JACQUES CLEMENT
Ce()ciulanl ces pii-ces produites, le jacobin parul li>s décidé ù ne pas aller plus loin dans la voie des conlidences, ajoutant que ce qui lui restait à dir(% il ne pouvait le dire ijuau Roi. 11. ne redevint plus loquace que loisque La Guesle lui posa quehjues (|uestions destinées à s'assurer encore (|u'il n'avait pas all'aire à un imposteur. Quand avait-il vu le premier président? — L'avantveille, répondit-il, et qu'il avait vu en même temps M. René Le Rouillé, chanoine de la Sainte-Chapelle, conseiller au parlement, ahhé d'Hérivaux et de Lagnysur-Marne, et aussi Paul Portail, conseiller au parlement, et fils d'Antoine Portail, chirurgien du Roi, ajoutant « qu'il estoit entré à la Bastille, soubs l'ombre dudict Portail, pour la congnoissance qu'il avoit avec Madame Portail, sa mère » . N'avait-il pas vu à la Bastille François de la Guesle, abbé de Cérisy-la-Forèt, frère de son hôte? — Non, répliqua l'autre, qui, semblant choqué à la lin de toutes ces interrogations, protesta alors bien haut qu'il n'était pas un espion '.
A la suite de cet entretien,, le procureur général demeurait quand même assez perplexe. Il savait que le Roi avait reçu à diverses reprises des avertissements d'avoir à se métier d'assassins soudoyés contre lui par la Ligue. Mais, d'un autre côté, le jacobin paraissait sincère et donnait plutôt l'impression « d'un homme assez simple », tellement qu' « on pou voit penser que ceux qui lenvoyoient avoient esté contraints de se servir de lui, n'en pouvant trouver d'autres^ ». Bref,
' Procès criminel... Déposition de J. de la Guesle (Bibl. nat.. £r. 14054).
' Ibid.
336 DE gUEi.nUES assassins
ayant tout pesé, La Guesle se mit en devoir d'aller prévenir le Roi, après avoir donné à ses gens l'ordre de s'occuper, pendant son absence, du jacobin, avec lequel il est temps que nous fassions plus ample connaissance.
lY
Jacques Clément était né à Serbonnes, à quatre lieues de Sens, en Bourgogne '. « De basse extraction " », dit un auteur, il appartenait probablement à une famille de paysans. On montre encore à Serbonnes la maison où il naquit, probablement vers loGG. Jean Bouclier, curé de Saint-Benoît, dont le témoignage paraît sur ce point le plus probant, nous dit en effet, dans son De abdicatione Henrici tertii, qu'il était, en 1589, âgé d'environ vingt-trois ans\ Mais plusieurs autres documents s'accordent à reconnaître qu'il en portait, comme l'on dit, beaucoup plus, vingt-sept à vingt-huit ans au moins. J'ai déjà noté ce que l'on sait de son extérieur. J'y ajouterai seulement ce qu'en rapporte encore Boucher, qu'il avait une ligure ingrate, « faciès despicahilis * ». Etienne Pasquier est, je crois, le seul auteur du temps qui ait affirmé qu'il avait été soldat avant d'être moine ^ Tous les autres nous
' Serbonnes, Yonne, an. de Sens, canton de Sergines.
' Davila, Historia délie guerre civili in Francia, 1644, in-fol.. t. II, ,). 43.
^ Jean Bouclier, De justa llenrici tertii abdicatione e Francoruin regno libri quatuor, Paris, 1589, in-8°, fol. 2Si i".
' Ibid.
' Lettre d'Etienne Pasquierau comte de Sanzay (E. l'as.iuier. Œuvres, 1723, l. Il, col. 40'J).
Le poitraicl de ficrc Laques Clcmenc , llcligieux'
de l'oiHrelaiiiftDominin'jc, qui tua Henry de Valois, 1 ■prr:;-;crio'.ird'Aoil(}, i J 8 9.
ES cuem;:nt
T I lr!lri4-)frirl I II \liJ% CLE
Portrait dv jAi:QrES Clément.
d'après une gravure du temps ( Biblinihcqiie n.aiunale, cabinel des eslampes
JACylKS CI.KMKNT 33 7
ai>pn>nncnl simpli'iiit'iil (|iril avait fail profession au couvent des Jaculiins de Sens, el (jn'il était ensuite « venu au collette de Paiis, pour esludier' ». Ce collège de Paris était le eollès^e du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacijues, laineuse école de tliéolojiie, qui, illustrée, au xni" siècle, par renseignement d'Alliert le (irand et de saint Thomas d'Aquin, incorporée plus tard à l'université de Paiis el devenue une des chaires de la faculté de théologie, formait une sorte d'université dominicaine, où l'on envoyait achever leurs études et conquérir leurs grades les jeunes membres de l'ordre. Il était situé à peu près entre les rues Saint-Jacques, Cujas el Soufflot actuelles et le boulevard Saint-Michel, et était, encore au xvi° siècle, l'un des centres d'études les plus florissants de la capitale".
A quelle époque Jacques Clément arriva-t-il à Paris? Il est bien diflicile de répondre exactement à cette question. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'au moment de son attentat, il y était depuis plus d'un an déjà. L'historien Davila déclare, en effet, l'avoir vu plusieurs fois à Paris, au couvent de la rue Saint-Jacques, « avant le départ de la Cour », c'est-à-dire avant le milieu de l'année 1388 ^
On sait un peu plus précisémtml la date de son ordination. François Dumont, « archer de la porte du Roi, demeurant à Paris, au logis du Temple », déposa, plus
' Mémoires de Cheverny, coll. Petitot, t. XXXVt, p. 133. ' R. P. Cliapotin. Histoire des dominicains de la province de France 1898. t. I, p. S'i et suivantes.
' Davila, llisloria délie guerre civili in Francia, t. II. p. 43.
338 DE IJUELOUES ASSASSINS
tard, qu' « il avoit connu Jacques Clément, jacobin, pour l'avoir vu dirt- la messe aux Mathurins de ladicte ville de Paris, environ quelque trois semaines après la feste de Noël i"J8S, avec frère Pierre Bourjay, carme, qui venoient de Nostre-Dame ' ». Peut-être par ces mots : « qui venoient de Nostre-Dame », François Dumont entendait-il dire que les deux religieux qu'il désigne venaient de recevoir la prêtrise à Notre-Dame. Cela s'accorderait avec un autre document qui veut qu'au mois d'août 1589, il y eût six mois que Clément avait été ordonné prêtre".
Les contemporains eux-mêmes, et à leur suite tous les historiens, ont porté sur le caractère et les mœurs de Jacques Clément les appréciations les plus diverses. Les uns en ont fait un simple d'esprit, presque un idiot : «Jacques Clément, dit un chroniqueur, pauvre sot et niais s'il en fut oncques, et le torche-escuelle de la maison-^ ». Les autres lui prêtent un esprit de ruse et des réparties qui prouveraient tout le contraire. Certains lui attribuent les pires mœurs. « C'estoit, dit la Satyre Ménippée, le plus desbauché de son couvent, comme sçavent tous les Jacobins de cette ville, et mes me ayant eu plusieurs fois le chapitre et le fouet diffamatoire pour ses larcins et nieschancelez'. » D'Aubigné affirme, sans en donner de. preuves, qu' « il avoit commis quelques crimes énormes auxquels les
' Procès criminel... Déposition île François Dumont (Bibl. nal.. fr. 14054).
' V Antimarlyre de Jacques Clément, Paris, 1389 (Cite dans le P. Lelong, Bibliothèque liistorique de la France, t. U. p. 327).
'■' Mémoires de Carorrjuy {Cabinet liistorique, t. XXIV. p. 2'Jl).
* Satyre Ménippée. éd. de 1709, t. I, p. 71.
JAi:OL'ES CLKMEM' 339
cloislrcs sont siijfls ' », et de Thon, t|n' « il \ivail dans le lilii'i'liiiagtM'l l'oisiveté- ». 1mi revanclie. {|iu'l(]ui's-uns nous (lisent que « c'estoit un religieux de urande probité et de bonne eonseience' », cl que, « toujours fort sage, il n'a\oit aucune inclination pour le sexe ' ». Et, au fond, toutes ces imputations de stupidité et de dérèglement sont assez peu vraisemblables, car il pourrait paraître surprenant (jue les Jacobins de Sens eussent précisément choisi, pour l'envoyer étudier à Paris, un imbécile ou un débauché.
11 ne fut en somme, on doit le croire, ni lun ni l'autre, mais surtout un cerveau faible, prédisposé à l'exaltation, et qui fut incapable de résister à l'atmosphère surchauffée de Paris après l'assassinat des Guise. Un document nous le représente colportant dans les rues de Paris le portrait d'Henry III, et criant : « Notre tyran de roy à vendre à cinq sols, pour lui acheter un licoP ! » et un autre le fait ])articiper aux fameuses processions de la Ligue, « nud et nuds pieds, sinon couvert d'une simple aube" ». Il y a là des preuves de l'état de surexcitation habituelle où il vivait, surexcitation entretenue probablement aussi par les sermons furieux des prédi-
' .\. d'Aubignt', Histoire universelle. Od. deRublo. t. VIII. p. 73.
' De Thou, Hisluire universelle, trad. Ir. de 1734. t. X. p. 667.
' Déclaration fuite à la municipalité de Dijon par Jacques de Dyo, commandeur de l'ordre de Malte, chargé par le Conseil général de l'Union d'aller apprendre au Pape la mort du Roi (.archives communales de Dijon, B 227; publiée dans E. de Gouvcnain, Inventaire sommaire des arcliives communales de Dijon, 1867, in-4°, t. I, p. 103).
' Vaj-illas. Histoire de Henry III, 1694, in-4», t. U, p. 278.
^ Document cité par J. de Croze, Les Guises, les Valois et Philippe 11. 1866, t. II, p. 188.
° Admirable et prodigieuse mort de Henry de Valois... Paris, 15S'J, in-8".
cateurs et par la lecture des innombrables pamphlets publiés contre le dernier des Valois.
Qu'il ait, comme le note gravement un récit, et comme n'ose l'affirmer expressément un autre, qu'il ait eu, une nuit, une vision et que, « pendant qu'il estoit dans son lict, Dieu luy ait envoyé son ange, lequel, avec grande lumière, se présente à ce religieux et, luy monstrant un glaive nud, luy dist ces mots : « Frère Jacques, « je suis messager du Dieu tout-puissant, qui te viens « acertener que par toi le tyran de France doit estre « mis à mort; pense donc à toy, et te prépare, comme « la couronne de martyre t'est aussi préparée ' ! » il y a là une preuve que cet exalté devint rapidement un halluciné. Et si les nouvelles « voix », qu'il entendit bientôt, derrière le grand autel de l'église du couvent, où il priait d'habitude, provenaient d'un certain Chantebien, autre religieux du couvent, qui, « artificieusement, par le moyen d'une sarbacane, les lui faisoil ouïr^ », il faut avouer qu'une telle supercherie ne pouvait être accueillie que par un esprit malade et délirant déjà.
Ce Chantebien, ancien profès, comme Clément, du couvent de Sens, « licencié en liiéologie à Paris et grand prédicateur », mort théologal de l'église collégiale de Belfort, aurait été, au dired' « un ancien docteur du couvent de Paris, y étudiant es années 1388 et 1389, et morlàTroyesen 1621 », le mauvais génie de Jacques Clé-
' Discours véritable de Veslrange el subite mort de Henry de Valois, Paris, 1589 (Arch. cur. de Vhist. de Fr., i" série, t. XII, p. 384-385). — Le martyre de frère Jacques Clément, Paris, 1589 [Ibid., p. D99).
• Note anonyme sur Jacques Clément, datée de 1631 (Bibl. nat., fr. 20153. p. 431).
JACQUES i;i,i:MKNT 3il
inoiil (l'est lui i|iii lui aiiniil siiidii suggért; .son crime, au iiitiiiis (pii \'\ aiirail encourait; el par il'aufres moyens (|ue la IVaiidr ridicule (|ue j'ai relatée, par des encouraj^emeiUs incess;in(s et de continuelles objui'uations. Il est malaisé d'allirmer le bien-fondé de cette tradition qui ne nous est rapportée que par une note anonyme'.
D'autre pai't, Jacques Clément reçut-il l'approbation expresse de son prieur Edmond Hourgoing ? Le point est tout à fait délicat. D'après un document. Clément aurait soumis indirectement à son supérieur le cas qui le préoccupait, « luy proposant comme quelque certain personnage sestoit présenté à luy en confession, lequel luy auroit faict entendre comme, dès un long temps, il auroit eu volonté d'exterminer et tuer Henry de Valois, afin lie mettre l'Église et le peuple en repos; mais que, ne l'ayant voulu faire sans le conseil et advis de l'Eglise, il estoit là venu pour en estre esclairci : « Et d'autant (]ue « j'ay jugé, dit frère Jacques, que ceste résolution estoit « d'importance, je n'ay voulu l'en asseurer résoluement, « ains luy ay dict que j'en demanderois conseil, et, dans « peu de jours, luy en rendrois response; et pour ce, « nostre maistre, dit-il, je vous prie me dire quelle ji'la « luy dois donner. » Ce bon père, estonné, ne respond autre cliose à la demande du bon Clément, sinon qu'il luy dist : « Mon frère, mon amy, c'est quelqu'un qui se « mocque. Que s'il avoit envie de faire ce que vous « dictes, il ne le diroit pas" ».
Jusque-là, il faut le reconnaître, le récit que je cite
' Ibid.
' Xe martyre de frère Jacques Clément {Arch.ciir. de l Idst. de France^ i" série, t. XH, p. 399-400).
paraît fort vraisemblable. Où il cesse de l'être, je le déclare nettement, c'est lorsque Clément revenant à la charare, au nom de son prétendu pénitent, auprès de Bourjj^oing, celui-ci lui aurait répondu : « Mon frère, assurez vostre pénitent de la part de Dieu, que, moyennant qu'il n'exécute ceste chose en intention de se venger pour son particulier et privé intérest, ains pour le seul zèle qu'il porte et qu'il a à l'honneur de Dieu, à sa religion, au bien et au repos public et commun de la patrie, tant s'en faut qu'il doibve craindre de blesser sa conscience, qu'au contraire il méritera beaucoup, et n'y a nul doute que, s'il meurt là-dessus, il ne soit sauvé et bienheureux ' ». On a quelques renseignements sur ce Bourgoing. Originairede Soulaines-, au diocèse de Troyes, il avait été protégé à ses débuts par Renée de Nicolay, épouse en premières noces de M. Dreux Hennequin et mère de M. Aymar Hennequin,évè(|uede Rennes, etdeM. Jérôme Hennequin. évèque de Soissons. Il était doctem* de la Faculté de théologie, fut une première fois prieur du couvent de Saint-Jacques, puis provincial de la province de France, et était de nouveau, en 1589, prieur du couvent de Paris '. Or que cet homme, qui paraît avoir été un sujet distingué et de valeur, ait, avec si peu do prudence et si explicitement, donné son
■ Ibid., p. 401-40fî.
- Soulaines, Aube, arr. de Bar-sur-Aube.
' Sermon funèbre pour la mémoire de dévole el religieuse personne F. Edmond liourgoing. en son vivant docteur en la faculté de théologie et prieur au couvent des Jacobins à Paris, qui fut cruellement martyrisé à Tours par le supplice de quatre chevaux, le iS février /.i,W, prononcé au service que luy a fait faire F. H. Le Maisire, en l'église des Jacobins, à Nantes, le IS" jour de mai du mesiue an, par F. I. Le Bossu, religieux de Saint-Denis en France. Nantes, IS'JO (Bibl. Sainlc-Geneviève, Pièces sur la mort de Henry UI, t. YI ; 8° L 313').
JACijUKS C.l.KMK.N'l' 343
ap[)robalioii ù son inférieur, des faits e.t gestes ilui|uel il |)Ouvail être rendu resjionsable, cela n'est guère admissible. Bourgoiii;; fui sans doute, on le sait, un ligueur acharné. Ce qui le [uouve, c'est que, le 1'^^' novembre 1389, au moment du retour oH'ensif du roi de Navai're sur Paris, il fut pris par les avantpostes de l'armée, faisant, la cuirasse sur le dos, le coup d'ar(|uebuse aux tiaiicliées. Il fut mené à Tours et traduit devant le parlement. Mais là, en dépit de la torture, à ia(|uelle il fut plusieurs fois soumis, on ne put lui arracher aucune pi'euve de sa complicité avec Jac(|ues Clément, dont, étant donné ses sentiments, il semble bien qu'il eût dû se glorilier'.
Il me reste aussi des doutes sur l'approbatioix ([ue Clément aurait reçue d'un autre religieu.x; de son couvent, frère Nicolas de Monte-, et aussi des docteurs de Sorbonne, avec lesquels il aurait eu de fréquentes discussions^. Car enhn, et pour tout dire, commen tant et d'aussi graves personnages se seraient-ils compromis si avant avec un pauvre religieux, dont, il faut l'avouer maintenant, les propos et l'attitude étaient un perpétuel sujet de risée pour tous ses confrères !
Nous avons les noms de quelques-uns. L'un d'eux était Etienne de Lusignan, de Chypre, devenu, plus tard, évoque de Limisso, et que l'historien Davila nous dit avoir bien connu pendant son séjour à Paris. « Or,
' Journal de iEsloile, td. Brunct, t. V, p. 17-18.
- « Arrest contre un jacobin nommé Michel Margey, condamne comme complice de Jacques Clément » {Cabinet historiq-iie, t. IX. 1" partie, p. 238).
^ « Relacion del subccsso de la muerte del rey cliristianissiiuo de Francia » (Arch. nat., K 1569, n° 88).
344 DE (JL'ELQUES ASSASSINS
nous raconte Davila, — en un passage de son Histoire des guerres civiles, que j'ai déjà cité, — il me souvient qu'allant le visiter, quand la cour se trouvait dans la capitale, je vis et entendis souvent les religieux du couvent se faire de Jacques Clément un vrai passetemps' ». Un certain Michel Margey, natif de Pratz, auprès de Colombey-les-deux-Eglises, au diocèse de Langres, avait de même étudié à Paris, au couvent de la rue Saint-Jacques, de la fin de 1586 à octobre 1589. Hevenu alors à son couvent de Langres, il fut chassé de la ville comme suspect, se réfugia à Oiselay ", au comté de Bourgogne, et ne tarda pas à y être arrêté comme complice de Jacques Clément, dont il avoua avoir été « le compagnon d'escole familier à boire et à manger journellement ensemble », et aussi le confident. Car, « deux ou trois jours avant l'assassinat du feu Roy, il ouyt dire à frère Jacques Clément que jamais ledict Roy ne mourroit que de sa main; de quoy chacun des religieux se rioit, d'autant que ledict Clément n'avoit autre réputation que d'un fol eteslourdy; et mesme il l'ouyt dire ausdicts religieux, tenant les propos susdits, qu'il ne pouvoit dormir et qu'il esloit piqué et forcé, nuit et jour, par je ne scay quoy, qui luy disoit : « Marche faire ce coup ! » Ce que ledict Clément récita par devant les docteurs et bacheliers dudict couvent, pour tirer advis et conseil d'eux comme il pourroit résister à telle induction, et pour quoy cela lui pouvoit advenir; à quoy Jesdicts docteurs et bacheliers lui
' Davila, Hisloria délie guerre civili in Francia, t. II, p. 43. ' Oiselay, Haute-Saône, arr. de Gray. canton de Gy.
JAC.IJIRS Cl.KMENÏ 34o
faisoioni it's|ioiu"0 ([in' c'ostoil l'autc ilc prier Dieu cl de loy'. »
Presque tous les récits sont d'aceoril, d'ailleurs, [lour nous rapporter les plaisanteries dont on accablait le tVère Clément, (jue, faisant allusion à ses rodomontades et à ses menaces sanj^uinaires contre le Roi, on aj)pelait « le capitaine Clément^ », ou, à ses préoccupations théolosriques sur la !éi;itimité de l'acte qu'il méditait : « le théologal de N., petit village de quatre ou six maisons, près de Paris ^ ».
Certains ])rétendent qu'il nourrissait son projet depuis janvier 1389, d'autres seulement depuis Pâques. Un fait qui paraît certain, c'est qu'il fut poussé à l'exécuter par le monitoire du Pape menaçant le Roi d'excommunication. « Jusqu'au moment où arriva ce monitoire, écrit Bernardino de Mendoça, ambassadeur d'Espagne, il sembla à Clément qu'il n'aurait pas le courage d'accomplir son dessein, et, le fît-il, que le cœur lui manquerait pour supporter les supplices qu'on lui infligerait, imaginant en particulier qu'on le tirerait à quatre chevaux ; mais, à ce qu'il dit à certains de ses familiers, dès que fut publié le monitoire, il lui arriva de rèvei' qu'on le lirait à (|uatre chevaux, sans qu'il en ressentît aucune douleur. Cela, et de voir le Roi excommunié, lui donna beaucoup de courage'. »
En dehors des raisons d'ordre purement moral qui
' « Arrcst contre un jacobin nommé Micliul Margey » (Cabinet liislorique, t. IX, 1'» piirtie, p. i37-'i38).
- De Tliou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, t. X, p. 668.
^ (( Relacion dcl subcesso de la muerle del rey cbrislianissirao de Francia u (Arclj. nat.. K 1569, n» 83).
' Ibid.
déterminèrent Jacques Clément à consommer son crime, certains historiens ont prétendu que des considérations matérielles ne furent pas étrangères à sa décision. P. Mathieu raconte gravement que ses supérieurs « lui promirent qu'on pourroit changer son froc en un rochet d'évesque, ou cliapeau de cardinal' », affirmation qui ne relève que de l'ahsurde. D'autre part, de Thou et quelques autres ne paraissent pas éloignés de croire que le parti des Guise l'ait encouragé à commettre le meurtre qu'il méditait. D'après eux, il aurait eu avec Mayenne, à la maison de Saint-Lazare, ou aux Chartreux, uneentrevue ménagée par La Chapelle-Marteau, prévôt des marchands'. Mais l'on n'a aucune preuve absolue de cette affirmation. Enfin, je crois qu'on doit faire décidément iustice d'une fable qui représente Jacques Clément recevant, comme prix anticipé de son crime, les dernières faveurs de M"" de Montpensier. Cette légende n'est rapportée que dans la Satyre Ménippée, où il y est fait plusieurs fois allusion, dans un factum indigeste et lourd, la Lettre d'un gentilhomme français à dame Jacqupttp Clément, princesse boiteuse de la Ligue '^, enfin dans un pamphlet en vers intitulé Prosa cleri parisiensis ad ducem de Mena'. Ce sont là des autorités assez peu respectables, surtout la dernière. La Prosa cleri pari~
' P. Mathieu. Hisluire des derniers Iroublus de France, 1601, p. 394.
' De Thou, Op. cit.. t. X. p 669-670.
' Lettre d'un gentilhomme frani;ois à dame Jacquetle Clément, princesse boiteuse de la Ligue. De Saint-Denis en France, le ?.5' d'aousl l.'>90, in-8». (Ed. Fournier, Variétés hislori(jaes et littéraires, t. X, p. 55 et suivantes).
Prosa cleri parisiensis ad ducem de Mena, post caedem régis Henrici IIL Lutetiae, apud Sebastianum Nivellium, typographum Llnionis,
JACgl'KS CLK.MK.NT 347
slfii^is, (|ut' (]iu'ltiues historiens, ([ui ne l'ont pas lue, ;illril)iiorit à Pit'ri'o-Franrois Piiit'iuil, curé de Saint-Nicolas-dcs-Cliainps, est en i-llct un taux notoire, comme en tcmoi^ont les épigraphes (|ui terminent ce texte assez obscène et l'épugnant par ailleurs.
On sait yilus certainement que .lacijues Clément prépara sasorlie de Paris avec heauciuip d'hahileté et de linessc. Selon un témoignage très postérieur, il est \rai, diverses missions à Amboise et à Tours, qui lui avaient été confiées « depuis les massacres de Blois », lui auraient donné sur ce point quelque expérience ' . Quoi qu'il en soit, se faisant passer pour royaliste, et se recommandant, peul-<'trp, d'un de ses frères en religion, Olivier Bérangev. prédicateur du Roi, que ses sentiments politiques avaient forcé de quitter Paris-, il se dit désireux d'aller porter à Henry III des nouvelles de ses partisans, et réussit d'abord à avoir, comme on l'a vu, accès auprès du premier président, Achille de Harlay, qui lui remit la lettre que j'ai citée. Un récit du temps nous donne plus de détails sur son entrevue avec le comte de Brienne, dont il obtint le passeport que l'on a lu plus haut. « Pour autant, dit ce récit, que frère Jacques n'avoit aucune congnoissance aux gens de guerre et qu'il ne pourroit parvenir à Sainct-Cloud, ny passer sans passeport, s'advisa que le comte de Brienne y avoit bon crédit. Pour ceste cause, il va au Louvre, où ledict sieur esloit pour lors, gardant la chambre, et empesché de sortir pour quelques petits empeschemens que chacun
' Bernard (iuyart. la FaLalité de Sainl-Cloud, Paris, 1674. in-S".
- Bernard (Iuyart, la Fatalité de Sainl-Cloud, Paris. I67'i. in-S». — Le martyre de frère Jacques Clément [Arch. cur.de l'kisl.de Fr., 1" série, t. XU, p. 404).
sçait, où estant parla au chapelain dudict comte et luy déclara comme, ayant affaire vers le Roy, il venoit pour avoir un passeport de monsieur. Là se trouve le secrétaire dudict sieur', qui luy dit qu'à grand peine en pourroit-il avoir. Le chapelain dit que, puisque c'estoit un ■religieux, monsieur ne luy refuseroit et n'en feroit difficulté, et le pria d'en escripre un tout prest, ce qu'il fit. Or, ainsi qu'ils devisoientpar ensemble, ledict secrétaire dit : « J'ay veu [le temps] que j'aimois bien les moynes, « mais maintenant je ne les aimeguères, car les moynes « ont esté cause de nostre malheur, parce qu'il vint à « Saint-Ouen trois Cordeliers demander l'aumosne à « monsieur le comte, qui leur donna trois escus, et <( allèrent advertir l'ennemy de nos affaires, et fusmes « chargez incontinent. » Frère Jacques lui respond : « Tl peut estre que ce ne fut pas les religieux et qu'il y « en avoit d'autres qui vous pouvoient descouvrir. — « Je ne sçay, dit le secrétaire. On nous a dit aussi qu'il « y avoit un religieux jacobin qui avoit délibéré de tuer « le Roy. » Frère Jacques, sans s'effrayer ou changer de couleur, luy respondit : « Il peut bien estre. » Sur ces termes, le passeport s'achève, et vint à monsieur le comte, qui achevoit de disner et mangeoit du fruict. qui, sans difficulté, après avoir parlé quelque temps avec ledict religieux, et donné aussi quelque parole de créance et une lettre, signa ledict passeport, luy feit prendre du vin, et ainsi prit congé frère Jacques". »
Ces diverses démarches occupèrent Clément deux
' Probablement ce De Geofre, qui écrivit et conlresigna le passeport cité plus haut, p. 334.
* Le martyre de frère Jacques Clément {Arch. cur. de l'hist. de Fr., l" série, t.'xil, p. 404-iOo).
J.VCCILKS CLÉMENT 349
siMiiaiiU's, (lit un n'-i-it % huit jours, dit un autre", (|u'il t"iii|ilo\a d'ailleurs à des piMlicjues de dévotion et à lies jcùiies d'une auslérilé extrême, « se confessant par cliacunjour, disant messe, et assistant au psaultier (|ui se dit cluuiue soir, auciuel peu de iclii^ieux assistoient ' », « ne nianneant (|ue du pain et ne buvant (]ue de l'eau' ».
Knlre temps, il s'était procuré l'arme dont il entendait se servir. Son confrère, Michel Margey, déclara plus tard qu'il était en la compagnie du meurtrier lorsqu'il acheta le couteau (|ui devait frapper le Roi, et qu'il pava 2 sous, 0 deniers'. Nous savons, d'autre part, que ce couteau, « fort pointu* », avait « à peu près un pied' », et avait « un manche noir' ».
L'arme fut-elle d'avance empoisonnée? Deux témoignages l'aflirment. « En môme temps que son couteau, écrit l'ambassadeur d'Espagne, le frère acheta la graisse la plus rance qu'il put trouver, quelques ciboules, d'autres herbes qu'il apprit être vénéneuses et les mit à frire dans une poêle; et comme les autres religieux lui
' n Rclacion del subcesso de la niuerle del ley cliristianissimo de Francia » (Arcli. nat., K 1569, n° 88).
' J. Bouclier. De justa Renrici lertii abdicatione. 1589. fol. 282 v».
' « Arrest contre un jacobin noaimé Micbel Margey » [Cabinet historique, t. (X, 1" partie, p. 2H8).
' ie martyre de frère Jacques Clément (ArcJi. cur. de l'Itist. de Fr., \" série, l. Xll, p. 3'J9|.
'■ » Arrest contre un jacobin nommé .Michrl Margey... » (Cabinet historique, t. IX, l'» partie, p. 23B-237).
'Discours véritable de l'estrange et subite mort de Henry de Valois... {Arch. cur. de l'hist. de Fr.. i" série, t. XII, p. 386).
' Procès-verbal d'aulopsie du corps de Henry III (Franklin, Les médecins, 1892, in-li, p. 2a3).
' Davila, Historia délie guerre cirili, t. II, p. 44.
350 I>E (JlEI.gUES ASSASSINS
demandaient pourquoi il faisait tout cela, il leur répondit que c'était pour graisser ses souliers. La friture dans la poêle achevée, il oignit le couteau de cet onguent'. « D'un autre côté, M. de Dyo, ambassadeur du conseil général de l'Union, chargé par lui d'aller annoncer au Pape la mort d'Henry III, passant à Dijon, déclara à la municipalité de la ville que Jacques Clément « avoit fait bouillir le couteau, dont il s'estoit servy, dans des drogues vulgaires portant poison, comme de la poudre à la mort aux rats — vraisemblablement de l'arsenic — et autres denrées vénéneuses " » .
Nous avons des détails assez précis sur les dernières heures que Jacques Clément passa à Paris. « Le soir du 30 juillet, raconte encore l'ambassadeur d'Espagne, il dîna avec un docteur de Sorbonne, nommé Le Maistre^, et sous prétexte de lui dire qu'il allait au camp du Roi et qu'il lui portait des lettres, au cours du dîner, il discuta diverses questions, en particulier de savoir s'il était permis de tuer un tyran. En quittant son convive, il lui répéta qu'il irait au camp du Roi et que, dans trois jours, il se pourrait qu'on apprît du nouveau'. »
« Le lendemain, 31 juillet, il célébra la messe dans
' n Relacion del subeesso de la muerte del rey cliristianissimo de Franeia. » (Arch. nat., K 1569. n° 88).
' Déclaration l'aile à la municipalité de Dijon, par M. Jacques de Dyo, commandeur de l'ordre de Malte (Archives communales de Dijon, B2i7 ; publiée dans E. de Gouvenain, Inventaire sommaire des archives commiinales de Dijon, 1867. in-4°. t. 1. p. 103).
' Peut-être ce frère Le Maisire qui, le 18 mai 1590, fit célébrer à Nantis un service en l'honneur d'iidmond Bourgoing. Cf. plus haut, p. 342. note 3.
' « Relacion... de la niuerle del rey... » (Arch. nat,. K 1509. n« 88).
JAC^IKS C.I.KMKNT 3j1
son couvent ' ». ajoute Mendora. Le renseignement paraît inexact, llar « il a esté souvent entendu, dit un ttixte, de frère Ednie Guyot, religieux au couvent de Troyes, décédé en l'année Iti29, et (jui estoit sacristain au couvent de Paris, eu rannt'e l.'iK'.t, (|ue (llénient, le jour qu'il partit de Paris, qui l'ut le dernier jour de juillet, il se vestil en la sacristie de l'église, comme ont accoustumé faire les religieux, lors(|u'ils veulent célélirer la messe, portans le calice en leurs mains, et s'en alla i-endre en une chapelle de la nef, pour y célébrer ; et, sur le midi, ledict Guyot, sacristain, ne voyant tous les calices ([ui estoient à sa charge en ladicte sacristie, et y en manquant un, dont il craignoit la perte, s'advisa n'avoir veu rentrer ledict Clément en ladicte sacristie, et incontinent s'en alla chercher par les chapelles de ladicte nef, et, en l'une d'icelles, trouva l'autel préparé, couvert d'orçemens comme pour céléhrer, le pain sur le corporalier, le calice couvert du voile et les burettes pleines de vin et d'eau, et par ce recognust que ledict Clément s'estoit despouillé et avoit délaissé l'aube vl chasuble et autres ornemens sur l'autel, sans avoir célébré la messe, et estoit sorty du couvent". »
Mais avant d'en partir, « il ferma sa cellule, en y laissant une note de cinq écus t[u"\\ devait à diverses personnes et recommandant que, si Dieu disposait de lui, on voulût bien les payer ; il dit en outre à quelques-uns de ses plus intimes confjères de prier Dieu pour lui, car il allait dans un endroit d'où il ne pensait pas revenir. II demanda enlin à l'un deux de l'accompagner jus-
• Ibid.
' Noie anonyme, datOo de 1631 (Bibl. nat.. le. 20153. p. 432-433).
3b2 DE QUELQUES ASSASSINS
qu'à la sortie de la porte de la ville et jusqu'aux tranchées, où, ajoute Mendoça, il y a des soldats qui se souviennent parfaitement de l'avoir vu passer ; après qu'il se fut un peu éloigné d'eux, il retroussa les pans de son habit et se mit en route avec grand entrain et contentement '. »
On sait le reste et comment il avait rencontré, près de Yaugirard, M. de la Guesle.
Nous avons laissé ce dernier se rendant ciiez le Roi pour lui apprendre l'arrivée du jacobin. Mais, lorsqu'il se présenta à la maison de Gondi, Henry III ne s'y trouvait pas. La Guesle alla souper alors chez M. de Rambouillet, et, retourné chez le Roi, le surprit ache^■ant lui-même de souper. 11 lui fit part de la venue de Clément, et, comme Henry III comptait sortir après son souper, il fut convenu que le procureur général lui amènerait le religieux le lendemain matin, à son lever, vers 8 heures.
Il ne semble pas que le Roi ait alors hésité à recevoir cette visite. Nous savonscependant que, depuis plusieurs jours, il avait eu des avertissements répétés d'avoir à se méfier des assassins. « Deux jours avant, écrit Etienne Pasquier, lui estoil parvenu un petit billet d'une demoiselle de bon lieu, qui estoit dans Paris, par lequel elle l'informoit qu'il eust à se tenir sur ses gardes, parce qu'il y avoit trois hommes qui s'estoient résolus à sa mort ;
' « Relacion... de la muerte... del rey... » (Arcli. nat., K lôGU, n' S8).
JAC.nlKS C.I.KMliNT 3oJ
cliose, ujoutc l*asi|iii(M-, iiu'il ilfscouvrit h Mailaiiii- la iiiui'esclialL' lie Kclz, tiui l'csioil \ eruie saluer, cL de laciuclle j'ai t-nlenJu celle histoire' ». « Tous les jours, dit de luèine Jean du Houssoy. seigneur de la Borde, en ses Mémoires, tous les jours venoieiit nouvelles au Roy que des moines avoient entrepris de le tuer. Le jour aiesnie devant sa blessure, il dit au roy de Navarre : « Mon « frère, Ton me mande i]u il v a trois moines qui « doivent sortir de Paris pour me tuer, et trois autres « pour vous tuer. » Le roy d(î Navarre lui respondit qu'il se t;ardasl bien et (|u'il empescberoit bien ceux qui l'eiilreprendroienl ". » Comment, après de pareils avis, Henry III aceepta-t-il de donner audience à Clément"? Peut-être faut-il voir là un effet de la sympathie instinctive et presque maladive qu'il ressentait pour tous ceux ([ui portaient l'habit religieux. « Soit tempérament, soit éducation, dit de Tbou, la présence d'un moine lui faisait toujours plaisir, et je lui ai moi-même souvent entendu dire que leur vue produisait le même effet sur son àme que le chatouillement le plus délicat sur le corps'. »
Nous savons à peu près heure par heure l'emploi de la dernière soirée du Roi. Après avoir soupe, il se rendit, accompagné de MM. de Biron, deLarchant et de Clermont d'Entragues chez M. de Valois, grand-prieur de France. Mais, ayant « mis là la teste à la porte », et ayant « vu ledict grand-prieur à table avec plus de quarante personnes », il l'attendit dans le jardin du logis,
' Lettre d'Etienne Pasquier à, M. de Sanzay lE. Pasquier, Œuvres. 1723. t. II. col. 407).
' Fragments de mémoires de Jean du Houssoy, seigneur de la Borde (Bibl. nat., Ir. 20153. p. 343-344).
' De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734. t. X. p. 666-667.
334 DE yUELIJUES ASSASSINS
OÙ l'autre ne tarda pas à venir le rejoindre. Avec lui et le maréchal de Biron, il regagna alors la maison de Gondi. Puis, renvoyant le maréchal, et étant demeuré seul dans sa chambre avec M. de Valois, il pria ce dernier d'aller lui chercher Claude d'Argy, seigneur de Pons, l'un de ses gentilshommes servants, La Clavelle, neveu de Savourny, son joueur de luth, La Fontaine et Claude Ballifre « qui esloient de la musique », « parce qu'il vouloit se divertir' ».
Ceux-ci étant arrivés chantèrent juscjuà 11 heures du soir devant le Roi, qui « jamais ne fut de meilleure humeur » que dans cette dernière réunion, à laquelle, en dehors du grand prieur, s'étaient joints seulement Roger de Bellegarde, baron de Termes, grand écuyer de France, et Jean de Lévis, vicomte de Mirepoix, maître de la garde-robe. Une bonne nouvelle acheva la soirée; car, au moment où le Roi se mettait au lit, arriva de la part du roi de Navarre un gentilliomme, M. de Mignonville, qui venait annoncer que ledit roi de Navarre avait répondu à une sortie du chevalier d'Aumale par une attaque « jusques dans les barrières des faubourgs, où il avoit pris trois habilans, lesquels disoient que la peur s'estoit tellement rendue maistresse de tous les cœurs des gens de guerre et des habitans, qu'il y en avoit beaucoup qui s'estoient dérobez pour sortir de Paris, et que toutes les rues estoient pleines de gémissemens et de larmes ». Làdessus, les invités du Roi se retirèrent, après que M. de Bellegarde « lui eut fermé son rideau », et
' Mémoires de Charles de Valois, duc d'Angoiiléine. cuil. l'elilot, t. XLIV, p. 523-523.
JAC.yUEb CLtMliNT 35a
M lie N'alois élaiil riMitii' rlir/. lui l'I y iiyiint trouvé .M.M. lie Clii'iiifi-aull '. (Il' Hiiliclifii, dr la Vergue " et do KeiilN ■ «lui jouaieul à la piirue, il sV'Iail altahlé avec eux, el u\ail joué jus(|u'à i lieures du matin •.
Nous nous rappelons ([ue ,lac(|uos Clément était demeuré au logis de M. de la Gueslc, où celui-ci avait commandé ([u'oii le retînt. Il v soupa, et plusieurs anecdotes ont été rapportées ;i ce sujet. La plus connue, et peut-être la plus authentique, est celle qui nous le représente « mangeant gaiement avec les gens de M. de la Guesle, taillant ses morceaux du funeste couteau », — ce qui inlirmerait l'opinion de ceux qui prétendent que ce couteau était empoisonné, — et « sans changer de couleur, à quelques-uns, qui lui disoient qu'il y en avoil six de son ordre qui avoient entrepris de tuer le Roy », répondant évasivement « qu'il y en avoit partout et de bons et de mauvais^ ». Par contre, je ne sais trop quelle créance on doit ajouter à une conversation qui aurait eu lieu, au cours de ce môme souper, entre Clément et La Guesle : « lequel La Guesle ayant vu le couteau du jacobin, lui dit en riant : « Jamais i'rèi'e Jacques n'oublie son cousteau ; « il oublieroit plus tost son bréviaire ! » A quoy frère Jacques respondit: « Je n'oublie pas mon cousteauetn'ou- « blie pas aussi mon bréviaire » ; et ce disant mist la main
' François de Liiirbeziùrcs, seigneur de Cliemerault.
- Hugues de la Vergne {!'. Anselme, Histoire r/éiiéaloi/ique, t. VI, p. 457).
^ Jacques de Renty.
' Mémoires de Charles de Valois, p. 525-526.
" « Lettre d'un des premiers officiers de la cour de parlement [J. de la Guesle] à un de ses amis, sur le sujet de la mort du Roy » {Archcur. del'liisl. de Fr., l'« série, t. XU, p. 379-380).
en sa manche et en tira son bréviaire. Quoy voyant, ledict La Guesie commença à rire; puis, arraisonnant frère Jacques, luy dit : « On a rapporté au Roy et dict « de bon lieu qu'il y avoit un moyne jacobin qui avoit a juré de le tuer. Est-ce point toi? » Frère Jacques, sans aucune timidité, ny appréhension, respondit asseurément : « Hé ! qui donc, qui en doute ' ? » Tout cela paraît bien suspect, étant donné surtout que nous savons que La Guesie ne soupa pas chez lui, mais chez M. de Rambouillet.
Il est aussi un point qu'il est assez embarrassant d'expliquer. Clément semble avoir été surveillé d'assez près au logis de La Guesie. Il est possible cependant qu'il s'en soit échappé quelques instants, car au moment où le grand prieur sortait du logis du Roi pour aller, comme je l'ai dit, chercher ses musiciens, il afhrme, dans ses Mémoires, « avoir trouvé ce monstre de moine que la nature avoit fait de si mauvaise mine que cestoit un visage de démon plus tost qu'une forme humaine », « lequel, ajoute-t-il, s'adressant à moi me supplia de le faire parler au Roy pour chose importante, venant de la part du comte de Brienne et du président de Harlay. A quoi je répondis (|ue le Roy estoit retiré et qu'il ne pouvoit le voir. Il me suivit jusques dans la court, en me disant quelque chose, comme en colère, que je n'entendis pas- ». Cet incident ne peut évidemment trouver sa place dans le récit de La Guesie, et la seule manière de l'expliquer est de supposer que Clément, contrarié de la nouvelle,
' Le martyre de frère Jacques Clément (Ibid.. p. 409).
' Mémoires du duc d'Angouléme. coll. Pelilut. t. XLIV. p. 525.
JAC^llIES r.l.KMKNT
à lui (lount'i' par le procureur général, qu'il ne pourrait voir le Koi que le jour suivant, ait réussi à sortir du logis de son hôte, et essayé d'une autre faron d'approcher sa viclinie.
Dans tous les cas, le lendemain, T' août, lorsque, suivant la promesse qu'il lui en avait faite la veille, M. de la Guesie fit réveiller Jacques dénient, vers 6 heures, on le trouva dormant paisiblement'. Un récit prétend qu'il célébra alors la messe devant son hôte ". Mais ce. détail mériterait confirmation. Vers 7 heures, quoi qu'il en soit, il partait en compagnie de La Guesie, pour se rendre chez le Roi.
En chemin, ils rencontrèrent Antoine Portail, chirurgien du Roi , ((ui sortait de chez le maréchal d'Aumont et allait lui aussi au logis du Roi. Se souvenant que, la veille, Clément lui avait dit être en relations à Paris avec M"'" Portail et son (ils, La Guesie appela aussitôt Portail, lui disant : « Monsieur, voici un religieux ([ui vous veut dire des nouvelles de vostre maison de Paris. » Le chirurgien s'étant approché : « J'ai veu, en effet, Monsieur, fit Clément, vostre femme, par deux ou trois diverses fois, qui est grandement affligée et tourmentée. » Et l'autre lui demandant « à quelle occasion il avoit esté en son logis », le jacobin
' Lettre d'un des premiers ofliciers de la rour de parlement fj. de la GuesleJ... [Arch. cur. de Ihisl. de F,:, l" série, t. Xll, p. 376).
' « Relacion dcl subcesso de la muerte del rey... » (Arch. nat., K 1569, n» 88).
358 DE QUELOUES ASSASSINS
« luy fit responce qu'il avoit veu son fils en la Bastille, qui y estoit prisonnier, et qu'il l'avoit prié d'aller voir sa mère pour lui porter de ses nouvelles ». Comme pour préciser davantage, il ajouta que M"^ Portail avait eu récemment un gros ennui, « ayant esté contrainte de payer 500 escus à un de ses métayers qui estoit venu pour quitter la ferme qu'il avoit prise près de Paris ». Toutefois, après avoir mis ainsi Portail en confiance, il ne jugea pas opportun de lui rien révéler sur sa mission, et sur une demande de son interlocuteur il déclara simplement « qu'il alloit à Orléans et qu'il avoit esté pris prisonnier en chemin et mené en ce lieu ' ».
Tout en causant, nos trois personnages étaient arrivés à la maison de Gondi, où La Guesle s'informa tout de suite du moment où le Roi pourrait les recevoir. Celui-ci n'étant pas encore réveillé, ils durent attendre quelques instants pendant lesquels Clément se promena dans le jardin avec 31. du Halde. premier valet de chambre (h- Sa Majesté, François de Patras, seigneur de Campai gno ■ et autres, et causa aussi avec un certain Jean Bacliet, laquais de Savary de Saint-Pastour, seigneur de Bonrepaus, qui « estoit dans ledicl jardin mangeant des noizilles ^ ».
Cependant M. du Halde, étant retourné chez le Roi, revint, vers 8 heures, avertir M. de La Guesle et Clément que Sa Majesté était prête à les recevoir dans sa chambre. « Ils montèrent alors en une galerie donnant sur cette
' Procès criminel... Dépositions de La Guesle et d'Antoine Portail (Bibl. nat., fr. 14054).
' Campaigno, Gers, arr. et canton de Lecloure. coin, de Ligardes.
' Procès criminel... Dépositions de La Guesle et de Jean Baeliel (IbiiL).
JACyllKS ia.KMKNr 359
l'hainbre' », où. do nouveau, on les fit attendre quelques niiiuttes, pendani lesciuellos, selon un nk-it, Jacques Clément aurait t'Ir en liulle aux l)rocar<ls et aux (|uoliljets tles ttrdinaircs (|ui i-neonibraicnt la galerie : « les uns lui dcinandiinl si les badauds de Paris n'axoient pas bien peur, autres, si les Parisiens esloient pas bien advertis de leur venue, et si les cbanibres ne leur esloient jà préparées ; qu'ils s'asseuroient ([ue les daines de Paris avoientdesjà mis les draps blancs aux licts et (|ue. pour tout certain, ils v entreroienlle lendemain : l'un se vantoit d'avoir ceste maison, l'autre, ceste autre, l'un la boutique d'un tel marchand, l'autre telle autre ; ils faisoient desjà bon marché de la marchandise : le satin, le velours et les soies dévoient eslre à meilleur marché que la toile, et en debvoient tapisser le pavé des rues ; frère Jacques rioit avec eux, et n'en faisoit plus laide mine, ains sembloit qu'il prist fort grand ])laisir à les ouyr ainsi parler - ».
Appelés tle nouveau par du Halde, La Guesle et son compagnon ne tardèrent pas pourtant à pénétrer dans la chambre royale, (|ue, depuis la mortde la Reine-mère, le Roi faisait tendre habituellement de draperies violettes en signe de deuil \ Dans cette ciiambre, assez vaste, se trouvaient deux lits, celui du Roi et celui du valet de chambre « couchant près de lui ». Quand les deux visiteurs entrèrent, le Roi, qui venait de se lever était assis sur sa chaise percée, et « s'amusoit à lire ' », dit
' Procès criminel... Déposition de La Guesle {Ibid.). ■ Le martyre de frère Jacques Clément [Arch. car. de l'kisl de Fr., 1" série, t. XII, p. 4H1.
' Discours au vraij sur la mort et trespas de Henry de Valois. Paris. 1389. ' Ibid.
un récit. Comment était-il vêtu ? Les uns prétendent qu'il n'avait qu'une robe de chambre sur les épaules ', les autres qu'il avait — et pour cause — les chausses basses, et <f estoit tout débraillé " », mais qu'il avait déjà revêtu soit « le pourpoint de chamois, sur lequel ilmettoit ordinairement son corps de cuirasse' », soit « un pourpoint d'intérieur flottant en taffetas' ».
Avec le Roi ne se trouvait k ce moment que M. de Bellegarde. Ce dernier et La Guesle furent donc les seuls témoins du drame qui allait se dérouler.
De ce drame nous avons précisément conservé les récits deBellegarde et de La Guesle, qui doivent, avant tous autres, faire autorité, puisque ce sont des récits de témoms oculaires. Il ne semble pas pourtant qu'on les ait lus jusqu'ici avec beaucoup d'attention, car presque toujours la scène de l'assassinat d'Henry III se trouve décrite de façon fantaisiste. Clément se serait approché du Roi, se serait mis à genoux devant lui, et lui aurait remis une lettre, et, pendant qu'il la lisait, lui aurait plongé son couteau dans le ventre. Quelques-uns prétendent même qu'au moment où il fut frappé, le Roi s'était levé de sa chaise et était debout dans l'embrasure d'une fenêtre. Versions diverses qu'a popularisées la peinture.
En réalité, les choses se passèrent de façon assez différente. Entré dans la chambre du Roi avec Clément,
' Discours aux François sur la morl de Henry de Valois {Arch. cur. de Vhist. de Fr., i" série, t. XII, p. 363).
' Lettre d'un des premiers ofliciers de la cour de parlement [Jacques de la Guesle]... {Arch. cur.de Ihisl. de Fr.. 1" série, t. XII. p. 380).
^ Discours véritable de ieslranije et subite mort de Henry de Valois {Ibid.,x>. 387|.
' Davila. Historia dette r/uerre civili. t. II. p. 4i.
JAC.yllKS CLKSIKNr 361
La Guesic le lit arrêter près de la porte, et « luy faisant sij^ne qu'il ne vinsl pas plus près de Sa Majesté », lui prit des mains le passeport du comte de Brientie et la lettre du président de Harlay, et alla lui-niêine remettre ces papiers au Roi, (jui, les ayant lus, lit approcher Clément « pour entendre de lui ce ([u'il avoit à dire ». Le moine s'étant alors avancé, La Guesle « toujours entre le Roi et luy », et Bellegarde « du costé opposite », le Roi lui rendit probablement son passeport. « Sire, commença aussitôt Clément, Monsieur le premier président se porte bien et vous baise les mains ». Et tout de suite il ajouta ([u'il voudi'ait bien parler à Sa Majesté à part, « parce (|ue ce qu'il avoit à luy dire estoit chose secrète ». A quoi La (luesle répondit vivement qu' c il pouvoit parler tout haut et iju'il n'y avoit personne en la chambre en qui Sa Majesté n'eust confiance' ». D'après les Mémoires de M. de la Borde, s' adressant directement au Roi, La Guesle lui aurait dit: « Sire, qu'il parle tout haut; vous savez les advis que vous avez tous les jours que quelques gens de ceste sorte doivent sortir pour vous tuer- ».
« Suivant malheureusement sa bénignité et facilité accoustumée ^ », et « voyant que le Jacobin faisoit difficulté de parler haut à lui », Henry III lui dit : « Approchez-vous! » Clément prit alors la place de Bellegarde, à la droite du Roi, semble-t-il, et le grand écuyer et La
' Procès criminel... Dépositions de La Guesle et de Roger de Bellegarde (Bibl. nat.. fr. 140541.
' Fragments de mémoires de M. Jean du Houssoy, sgr de la Borde (Bibl. nat, fr. 20153, p. 344).
' Lettre d'un des premiers officiers de la cour de parlement [Jacques de la Guesle]... {Arch. cur. de ihist. de Fr., i" série, t. XII. p. 381).
362 DE QUELCIUES ASSASSINS
Guesle « s'estant recullés d'un pas ou deux », Henry III, paraissant encourager Clément à lui parlei'à voix basse, fit le geste de tendre l'oreille, et le jacobin celui d'approcher sa bouche de cette oreille, en se baissant vers le Roi \ D'après une relation, ce dernier aurait alors demandé à son interlocuteur s'il n'avait pas d'auties lettres à lui remettre; « à quoi Clément auroitrespondu : « Je crois {|ue si. Sire, et qu'il doit y en avoir encore « queliiues unes- ». Feignant de prendre ces lettres dans sa manche, « par dessous son scapulaire ■' », il en retira alors son couteau et, sans hésiter, en porta au Roi un « coup à-plomb », dans le bas-ventre '. Une exclamation de : « Ah! mon Dieu! » et Henry III se levait rie sa chaise, disant d'une voix changée « que ce malheureux l'avoit blessé ». Et sur-le-champ il arrachait l'arme de la plaie, et, en frappant le jacobin au visage, au-dessus du sourcil gauche, et à la poitrine, lui ci'iait : « Ah! mesclianl, lu m'as tué! »» puis laissait tomber le couteau de sa main ensanglantée, car il s'était blessé aux doigts, soit en essayant d'écarter l'arme du meurtrier au moment oii il le frappait, soit en retirant le couteau de la plaie °.
' Ibid . cl Procùs oriminel... Dépositions de LaGuosIe et de Bellegarde (Bibl. nat., fr. 14054).
- « Extrait de ce qui a esté représenté au l'apc par M. de Dyo, ambassadeur du Conseil général de l'Union » {Cabinet historique, t. III, 1" partie, p. 138).
' Mémoires de Cheverny, coll. Micliaud et l'oujoulat, l™ série, t. X, p. 49j.
' Discours véritable de Veslrange el subite mort de Henry de Valois (Arch. cur. de l'hist. de Fr., i" série, t. XII, p. 387).
' Procès-criminel... Déposition de Bellegarde (Bibl. nat., IV. 14054).
' Discours véritable de Veslranrje el subite mort de Henry de Valois (Arch. cur. de l'hist. de Fr., 1" série, t. XII, p. 387). — Discours aur François avec l'histoire véritable. .. de la mort de Henry de Valois {Ibid.. p. 365).
JAC.nUKS CI.KMENI' 363
lin récit vout qu'il ail dil alors : « Je suis mort! » Sur (jiioi, l'assassin, impassible, les brus en croix, aurait siiii|ili'iiii'iil rcparli : c Moi aussi 1 » en voyant La (îiiesle cl l>ellei;arile se ji'ler sur lui et cliercher à léldiiinei' (lu Roi, craifj'uani (|u il n'eùl d'auli-es armes '. Ija (iuesle « sac(|uoit sur lui. l'esinT au ]ioini;-, luy baillant des gardes contre reslomacli el au \isaij^e », et aidé par Bellegarde, qui « lui avoil sauté au collet el le lenoit entre ses bras », tous deux réussirent à le jeter dans la ruelle des deux lils". Ni liin ni l'autre ne vouloil le hier. conijMenaiit, nuili^ré leur trouble, (|u'il y aurait peut-élre (juelques révélations à tirer de ce misérable. Mais, au bruit, les Ordinaires étaient accourus de la galerie. Ils avaient entendu M. de Bellegarde qui clamait, désespéré : « Ab ! Jésus I »' el taisant le premier irruption dans la cbambre, Bernard de Monlsérié, le frère de ce Montsérié qui avait été récemment l'un des assassins du duc de Guise, avait aperçju, d'un côté, « le Roy, qui avoit les boyaux hors du ventre et les lenoit avec la main », de l'autre, « le jacobin entre les deux lits », « lequel jacobin, il avoit pris aussitost par les cheveux elle collet, et jeté au milieu delacharabre' », secouru par François Daupou, seigneur de Ventajoux, qui, entendant le Roi crier à son meurtrier : « Ah ! misérable, que t'avois-je fait? » s'était précipité en
' Discours auo: François... (Ibid. p. 365).
- Procès criminel... Dépositions de La Guesic et de Bellegarde (Bibl. nat., fr. 14054). — Lettre d'un des premiers oCliciers de la cour de parlement.... {Arch. cur. de l'Iiisl. de Fr., l" série, t. XII, p. 381).
' Procès criminel... Déposition de Frix de Bas, sgi- de Dul'orL gentilhomme ordinaire du Roi (Bibl. nat., fr. 140.54).
* Ibid. Déposition de Bernard de Montsérié.
3b4 DE QUELQUES ASSASSINS
inènie temps sur Clément'. Et c'était une confusion de clameurs au milieu desquelles s'élevait la voix de M. de la Guesle qui lui aussi criait au moine : « Ah ! malheureux qu'as-tu fait ? » et qui avouait à M. de Bonrepaus demandant : « Hé ! mon Dieu, qui a amené ce misérable? », que c'était lui et qu'il ne souhaitait qu'une chose, qu'on le tuât à son tour-. Tous s'étaient alors rués sur Clément, qu'ils avaient massacré à coups d'épée', puis immédiatement précipité, par la fenêtre, dans la cour du logis, pendant qu'on s'empressait autour du Roi, et qu'on le portait sur son lit.
Charles de Valois, grand prieur de France, nous a tracé, en ses Mémoires que j'ai déjà cités, un tableau assez saisissant de la stupeur et de « l'estonnement général » qui régnaient en cet instant. Nous l'avons laissé se couchant à 4 heures du matin, après une nuit passée au jeu. « Le soleil venant à paroistre, dit-il, je commençois à vouloir prendre mon repos, lorsqu'un de mes valets de pied survint qui me donna la nouvelle, criant toulestonné, comme méritait un tel malheur, que le Roy estoit blessé. A ce cry, je me jette hors du lict, et prenant le chemin du logis du Roy, je trouvay (|ue tout le monde y couroit avec des cris... Au milieu de cette
' Ibid. Dt-position de François Daupou (d'Hautpoul '?) sgr de Ventajoux.
- Ibid. Déposition de Savary de Saint-I'astour, sgr de Bonrepaus. — Lettre de l'un des premiers officiers de la cour de parlement... (Arch. cur. de Vhisl. de Fr., i" série, t. XII, 381-382).
^ P. de l'Estoile prétend que c'est Jean de Levis, vicomte de Mirepoix, qui l'aurait tué (Registre-journal de P. de l'Estoile {1 ô~ i-l ôS9) ■ Xotice et eoclraits d'un manuscrit nouveau conservé à la Bibliothèque nationale. publiés dans les Mémoires de la Soc. de l'hist. de Paris, t. XXVII. l'.tOO, p. 33).
JACyL'KS Cl.liMlINT 36"!
tr(iii|ii' cdMlusi', j'arrivav ;i l;i |mrl(' ilu loi^is de Sa .Majt'stt'. Ia(|iii'lli' je lr(ui\a\ li'iiiit'c, huis les gardes en armes el les arcliers à la purle nui delleiidoieril l'entrée à tous eoux ([ui u'estoit^nt pus seifiiieurs de (|ualilé. En entrant, je trouvay dans la court le spectacle horrible (le ce ilénion, le{|uel avoil esté jette parles fenestres, el tous les gardes du corps en armes le long de l'escalier... .l'entray dans la chambre du Roy que je trouvay sur son lirt. sans estre encore pansé, sa chemise toute pleine de sang, ayant re(,'u sa blessure un peu plus bas que le nombril, du costé droit. Aussitôt (lu'il m'aperceut, il me lit cest honneur de me prendre la main, me disant : « .Mon lils, ne vous i'aschez point ; ces meschans m'ont voulu tuer, mais Dieu m'a préservé de leur malice : cecy ne sera rien » '.
En eU'et, à ce moment, le Roi ne se crojait point grièvement blessé. A plusieurs reprises, il avait mis ses doigts dans sa plaie, et déclarait (jue les intestins n'étaient pas touchés. On allait du reste être bientôt fixé, car les chirurgiens arrivaient : c'étaient Antoine Portail et Pierre Pigré, qu'accompagnait le médecin Pierre Le Febvre -.
Ils constatèrent d'abord que « la plaie estoit à quatre doigts au-dessous du nombril, du costé droit, distante du milieu du ventre de la largeur du doigt'' ». Elle avait été très agrandie par le geste brusque fait par le Roi pour parer le coup, alors qu'il était déjà porté, et elle avait beaucoup saigné. Portail se mit en devoir de la sonder, et il semble bien que, tout de suite, il ait con-
' Mémoire'i du duc d'Angouléme, coll. Pelilut, t. XLIV, p. 52fi-527. - Ibid., p. 528.
^ D'après un document cité par le P. Daniel. Histoire de France, éd. de 173y, t. IX, p. 401.
366 DE yUELtjUES ASSASSINS
serve peu d'espoir, car « il ne put. s'enipescher de dire en lalin à ses compagnons Pigré cl Le Fcbvre qu'il croyoit que le boyau estoit percé »; cl, « comme il estoit particulif>rement son serviteur », il prit aussitôt à part le grand prieur : « Mon maistre, lui dit-il, songez à vous ; je ne vois pas que l'on puisse sauver le Roy ». 3Iais il donna de l'espoir au blessé, lui affirmant que « dans dix jours, au plus tard, il monteroit à cheval' ». Puis, d'après une relation, il se prépara à recoudre la plaie du Roi « qui fut pansé et médicamenté jusques à sept points d'aiguille" », et reçut un « premier appareiP ». Cependant celui-ci souffrait peu et racontait, « d'une voix et d'une parole fort ferme ^ », à ceux qui l'entouraient comment s'étaient passées les choses, lorsqu'arriva Etienne Bollogne, son chapelain ordinaire, qu'il avait fait demander. On dressa alors un autel vis-àvis de son lit, et la messe commença, « que le Roy ouït avec toute l'attention et devoir qu'on pouvoit désirer ». « Puis, au temps de l'Élévation du saint sacrement et précieux corps et sang de Jésus-Christ, continue la relation (jui nous donne ces détails, ayant Sa Majesté la larme à l'œil, auroit à haute voix proféré telles paroles : « Seigneur Dieu, si tu connois que ma vie soit utile et « profitable à mon peuple et mon Estât, que tu m'as mis « en charge, conserve moi et me prolonge mes jours, « sinon, mon Dieu, prends mon corps et sauve mon âme
' Mémoires du duc d'Anr/ouléme, p. 528.
- Discours entier et véritable des entreprises et conspirations secrètes faites contre la personne de Henry de Valois, Paris, IbS'J, in-8°.
■' Le martyre de frère Jacques Clément (Arc/i. cur. de l'Idsl. de Fr., l" série, t. Xd, p. 413).
' Mémoires du duc d'Angouléme, p. ôiS.
J.VIiyllKS (.l.KMKNl ;ib7
<( t>l la iiii'ls on Ion paradis. Ta volonté soil faite! » Ajoustant ces beaux mots que l'Eglise chante en telle occasion : Osalu taris hostia'. » Et cette prière du Roi n'est peul-ètro pas aussi invraisemblable qu'il serait permis de le croire. On sait, d une part, la réelle faculté d'improvisation que possédait Henry III. et, d'autre pari, le fonds même de son in\ocatinii se retrouve plus développé, mais smiM'iil en îles termes à peu près idenlitiufs. dans le discours que lui prêtent au même moment les Mn/ioircs du ijrand prieur, (jui y ajoutent celte parliculai'ité, (]ue (c Sa .Majesté prononça cette prière avec des paroles si articulées que l'on eust jugé qu'elle n'avoit aucune douleur, ce qui ne laissa pas de renouveler les larmes de tous les auditeurs, de quoy Sa .Majesté saperceut, car, estant appuyée sur nioy : « Je « suis marrv, dit-elle, d'avoir aflligé mes serviteurs-. »
C'est après la messe dite, probablement, que le Roi se confessa et que son chapelain lui donna l'absolution, sur la promesse expresse qu'il lit de « se soumettre au inonitoire envoyé contre lui par le Pape sur ce qui s'estoit passé dernièrement aux Estais de Blois... et de contenter entièrement Sa Sainteté en ce qu'elle désiroit de lui' »
Ses dévotions achevées, le Hoi se préoccupa, tout de
' Cerlifical île plusieurs seiyneurs de qualité qui assistèieni le Roy depuis qu'il fut blessé jusques à sa mort. L'original (le cette pièce est à la Bibliothèque nationale (fr. 10196). Klle a été mal publiée dans les Arcltives cui-ieuses de l'histoire de France, 1" série, t. XII, p. 371-376, el beaucoup plus correctement dans P. de l'Estoile. hef/islres-jouriiam-, éd. Brunet, t. III, p. 373.
' Mémoires du duc d'Anqouléme, p. o29.
' Certificat de plusieurs seiytieurs... {Journal de l'Estoile, t. III, p. 373).
suite, de prévenir par lettre la reine Louise, alors à Clienonceaux, fie la tentative d'assassinat dont il venait d'être victime.
Une note, jointe à la copie, que nous avons conservée de cette lettre du Roi, indique qu'elle fut écrite deux heures après sa blessure, c'est-à-dire environ vers 10 heures, écrite ou plutôt dictée à un secrétaire, car les quel(|ues mots de la fin seuls étaient de la main du blessé.
Mamye, disait cette lettre, après que mes ennemis ont veu que tous leurs artifices s'en alloyent dissipez par la grâce de Dieu et qu'il n'y avoil plus de salut pour eulx que en ma mort, sçachans bien le zèle et la dévotion que je porte à ma religion catholique, apostolique et roraayne, et l'accès et libre audience que je donne à tous religieux et gens d'église quant ils veuUent parler à moy, ilz ont pensé n'avoir poinct de plus beau moyen pour parvenir à leur malheureux desseing que soubz le voile et l'habit d'un religieux, en ceste inaudicte conspiration, viollant toutes les loix divines et humaynes, et la foy qui doibt ostre en l'habit d'un ecclésiastique.
Ce matin, estant à mes affaires, et le sieur de Bellegarde seul en ma chambre, mon procureur général m'a amené, par mon commandement, ung jeune jacobin qui disoit avoir lettres du premier président de ma court de parlement, et à me dire quelque chose de sa part. Après m'avoir salué et baillé des lectres faulces dudict premier président, feignant avoir à me dire quelque chose de secret, j'ay fait retirer et ledict sieur de Bellegarde et mon procureur général ; lors ce meschant et malheureux m'a donné un coup de Cousteau, pensant me tuer. Mais Dieu, qui est protecteur des roys et qui n'a pas voulu que son très humble serviteur perdist la vie, soubz la révérence qu'il a porté à l'habit de ceux qui se disent vouez à son service, me l'a conservée par sa saincte grâce et tellement destourné le coup que, grâce à Dieu, ce
JACgUES CLÈMKM 369
n"i'sl rienel que j'espère dans peude jinirs recouvrer ma santé, laiit par le sentiment que j'en ay imi inoy-mesme que par l'assi'urance des médecins et chirurgiens qui m'ont pansé et rccongneu n'y avoir aucun danger, dont j'ay bien voulu vous aiiverlir aussilost, afin que vous ne soyez poinct en peine pour les bruicts que l'on pourra faire courii- au contraire. Au pont de Sainct-Clou, le preinierjour d'aousl lu89.
Kt au-dessous était écrit de la main du Roi :
Slamye, j'espère que je me porteray très bien, l'riez Uieu pour moy et ne bougez de là '.
La dictée de cette lettre terminée, le Roi ordonna qu'on en fit des copies destinées à quelques autres personnes, princes et gentilshommes, ([u'il tenait à informer du drame qui venait de se passer, et c'est ainsi ([ue nous avons conservé les expéditions adressées à Frédéric de Wurtemberg, comte de Montbéliard-, et à Piiilippe du Plessis-Mornay\
Cependant très peu après qu il eut congédié son secrétaire, le Roi commença à sentir les premiers elFets de sa blessure, et « ayant mal au cœur, il jetta quelques eaux' ». Les médecins jugèrent alors qu'il était nécessaire, coumie ils en avaient eu d'abord la pensée, de lui « bailler un lavement », ce qui fut fait. Mais ce lavement, le patient ne le rendit qu'à moitié, « le reste s'estant estendu dans le ventre par la fente
' Il Double de la lettre escripte par le feu Roy. deux heures après sa blessure, à la rovne. son espouse » (Cabinet ftislorigue, t. III, 1" partie, )). 159-16!!,
' Mémoires de la Lif/iie, 1758, in-4". t. III, p. 503.
' Berger do Xivrey, lellres de Henry IV, ISl.'i, in-4". t. II. p. o03-50i.
* Mémoires du duc d'Angovlême, 52^-530.
370 DE (,)UELQUES ASSASSINS
qui esLoit faite à l'inlestin; sur quo)", les médecins jugèrent qu'il ne pouvoit en escliapper'. »
En dépit des soins qu'exigeait son état, la porte de la chambre du Roi restait ouverte à tous ceux qu'y attirait la nouvelle, ou que le souverain avait envoyé prévenir, et qui se succédaient sans interruption. Charles de Balsac, seigneur de Dunes, M. de Châteauvieux, François d'O, le duc d'Epernon étaient arrivés les premiers, presque en même temps que le grand prieur. Le roi de Navarre, averti par M. de Ventajoux, accourait à son tour du faubourg Saint-Germain, où il tentait une attaque du côté du Préaux-Clercs, et, vers 11 heures, pénétrait auprès du blessé ^
Le plus sûr récit, que nous ayons de cette entrevue, est encore celui du grand prieur, bien placé pour tout voir et tout entendre, puisqu'il se trouvait au pied du lit du Roi. « Entrant dans la chambre, rapporte ce récit, Sa Majesté luy tendit la main, et le roy de Navarre la baisa. Ensuite il luy dit : « Mon frère, vous « voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité; « il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en " fassent autant. » Ce sont les mesmes mots dont le Roy usa au roy de Navarre, lequel, ayant le naturel enclin à la compassion, se sentant surpris, fut quelque temps à luy respondre que, sa blessure n'estant point dangereuse, il falloit espérer que bientost il monteroit à cheval, et chastieroit ceux qui estoient cause de cest attentat. J'estois au pied du lict du Roy, lequel, reprenant la parole, luy
' Ibid., p. 5.S0.
5 Mémoires du duc d'Anfioulême, p. 530. — Lettre de Henry IV à M. de Souvré, 1" août 1589 {Lettres de Henry IV. t. II, p. 503). — Sully. Œconomies royales, coll. Michaud et Poujoulat, 2» série, t. II. p. 71.
JACgLKS CI.KMKNÏ 3/1
ilil : <> Mon trèio, je le sons hien, c'est à vous ii pos- « séder le droit au(|uel j'ay travaillé pour vous con- « server ce (|ue Dieu \ ous a donné ; c'est ce qui m'a « mis en lestai où vous me voyez. Je ne m'en repens « point, car la justice, de laquelle j'ay lousjours esté le « protecteur, veut que vous succédiez après moy en « ce royaume, dans lequel vous aurez beaucoup de trace verses, si vous ne vous résolvez à changer de religion. « Je vous y exhorte autant pour le salut de vostre âme « que pour l'avantage du bien que je vous souhaite. » Le roy de Navarre receut ce discours, lequel ne fut qu'en particulier, avec un très grand respect et une marque dextresme douleur, sans dire que fort peu de paroUes et fort basses, lesquelles tendoient à ^ ouloir faire croire à Sa Majesté qu il n'estoitpas si mal qu'il deust encore songer à une dernière lin. Mais au contraire, le Roi eslevant sa voix en présence de plusieurs seigneurs et gens de qualité dans sa chambre, qui en estoit toute pleine. « Messieurs, leur dit-il, approchez-vous, et « écoutez mes dernières intentions sur les choses que « vous devez observer quand il plaira à Dieu de me faire « partir de ce monde. Vous sçavez que je vous ai tous- « jours dit que ce qui s'est passé n'a pas esté la ven- « geance des actions particulières que mes sujets « rebelles ont commises contre moi et mon Estât, qui, « conti'e mon naturel, m'ont donné sujet d'en venir « aux extrémitez, mais seulement la connoissance que « j'avois que leurs desseins n'alloient qu'à usurper ma « couronne contre toute sorte de droit et au préjudice « du vray héritier, après avoir tenté toutes les voyes de « douceur pour les en divertir ; que leur ambition a
<f paru si démesurée que tous les biens, que je leur « faisois pour tempérer leurs desseins, servoient plus tost « à accroistre leur puissance qu'à diminuer leur niau- « vaise volonté ; après une long^ue patience, qu'ils inipu- « lèrent plus à nonchalance qu'au désir véritable que « j'ay tousjours eu de les en retirer, je ne pouvois éviter « ma ruine entière et la subversion générale de cest « Estât, qu'en apportant autant de justice que j'avois de « bonté. J'ay esté contrainct d'user de l'autorité souve- « raine qu'il avoit pieu à la divine Providence de me « donner sur eux ; mais, comme leur rage ne s'est ter- « minée qu'après l'assassinat qu'ils ont commis en ma « personne, je vous prie, comme mes amis, et vous « ordonne, comme vostre roy, que vous reconnoissiez « après ma mort mon frère que voilà, que vous ayez « la mesme affection et fidélité pour luy que vous avez « tousjours eue pour moy, et que, pour ma satisfaction « et vostre propre devoir, vous luy en prestiez le ser- « ment en ma présence. Et vous, mon frère, que Dieu « vous y assiste de sa divine providence ; mais aussy vous « priay-je, mon frère, que vous gouverniez cesl Estât et « tous ces peuples qui sont sujets à vostre légitime « héritage et succession, de sorte qu'ils vous soient « obéissans par leurs propres volontez, autant qu'il y « sont obligez parla force de leur devoir. » Ces paroles achevées, ausquelles le roy de Navarre ne répondit que par des larmes et des marques d'un grandissime respect, toute la noblesse fondant aussy en larmes avec des paroles entrecoupées de souspirs et de sanglots, jurèrent au roy de Navarre toute sorte de fidélité, et dirent au Roy qu'ils obéiroient ponctuellement à ses
commiiniloiiiens; li-qiicl tirant li- roy de iNavane proche dt" luy, ol iiif inonstrant à ses pieds, lui dit : « Mon « frère, je vous laisse ma couronne et mon neveu ' ; je « vous prie d'en avoir soin et de l'aimer. Vous sçavez « aussi comme j'affectionne Monsieur le grand écuyer ; « faicies estât de luy, je vous en prie ; il vous servira « ildèlcmenl. » Ce que le roy de Navarre accepta de bonne i;ràce, promettant à Sa Majesté d'observer ses commandemens. Un moment après le Roy. reprenant la parole, dit au roy de Navarre : » Mon frère, allez visiter « tous les quartiers ; vostre présence y est nécessaire « et commandez à [Claude de | la Trémoille d'estre sur « ses gardes, car la nouvelle de ma blessure donnei'a « de l'audace aux ennemis qui voudront entreprendre « ([uelque chose. » 11 commanda à [Nicolas de Harlay, seigneur de] Sancy d'aller au quartier des Suisses, et au maresciial d'Aumont à ccluy des Alleiiians, pour les obliger, en cas qu'il vinst faute de luy, à demeurer fermes dans le party, et à suivre la fortune du Roy, son successeur. Tous ces commandemens n'avoient rien d'un homme qui se voyoit mourir, et, dans ces paroles souveraines et généreuses, tout estoit semblable à son courage et à sa qualité ■. »
Cependant l'effort fait par le malade pour recevoir le roi de Navarre l'avait fatigué, et, aussitôt celui-ci parti, il demanda aux gentilshommes demeurés en sa chambre de le laisser en particulier avec M.M. d'Épcrnon, de Bellegarde, de Mirepoix et avec le grand prieur. Ce dernier,
' Cliarles de Valois, grand prieur de France, était, on le sait, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. ' Mémoires du ducd'Angoulême, p. 530-533.
374 DE aUELQUES ASSASSINS
toujours auprès du lit, et (|ui « tenoit les pieds du Roy dans ses mains, sentoit par une espèce de contraction des orteils que le corps tout entier pastissoit de plus en plus' ». Néanmoins, à ce moment, le blessé s'assoupit et reposa à peu près une heure. A son réveil, il demanda à prendre un bouillon, mais le rendit presque aussitôt, et sa chaleur naturelle parut se retirera
« Sur le vespre », le Roi souffrant toujours, les médecins décidèrent de retirer le premier appareil, pour visiter la plaie. Elle apparut livide et en mauvais état, et le second appareil lui ayant été appliqué, peu d'heures après le malade commença à » sentii- une chaleur véhémente et une g^rande douleur, qui s'apaisa à la suite d'un rafraîchissement anodin », puis reprit bientôt après avec la fièvre ^.
Le Roi resta ainsi fort accablé jusque vers minuit, « où s'estant esveillé comme en sursaut », il appela le grand prieur le suppliant d'aller chercher sans retard son chapelain. M. de Valois lui demandant, alors, « s'il sentoit du mal » : — « Oui, répondit-il, tel que le sang va me sufloquer \ » Et il ne cessait maintenant de gémir. « Se trouvant couché et enfoncé fort avant dans le lict, il pria qu'on le tirast plus haut sur un oreiller, ce qui fut faict à l'instant par le sieur de Chasteauvieux et François Fontaine, valet de garde-robe ; mais, peu après, il
' Mémoires du duc d'Aiiijou.léiite, p. 533.
' Ibid.
' Discours aux François avec l'histoire vérilahle sur l'admirable accident delà mort de Henry de Valois {Arch. cur. de ilii.tl. de Fr.. i" série t. XII, p. 307). — C est (1 après ce document surtout que le U' Cabanes a raconté et décrit les derniers moments d'Henry III, dans les Morts myslér'teuses de l'histoire, Paris, 1901, in-8», p. 250-263).
* Mémoires du duc d'Angoulême,p. 533.
JAI'.IJUKS C.I.KMKNï 37a
S»' trouva ihh-ouII»' dans le licl aussi avant' », A ce irionienl, il ileinanda pourquoi l'on enlevait les lumi^res (le la pièce, et. comme on n'avait pas touché aux flambeaux, on reconnut que sa vue commençait à s'obscurcir- . En sorte que son chapelain étant arrivé, il ne lui fut pas possible lie se confesser.
Sur les 2 heures, son mal était toujours Iri's fort, mais il parut cependant recouvrer un peu ses esprits, et commanda au chapelain « d'aller prendre le précieux corps de Jésus Christ : « Afin, dit-il, (|ue. estant contessé « je le puisse adorer et recevoir pour viali([ue, car je « juge que l'heure est venue que Dieu veut faire sa volonté « de mov ». Ceux qui l'entouraient commencèrent alors à l'exhorter à la mort. « Sire, lui dit l'un d'entre « eux, monstrez-nous à ce coup que vous estes vray « catholique, reconnoissez la puissance de Dieu et mons- « trez-nous que les actes de piété et de religion qui ont K esté faictz par vous, que vous les avez faicts franchece ment et sans contrainte, parce que vous y avez tous- « jours cru. — Ouy, dit-il, je veux mourir en la créance « de la religion catholique, apostolique et romaine. Mon « Dieu ayez pitié de moy et me pardonnez mes péchés », disant In manus tnasel le psaume Miserere mei, Deiis^ », « qu'il ne put poursuivre ijue jusqu'au verset : Ecce eni/ti in iniqnitatibus conceptus sum^et inpeccatisconcepit
' Discourx aii.r François... {Arcli. cur. de l'hist. de Fr. ,1" série, t. XII, p. 3G7).
- « Relacion dol subcesso de la muerteciel rey chrislianissimo » (Arch. nat.. K. lo6;i. n» 88). — .Mémoires du duc d'Angoulême. p. 533-534.
' Certificat de plusieurs seigneurs de qualité qui assistèrent le Roy depuis qu'il fut blessé Jusques à sa mort (L'Kstoile, Jou/'na/, éd. Brunel. t. III, p. 374).
376 DK OUELQUKS ASSASSINS
)i)i' inaier mra^ », « osl.ant interrompu par un autre qui luy dit : « Sire, puisque désirez que Dieu vous par- « donne, il faut premièrement que vous pardonniez à vos « ennemis. » Sur quoy il respondit : « Oui, je leur parce donne bien de bon cœur. » — « Mais. Sire, luy fut-il « dit encore, pardonnez-vous à ceux (|ui ont pour- <c chassé vostre blessure ? — Je leur pardonne aussy et ic prie Dieu leur vouloir pardonner leurs fautes comme « je désire qu'il pardonne les miennes. » Et comme le chapelain revenait, lui portant Dieu, il se confessa, « non si longuement toutefois qu'il eust bien désiré », reçut l'absolution et « ayant perdu la parole », il expira, faisant par deux fois le signe de la croix. Il était environ 3 heures du matin '.
Le même jour, mercredi, 2 août, les médecins et chirurgiens procédèrent à l'autopsie, dont le procès-verbal nous a été conservé '.
Nous soussignez, y est-il dit, ronseillcrs, médecins et chirurgiens ordinaires du lîoy, certifions que, le jour d'hier, deuxiesmedece présent mois d'août mil cinq cens quatre vingt et neuf, environ vers les 10 heures de nuit, suivant l'ordonnance de Monsieur le grand prévost de France et hostel du Roy, nous avons veu et diligemment visité le corps mort de defïunct de très heureuse mémoire et très chrestien Henry III, vivant roy de France et de Pologne, lequel estoit décédé le
' « Relacion del subcesso de la muerte ilol roy clirislianissimo » (Arch. nat.,K. IDtiu, n° 88).
' Cerlifical de plusieurs seigneurs... {IbiiL).
^ Le a Rapport du corps mort du très chrestien Henry troisiesnie, roy de France et de Pologne, » a été publié, d'après J. Guillemeau, Œuvres de chirurgie, 1649, in-folio, dans Cabanes, les Morts mystérieuses de l'histoire, lyul, in-8», p. 261-262, et dans FTa.n\i\in, les Médecins, 1892, in-12, p. 293-295.
JACOb'KS r.l.KMKNT 37/
iiii'sini' jour, environ les 8 heunis après minuit, à cause de la playe qu'il récent de la pointe d'un cousteau au ventre inférieur, au-dessous du noinhril, partie dextre. le niardy précédent sur les 8 à 9 heures du matin, et à raison des accidens qui survindrent ;i Sa Majesté très clirestienne, tost et après icelle playe receue, de laquelle et accidens susdits, nous avons l'ait plus ample rapport à justice.
Kt ])our avoir très ample congnoissance de la profondeur de ladicte playe et des parties intérieures otîcncées, nous avons faict ouvert urednd ici ventre inférieur, avec lapoictrine et teste. Après diligente Visitation de toutes les parties contenues au ventre inférieur, nous avons trouvé une portion de l'Intestin gresle, nommé iléon, percée d'outre en outre, selon la largeur du couteau, de la grandeur d'un pied, qui nous a esté représenté saigneus. plus de quatre doigts revenant à i'i'ndroit de la playe extérieure. Et profondant plus avant, ayant vuidé une très grande quantité de sang espandu par (■este capacité avec gros thrombus ou caillons de sang, nous avons aussi veu le mézentère percé en deux divers lieux, avec incision des veines et artères.
Toutes les parties nobles, les naturelles et animales, contenues en la poictrine, ventre inférieur et en la teste estoient naturellement bien disposées, et suivant l'aage bien tempérées et sans aucune lésion ny vice, excepté que toutes les susdites parties (comme aussi les veines et artères tant grosses que petites) estoient exsangues et vuides de sang, lequel estoit très abondamment sorty hors par ces playes internes, principalement du mézentère, et retenu dedans ladicte capacité comme en un lieu estrange et contre nature. A raison de quoy, la mort, de nécessité, et en l'espace d'environ dix huict heures, est advenue à Sa Majesté très chrestienne, estant précédée de fréquentes foiblesses, douleurs extresmes, suffocations, nausée, Hèvi'c continue, altération et soif intolérable, avec très grandes inquiétudes. Lesquelles indispositions commencèrent peu après le coup donné, et continuèrent ordinairement jusques au parfait et final sincoppe de la mort,
378 DE OUELOUES ASSASSINS
laquelle, pour les raisons et accidens susdicls, quelque diligence qu'on y eust peu apporter, estoit inévitable.
Faict sous nos seings manuels, au camp de Sainct-Clou, prez Paris, le jeudy matin, troisiesme d'aoust mil cinq cens quatre vingt et neuf.
Les médecins qui ont assisté :
Le Ffbvre, Dortomak, Kegnard, Héroard.
Les chirurgiens qui Vont embaumé :
Portail, Lavernot, D'A.mboisr, Vaudelon, Le Gendre.
A s'en tenir aux termes de ce procès-verbal, qui décrit assez exactement la blessure, on pourrait croire que la mort survint simplement à la suite de la perte considérable de sang produite par cette blessure. Or il n'en est rien. Le couteau, qui n'avait pénétré que de quatre doigts dans l'abdomen, n'avait pu, en ell'et, atteindre les artères mésaraïques, les gros vaisseaux mésentériques près de leur origine, ni produire, par conséquent, une hémorragie soudaine et profuse, qui, du reste, eût entraîné la mort à très bref délai. Ce qui put tromper les médecins sur ce point, lors de l'autopsie, c'est que ces artères étaient vides ; mais l'on ignorait encore, à l'époque, il faut s'en souvenir, le phénomène qui fait, aussitôt la mort survenue, les artères se vider de sang.
En réalité, des diverses observations recueillies au lit de mort du Roi et qui nous ont été transmises par les témoins de ses derniers moments, on peut aisément tirer un diagnostic plus précis et plus certain '.
Henry III succomba, en somme, à une péritonite
' Je renouvelle ici l'ctpression de toule ma reconnaissance à M. le D' Vielliard. sans l'aide et les conseils duquel mon incompétence n'aurait pu tirer des textes que j'avais rassemblés les conclusions scientifiques qui suivent.
JAtXlUES r.I.KMKNT 379
suraiftui-, consûculivi' ;i une plaie pénôlriinle de l'abdoiiii'ii ; l'i'lu ne l'ail aucun Joule. Le périloine el la dernière parlio do l'inleslin p^rêle ayant élé perforés, il devait tataleinenl se produire une infection périlonéale, causée par l'écoulemenl dans le périloine du contenu intestinal, exlré'menient septique comme l'on sait. Cette issue des Mialières intestinales dans le péritoine fut d'ailleurs précipitée, facilitée el aggravée par le lavement intempestif donné au malade, et ces matières trouvèrent, d'autre part, ilans le sang « espandu » dans le ventre du blessé le plus favorable milieu de culture. Si l'on ajoute que le couteau de l'assassin, qui peut-être ne fut pas empoisonné, paraît du moins avoir été de la plus extrême malpropreté, on découvrira là enfin une dernière cause d'infection qui n'est assurément pas négligeable. 11 serait faux, toutefois, de dire, avec un auteur du temps, que « si ce Cousteau n'eusl pas esté empoisonné, le Roy ne fust mort de ce coup-là' ». L'intestin était perforé, il n'y avait en réalité rien d'autre à tenter que l'opération appelée aujourd'hui laparotomie suivie d'une suture de l'intestin. Mais si l'on songe que pareille opération n'est d'usage courant en chirurgie que depuis vingt ans à peine, et qu'elle est d'une réussite toujours fort rare, on n'aura imlle peine à se convaincre qu'actuellement encore Henry III aurait bien peu Je chances de réchapper à la terrible blessure ([ui l'emporta.
L'autopsie et l'embaumement du cadavre du Roi achevés, il fut exposé, pendant quelques jours, sur un lit Je paraJe -, puis enfermé dans un cercueil Je plomb,
' Palma Cayet, Chronologie iiovennaire, t. II. p. 207.
' Discours aux Franpois, avec l'histoire véritable sur l'admirable acci-
380 DK (lUELuUKS ASSASSINS
formé, dil-on, — détail macabre, — du bac de la fontaine du jardin de Gondi '. Et l'inliumation à Saint- Denis étant impossible, puisque la ville et l'abbaye étaient au pouvoir des Ligueurs, le corps fut, sur l'ordre du roi de Navarre qui l'y accompagna, transféré à l'abbaye Saint-Corneille, à Compiègne, où il demeura jusqu'en 101(1. Les entrailles retirées du cadavre et enfermées en un coffre restèrent seules à Saint-Cloud, et furent ensevelies dans l'église du lieu, à droite du maître autel, par les soins du duc d'Epernon et de Charles lîenoise, secrétaire du cabinet du Roi, qui fit mettre plus tard, à cette place, une inscription latine de sa composition, gravée en lettres d'or sur marbre noir-, inscription qui se voyait encore avant la Hévolulion.
Quant au corps de l'assassin, il fut, le joui' même du crime, écartelé par quatre chevaux et brûlé sur la place de l'église de Saint-Cloud. Le meurtrier avait été, auparavant, formellement reconnu pour être bien celui qu'il était et non, comme on l'avait supposé, tout de suite après le drame, « un soldat déguisé ». Malgré tout, la légende de l'innocence du jacobin persista très longtemps, et, au xvii" siècle encore, le père Bernard Guyarl écrivait tout un livre pour démontrer que le crime avait été commis, non par Clément, honnête moine venu à Saint-Cloud dans les intentions les plus pacifiques, mais par quelqu'un de l'entourage du Roi, qui, ou bien, avait tué Henry lU, pendant que Clément lui parlait, et
dent de la mort deHenryde Valois {Arcli. cur. de l'hist. deFr.. l'^série, t. XII. p. 368).
' Il Relacion del subcesso de la muerte del rey christianissirao »■ (Archives nationales, K. 1569, n» 88). — Discours aux François ilbid).
' Journal de P. de VEsloile. éd. Brunet. t. III, p. 306-307.
JACyUES CLEMtMl 381
avait »Misuilf « dt-pèilié à la chaude » lo i)iéU!nflu assassin, ou hit'ii l'avait « t>xj)éilié » piMidani la nuit i|u'ii passa clu'z La Gufslc, t"l lui avait substitué un soldai à (]ui avaient été promises grosse somme d'argent et la \ie sauve, pour faire le coup; promesses qu'on ne put tenir dans le lunmlte qui suivit le meurtre '.
Tout cela est, il faut l'avouer, bien invraiseiiihlahle, et une chose suflirait à nous convaincre de l'identité de Clément et de l'assassin, c'est l'enthousiasme général que souleva son acte dans le parti de la Ligue, qui, loin de douter de sa culpabilité, le considéra comme un martyr, organisa des pèlerinages au lieu de son supplice -'. (it venir à Paris sa mère, simple paysanne, qui y fut reçue au chant du verset : Bénis soient le sein qui l'a porté, /es mamelles qui l'ont allaité! logée dans l'hôtel de M'"" de Montpensier, rue du Petit-Bourbon, reconduite ensuite hors de Paris par un cortège de plus de quarante moines', au même temps où l'acte du « bon frère Jacques Clément » était célébré dans la chaire, par le pamphlet et la chanson *
De ces chansons, la seule qui vaille d'être citée est celle où les principaux incidents du drame que je viens
' Bernard Guyait. la Fatalité de Sainl-Cloud, Paris. 1647, in-S".
' n Le 24 aoust 1589, une bande de ligueurs et ligueuses de Paris, qui avoient fait partie d'aller à Saint-Cloud par dévotion et vénération des cendres du Jacobin qu'ils révéroient comme un nouveau saint et martyr, comme ils en revenoient dans un bateau rapportant des cendres dudict Jacobin, l'ut ledict bateau submergé et ceux de dedans noyés près des Bons-Hommes, sans qu'il en réchappas! un seul des huit personnes qui estoient dedans >> iJournal de P. de l'Estoile, éd. Brunet, t. V, p. lii.
' Journal de L'Estoile. éd. Brunet, t. VU, p. 27. — P. Robiquet, Histoire municipale de Paris, 1904, in-8°. t. II, p. o77.
' Charles Labitte. Delà démocratie chez les prédicateurs de la Lii/ue. 1841, in-8°, p. 79-80.
de retracer sont assez exactement rapportés. Je la donne en terminant, sans prétendre expliquer à mes lecteurs l'allusion contenue dans le refrain :
Il sortit de Paris
Un homme illustre et sainct,
De la religion
Des frères Jacobins
Tu ne l'entens pas, le latin.
Qui portoit une lettre A Henry le vaurien.
Il tira de sa manche
Un couteau bien à poinct
Tu ne l'entens pas le latin.
Dont il frappa Henry,
.\u dessous du pourpoinct.
Droit dans le petit ventre,
Dedans son gras boudin
Tu ne l'entens pas, le latin.
.Mors il s'escria;
« 0 meschant Jacobin !
« Pour Dieu ! qu'on ne le lue,
« Qu'on le garde à demain »
Tu ne l'entens pas, le latin.
Voicy venir la garde, .\yant l'espée au poinct.
Qui, d'une grande rage, Tua le Jacobin.
Tu ne l'entens pas, le latin.
Le président Laguel, A l'instant il fut pris.
JACOUES CLÉMENT
Disant : « Kaictos-moy pendre, « Si. jamais, j'en seeus rien !..
Tu ne l'pntenspas, le latin.
Henry, fort alToibli, 11 demanda du vin, Manda l'apoticaire
.\ussi le médecin
Tu ne l'entenspas, le latin.
Luy ordonne un clislère.
Disant : « Las! ce n'est rien. »
Dict : « -Vllez moy quérir
« Ce Biernois genin »
Tu ne l'entenspas, le latin.
Quand il fut arrivé, .\. pleurer il se prist :
« Hé ! mon frère, mon frère, « Pour Dieu, n'y plorez point!... Tu ne l'entenspas, le latin.
« Je vous laisse ma couronne, « Mon royaume en vos mains.
« Pour prendre la vengeance
« De ce peuple inhumain »
Tu ne l'entens pas, le latin.
En disant ces paroles, Luciabel y vint.
Avec sa compagnie,
Qui l'emporte au matin
Tu ne l'entens pas, le latin.
Pour servir compagnie A sa mère Catin, Vous avez veu la vie.
Vous en voyez la fin
Tu ne l'entens pas, le latin.
384 DE yUEUgUES ASSASSINS
Nous prierons Dieu, pour l'àme.
De l'heureux Jacobin, Qu'il reçoive son àme En son Irosne divin.
Tu ne l'entenspas, la, la, la Tu ne l'entens pas, le latin' !
' Journal de iEsloile. éd. Brunet, t. IV, p. 263-»!65.