rend qu'à moitié justice et ils savent bien que ces ‘ertus paysannes ne sont pas toujours celles dont les ommes ont accoutumé de s’enorgueillir. Maria Chapelaine glorifie le bûcheron canadien ct c’est, en effet, ne race héroïque que celle de ces « faiseurs de terre » ; ais le Canada n'est plus là tout entier; cette terre n'est lus seulement un homme de peine. Il faudrait mainteant un livre aussi beau que celui de Louis Hémon pour indre l'ascension du Canadien français dans la vie litique,
2t2 DE QUÉBEC À VANCOUVER
Le rayonnement laissé par Sir Wilfrid Laurier illumine encore l'horizon politique : cet homme d’État d’origine
saintongeaise, au nom français, anobli d’un titre anglais représente un moment de la vie canadienne, celui où un enfant de Ja minorité canadiennr-française s’imposa par son talent ct sa supérioritéà lamajorité angio-saxonne. Ses compagnons, ses amis, ses élèves, se rencontrent à Ottawa, à Montréal ; en la compagnie de ces hommes cultivés, éloquents, on comprend le danger d’une admi. ration littéraire qui pourrait rétrécir notre conception du Canadien au type du père Chapdelaine. Ces ministres et députés de la province de Québec ont habitué douce ment le Canada à l'indépendance politique ; fidèles à leuf origine, ils contrebalancent l'élément anglais qui, en verti d'une même fidélité à une origine différente, attacherai plus volontiers le sort du Canada à celui de Londres Is ne sont plus d’ailleurs les seuls à réclamer une auto nomie complète et des canadiens-anglais de premit plan, comme Sir Robert Borden, l’hon. M: Rowell récla: ment pour le Canada des droits égaux à ceux dont jou Ja G'ande-Bretagne, Quant à l'influence de ces idées auto nomistes, une circonstance récente a permis de la mesurer: C’était au lendemain de la déconfiture des Grec quand M. Lloyd Gcorge lança son appel fameux au Dominions, les irritant d'avoir à se préparer contre | Turcs. Je me rappelais alors un texte curieux de l' « Ecol de Compagnie » qui m'avait beaucoup frappé : « Au com mandement de « Marche » ! la première section ne boug pas. » Le Canada tout entier fit comme la première secti0 Ou plutôt, il marcha, mais dans un tout autre sens. hommes politiques d'Ottawa, partant pour Londres
chaient pas l’objet de leur mission et l'on disait beaucoup là-bas, que M. Lloyd George serait, peu après, rendu ses études. Ce qui advint en effect, dans les délais préits.
Une génération nouvelle arrive qui, un jour, aura sa art du pouvoir. Parmi ces jeunes, le ton est plus élevé, ‘humeur plus ardente, l'esprit plus combatif. Ils n’ont as comme leurs aînés, regardé avec inquiétude un horion menaçant ; ils ont trouvé dans l'héritage de famille n avenir assuré. Mais alors, c'est le passé qui remonte ; t l'histoire, dans un pays comme le Canada, ne peut ère donner un enscignement d'union ; elle montre rop clairement, à toutes ses pages, comment des deux aces qui tiennent le pays, si l’une a vécu, c’est un peu algré l'autre. Enadmettant qu’une telle union conclut nfin l’interminable querelle par un loyal contrat de toléance mutuelle, il n’en peut sortir aucun sentiment vraient généreux, nul foyer de chaleur et de dévouement, ul patriotisme capable de dominer les intérêts privés, lais si l'histoire rappelle surtout des motifs de querelle ntre le Québec et l'Ontario, entre le Haut et le Bas anada, comme elle renforce, dans le groupe français
out ce que nous appelons patriotisme, la communauté e pensée et de race, l'esprit de famille, le sentiment d’une estinée historique à remplir, un souvenir à conserver,
es souffrances et des joies communes, un héritage à
ugmenter et à transmettre ! Avec quelle juvénile assu-
ance ces jeunes Canadiens comptent leurs effectifs d’au-
urd’hui et calculent combien ils seront demain !
Tous sentent bien, ‘à-has, que le statut du Canada n'est
as chose éternelle. Les vieux Canadiens des lacs et du
Saint-Laurent, c'est-à-dire les Anglais et les Français ont vu, dans l’ouest, de Winnipeg au Pacifique, se for: mer des états qui, par le mode de peuplement, par la communauté d'intérêts, la continuité des territoires, semblent destinés à grossir le nombre des étoiles du dra: peau américain. C’est la loi même de cette histoire du Nouveau-Monde que les colons qui viennent habiter coupent les liens avec le Vieux monde et ne veulent plus être que des Américains. Les seuls Canadiens fidèles à leur origine vont-ils donc se trouver un jour, les gens du Québec et de l'Ontario, comme au lendeinain de l’Indé pendance américaine? Ces jeunes hommes ont l’imagina tion politique hardie qui ne messied pas en des pays où rien ne paraît encore fixéen des cadres définitifs. Bien qu le groupe français soit une bien petite famille dans ls immenses cohues du Nouveau-Monde, ila la tranquille assurance d’une race qui se sent en pleine force, en plein poussée ; un peuple dont l'effectif double en vingt-cinqou trente ans, qui s’accroît par ses seules ressources, ne #% laisse contaminer par aucun mélange ; nul mal inter ne peut l'affaiblir, nulle forceextérieure ne peut l’étouffer. Et puis, à entendre ces jeunes gens, à la chaleur commun cative de leur exaltation, à tous les échos que leurs prop éveillaienten nous, il nous semblait aussi reconnaître ce) sentiments qui lèvent derrière la victoire, au souffle de 5 ailes. Il y a dix ans, dans cette même ville, nons avio causé avec d’autres jeunes hommes de leurs espérancest de leurs inquiétudes ; ils n'avaient pas cette tranquil fierté ; l'horizon leur semblait obscur et leur esquif bit étroit sur l'immense océan. Depuis, la guerre a pas Si nous avions succombé, toute la famille en eût été 3
teinte, jusqu’au fond de l’état de Québec. La victoire a relevé l’orgueil du nom et sa valeur, Nous sommes ruinés, mais grandis. La baisse sur le franc est compensée par la hausse sur le Français.
On peut donc affirmer que le fait le plus important dans l'histoire psychologique des Canadiens français des vingt dernières années est le changement profond de leur état d'âme. Il s'est passé au Canada ce qui s'est passé en Bohême, en Pologne, chez les Slaves du Sud ; la psychologie des peuples se ressemble ; longtemps une racc fut considérée par une autre comme inférieure, en suite des événements et des conquêtes de l'histoire ; elle fut reléguée aux champs et aux besognes serviles ; peu à peu, des chefs nés de ses entrailles guidèrent cette nation vers la libération; après de longues souffrances, des incertitudes et des découragements, la victoire vint, c'est-à-dire la liberté politique, la confiance dans le lendemain et l'espérance en l'avenir. C'est la promesse faite à ceux qui n’abandonnèrent pas la terre : une nation de paysans est indéracinable.
Cette évolution des esprits explique ce que l'on appelle au Canada français «le nationalisme ». Pour bien le comprendre, il faut soigneusement distinguer le mouvement nationaliste et le parti politique qui a pris ce nom (1). Ce parti politique a un chef et un journal, Henri Bourassa ct Le Devoir. M. Henri Bourassa eut son heure historique quand, s’alliant avec les conservateurs et Ie parti conservateur anglais, il réussit en 1911 à mettre en minorité
{1} Nous employons le mot « parti , parce qu’il eit mieux compris tu I'rance ; mais ce n’est pas un parti, au sens americain du mot, d'ayunt n organisation électorale, ni candidats, ni caisse électorale,
le parti libéral ct son illustre chef, Sir Wilfrid Laurier. Mais, aujourd'hui, comme nous le verrons, alors, que ses idées se sont infiltrées dans tous les milieux du Canada français, comme chef de parti, son étoile baisse, son emprise sur la jeunesse et surtout sur la jeunesse universitaire est moins forte ; ses préoccupations deviennent avant tout des préoccupations religieuses et le parti devient un parti purement catholique ; son influence toutefois s'exerce toujours et surtout par son journal, qui est certainement un de ceux qui ont le plus de tenue littéraire au Canada ; l'élite de toute opinion le lit volontiers parce qu'il est un des journaux les mieux présentés de Canada français. Le succès du parti et du journal fut dû à ce sentiment nouveau de confiance et de force qui peu à peu anima les groupes canadiens français et fut particulièrement vif dans ces dix dernières années. Il combattit toute influence étrangère et notamment l'influence anglaise ; il avait comme idéal futur celui d’un groupe social canadien français autonome politiquement et économiquement, toutefois dans le cadre politique actuel; toutes les questions étaient envisagées sous cet angle et tout ce qui lui paraissait de nature à affaiblir moralement ou matériellement l'élément canadien français était combattu par ce parti; c’est ainsi qu'il fut hostile à la participation à la guerre, la guerre pouvant diminuer le nombre des Canadiens français ; il fut fréquemment méfiant à l’égard de Ja France et de la politique française, celle-ci pouvant imprimer des influences
cet un groupe avec una chef, Cette position de ML Bourassa, an Cinvdr Français, rapelle celle de M. Drumiont, avec sa + Libre parole :, et l'autiséoutismè,
morales néfastes aux Canadiens français ; en un mot, ce parti politique et son chcf font profession d’un nationalisme strictement canadien français, conservateur des traditions canadiennes, hostile à la plupart des courants pouvant venir de France comme d'Angleterre : le Canada français se fera seul, en adaptant, à son usage, ce qu’il choisira dans la culture française, selon ses vues et ses goûts.
Ii scrait injuste de ne pas reconnaître la part que M. Henri Bourassa, le Devoir et le parti nationaliste ont prise à la création du mouvement nationaliste chez les Canadiens français ; ils en ont été comme le ferment ; mais ce mouvement est aujourd’hui beaucoup plus ample et les dépasse ; il ne suit plus leur direction ; il est même souvent hostile à certaines parties de leur programme ; il devient social, national, intellectuel, au lieu de rester étroitement politique ; il imprègne tous les esprits, même les plus éloignés du parti. Ce sont des + jeunes » qui sont les inspirateurs collectifs de ce mouvement, le groupe d’Antonio Perrault et de l'Action française, le groupe des médecins Dubé, Lesage, Pariseau, etc., le groupe d'Édouard Montpetit, le groupe des amis fidèles de M. Bourassa, ses collaborateurs au Deootr, les Pelletier, les Omer Héroux, puis les indépendants, les Léon Mercier-Gouin, les Olivar Asselin, les abbé Grouit, etc. ;: un écho de ce mouvement est recueilli par une revue, du nom Action française, qui eut comme programme l'union des volontés sur un terrain non politique, sur le domaine des idées ; toutes les nuances de ces opinions individuelles se réunissent dans le cercle universitaire, qui est avec l’université de Montréal, le
foyer intellectuel Canadien français ; celle-ci, sous la présidence de sir Lomer Gouin et le rectorat de Mgr Gauthier, a pris une extension admirable ; devenue autonome, elle achète 150 arpents de terre, elle s'organise et s'apprête à devenir un véritable centre de culture.
Ce mouvement nationaliste canadien-français favorise la langue française, son développement et sa pureté, soutient les œuvres françaises et l'élément français; ctila comme très lointain idéal l'autonomie de l’état canadien français en Amérique. Le mouvement nationaliste a une attitude sympathique à l'égard de la France, à la différence de l'attitude réservée du groupe de M. Bourassa ; il estime qu'il faut en toute chose se rapprocher de la France, comme d'une source de vie, de force intellectuelle où morale; il est franchement en faveur des relations intellectuelles étroites avec la France et il demande seulement la réciprocité et la considération. Sur ce terrain, les nationalistes sont d'accord avec les libéraux canadiens français et se séparent du parti politique de M. Bourassa. Cette entente est marquée plus encore à Québec, où l'on est moins nationaliste, moins défiant à l'égard des Anglais, plus libéral traditionnel que dans les milieux de jeunesse française de Montréal, qui sont très ardents et partent volontiers à l'assaut.
On peut dire qu’à l'heure présente le parti nationaliste est à son déclin et le mouvement nationaliste dans tout son rayonnement ; qu'ils le veuillent ou non, tous les Canadiens français ont subi peu ou prou son influence et leur état d'âme général s’en ressent : plus de découragement, ni de pessimisme, plus de doute, ni d'inquiétude, une grande confiance dans leurs destinées, une ferme
assurance dans leur force, la certitude de leurs espérances d'avenir, tels sont les sentiments qui dirigent aujourd’hui leur vie nationale et sociale.
Les esprits pratiques qui adhèrent à ce mouvement se sont particulièrement inquiétés de la faiblesse des Canadiens français dans les grandes affaires financières et économiques du Canada ; ils ont pensé qu’une autonomie politique n’a pas de sens vrai, si elle ne s'accompagne pas d’une autonomie économique, et, faisant leur examen de conscience, ils présentent le tableau que voici de la vie du Canada français et des influences économiques qui s’y font sentir : toute l’agriculture, toute la terre dans la province de Québec est aux mains des Canadiens français ; ceux-ci possèdent également les comptoirs de vente des produits et les comptoirs corporatifs d’achat des objets nécessaires aux paysans ; le commerce de détail est dans la province pour la plus large part dans les mêmes mains et s'appuie sur les sentiments nationalistes des masses ; le commerce de gros est au contraire dominé par les Canadiens anglais, quoique, dans presque toutes les sociétés anglaises, il y ait quelques administrateurs canadiens français et que certains commerces de gros, comme ceux de l'épicerie et de la .quincaillerie, soient déjà en grande partie canadiens français ; dans l’industrie, l'influence canadienne anglaise est prépondérante ; quelques établissements canadiens français prospèrent dans les industries de l'alimentation, des vêtements, du chauffage, de la savonnerie et des meubles ; les grands magasins de Montréal sont canadiens anglais, sauf la maison Dupuis frères ; les grands hôtel de Montréal sont dirigés par des Canadiens anglais, sauf le
Windsor et le Queens ; les produits industriels viennent presque tous du Canada anglais, de l'Ontario et des États-Unis; dans Ja banque, l'influence canadienne anglaise est dominante ; les Canadiens français n'en possèdent que trois : la Banque nationale à Québec, Ja Banque provinciale et la Banque d’Hochelaga à Montréal qui viennent de fusionner ; en outre, dans la « Banque de la cité et district de Montréal », banque d'épargne, ils comptent pour un tiers, un autre étant canadien anglais et le dermier tiers canadien irlandais ; d’autre part, les banques et grandes affaires canadiennes anglaises, reconnaissant l'importance des Canadiens français, appellent dans Icurs conseils d'admimstration quelquesuns des chefs de ceux-ci, tels que MM. Gouin, Dandurand, Beique, etc., à la Bank of Montreal, au Canadian Pacific, etc. ; enfin, quelques maisons privées de finances, s’occupant notamment de placement d'obligations, sont entre les mains de Canadiens français, tels que les firmes Beaubien, René T. Leclerc, Versailles, etc.
De ce tableau, il résulte que les Canadiens français, dans la province de Québec, où ils sont l'immense majorité et où ils ont tout le pouvoir politique, ne jouissent de l'influence dominante, ni dans les affaires industrielles et commerciales, ni dans les atfaires financières ; aux heures de crise, c'est l'élément canadien anglais qui décide. Toutefois, il est juste de noter l'avance faite sur ce terrain depuis dix ans par les Canadiens français et, avec de l'esprit de suite, de la volonté et de la clairvoyance, 1ls feront dans les années qui vont venir des progrès notables ; ils peuvent notamment s'appuyer sur la furce économique que leur donnent les masses
MONTRÉAL aèt
paysannes : le paysan canadien français de la province de Québec n'a pas certainement la faculté d'épargne extraordinaire du paysan de France ; il a contracté le goût de la dépense et du bien-être, mais il a conservé le sentiment de l'économie et, malgré tout, il est presque lc seul qui épargne un peu dans ce pays neuf ; l’agriculteur reste le vrai réservoir pour le placement des valeurs et les banques le savent bien, qui exercent leur pouvoir de succion de l'argent des campagnes par leurs succursales qui sont partout disséminées, aussi bien celles des banques canadiennes anglaises, que celles des banques canadiennes françaises ; le mouvement nationaliste prétend faire l'éducation de ces masses pour assurer la force économique de la nationalité canadienne française.
Ces observations montrent quel est le caractère que revêt aujourd’hui Montréal. C’est la métropole du Canada, en ce sens, que c’est la seule ville où les deux éléments nationaux exercent une action économique, financière et sociale considérable, la seule ville qui attire à la fois les deux nationalités sur ce terrain ; ce n’est pas, malgré son passé, une ville du passé ; les monuments anciens, comme nous l'avons vu, ont presque tous disparu et seuls les souvenirs vivent dans les cœurs pour les animer d'une vie nouvelle pour le futur : le passé n’y est considéré que comme élément d’action pour l'avenir. Montréal est la ville d'aujourd'hui, toute préoccupée de son essor : clle est si bien la métropole que c'est une rare cité du Canada où les Juifs se soient installés en nombre ; on sait que ceux-ci, avec la finesse de leur jugement et la sûreté de leurs informations, choisissent volontiers pour s'établir la ville dominante d'un nouveau pays, pour y faire masse ;
d'autre part, pour avoir plus de chance de pénétrer à la tête des affaires, ils recherchent volontiers les villes où plusieurs éléments rivalisent, pour profiter de cette rivalité ; Montréal est à ce double point de vue un centre d'élection : aussi les Juifs se sont-ils presque tous installés dans cette ville et non au dehors ; ils ont choisi comme siège de leur activité économique une bande de terrain situé entre la partie anglaise et la partie française de Montréal, et là, sur le boulevard Saint-Laurent, dans le milieu de la ville, à cheval sur les deux éléments, ils exercent leur métier fructueux d'intermédiaires et de négociateurs ; ils sont arrivés, il y à quelques années, très modestes ; leurs fils se transforment, s'adaptent, font fortune ; leurs petits-fils vont au Ritz et essaient d'entrer dans la politique et dans la société ; déjà aujourd'hui l’un d’eux est reçu partout ; M. Jacobs est député de Montréal au Fédéral ; M. Bercovitch est député de Montréal au Provincial ; le commerce du vêtement, du meuble, du cigare est, pour une large part, entre leurs mains ; le quartier du boulevard Saint-Laurent est en leur pouvoir ; Montréal est décidément une métropole.
Montréal possède ainsi la grande industrie, le grand commerce, le port sur le Saint-Laurent, la variété des races ; c’est dans son enceinte que réside la direction de la vie économique du Canada français et elle est aussi le grand centre commercial et financier de tout le Canada ; rivale de Toronto, elle compte une jeunesse ardente, active, industrieuse et ambitieuse ; elle groupe deux sociétés mondaines, deux milieux intellectuels, deux groupes de journaux, deux grandes universités ; quelle
singulière valeur pour une cité d’être en même temps à la tête de deux civilisations, quelle richesse et quelle variété ! Quelle force pour ceux qui y habitent : ils ont à portée de la main Ja culture et la vie des deux premières civilisations du monde contemporain.
Aussi la ville ne cesse-t-elle de grandir : en 1891, elle ne comptait que 220 000 âmes ; vingt ans après, en 1971, 466 000 ; en 1922, elle atteint, avec les municipalités suburbaines, 863000 habitants (1); c'est devenu le plus grand port d'exportation de grain du monde (2); en une seule année (1921), on y construit des maisons
(x) Voici un tableau résumant le développement des principales villes du Canada pendant les trente dernières années :
POPULATION DES PRINCIPALES VILLES DU CANADA, 1891. 1901. 1911. 1921. 1922.
Montréal, Québ.. 220181 266826 466+197 * B39»704 * 8635188 Toronto, Ont.» 181»220 207971 376240 597386 618»215 Winnipeg, Man» 25639 429336 1359440 282818 283r852 Québec, Québ.s> 63»090 689884 78067 119»250 . Hainilton, Ont.» 48»980 52»550 Br»879 118243 131»350 Ottawa, Ont...» 44°154 59902 86340 143402 1509106 Vancouver, C. A. 13709 269#196 100333 125000
St-Jean, N.B. » 39179 409711 42»365 67s000
Calgary, Altavrs 3%876 42866 43»736 . 78%479 London, Ont..rs 31977 37983 46»177 Go685 75520 Victoria, C. A.»rs 16»841 20821 31»620 . 72677 Edmonton, Alta. . . 24882 . 719214 Halifax, N. E.rv 389495 409787 46»%081 739007 .
Régina, Sask»»»> . . 309216 429000 43»*618 Brantford, Ont.» 12»753 16»631 235046 37+000 Saskatoon, Sask. . 119839 30: »000 31428
* Comprend Westmount, Verdun et Montréal-Ouest. — Sans ces trois communes, 797 000 seulement.
(2) En 1921, Montréal a exporté 130 millions de ininots de grains, Galveston 94 et New-York 84.
nouvelles pour 21 millions de dollars ; sa chambre de compensation voit passer en un an (1921) 5 milliards 720 millions de valeurs : l'Université de Montréal et l'Université Mac-Gill deviennent d'énormes centres universitaires, aux branches multiples : le grand Montréal contourne le Mont-Royal pour étendre ses nouveaux quartiers, toujours insuffisants. Étrange destinée que celle de cet établissement infime, fondé en 1642, resté longtemps une ville modeste, et prenant depuis le début du xxe siècle un développement qui en fera une des plus grandes métropoles du monde.
Son avenir ne sera pas seulement celui d'une grande ville d’affaires. Elle présentera sans doute l'originalité la plus rare, c’est-à-dire un caractère que peut-être aucune autre ville dans le monde entier ne pourra offrir à l'observateur. On est d'accord aujourd’hui pour estimer que les deux premières civilisations du monde moderne sont la civilisation méditerranéenne ou latine, à la tête de laquelle se trouve la France, et la civilisation anglosaxonne, dont l'Angleterre et les États-Unis sont les protagonistes. Loin de notre pensée est de mépriser les civilisations slave, arabe, persane, indoue, chinoise ou japonaise, mais les traits remarquables de ces cultures appartiennent au passé et ce qui est moderne n'est qu'une copie de la civilisation d'Europe occidentale et d'Amérique.
Or, il n’y a que Montréal dans le monde entier qui présente à l’observateur cette révélation : la juxtaposition dans une même cité des deux cultures sans pareilles. Quand, dans vingt ans, les deux sociétés, les deux universités, les deux industries, les deux littératures, les
deux presses, auront absorbé ce qu'il y a de mieux dans les civilisations de Londres ct de Paris, quel milieu extraordinairement original présentera Montréal: on peut tout attendre d’une telle expérience qu'il aurait paru impossible de réaliser.