N*EW-YORK
Au Parc Central, des centaines de voitures de gala suivaient nos raquetteurs, qui ont figuré avec honneur dans cette circonstance. La discipline était sévère, et la tenue a été irréprochable. La fête s'est terminée au Steinway-Hall. La salle était comble. La fanfare de M. Lavigne a fait l'admiration de nos voisins.
Nous avons eu Theurcuse fortune d'entendre de magnifiques discours prononcés par M. Wiman, célèbre millionnaire de New- York, et par messieurs les présidents des clubs de New- York et de Montréal, qui ont parlé de manière à soulever des tonnerres d'applaudissements.
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En route
E samedi, 8 janvier, je disais adieu aux amis pour m'embarquer sur le steamer Muriel^ de la compagnie de Québec. C'est un solide bateau de 1200 tonneaux.
Les cabines sont confortables ; la table, de première classe ; deux excellentes choses pour les voyageurs.
j Le capitaine Lock est un marin dans toute la force du mot. C'est un homme doué de grands talents, possédant son art à fond, affable envers les passagers, mais sévère pour lui et pour son équipage. Avec un tel pilote.
EN ROUTE
nous n'avons rien à craindre : tout est à l'ordre.
. La première chose à faire en entrant dans un steamer sur lequel on doit séjourner pendant quelques semaines, c'est d'apprendre à connaître ses compagnons de voyage, qui deviennent de véritables amis. Je ferai donc une courte revue des principaux personnages qui m'entourent. Je commencerai par le plus âgé, que tout le monde respecte comme un père. M. Blattau, homme entreprenant, vient de Philadelphie ; il se rend à Saint-Kitts, pour établir des machines à faire de la glace dans ces pays chauds. Ayant beaucoup voyagé, il sait nous intéresser par le récit de ses, courses en Espagne et ailleurs. Sa présence excite la gaieté, même chez ceux qui seraient tentés de se laisser dominer par la noire mélancolie que produit le mal de mer. Il n'est
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KN BOUTE
pas poète. Est-ce un défaut ou une perfection ? Il-est musicien : c'est beaucoup dire.
MM. Eand et Bullman, le premier de Portland et le second de New- York, sont de véritables yankees ; ils sont toujours d'une humeur joviale ; leurs historiettes et leur chants varient agréablement la monotonie de ces longs jour?» passés sur la mer. Bons et généreux, ils se multiplient pour nous faire oublier les heures d'ennui.
Monsieur De Coppet est le seul passager avec qui je puisse parler français. C'est un ingénieur de grande capacité. Originaire de Suisse, il demeure à la Nouvelle-Orléans. Il parle peu et rit beaucoup.
Enfin, le plus jeune et peut-être le plus aimable, est M. Popenoe, du Kansas. Il voyage en amateur. Poète et littérateur, il sait rêver
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à temps. Cependant, pour être juste, je dois ajouter qu'il laisse volontiers crayon et plume pour Tenir sous la tente prendre part à la récréation.
Comme vous le voyez, le voyage n'est pas aussi terrible qu'on pourrait le supposer. Avec d'aussi agréables compagnons, le temps passe vite, et lorsque l'heure de la séparation arrive, nous sommes étonnés de dire sitôt adieu à ces nouveaux amis, qui vivront longtemps dans notre souvenir et dans notre estime.
Nous partons de New- York à cinq heures du soir. Le froid est tellement intense qu'on se croirait à Québec. J'aurais voulu contempler une dernière fois la statue de la Liberté qui illumine le port ; mais il m'est impossible de rester sur le pont.
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Nous quittons, donc le froid pays d'Amérique. Notre bateau, frissonnant sous son épais manteau de glace, s'empresse de prendre le chemin des pays du soleil. Il semble im* patient de se baigner dans les eaux tièdes du Gtxdi Stream. Aussi le voyons-nous avec plaisir s'élancer sur la plaine liquide et courir au milieu des vagues moutonneuses, qui l'é' branlent à peine, tant sa marche est rapide. A neuf heures, le pilote nous dit adieu. C'est le dernier souvenir du pays que nous quittons, La nuit est belle. Notre bateau vogue avec majesté. Nous pouvons dormir en paix ; tout l'équipage est â son iwste, et le capitaine Lock veille.
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Le dimanche, 9 janvier, nous saluons le soleil levant, qui se montre à nos regards lorsque nous montons sur le pont, A notre
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grande surprise, l'air est déjà tempéré, et, toute la journée, nous pouvons demeurer et prier -sur le pont : c'est le jour du Seigneur. S'il m'est impossible d'offrir le saint Sacrifice de Ja messe, rien n'est plus facile que d'élever son cœur vers Dieu quand on a l'immensité sur sa tête et l'immensité sous ses pieds, — pour me servir de l'expression poétique de Chateaubriand. Sur le soir, nous entrons dans le Gulf Stream. Rien di plus intéressant que de voir cet immense fleuve de 80 milles de largeur au milieu de la mer. Le Gulf Stream prend sa source dans le golfe du Mexique. Cette énorme quantité d'eau, réchauffée par le soleil des tropiques, se dilate, se fraie un chemin à travers l'Atlantique et s'en va réchaufîer les îles anglaises. Pourquoi ne change-t-il pas sa course et ne pousse-t-il pas une pointe jusque dans notre golfe Saint-
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Laurent? Nous aurions alors le plus beau climat du monde.
Le vent d'est vient exciter la fougue de ce courant qui ne souffre pas de retard. Le Gulf Stream devient bientôt menaçant, et notre bateau, ballotté et violemment secoué par les vagues, ressent la colère de ce fleuve étrange.
Le lundi, 10 janvier, nous quittons le Gulf Stream pour entrer dans la région des tropiques. Le temps est chaud et splendide, le ciel rayonnant de lumières et l'air embaumé des plus suaves parfums. On est tenté de cbanter le gai refrain napolitain :
Le doux printemps se lève Riche comme un beau rave.
Vogue, vogue, ma balancell^»
Chantée, gais matelots ; Que votre voix se mâle Au murmure des flots.
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EN ROITTE
Fiers de voyager dans d'aussi heureuse»
circonstances, nos amis se livrent à la gaieté la plus franche et organisent des jeux de toutes sortes pour tuer le temps. Si les hommes politiques pouvaient recourir à ce moyen pour retarder un vote dans une Cham* bre d'Assemblée, ils seraient au comble du bonheur, et combien de fatigues ne s'épargneraient-ils pas \
Notre ami M. Bullman déboucle ses malles et en sort un vrai magasin général. Il s'installe s^ur le pont avec un magnifique instrument de photographie et commande avec la gravité d'un artiste. La conversation vient-elle à languir : voilà encore M. Bullman qui apporte ses carabines et ses revolvers. L'exercice à la cible commence. Mais le capitaine, du premier coup, plonge ses con- *:urrents dans le plus profond découragement ;.
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il loge une balle en plein milieu de la cible ; il fait ce que les militaires anglais appellent bulls eye.
M. Rand chante pour oublier la patrie , absente. M. Popenoe écrit. Quand il n'écrit pas, il dort. Hélas ! que de fois ce bon jeune homme, au milieu d'un doux rêve, a-t-il roulé sous la table, entraînant à sa suite coussins et tapis.
Nous nous dirigeons toujours vers le sud. Nous passons à l'ouest des Bermudes et à l'est de Cuba. Le temps se tient constamment au beau ; la chaleur est intense: des tentes nous protègent contre les rayons ardents d'un soleil tropical et rendent tout à fait délicieux notre séjour sur le pont. Sous ces latitudes, ce sont les vents alizés qui régnent sans cesse ; les Anglais les désignent sous le nom de Trade
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Winds, vents du commerce, parceque, sans doute, ces vents sont plus favorables que les autres aux navires marchands. Nous ne pouvons expliquer autrement cette curieuse appellation, ^vifi !
Vers le 23ème degré, nous commençons à apercevoir des poissons volants. Nous prenons plaisir à suivre les ébats de cet agile fretin. Effrayé par le bruit que produit l'hélice de notre steamer, nous le voyons s'enfuir et bondir de vague en vague jusqu'à une distance de six à sept pieds. C'est un magnifique poisson bleu, ressemblant à notre sardine; ses •ailes sont grandes et légères ; d'un coup de queue, il prend un nouvel essor, et, lorsqu'il est fatigué, il culbute et s'enfonce dans les ondes perfides. CoErune les hommes, les poissons volants sÀmiyi et recherchent ce qui brille ; aussi, au milieu des plus épaisses ténè-
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bres de la nuit, ily s'élancent vers les lumières de notre bateau avec une telle rapidité, qu'ils viennent très souvent tomber sur le pont, d'où ils ne peuvent s'échapper. Chaque matin il nous est très facile de faire une ample provision de ce délicieux comestible.
Enfin, après huit jours de navigation, le samedi soir, vers cinq heures, nous saluons avec les plus vifs transports d'allégresse la première terre de ces pays merveilleux. Nous sommes en vue du phare de Sambrero. Le capitaine nous annonce la joyeuse nouvelle que demain matin nous serons à Basse-Terre, chef- lieu de Saint -Kitts, autrefois Saint- Christophe.
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Alotre arrivée
E dimanche, 16 janvier, à quatre heures
du matin, notre solide Muriel jetait
l'ancre à Basse-Terre et se reposait enfin après
une course non interrompue de neuf jours.
Sans attendre l'arrivée de Phébus monté
«ur son char de feu, nous nous hâtons de faire
notre toilette et nous volons sur le pont. Le
temps est chaud ; la mer calme, le ciel serein
et le firmament parsemé d'étoiles étincelantes.
Nous sommes près de terre, il n'y a pas à en
douter ; car, ici comme au Canada, le coq
chante et le chien aboie à l'heure matinale ;