PARIS ÉMILE-FAUL, ÉDITEUR
lÛO, Rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100
BIBUOTHECA
Otttvienîjîi
.1 une tifeter /rès aimée Je dédie ces pages, heureux si elles pouvaient plaire à celle dont la haute distinction desprit s'allie à une si rare culture.
INTRODUCTION
Que le ilésir d'évoquer quelques-unes des figures les plus tni{;i(jues de l'âge héroïque, luxurieux et sanglant que tut la fin du xvr siècle soit la première raison qui m'ait poussé à entreprendre les études réunies en ce livre, j'aurais mauvaise grâce à le nier, lit je souhaiterais qu'à ce point de vue mes lecteurs prissent à parcourir ces études le même plaisir que j'ai eu à les préparer. Préparation longue et minutieuse, car si les personnages, dont j'ai essayé de retracer la biographie, sont célèbres et connus de tous, il y avait à retrouver leurs véritables noms si souvent défigurés, à rechercher leurs antécédents toujours si incertains, à préciser les détails jusqu'ici très inexactement rapportés de leurs crimes, à suivre enfin la traînée rouge qu'ils ont laissée après eux dans l'histoire.
De tant de recherches patientes, auxquelles j'ai (lu me livrer, j'espère toutefois que quelque vie jaillira, et que ceux sous les yeux desquels tomberont ces pages éprouveront â les lire un peu des impres-
INTIIODUCÏlON
sions que Ton ressent en feuilletant l'œuvre d'un Brantôme, d'un Monluc ou d'un Tavannes, un peu des émotions que procure la vue de ces admirables dessins de Clouet, de Quesnel, de Foulon, de Dumonstier et autres, de a ces dessins terribles de vérité, inexorables, accusateurs' », où est vraiment tout le xvi' siècle, ressuscité là sous nos yeux, avec ses types de furieux courage, de bravoure forcenée, d'énergie superbe, mais aussi avec ses masques de cruauté, de férocité, de perfidie, de ruse, d'ardente sensualité, de sombre exaltation, de cupidité basse, tous traits qui sont ceux des figures auxquelles j'ai tenté de rendre la vie.
Je ne voudrais pas ce|)endant que l'on ne vît dans ce livre qu'une galerie d'assassins, et je prétends qu'il doit s'en dégager autre chose que des sensations d'horreur, une intelligence plus claire de l'histoire du temps où se sont joués tant de drames. A côté des assassins, il y a les victimes, hautes et illustres victimes, en lesquelles s'incarnèrent les passions les plus sincères, les convictions les plus profondes, lorsqu'elles s'appelèrent François de Guise, Coligny ou Henry de Guise, ou que leur grandeur place au premier rang, lorsqu'il s'agit d'un roi
' Michelft. His/oire de France. 1871), t. IX. p. 433.
IMIlilliUCrKIN III
lie France. Leurs existences à ceux-h'i se trouvèrent mêlées aux événements les plus considérables du temps, leurs morts sont des laits historiques dont les causes méritaient détre étudiées de très près, les moindres particularités valaient d'être racontées, les conséquences devaient être mieux connues. L'assassinat de M. de Guise-le-(iraiul interrompt brusquement la première réaction catholique, et par l'émotion qu'il soulève nous permet d'apprécier l'enthousiasme et les espoirs qu'à ce moment avait inspirés au pays le vainqueur de Dreux. L'attentat de -Maureverl sur l'oligny a |)our suite la Saint-Bar- Ihélemy qu'elle explique, comme on le verra, d'une façon que je crois décisive, la Saint-Barlhélemy, dont le premier acte a Besme pour premier acteur. La seconde réaction catholique est frappée, à Blois, en la personne d'Henry de Guise, que venge quelques mois après Jacques Clément, le premier régicide! Les meurtres que j'ai entrepris de raconter et qui ponctuent de points sanglants, jalonnent de jalons rouges l'histoire de trente années de guerres civiles, ])ar l'étude que j'ai faite des raisons qui les inspirèrent, des passions qui les commandèrent, des événements qui les précédèrent et les suivirent, se trouvent ainsi rendre compte non pas seulement de l'esprit, des mœurs et du caractère d'une époque, mais en même temps de bien des points ignorés ou mal connus de l'histoire polili(jue.
INTRODUCTION
Par eux avant loul s'illumine d'un jour très vif le rôle que joua la cour de France, pendant ce « si misérable temps des Troubles », et c'est cela qui, achevant de donner à ces récits leur intérêt, fera aussi leur unité.
On a voulu voir dans la série de crimes, qui de l'attentat de Poltrot aboutit à celui de Jacques Clément, une sorte de drame, dont le nœud aurait été la rivalité de deux puissantes familles, les Chàtillon et les Guise, et la suite logique et rigoureuse l'expiation des différents acteurs.
« Les Réformés, dit un historien, accusaient le duc de Guise d'avoir ouvert les hostilités, au commencement de 1562, par le massacre de Vassy ; moins d'un an après, Poltrot de Méré venge les victimes de Vassy. Les Guise accusent l'amiral de Coligny de complicité dans l'attentat de Poltrot, et la Reine refuse de laisser juger le procès ; ils se vengent euxmêmes, à la Saint-Barthélémy. La série criminelle ne s'arrête pas en 1572. Le 23 décembre 1588, à Blois, Henry de Guise est assassiné par ordre de Henry IIL Le premier août suivant, Henry III est poignardé par un sectaire du parti lorrain. L'histoire est une chaîne dont les anneaux se tiennent par une soudure infrangible. Les violences amènent
iNinoni'r.TioN
dos violt'iicos; los crimos appcllciil les crimos ; le sane: allirt' le sanj^. (l'est la loi di\ lalioii '. »
Il n'y a là, à mon avis, qu'une expllealion d'ordre moral assez peu salisfaisanlc, ef il est possible, je crois, d'attribuer à autre chose qu'à un destin inéin(lai)le la Ionique suite d'assassinats qui va se dôroulor sous nos yeux. Kn réalité, le vrai lien qui les unit ces assassinats, ce qui t'ait la vraie et effroyable unité d'action de ce drame en cinq actes, c'est la politique exécrable des derniers Valois. Car au-dessus de ces meurtriers, qui en apparaissent à première vue comme les seuls acteurs, planent néfastes et sinistres, on s'en aperçoit bientôt, les deux ligures de Catherine de Médicis et d'Henry III, qui des crimes commis furent les vrais inspirateurs, les indéniables bénéficiaires, et, à la fin, les naturelles victimes en la personne d'Henry 111.
On a fait honneur à la cour de France et en particulier à Catherine de Médicis d'avoir sauvé le catholicisme dans notre pays ; on a dit que ce pays était resté catholique parce que la cour le resta, et on a vanté l'habile « politique de bascule », grâce à laquelle « la majestueuse adversaire de la plus inféconde des hérésies" » sut, contre elle, maintenir l'orthodoxie. Or, que futcette « politique de bascule » ? La politique d'expédients et de compromis d'une
' l.'iixsassinal de François de Lorraine, duc de Guise (18 février 1563), par le baron de Ruble, 1897, in-8°. p. lôl-lfiâ. ' Honor<; de Balzac, Catherine de Médicis. introduclion.
INTRODUCTION
femme qui, avec la plus profonde indifférence morale et religieuse, louvoya entre les partis, gouverna le royaume de France à la façon d'une principauté italienne', ne resta catholique que parce qu'elle sentait bien que la majorité du pays le demeurait, n'eut que le souci de conserver la couronne à ses fils, et n'arriva finalement qu'à isoler la royauté de la nation, en refoulant les protestants vers Elisabeth d'Angleterre, les catholiques vers Philippe H '. Et comment s'exerça et se manifesta cette politique? Par un mélange très habilement calculé sans doute de rigueurs et de concessions à l'égard des partis, mais aussi par un aveuglement qui, persuadant à celte Florentine qu'elle avait à lutter plus contre des intérêts que contre des idées, et que les chefs des factions, qui se divisaient la France, avaient le pouvoir de calmer ou de faire renaître, à leur gré, l'agitation, lui laissa croire qu'elle pouvait gouverner, tour à tour, en s'attachant ces chefs par ses faveurs et ses complaisances, ou en les frappant à mort, lorsqu'ils lui résistaient.
Je dis : frapper à mort, et c'est bien en effet la main du pouvoir royal que nous allons saisir à travers tant d'intrigues sanglantes, c'est bien la fameuse « politique de bascule » que nous allons voir appliquer là de la façon la plus brutale. Leduc de Guise
' A. Baudrillai-l, iEylise calhuUque. la lienaUsance, le protestantisme, 1904. in-12. p. 14B.
" Michelet, Histoire de France, 1876, t. IX, p. 330.
IMHDDn.TION
apparail, on [iW,\, comme rrtrl)ilre prochain dos dcslinoos lin pays : si la question do la complicité de Callu'iiiu' do Modicis avoc l'ollrol do More ne pent ôtro oncoro dôcidôment tranchée par l'alfirmalive, du moins doit-olle so poser, nous le verrons, et ce qui est indubitable est l'indécente satisfaction que cause à la lîeine la disparition d'un rival exécré. — Kii l')7"2, ♦lolifïny, dont — les prolestants abattus pendant la troisiôuio iiuoi'ro — elle s est lapproclu-c pour conliobalaiircr l'iulluoncc catholique, C.oligny semble dovonir luut- puissant auprès de son fils, Charles IX, et menace de rôcartcr du pouvoir : elle ne roussit d'abord qu'à le faire blesser par Maurevert, mais le fait achever le ;24 août. — Kn 1588, enfin, lorsque Henry de Guise s'élève de toute la hauteur du rôle glorieux, qu'il a accepté, de chef du parti catholiciuo. au-dessus des misérables et bas agissements d'Henry III, celui-ci formé à l'école de sa mère, dont il a été précédemment le complice, ne juge possible de triompher de son adversaire qu'en l'assassinant.
Pour terminer, de tant de crimes le crime de Jacques Clément est, si l'on veut, la punition et l'expiation, mais il est aussi la nécessaire conclusion, le terme fatal. Contre cette royauté, qui ne sut se maintenir que par le meurtre, sans nul souci de la défense des croyances qui restaient celles de la presque totalité du pays, le pays se retourne et cherche sa vengeance et sa revanche par les
IMBODOCTION
mêmes moyens dont on lui a donné l'exemple. Déplorable excès, c'est entendu, mais excès qui montre quelles rancunes et quelles fureurs avait amassées dans le cœur de la nation la politique des derniers Valois et de leur mère. On a beaucoup déclamé contre le « gouvernement de la Ligue ». Celui-là sut du moins ce qu'il voulait : le maintien et le triomphe de la religion traditionnelle, et sa volonté, il sut limposer à Henry IV avant de l'accepter pour roi.
Des idées que j'expose ici trop brièvement je serais heureux que l'on trouvât les preuves et la confirmation dans les pages qui vont suivre. Ce serait, je l'avoue, la plus grande récompense de mon labeur.
Je ne peux clore cette introduction sans m'acquilter d'un devoir qui m'est particulièrement agréable à remplir, celui de remercier tous ceux qui, au cours de mes recherches, mont aidé de leurs conseils, de leurs encouragements, de leur savoir : M. Noël Valois, membre de l'Institut, et M. le comte Baguenault de Puchesse, qui ont bien voulu accorder à ces études le même bienveillant intérêt qu'ils portent, depuis si longtemps, à tous mes travaux ; — M. le D'' E. Gaillardon, d'Aubeterre, à qui je suis redevable des plus curieux détails sur les origines de Poltrot de Méré ; — M. l'abbé Prévost, curé de Saint-Hilaire-Saint-Mes-