I.NTROULCTION
iniii. (lui ;i acccplé, coinliii'ii aiiniililciiiciil, de visiter avei' moi les lieux qui l'ureul le tliéàlre de la moil du ilue de Guise; — mou ami, M. Henri Courteaull, archiviste aux Archives nationales, à qui je suis corilialement reconnaissant de la traduction élégante, colorée et fidèle des documents espagnols cités dans ce livre ; — M. J.-A. Grenouillot, architecte du (;hàteau de Blois, M. le D' Lesueur, membre de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, et mon confrère et ami le vicomte Joseph de Croy, qui ont guidé mes recherches au château de Blois avec une bonne grâce et une obligeance sans égales ; — M. le D"^ Vieillard, ancien interne des hôpitaux, qui m'a fourni, avec une compétence indiscutable et le plus cordial empressement, tous les renseignements dordre médical, qui étaient si nécessaires au profane que je suis en ces matières; — mon confrère, M. Max Prinel, qui, sans que j'aie pu jamais lasser son amitié, m'a fait profiter de son admirable érudition sur mille points d'histoire généalogique ; — M. Gaston Balencie, de Saint-Pé-de-Bigorre, à qui je dois, sur plusieurs personnages de l'entourage d'Henry III, de précieuses notices, dont il a puisé pour moi les éléments dans le trésor incomparable de notes et documents réunis par lui sur les anciennes familles de la Gascogne et de la Bigorre ; — M. Lucien Auvray, bibliothécaire au département des manuscrits, à la Bibliothèque nationale, qui a dirigé et facilité mes recherches dans ce dépôt avec tant de
X INTRODUCTION
science et de complaisance; — M. F.-L. Briiel, du Cabinet des estampes, à la Bibliothèque nationale, dont la remarquable compétence et le goût si délicat m'ont été, une fois de plus, d'un inappréciable secours pour l'illustration de cet ouvrage ; — mon ami, M. Maurice Boutry, qui n'a pas craint de donner l'hospitalité dans la Bévue de.s études historiques^ à deux de mes plus notables assassins; — M. Alfred Vallette, enfin, et mon ami, M. Pierre Quillard, qui ont bien voulu en accueillir un autre au Mercure de France-
CI1AIMTKI-; PHKMIKIÎ
JEAN POLTUOT. SKIGNKLU DK MKRK, ASSASSIN DK « M. DE G U I SE-LK-(iK A ND »
A raoy qui fus la crainte et l'etTroy des balaiUes, Oui prins et qui garday tant de fortes murailles, A nioy (|ui le soldat auv combats auimay. A nioy qui ay l'Anglois en sa mer renfermé, A moy qui ay fait leste aux peuples d'Allemagne, A moy qui fus leffroy de Naples et d'Espagne... A moy qui, sans (lécliir d'une invincible foy,
Fus serviteur de Dieu, de France et de mou Roy
.\e dressez un tombeau par artifice humain,
Et tant de marbre dur ne polissez en vain.
Pour tombe dressez-moi de MeU ta grande ville.
Les grands murs de Calais et ceux de Tbionville,
Et dessus le trophée en deui lieux soit basty
De l'honneur que j'acquis à Dreux et a Renty,
Gravez y mes assauts, mes combats et mes guerres,
Fleuves, forests et monts, mers, campaigues et terres,
Oui trerablèrenl sous moy. et des peuples vaincus
Pendez y les liarnois, les noms et les escus;
Puis, aiin que ma gloire icy vive accomplie.
Assemblez sur mon corps la France et l'Italie,
Et toutes ces cités qui sentirent les cou[>s
De ma dextte invaincue, et m'enterrez dessous !
(Ronsard, Prosopopée de feu François de Lorraine, duc de Guise, très vertuetix prince et très excellent capitaine).
En 1363, au début des « premiers troubles civils », c'est-à-dire de ces luttes religieuses qui devaient se
2 DE QUELOl'ES ASSASSINS
prolonger pendant plus de trente ans, un homme se dresse au-dessus de tous ses rivaux ainsi, suivant l'expression de Brantôme, « qu'un grand et épais chesne paroist comme l'honneur du hocage parmy les autres arbres' ». Cet homme, c'est « François de Lorraine, duc de Guise, pair, grand-maître et grand chambellan de France, lieutenant général pour le Roy en ses royaume et pays, et gouverneur pour Sa Majesté es pays de Champagne et de Brie ». En face du connétable de Montmorency, vieilli, aigri, découragé, du maréchal de Saint-André, brave soldat, mais borné, cupide, « atiiée cynique- », de Coligny, esprit puissant, mais concentré el lent, et auquel les événements n'ont point donné encore la pleine conscience du rôle qui lui est réservé ; en face du prince de Condé et de son frère, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, faibles, hésitants, louvoyant, « M. de Guise-le-Grand » apparaît vraiment comme hors de pair au regard de l'historien qui n'a qu'à ratifier ici le jugement que l'opinion et la faveur des contemporains porlèrent, dès son vivant, sur ce héros.
Le prestige d'une race sinon d'origine impériale, comme s'en forma la légende, du moins neuve et forte, les patients efforts de la génération qui l'avait précédé, par-dessus tout les dons merveilleux, les fermes convictions qui en firent et le plus grand capitaine de son temps et le chef naturel du parti catholique, telles furent les raisons profondes de cette incroyable popularité.
' Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. IV, p. 233. ' Lucien Romicr. Jacques d'Albon de Saint-André, maréchal de France Il.ili-I56ij, 1909, in-8°, p. 199 et passim.
JKAN l'iil.inor, SKIC.NRlll DE MKUÉ 3
Ses onncmis ont mille fuis accusé le duc de Guise d'avoir voulu se l'aire roi el d'avoir lenlé d'étayer cette prétention sur les origines fabuleuses qui auraient ratlaclié la maison de Lorraine au sang de Charlemagne. Lui, ne s'enorgueillit jamais que de sa parenté avec les 'N'alois, qui remontait à Louis d'Anjou, (ils du roi Jean, et de l'alliance plus récente de son père avec Antoinette de Bourbon, fille de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de Marie de Luxembourg. Mais ce dont il pouvait tirer quelque vanité et ce qui ne pouvait manquer de frapper par contraste les masses populaires, c'était la vigueur et la verdeur que ce rameau de la maison de France, greffé sur un nouveau tronc, y avait puisées. Les derniers des Valois semblaient frappés d'une dégénérescence qui ne s'expliquait que trop par leurs ascendances. François l", avarié dès l'âge de vingt ans, avait transmis à son lils Henry II les germes impurs de sa maladie ' ; Catlierine de Médicis avait reçu semblable héritage, et plus lourd même, de son père Laurent de tiédie is. mort un an après son mariage avec Anne de la Tour". Et, s'il est vrai que pareil mal, qui s'élimine progressivement par le mélange des sangs, s'exaspère au contraire par l'union de ceux qui en sont également et héréditairement atteints, il n'est pas besoin de chercher ailleurs les raisons des tares de corps et d'esprit des fils de Henry II et de Catherine de Médicis. C'était une race à son déclin, physiquement et moralement condamnée, et, à ces enfants usés avant l'Age, au
' Brantôme, tiEuci-es, éd. Lalannc, t. YIII, p. 107. ' Flcuranges. Mémoires du jeune adcentureux, éi.1. Micbaud et Poujoulat, ]). 63.
4 DE OUELQUES ASSASSINS
sang corrompu et vicié, aux traits asymétriques et divergents, s'opposait ainsi plus triomphalement celui qu'on prétendait aspirer à les remplacer, l'aîné des six vigoureux garçons qu'Antoinette do Bourbon avait donnés à son mari Claude de Lorraini'.
A préparer à cette famille un sort digne de leurs ambitions les deux époux s'étaient, il faut le dire, employés avec la plus admirable constance. Elle, femme d'une liaule intelligence, avait été, semble-t-il, la tète de cette association, et, demeurée après la mort de son mari la conseillère écoutée de ses fds, fut, à la troisième génération, la première et savante éducatrice de sa peliteiille, Marie Stuart '. Lui, soldat courageux, s'était distingué pour la première fois, au service de la France, à Marignan, à la tète des lansquenets des célèbres Bandes noires, et y avait reçu vingt-deux blessures. Surtout il avait très vite compris et, par la suite, très honorablement joué le rôle naturel de sa maison que la fortune semblait avoir établie sur les marches de l'Est comme la sentinelle avancée de la France. Après son père, René II de Lorraine, qui, en 1477, avait sauvé le royaume des menaces de Charles le Téméraire, et avant que son fds contribuât glorieusement à les reculer, il avait habilement et courageusement défendu nos frontières de l'Est et du Nord, protégeant, en 1522, la Picardie contre les Anglais, en 1324, la Bourgogne contre les Allemands, écrasant, l'année suivante, à Lupstein, les bandes de paysans luthériens soulevés qui menaçaient la Champagne, et s'attirant dès lors le nom
' M'* de Pimodan, La mère des Guises, Antoinelte de Bourbon, 189i*> in-8°. — A. Kilon, Marie Stuarl, 1910, in-12, ch. i.
JKAN l'iM.inor, SKic.Nian in: mkiik 5
iromit-mi (les lir'i'i>ll(|U('s et de ili't'i'risriii' île la loi, repoussant de ikuuimu les liii|)('Ti:iu\ i\f l'ii-aiilic en lo3(i, s'i'iiiparaiil en |.">ii* du l^uxciiiliuiiiu, sauf de Tliionvillc, doiil la ((iikiuiMc t'iail réservée à sou llls, conlribiiaul eiiliii vaillaïuiiient, en l'iii, <à la défense de Saint-Di/.ier.
D'avoir ainsi pr('S<'r\é si souvent le c<i'urtle la France et sa capitale de l'invasion l'Irangère, il s"élail aci|nis à Paris un renom dont son lils el son pelil-liis (h-vaient successivenu'nt pi'oliler. Eu uièun.' temps, courtisan lial)ile, il s'était si bien insinué dans les bonnes grâces de François I"' (|ue les lionneurs et les charges lui avaient été prodigués. Gouverneur de Bourgogne, grandveneur de France, ciievalier de l'ordre, il avait vu son comté de Guise érigé en duché en l.")2G et, au sacre de Henry II, avait disputé avec succès le pas au duc de Montpensier, prince du sang. Avec les honneurs, enfin, avait crû sa fortune, et ses richesses déjà considérables s'étaient sans cesse augmentées parles dons royaux tlont il n'avait négligé de s'assurer aucun, fût-ce le revenu des greniers à sel de la Ferté-Bernard, ou le produit du grell'e du parlement de Toulouse. En sorte qu'en mourant, au mois d'avril looO, il pouvait dire qu'il laissait assuré à tous points de vue l'avenir de ses descendants'.
De ceux-là le plus justement illustre devait être François de Lorraine, duc de Guise. A cette date de looO, à peine âgé de trente ans, il était déjà réputé comme l'un des meilleurs capitaines de l'armée et l'un
' D'Auvigny, Histoire des hommes illustres, t. XI ; — R. de Bouilli?, Histoire des ducs de Guise, 1849. in-S", t. I : — H. Forneron, Les ducs de Guise el leur époque, 1S77, in-8», t. I, p. 1-90.
6 DE QUELOUES ASSASSINS
(les plus « honnestes et accomplis gentilsliommes » de la cour. Et lorsque, ayant poursuivi l'œuvre de son père et l'œuvre historique de sa maison, il eut consacré sa réputation militaire par la défense de Metz, la prise de Calais et celle de Tiiionville, lorsque, ayant accepté le rôle de chef du parti catholique que la royauté ellemême hésitait à prendre, il eut laissé prévoir avec quel éclat il le soutiendrait, il devint vraiment l'idole du pays. Comme l'a très bien remarqué Brantôme, « ces deux moyens, l'un des forces que M. de Guyse avoit à sa disposition, l'autre du prétexte et deffence de la religion catholique estoient très grands pour se faire grand et pour attirer toute la France à son party'. »
Il fut d'abord le héros de toute cette noblesse et de tous ces gens de guerre que, si souvent, il avait menés à la victoire, et à qui il apparaissait comme la vivante incarnation des plus éminentes qualités du soldat.
Qualités physiques, en premier lieu. « Grand, de haute et belle taille- », la tournure élégante et fière, « d'une fort belle apparence et assurée façon ^ », sans rien toutefois d'apprêté ni de théâtral, la tête légèrement penchée en avant d'ordinaire accentuant, au contraire, l'air grave et méditatif qui lui était habituel, que des yeux bleu d'acier et un regard un peu triste, sans être dur, contribuaient à lui donner, et que soulignait son geste familier de « donner de ses doigts sur la main '• » ; tous les traits d'une rare linesse, le nez surtout, étroit,
' Brantôme, OEuvres,\.. IV, p. iiîS.
= Ibid., t. IV, p. 2i6.
' Ibid.. p. 233.
* Ibid., p. 231.
JKAN l'0l.il\01, SKIdNiail l)i: MKlllC 7
mince ol d'un dessin admirable, une courte harbe fauve en carré encadrant le visage paie, tel il nous apparaît dans ses portraits, dans celui surtout de l'école de Clouct conservé au Louvre, et dans les descriptions que nous en ont laissées ceux (iiii rapprocbèrent. Et si vous voulez voir vivre et s'aiiiiner ces porti'aits, reportez-vous à ce jour Miémorable du .""(juin lotJl où, mandé par la Reine pour assurer l'ordre menacé à Paris, il traverse la capitale aux applaudissements d'un peuple qui, sur son passage, « s'all'ouloit avecques une si grande presse qu'il demeura près d'une grand'heure » pour faire le cliemin de l'IioUl doduise au Louvre. « Ce jour-là, il estoit monté sur son genêt noir, qu'on appeloit le Moret, cheval fort propre pour cela, car il estoit fort superbe et mesmes sur un pavé, avecques une grande housse de velours noir en broderie d'argent ; luy vestu d'un pourpoinct et chausses de satin cramoisy (car de tout temps il aynioit le rouge et l'incarnat, mesmes advaiit ([u'il fust marié, je dirois bien la dame qui Juy donna ceste couleur i, un saye de velours noir bien bandé de mesmes, comme on portoit de ce temps-là, et sa cappe de velours de mesmes et bandée de mesmes, son bonnet de velours noir avecques une plume rouge fort bien mise (car il aymoit les plumes), et surtout une fort belle et bonne espée au costé, avec sa dague : car, ce matin, il s'en fit porter de son cabinet trois, et de trois en choisit la meilleure ; car je le vis et ouy dire que, pour l'honneur et le service de Dieu, il se ballroit ce jour-là fort bien '. » Et il n'était pas jusqu'à celte
' Brantôme, t. IV. \i. iii-iài.
8 DE yUELyUES ASSASSINS
magnificence d'armes et de vêtements tout à fait d'accord avec les goûts somptueux et dispendieux du prince ' qui ne flattât ceux de ses admirateurs et de ses partisans. Que n'avons-nous un portrait aussi coloré et aussi saisissant du héros en face d'autres ennemis que des Français ! C'est sur les champs de bataille, aux sièges et aux assauts, aux surprises des villes que nous aimerions le voir ainsi « dépeint auvif », car c'est là qu'il avait conquis la faveur enthousiaste des gens de guerre, et, là, par autre chose, il est vrai, que par ses mérites extérieurs : avant tout, par une siireté de coup d'œil et une décision, qui le font rarement revenir sur une résolution prise et lui inspirent des ordres et des commandements jamais hasardés, « estant si plein de jugement à sçavoir prendre son parti, écrit Monluc, qu'après son opinion il nç falloit pas penser en trouver une meilleure" »; — par une activité toujours en éveil, qui prévoit tout, s'occupe de tout : car on le voit « demeurant six jours entiers dans la tranchée, sans en sortir, ni se déshabiller^ », avec l'habituel pourpoint de satin blanc qu'il revêt pour mieux signaler la nuit sa présence à ses hommes ' ; « se faisant porter son dîner aux remparts, de peur de mettre trop de temps à aller et venir de son logis '" » ; « morion en teste et la targe d'acier au
' Un délail en fera foi. En l'année 1562, les dépenses du duc moulent à 265.506 livres, alors que ses revenus atteignent 247.509 livres. — Cf. là-dessus les Comptes de Guillaume de Champagne, trésorier de Guise, de 1562 et 1563, à la lîibl. Nat.. fr. 22 433.
' Monluc, Commentaires, éd. de Ruble, t. II, p. 260.
^ Lettre du connétable de Montmorency à la duchesse de Guise, au camp devant ISouen, 10 octobre 1562 (Bibl. nat., fr. 3180, fol. 70).
* Martin du Bellay, Mémoires, éd. Michaud, p. 516.
' Bertrand de Salignac, Le siège de Metz en laôS, éd. Michaud. p. o21.
JKAN i"(M,iii(ir, sKii'.Nian m: mkiii; '.»
lifiis ' », « iiiiMKint lui-iiiesiiit's les capiUiiiies et soldais lotftTOU plat'fi- ou dans les tranchées, les t'ossez, ou dans les lours, ou sur le haut des liresches^ » ; — par une passion de son niéti(>r. enlin, qui lui fait « prendre sans ilislinjiuer la i'aelion de colonel, de niaistrc d'artillerie, de niaistre de eanip, de capitaine et de soldaf » : pendant le siège de Metz, il porte la hotte aux remparts, comme un simple goujat' ; à Calais, il s'avance dans les marais avec de l'eau jusciu'à la ceinture pour reconnaître une position \; ;i Thionviile, il se mêle aux arqueluisiers pour sauter la brèche*; à Rouen, il va explorer lui-même les abords de la porte Sainl-Hilaire, avec un casque de pionnier, et une rondelle de siège'. Et il acccomplil tout cela avec une belle bravoure tranquille, s'en revenant, « au petit pas », sous le feu des arquebusades, « sans qu'on connust jamais en lui nul brin d'appréhension, ny d'estonnement ' »; souvent blessé pourtant : à Boulogne, d'un « coup de lance, au-dessus de l'œil droit, déclinant vers le nez et passant oultre entre la nuque et l'oreille », ce qui lui vaut son surnom lie Balafi'é"; au siège de Luxembourg, d'une balle qui lui brise le dessus du cou de pied, près de la che-
' François de Kabutin, Commentaires, éd. Michaud, p. a94.
' Bi'antùme, Œuvres, t. IV, p. 237.
' Brantôme, t. IV, p. 237.
' Bertrand de Salignac, Le siège île Melz, i-d. Michaud, p. 314.
" Rabutin, Commentaires, id. Jliebaud, p. 181.
" Monluc, Commentaires, t. Il, p. 260.
" Brantôme, Œuvres, t. IV, p. 237.
" Brantôme, t. IV, p. 238.
' Aiiibroise Paré, Voyage de Boulogne, ihia {Œuvres d'Ambroise Paré, éd. J.-F. Malgaigne, 1841, in-8», t. III, p. 690).
10 UE QURLoUES ASSASSINS
ville '- ; atteint, à Renly, « d'un coup de lance au travers de la cuisse, lardant sa dite cuisse avec le cheval - ».
Quel dévouement inspire à ses soldats un chef qui « n'espargne ainsi ni sa vie, ni sa peau^ », on se l'imagine aisément. « En l'ait, il n'y avoit homme dans l'armée qui ne se fust volontiers mis à tout hasard par son commandement, tant il sçavoit gagner le cueur*. » Ses soldats, d'ailleurs, il ne se les attache pas seulement par son intrépidité, mais aussi autrement, soucieux de les faire valoir, et » ne dérobant jamais pour lui l'honneur d'un vaillant iiomme^ », s'inquiétant de leurs besoins, visitant continuellement leurs cantonnements, « faisant bonne chère jusqu'aux plus petits », sans morgue et sans fierté, « familier et courtois à tous° », se mettant à la portée de chacun, « parlant à chacun son langage », et d'une éloquence chaude et forte, « ny contrainte ny fardée, mais na'ifve et militaire », lorsqu il s'agit de haranguer son monde'. Avec cela, impitoyable sur la discipline, et assez vif et « haut à la main », sur ce point, pour ne pas hésiter à « porter l'espée à la gorge » de ce capitaine de reîtres qui, au front des troupes, ose le menacer de son pistolet*, ou à arrêter d'un coup de dague sur la salade ce gentilhomme
' MarlÎQ du Bellay, Mémoires, cd. Michaud, p. 516; Brantôme, t. IV,
- Marlin du Bellay, Mémoires, p. 516.
"• Brantôme, t. IV. p. 239.
' Monluc, t. II. p. 260.
' Brantôme, Œuvres, t. V, p. 91.
' Monluc, Commenlaires. t. II. p. 260.
' Brantôme, t. IV, p. 232, 2*9.
" Ibid., p. 220-221.
JK.VN l'Ol. 111(11, SKlCNF.ni DIC mkhk 11
lro[i ui'ili'nl un jour de balaillf ' ; mais clément, sa oolèro passée, et se faisant souvent île cliauJs partisans de ceux-là même à l'égard des{|uels s'est exercée sa sévérité, » car il ne se plaisoit nullement «rollenser personne, ou si, sans penser, il roU'i'iisoil, illccontentoit après, en sachant li'ès bien la manière... et de satisfaire les plus clairvoyans et les plus subtils et pointilleux esprits en matières chevaleresques" ».
Toutefois, je l'ai déjà dit, si ses (jualités pliysiiiues, morales et intellectuelles s'accordaient ainsi merveilleusement pour faire de Guise le plus grand homme de guerre de son époque, et le dieu de tous ceux (|ui portaient les armes, un mérite d'un genre différent lui valait au même instant les sullrages passionnés de la majorité ilu pays. Ce mérite était de représenter les 'convictions ii'Iigieuses de cette majorité au moment où celles-ci paraissaient enfin menacées par la Réforme.
Alors que certain parti ferait encore aujourd'hui presque un crime à l'historien de douter de la sincérité des croyances de Coligny, il est ordinairement de mise de suspecter celles de Guise, son rival. Pour ma part, je crois au contraire que ces deux hommes, dans la foule des ambitieux et des scepti(iues qui les entouraient, ont été des convaincus et qu'en l'un et l'autre se sont incarnés parfaitement non seulement l'esprit de la religion qu'ils ont défendue, mais toutes les idées et tous les sentiments dont procédait la Réforme ou qui s'opposaient à elle.
Contre le loyalisme catholique du duc de Guise on a
' lirantomo, t. IV. p. 269.
' Ibid., p. 2GS, 2iJ'J.
surtout fait état, je le sais, des fameuses conférences (le Saverne, où lui et son frère se seraient, dit-on, déclarés prêts à accepter l'introduction en France de la Confession d'Augsbour^, et ceux qui ne leur ont pas reproché la chose comme une trahison et une feinte indigne, l'ont donnée comme un exemple de leur scepticisme. Je n'ai pas à trancher la question en ce qui concerne le cardinal de Lorraine, « âme fort barbouillée ' », je le reconnais, et dont le rôle en cette affaire prête au soupçon. Mais, en ce qui touche le duc, son attitude n'apparaît nullement équivoque, et il semble ne s'être prêté, en allant à Saverne, qu'à une manœuvre de bonne guerre : séparer la cause des luthériens d'Allemagne de celle des calvinistes français. Dans ses discussions personnelles avec le duc de Wiirtemberg, c'est sur les variations des églises protestantes qu'il insiste avec une sorte de divination tout à fait remarquable; nulle part on n'aperçoit qu'il ait consenti la moindre concession sur des matières dogmatiques, en lesquelles il avouait d'ailleurs son incompétence ■. Au surplus, mille témoignages contemporains déposent en faveur de ses vrais sentiments, et sa mort même, que je veux raconter, en est assurément la preuve la plus éclatante.
Le duc de Guise était entré en scène comme ciief du
' Brantôme, t. IV, p. 229.
' Correspondance de François de Lorraine, duc de Guise, avec Christophe, duc de Wurtemberg (juillet 1561-raai 1562) (Bulletin de la Société du prolestaritisme français, 1S75).
jK.vN l'oi.iaur, sKKi.Nia it in; mkiik 13
parti callioliiiiit' aussitôt après la mort il'Ileniv II. Uiule tlo la nouvello ri'ine di' Fraiioi', Marie Stuait, il avait prolitt' de la loute-puissance (luc lui valait ce titre à la eour pour se poser tout de suite en défenseur de la vieille foi. et la conjuration d'Amboise lui avait liientôt donné l'occasion d'affirmer hautement sur ce [inint ses convictions. On a fait surtout de cette conjuration une réaction contre l'absolulisnie des Guise, et, à l'époque même , les réformés se défendirent d'avoir (i voulu avancer par la force le triomphe de l'Evangile », n'ayant pris les armes, disaient-ils, que « pour une cause civile et politique, (|ui estoil l'oppression faite par les Guises du Roy, des Estats, loix et coustumes de France' ». Néanmoins personne ne s'y trompa, et ne peut s'y tromper' encore aujourd'hui. « Le prétexte de la conjuration fut bien, dit excellemment de Thou, que les Guise avaient usurpé l'autorité souveraine sans le consentement des États, que ces princes, abusant de la faiblesse du Roi, s'étaient rendus maîtres des armées, qu'ils dissipaient les finances, qu'ils opprimaient la liberté publique. On ne parlait pas des Guise comme protecteurs du catholicisme, mais c'était bien peut-être ceux qui étaient le plus visés ^ » En fait, il est difficile d'admettre qu'aucune idée ou préoccupation confessionnelle n'ait inspiré une conspiration qui se prépara à Genève, en Angleterre et en Allemagne autant qu'en France.
La mort de François II avait paru devoir replacer au
' n Les Estats de France opprimez par la tyrannie dos Guises au Roy. leur souverain seigneur u. (Âlémoires de Condé, 1743, in-i", t. I,p. 40b).
' De Thou, Uistoire universelle, trad. fr. de 1734, in-4°, t. III, p. 467.
14 DE (JL'EI.QCES ASSASSINS
second plan le nouveau champion du parti catholique. Catherine de Médicis, essayant de se saisir enfin du pouvoir, avait alors, de concert avec le cliancelier L'Hospital, inauguré à l'égard des réformés une politique d'atermoiements et de capitulations, mar(]uée par les édits d'avril lîiGi et de janvier 1*362, et qui permit presque de supposer à un instant qu'elle était disposée à changer de croyances.
Mais Guise, comprenant que les idées qu'il représentait étaient, en somme, celles de la majorité du pays, et que « perdre la religion seroit le moyen le plus assuré de perdre le Roy et le royaume », avait, moins <l'un an après la mortde François II, reconquis toute l'iniluence dont cette mort l'avait privé. Devenu le chef du fameux Triumvirat catholique, formé entre lui, le vieux connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André, il avait alors nettement signifié à la Reinemère qu' « il n'estoit plus temps de boire à deux fontaines, qu'elle se devoit déclarer d'un côté ou de l'autre », et qu' « elle estoit perdue, si elle nefaisoit de la religion sa principale pensée », comme lui-même qui était « tout disposé à y sacrifier sa vie ' », « ne pouvant mieux mourir qu'en défendant l'honneur de Dieu contre ceux qui y vouloient entreprendre - ».
Les historiens protestants ont prétendu que, dès ce moment, le duc souhaitait ardemment entrer en lutte ■ouverte contre les Réformés, et que, quelques mois plus
' Lettres de M. de Cliantonnay, ambassadeur d'Kspagnc. à. la duchesse de Parme, conservées aux Archives de Vienne et citées par 11. de la Perrière, Lettres de Calherine de Médicis, Paris, 1880, in-i", t. I, introd., p. XCllI, XCVIII.
' Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. IV, p. 232.
JKAN roi.rnoT, sf-Icneuh i>r mkhi: in
lard, il saisit avcr tMiiprossiMiiont roccasioncle manilVslor ses intontions holli([UtHisi's. alors que gagnant Paris lui et sa suite, eelle-ei était entrée avec les religionnaires île Vassy en une querelle qui avait vile dégénéré en une rixe sanglante (1" mars 1362). Mais outre qu'il semble bien que le fameux « massacre » n'ait été (ju'un coup Je surprise, et ([u'il n'ait été ni prémédité, ni encouragé par Guise, l'agitation, cjuc, dès avant cette affaire, depuis la répression d'Amboise, les Réformés entretenaient dans le royaume, devait fatalement aboutir à cette première prise d'armes, bien moins préparée parle duc ([ue par les excès des protestants eux-mêmes sur tous les points du royaume : en Agenois, au mois de novembre 1561, par le massacre du baron François de Fumel'; à Meaux, en août et novembre 1561", à Castres" et à Nîmes' en décembre de la même année, par les pillages d'églises et les violences commises à l'égard des catlioliques.
Quoi qu'il en soit, les hostilités ouvertes par le manifeste du prince de Condé, du 8 avril 1")62% Guise les avait menées avec cette énergie inilexible et cette décision froide, caractéristiques de son génie. D'heureux coups de main avaient au début fait les protestants maîtres d'Orléans, d'Angers, <leBlois, de Tours, de Poitiers, de Bourges, de Rouen. .Mais Tours s'était rendu au duc le 13 juin, Blois, le 4 juillet. Bourges, le 31 août, et,
' O'Gilvy, Nobiliaire de Guyenne et de Gascor/ne, 1858, in-S», t. I, p. 15 et suivantes.
' Toussaint du l'icssis, llis/oire de l'église de Meaux, 1731, t. I. p. 355. ^ Fdurin, Journal, éd. Pradel.lSTS, in-S", p. 153. ' Ménard, Histoire tle Simes, HoS, in-4°, t. IV, p. 317. ' Mémoires de Condé, 17-43, t. lit, p. -'22 et suivantes.
après un mois de sièi^e, du 28 seplemljrc au 2G octobre, Rouen avait capitulé. En sorte que, lorsqu'après la victoire de Dreux (19 décembre lo62), — dont Monluc dit que, « si elle eust été perdue par le duc, c'en eust esté fait de la France, car l'Estat eust changé et la religion », — Guise était arrivé devant Orléans, la prédiction, faite un jourparlui àlaReine que, « aussitost([u'on luipermettroit d'user de la force, en peu de temps il se faisoit fort de rétablir la religion ' », semblait bien près de se réaliser. Sous les murs de la vieille cité paraissaient devoir définitivement sombrer la fortune et les espérances du parti réformé. Et en elfet, si la force, mise au service d'un homme de valeur exceptionnelle, avait pu réduire le protestantisme qui ne devait être rejeté que par le pays lui-même dont, comme on l'a démontré, l'âme et le génie répugnaient essentiellement à l'esprit et aux doctrines réformés^, c'est bien au duc de Guise que serait revenu l'honneur d'être le sauveur du catholicisme.
En un pays cependant et à une époque, en particulier, où les grandes causes se sont presque toujours, aux yeux de la multitude, incarnées en un homme, on comprend que le duc de Guise ait apparu à ses adversaires comme le plus redoutable danger pour leurs croyances et leurs idées, et l'on comprend aussi comment, de bonne
' Lettre de M. de Cliantonnay à la duchesse de Parme, avril 1561, citée par H. de la Ferriére, Lettres de Catherine de Médicis, t. I. introd., p. XCIII.
' A. Baudrillart, l'Eglise catiiolique, la Renaissance, le l'roleslantisiiie. 1904, in-12, p. 133, 143-144.
JKAN IMH.lIlor, SKIIINEI'U I)K MKUK 17
lii'iir»', If trapiiiT |ianil rlic ;i licau((iii|i le moyen le plus assuré de rraiijier ;i la lèle If jiaili iju'il re |)rt''Sf iitail. Df l'ail, filtre KKiÛ et dîiliâ, on iif <'iiiii|i(f pas iiuiins île i|uati-f Ifiitalives irassassiiial sur la pfrsoïKif ilu Juc Je Tiuise
Les deux iireuiii-res nous ont été raeontées par son l)io2:raplie le plus illuslie .
Il nie souvient qu'à la conjuration d'Amboise, écrit Brantôme, il cstoit esclieu, par sort ou autrement, que le capitaine Mazères ' tuerait M. de Guyse. Ce capitaine là avoit esté autresfois en Piedmont fort renomme' et déterminé soldat, et si bizarre pourtant, qu'on le tenoit pour avoir de l'humeur. Il avoit fort veu et avolt esté avec M. d'.Vramon en Levant, et outre il parloit fort bon espaignol ; aussi en estoit-il de la frontière, et si en avoit la façon. Sur ceste malle détermination il fut pris comme les autres et saisy d'une fort longue espce. 11 confessa tout; et comme M. de Guyse luy eut dict qu'il s'estonnoit fort de luy qui avoit veu son monde, sceu et pratiqué comme il falloit tuer un homme, de quoy il s'estoit ainsi accommodé d'une si longue espée, qui en telles factions et presses n'est si propre qu'une courte, qu'on tire et démène plus aisément sans point d'embarras comme d'une grande, avec laquelle on ne se peut tourner et virer comme l'on veut, et que l'on saisit plus tost qu'une courte, le capitaine Mazères luy respondit : « Monsieur, je s(;avois fort bien ce que vous m'en dites, et l'avois fort en moy considéré plus de quatre foys ; mais pour en parler au vray, quand je considérois vostre valleur et vostre brave vaillance et furieuse présence, je perdois aussitost le courage de vous attaquer de près ; et, pour ce, je me résolus d'avoir affaire avec vous de loing. Que si. au
' Franc;ois, seigneur de Mazères et de Lezons (Nicolas do liordenave, JUsloh-e de Béant el de Savarre, publiée par Paul Raymond, 1873, an-8", p. ai).
18 UE QUELnUES ASSASSINS
lieu de ceste espée, j'eusse peu apporter une picque, je l'eusse faict, tant l'image de vostre personne se montroit à moi terrible et formidable et me faisoit de peur. » Ce capitaine avoit quelque raison en son dire, ainsi que l'on peut bien discourir là-dessus '.
C'est à cette même fascination, qu'exerçait le prince sur tous ceux qui l'approchaient, qu'un peu plus tard il dut une seconde fois la vie.
En ceste susdicte conjuration d'Amboise, continue Brantôme, fut pris le seigneur de Castelnau[-Chalosse], de Bigorre ; il fut exécuté comme les autres. Quelque trois ans après, vint à la cour, à la suitte de 51. le prince de Condé, un sien nepveu, qu'on nommoit le capitaine Bonnegarde, que j'ai cogneu, gentil soldat et brave. II se vantoit en quelques endroicts qu'il vengeroit la mort de son oncle Castelnau et qu'il tueroit M. de Guyse. 11 le sceut, et, sans autrement s'en effrayer, il se le fit monstrer pour le cognoistre ; et l'ayant bien veu et contemplé, il ne dit autre chose sinon : « Il ne me tuera jamais ». Au bout de quelques jours, il luy fait faire le guecl quand il s'en iroit au parc de Saint-Germain, luy seul avecq'un autre, se promener. Son espion luy vint dire un jour comme il estoit luy seul entré dans le parc avecq'un autre capitaine avecques luy. Soudain, M. de Guyse va après et prend avec luy le jeune La Brosse, très brave et vaillant gentilhomme, fils du bonhomme M. [Jacques] de la Brosse, vray chevalier d'honneur et sans reproche. Tous deux s'en vont ainsi sans auti'e compagnie, non pas d'un seul page, ny lacquais, après leurs hommes. Ils les trouvèrent qu'ils avoient faict leur tour d'allée, qui s'en tournoient. M. de Guyse ne fit que dire : « Voicy nos gens, ne bougez que je ne bouge! » Et va droit à eux d'un visage assuré et qui monstroit qu'il vouloit tuer. Ce fut Bonnegarde et son compaignon qui firent place et donnèrent passage à
' Brantôme, t. IV, p. 264-265.
JK.VN l'OI.ÏUOT, SKICNEIU lUi MICHK I»
M. de Gujso; et se mirent à costé en oslant leurs bonnets, le saluant fort révérencieusement. M. de Guyse, après avoir un peu arresté, passe outre, et puis tourne son petit pas après les autres, sans autrement s'esmouvoir ne dire autre chose que : « Nous en avons prou faict, La Brosse ; mon homme ne me tuera pas; il est plus respectueux, bon et courtois ([u'on ne m'avoit rapporté, mais je vous jure, s'il ne m'eust salué, je Teusse tué tout roide, cependant qu'eussiez tué le vostre. Pour ce coup, il faut être un peu sage ; ils n'emportent rien du nostre et ne nous tueront jamais ' ! )>
Januiis éhiil Iroji diio. Mais, en réalité, Jeux fois encore, le duc devait écliapper à ces misérables coinplols, el les deux fois sous les murs de Rouen.
Montaigne, qui esl bien l'auleur m lequel on peut avoir sur ce point le |ilus d<' conliance, puisqu'il tient ses renseignements d'un témoin oculaire, nous a laissé le lécit bien connu Je la première de ces tentatives.
M. Jacques -Vmyot, grand aumosnier de I-'rance, écrit-il, me récita un jour ceste histoire à l'honneur d'un prince des noslres (et nostre estoit-il bien à très bonnes enseignes, encore que son origine fust estrangère), que durant nos premiers troubles, au siège de Rouen, ce prince ayant esté adverty par la Royne, mère du Roy, d'une entreprise qu'on faisoit sur sa vie, et instruit particulièrement par ses lettres de celui qui la devoit conduire à chef, qui estoit un gentilhomme angevin ou manceau, fréquentant, lors, pour cest effect, la maison de ce prince, il ne communiqua à personne cest adverlissement, mais se promenant le lendemain au mont Sainte-Catherine, d'où se faisoit notre batterie à Rouen (car c'estoit au temps où nous la tenions assiégée), ayant à ses.
' Brantôme, t. IV, p. 263-2G6.
20 DE (JL'ELQUES ASSASSINS
costez ledict seigneur grnnd aumosnier et un autre évesque, il aperceut ce gentilhomme qui luy avoit esté remarqué et le fit appeler. Comme il fut en sa présence, il luy dit ainsi, le voyant desjà pallir et frémir des alarmes de sa conscience : « Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et vostre visage le montre. Vous n'avez rien à me cacher, car je suis instruit de vostre affaire si avant que vous ne feriez qu'empirer vostre marché d'essayer à le couvrir. Vous savez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secrètes pièces de ceste menée) ; ne faillez pas sur vostre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. » Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avoit esté découvert à la Royne par l'un des complices), il n'eut qu'à joindre les mains et requérir la grâce et miséricorde de ce prince, aux pieds duquel il voulut se jetter. Mais il l'en garda, suyvant ainsi son propos : « Venez-çà! Vous ai-je autresfois faict desplaisir ? Ay-je olîensé quelqu'un des vostres par haine particulière ? 11 n'y a pas trois semaines que je vous congnois. Quelle raison vous a peu esmouvoir à entreprendre ma mort? » Le gentilhomme respondit à cela, d'une voix tremblante, que ce n'estoit aucune occasion particulière qu'il en eust, mais l'intérest général de la cause de son parti, el qu'aucuns lui avoient persuadé que ce seroit une exécution pleine de piété d'extirper en quelque manière que ce fust un si puissant ennemi de leur religion. « Or, suyvit ce prince, je vous veux monstrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle de quoy vous laites profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans ni'ouïr, n'ayant receu de moy aucune offense, et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu homicider sans raison. Allez-vous en, retirezvous que je ne vous voye plus icy, et si vous estes sage, prenez doresnavant en vos entreprinses des conseillers plus gens de bien que ceux-là ! ' «
' Monlaigne, i'siaîi, éd. Slrowski. l'JùC, in-4°, l. I, p. 158-159.
JKAN poi.rnoï, sr.iiiNKiu m: mi;iii-: 21
]| m'a l'-lt'' iiiiillifui'cust'iiiiMil iiiipossil)!»', malgré les plus miiuilifust's i-i-clicrclifs, de (U'-li'iiiiini'i- (|iu'l étail re jïontilliomnif aiiut-viii ou manccau, vl je; n'ai pu ilt'couvi'ii- non plus les dt'lails, (|ui' j'aurais souhaités, sur 1 autri' complol loi'iiu'. ili'\anl Houen encore, contre la vie de lîuise. Dans une oraison funèbre du due, prononcée, à Paris, peu après sa mort, il est question d' 0 un sieur de (lammache, le(]uel naguère a été exécuté à Rouen, après avoii' constamment confessé et déposé iiu'ilavoiti'slé aussi suborneparM.de Cliastillon, pour meuitiir le duc de Guise et que, à ces fins, il estoit \enule trouver au camp de Houen' ». Quel était ce « Gammaclie » ? On ne peut évidemment l'identifier avec le gentilhomme angevin ou manceau, soit à cause de son nom de seigneurie, soit aussi à cause du supplice dont il paya, lui, son acte odieux II m'a même été impossible de déterminer à (|uelle famille il devait être rattaché. Petits problèmes histori(iues, soit dit en passant, qu'il faut toujours poser, dans l'espérance qu'un chercheur heui-eux les résoudra quelque jour.
Le moment était proche cependant où tant de criminelseffortsdevaientaboulir. Maître de Rouen, vainqueur à Dreux, le duc avait, je l'ai dit, gagné Orléans pour y achever la défaite des réformés et consommer la ruine de leur parti. C'est là qu'il allait trouver la mort, cette mort dont je voudrais tenter, après tant d'autres, de retracer les émouvantes péripéties.
' Bibl. nat., fr. 17 303, fol. 12.
22 DE (JUF.LQUES ASSASSINS
L'armée royale était arrivée devant Oi'léans le 51 février lo(i3. Elle avait campé ii Olivel, en face delà ville, sur la rive gauche de la Loire. L'attaque avait commencé dès le lendemain et, ce jour-là, le faubourg du Portereau avait été enlevé. Trois jours après, le 9, le fort des Tourelles, qui protégeait le pont, était emporté par surprise, « nos gens se trouvoient advancés sur la moitié de ce pont' », et la capitulation de la ville, qui avait paru tout d'abord impossible et « contre toute espérance », ne semblait plus être qu'une question de jours ".
Le duc, avec son ordinaire et claire vision des choses, s'en rendait compte. Ses ennemis déclarèrent plus tard que, dès ce moment, il se répandait en rodomontades ridicules, «jusques à dire que, puisque le soleil entroit dans Orléans, il y pourroit bien entrer, lui ^ », ou en menaces odieuses, mandant à la Reine « qu'il la prioit de ne trouver mauvais s'il tuoit tout dans Orléans, jusques aux chiens et aux chats, et s'il faisoit destruire la ville jusques à y semer du sel * ». Mais tout cela s'accorde bien peu avec la nature du prince « nullement bavard, ny vantard" », et avec sa rare générosité. Un fait est certain d'ailleurs : quelque orgueilleuse confiance de victoire finale que pussent donner au duc ses premiers succès, il ne paraît nullement s'être opposé
' Brantôme, t. IV, p. 251.
' B. de Lacombe. Les débuts des guerres de religion (Orléans. 1.'i59i56-i). Catherine de Médicis entre Guise el Condé, 1899, iii-8», p. 291 et suivantes.
' Pierre de l'Estoile, Journal, éd. Brunet, t. XII, p. 363.
* Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, éd. Baum et Cunitz, 1883-1 S89, 3 vol. in-8», t. Il, p. 343.
* Brantôme, t. IV, p. 251.
JKAN POI.TIIOT, SEIC.NF.l'U DE MKI\l'; f!3
aux nt'gociatioiis (|iu' hi Roine-iiiîTC avail tout de suilo nouées avec les assi('i'(''s. Le 13 février, étaient arrivés au eanip c'alIioli(]ut> Henry Clutin, scicneur d'Oisel, et Sébastien île Laubespine, évèijue doLiinoges, chargés d'aller arrêter à Orléans les termes d'un accord, de concert avec le connétable de Montmorency, prisonnier des protestants depuis la bataille de Dreux, de la même manière (|ue François de Boucart et Antoine Raguier, seigneur d'Rsternay allaient en conférer avec le prince de Condé captif à Onzain, et il semble bien que le duc se soit prêté très volontiers à ces négociations. Acceptant le concours de cette diplomatie in extremis, il n'en poussait pas moins activement les opérations du siège, et, « cependant que la paix se traitoit, restoit attentif à la guerre ' ». Tous les matins, il quittait son quartier général, établi au hameau des Vaslins ", et la demeure du Chàtelet ^ qu'il y occupait, avec la duchesse de Guise '" et son fils aîné, le prince de Joinville % venus depuis peu le rejoindre, ce dernier appelé par son père « pour en recevoir les premières instructions mili-
' Lettre de l'évesque de Riez au Roi/, contenant tes actions et propos de M. de Guise depuis sa />lessure jusqu'à son trépas [Archives curieuses de l'histoire de France, i" série, t. V, p. 175).
' Les Vaslins, Loiret, arrondissement et canton d'Orléans, commune de Saint-Hilaire-Saint-Mesrain.
' Cette demeure du Chitelet a été remplacée par une construction moderne appartenant aujourd'hui à M. Ôerel. Mais on remarque, à peu de distance, une maison datant certainement du xvi' siècle et qui devait être une dépendance du Chàtelet, avec lequel elle paraît avoir communiqué par dos caves existant encore. Je donne la reproduction de cette maison qui appartient à M. Héaulé-Moise. que je remercie de la bonne grâce avec laquelle il m'a guidé et accompagné dans la visite des lieux dont je parle.
* Anne d'Esté, fille d'Hercule de Ferrare et de Renée de France. ° Henry de Lorraine, 3» duc de Guise.
24 DE flUELOUES ASSASSINS
taires ' ». Il se rendait au camp, pour visiter les tranchées, faire mettre en batterie l'artillerie, et n'en revenait que le soir.
Le jeudi 18 février, il s'était attardé plus que de coutume. Espérant avoir des deux envoyés de la Reine une réponse ferme au sujet des négociations entamées, il leur avait donné rendez-vous au camp, peut-être pour pouvoir, au cas d'un échec des pourparlers, commander pour la nuit même un assaut définitif. Vovant iju'ils n'arrivaient pas, il résolut de regagner les Vaslins par la route de Saint-Mesmin. C'était celle qu'il suivait d'ordinaire. Mais comme le pont de Saint-Mesmin sur le Loiret avait été détruitrécemment par les protestants, et qu'il était remplacé par un pelitbac pouvant porter seulement deux ou trois chevaux et quatre personnes", le duc donna ordre, ainsi que d'habitude, à son état-major de le rejoindre aux Vaslins, en faisantle tour eten allant passer le Loiret au pont d'OIivet. « Ce bon et brave prince, dit expressément Brantôme, pour espargner douze cents francs à son Roy, cela fut cause de sa mort ; car il me souvient que le bon homme M. de Serre ^, qui estoit lors financier en ceste armée et grand commissaire des vivres,.... lui remonstrant souvent qu'il de voit faire rabiller le pont de Sainct-Mesmin, qui seroit un grand soulagement pour luy, en allant et venant du Portereau
' Lettre de Vévesqiie de Riez..., p. 197.
- Lettre de Julio Alvarotto, ambassadeur de Ferraro, de Paris. 2 mars 1563 (Barlolommeo Fontana, Renata di Francia. duchessa di Ferrava, Rome, 1898, p. 78).
^ Jean do Serre, « secrétaire du roi. commissaire général des vivres et avictuaillcmens » (A. Tessfreau. Histoire clironologi(]tie de la chancellerie de France, 1710. in-l'ol., t. I, p. 149).
JKVN l'OLTIlItl, SKir.NKlIl IIK MKUK 2j
à son loi^i/., ft [loiir toute sa noblt'ssc qui l'y uccoinpa- :;iioil. au lii'U ilo la j^rainl'iievm', t'aligne ol !:;ranil tour (|Uc nous taisions d'allLM- passer an i Mnip il'Olivet, et que et- m- soroit t|u';i l'appétit do qualri- à cin([ cens escus, M. ili'Guyseluydit : « Esparij^nons l'argent de nostreroy, « il en a assez all'fi ire a illeurs; tout lui est bien de Ijesoing, « car un oliaeuri le mange el le pille de tous coslez. Nous « nous passerons bien de ce pont ; et moy, mais que j'aye
« mon petit bateau, c'est assez » De sorte que, si
ce pont fust esté faicl à l'appétit de peu, nous eussions toujours accompagné nostre général par le pontjusques à son logis, et ne fussions allez faire le tour et passer à la desbandade à Olivet' »
Il était à peu près 5 beures et demie du soir, et le soleil venait de secoucber, lorscjue le duc prit lecliemin de Saint-Mesmin, accompagné seulement de Gaucher de Foissy, seigneur île Crenay, son maître d'hôtel, de Tristan de Rostaing, chambellan de la Reine, récemment envoyé par elle au camp, et d'un jeune gentilhomme de la vénerie, François Racine, seigneur de Villegomblain, venu avec Rostaing. Un trompette les précédait pour prévenir le batelier de l'arrivée du duc.
Dès avant Saint-Mesmin, M. de Crenay prit les devants, pour « aller trouver Madame de Guise, l'oster de la peine où elle pouvoit estre, à cause du tardif relourde monsieur son mary- », et « l'avertir qu'elle pouvoit faire mettre la table pour le souper^ ».
' Brantôme, t. IV, p. 237-258.
' Lettre de l'évesque de Riez.... p. 170.
^ Occurrences in France, 26 février 1563 (Calendar of State Papers, foreign séries, of the reign of Elizabeth, 1563, p. 162).
26 DE QUELOUES ASSASSINS
Vers six lieures, le trompette « sonna au retour de M. de Guise' », et la petite troupe, ayant passé l'eau, s'engagea tout de suite dans le chemin montant, coupant le coteau qui conduit aux Vaslins.
Il faut avoir visité, comme je l'ai fait, les lieux dont je parle et qui n'ont pour ainsi dire pas changé, — on peut s'en assurer par les relations contemporaines et par la si curieuse et si exacte gravure qui nous en a été conservée", — il faut avoir suivi pas à pas ce chemin oii allait tomber victime d'un infâme guet-apens l'honneur de la France, pour bien se figurer le drame qui se joua dans cette soirée du 18 février lo63.
La nuit est presque venue, mais malgré l'ombre qu'augmentent les hauts taillis dont la route est bordée, vous pouvez apercevoir encore Guise et ses compagnons gravissant, « au petit pas », la route montueuse^. Le duc est à cheval. Il a « laissé son harnois pour se rafraischir, mesmement son corps de cuirasse, qu'il a porté tout le jour^ » ; il a « un pourpoint doublé de buffle, un collet doublé de môme et un manteau à la
' L'inlerror/aloire et déposition faicle à unr/ nommé Jean île l'oltrot, seigneur de Méré. sur la mort de feu M. le duc de Guise, le 21 février 1503. (liil. Fournie!', Variétés historiques et littéraires, t. VIII, p. 18).
- Tableaux ou histoires diverses qui sont mémorables, touchant les guerres, massacres et troubles advenus en France en ces dernières années ; le tout recueilli selon le témoignage de ceu.r qui y ont esté en personne et qui les ont veus, lesquels so7it pourtrais à la vérité. S. 1. n. d., jn-fol. C'est le recueil d'estampes gravées par Tortorel et Pdrissin.
■' Lo chemin est beaucoup moins montant aujourd'hui, ù. .cause du ■très fort remblai qui a été l'ait au bord du Loii'et, pour le passage de la petite ligne de chemin de fer qui dessert la région.
' Relation de la blessure et de la mort du duc de Guise {Archives curieuses de l'histoire de France, l" séi'ie, t. 'V, p. IfiT).
JEAN l'dl.ritUT, SRir.NElll Dl'. MKIIi: 27
rcrtrc »; an i'lia|ii'aii. uni' pliiiiii''. A sa dniili', l'sl lUislaini;. iiiDiiti' sur une luiili'. Di'vatil eux. li' jeune \'ilI(>j!;otnl>laiii u iiiaiilu' ù cheval » ■'. Le ilur i-l Kdslaing; s'entreliennenl de la possibilité d'une ])aix pioiliaine'. La route semble déserte, et pourlunt, lorsque M. de Crenay est passé quelciues instants axant, un homme paraissant attendre et se promenant de Kuii.'' en larire aux abords du pont ruiné, tenant son cliex al en bride, lui a demandé si le duc revenait ce soir-l;i et ([uand il passerait. Cet iionime a disparu dî's qu' « il a ouï la trompette annonçant l'approche de M. de Guise ■ ».
Cependant les trois cavaliers sont arrivés à la croisée du chemin qu'ils suivent et de celui du Chàtelet. L'endroit est planté de hauts noyers ^ ; un srros rocher marque le carrefour " et. tout près, s'élèvent « les murailles d'une maison ruinée ' ». A ce moment, passe un individu armé qui salue le duc; celui-ci se retourne pour lui rendre son salut '.
Subitement un coup de feu retentit et éclaire le sousbois d'une brève mais assez vive lueur'. Et aussitôt l'on aperçoit à six ou sept pas'", tournant bride déjà
' Lettre de J. .\lvarotto [Ibid.. p. 79).
' Relation de la blessure... (Loc. cit., p. 167).
' Lettre de V évesque de Riez... {Loc. cit., p. 177).
' Bibl. nat., fr. ii 429, fol. 170.
' Lettre de l évesque de Riez... p. 176.
' Ce roclier est encore appelé aujourd'liui dans le pays « la pierre du duc ». Ce renseignement ma été communiqué, avec bien d'autres, par M. l'abbé Prévost, curé de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin.
' Oraison funèbre du duc de Guise (B. N., fr. 17305, fol. 10).
" Occurrences in France, 26 février 1563 (Calendar of SI aie Papers, foreiyn séries, of llie reign of Elizabetlt, 1363, p. 162).
» Lettre d'Alvarotto (Loc. cit., p. 78).
'° Ibid.
28 DE (JURLOUES ASSASSINS
pour s'enfuir, celui qui vient de tirer sur M. de Guise. Car il n'y a çiucun doute : à peine le coup parti, le prince s'est écrié : « Je suis mort ! ' » et, en même temps, il s'est « courbé, baissant la teste jusques sur le col de son cheval » ; puis « se dressant et voulant mettre la main à l'espée, il a trouvé la force de son ])ras perdue - » . Rostaing, comprenant tout, s'est déjà précipité sur le meurtrier l'épée levée. L'autre, sans se déconcerter, fonce sur Rostain^^, l'épée haute aussi, et, si « celui-ci n'avait pas reculé d'un bon pas et ne s'était rejeté de côté, il lui aurait fendu la tête ^ ». Monté sur sa mule, Rostaing doit renoncer à la poursuite. 31. de Villegomblain arrive bien à la rescousse, mais l'assassin a pris de l'avance. Il fiiit en criant : « Prenez le paillard! Prenez le paillard ! », « comme pour faire croire qu'il est lui-même sur les pas du meurtrier * » ; déjà il s'est engagé dans les vignes proches, on aperçoit une fois encore le rellet de son épée qu'il brandit % on perd ses traces. A peine, dans le tumulte et l'obscurité grandissante, a-t-on pu distinguer son cheval d'Espagne bai-brun, avec un harnachement blanc, son manteau sombre, « couleur de tan », et qu'il « était coille d'un morion, avec pardessus un chapeau" ».
' Occurrences in France. 26 février 1503 iCalendar of Slate Papers. foreign séries, of the reign of Elizabelh. 1jG3, p. 16i).
- Lettre de l'évesque de Riez..., p. m.
^ Occurrences in France. 26 février 1503 iCalendar of State Papers, foreign séries, of tlie reign of Elizabetli, 1563, p. 16:!i.
' Lettre de M. Chariot, receveur de la ville d'Angers, a JIM. les maire et échevins, Blois, 19 février 1563 (G. Port, Inventaire analgtique des arcltives de la mairie d'.tiigers, 1851. in-8», p. 383).
° Occurrences iji France. 20 février 1563, p. 102. {Ibid.)
" Ibid.
JEAN l'oi.riuir, si'.uiNKin dk mkiik 29
r.epon«lant, avant do se laïu'fi- sur la |iist(' do l'assassin, M. ili' Vill(';;oinIilaiii a jni l'airi' nirllii' pied à li'iTo au due, t'I Hostaiiig", n-vi'uu pri's de lui, le trouve assis ol ledosapiHiyé contre lepros roelicr du carrefour. M II y a iong^tenips, niuiniiire-t-il, (|u'oii me devoit celle-là; niais je crois <[ue ce ne sera rien'. » Pourtant, sa blessure le fait cruellement souHrir : « il lui semble ([ue l'espaule lui est emportée de ce coup ». En effet, l'on peut se rendre compte tout de suite que, àlabauleur de l'épaule droite, la cliarf;e de l'arme à feu a traversé de part en part les épais vêtements et le corps du prince. Son sang-froid, son courage el son « grand cœur » ne l'abandonnent en rien toutefois'-. « Un gentilhomme passait par là, \ élu d'un inanleau fourré. Leduc l'appelle, le prie de lui donner son manteau », cai' le froid le gagne, et, en même temps, il a la présence d'esprit de lui « ordonner de courir en liàte vers Paris, jusqu'à ce qu'il ait rejoint la route de poste ; il devra prendre la poste et aller annoncer la nou\ elle à son frère, le cardinal de Guise, en le rassurant sur une issue fatale qui ne paraît pas à craindre^ ».
L'on se trouve heureusement tout près du Chàlelet, à un quart de lieue à peine. Ses deux compagnons aident Guise à se hisser sur sa monture, et, avec les infinies précautions que l'on peut imaginer, le soutiennent le
• Brantûme, t. IV, p. 256.
• Ibid.
' Lettre du 26 leviier 1563, de Thomas Smith, amhassadeuren France, à la reine Elisabeth (Calemlar, p. 136-157). — Louis de Lorraine, premier cardinal de Guise, archevêque de Sens, avait été envoyé en mission par la Cour auprès du parlement de Paris. Quant au cardinal Charles de Lorraine, il était alors au concile de Trente.
30 DE QUELgUES ASSASSINS
long de la route. On arrive enlin. La première personne qui vient à la rencontre du duc est Pierre-Paul Tosinghi, gentilhomme de la chambre du Roi, qui s'empresse de le faire descendre de cheval'.
A ce moment, voici M'"" de Guise qui se précipite saisie d'un mortel pressentiment. Brantôme, qui fut témoin oculaire de cette entrevue déchirante, nous en a laissé le récit émouvant en sa simplicité. « Je me souviens, dit-il, que, quand feu son mary, M. de Guyse, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour lors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en son logis, blessé, elle vint à l'endevant de lui jusqu'à la porte de son logis, toute esperdue et esplorée, et l'ayant salué, s'escria soudain : « Est-il « possible que le malheureux qui a fait le coup et celui « qui l'a fait faire (se doutant de Monsieur l'amiral) en « demeurent impunis ! Dieu ! si tu es juste, comme tu le « dois estre, venge ceci, autrement!... » Et n'achevant le mot. Monsieur son mary la reprit, et luy dit : « Ma « mie, n'oflensez point Dieu en vos paroles ! Si c'est « luy qui m'a envoyé ceci pour mes fautes, sa volonté « soit faite et louanges luy en soient données. S'il vient « d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont réservées, « il fera bien ceste-cy sans vous ". » Puis, aussitôt après l'avoir embrassée et k avoir baisé son fils, M. le prince de Joinville' », le duc se fait transporter dans sa chambre. Son chirurgien, maître Pierre Aubert, et ses médecins, Louis de Mandreville et Simon Bellengier, peuvent alors
' LoUrc d'Alvarotto {Loc. cit., p. 78).
Brantôme, t. IX, p. 442.
■ Lettre de l'évesque de Hiez..., p. 177.
PORTRAII dAnnE d'EsIR, DLXIIFSSF. DE Cn'ISE. PUIS DUCHESSE DE Ne.MOURS,
d'après une cire coloriée du musée de Ciunv.
JKAN l'Ol.l'Iinï, SKlii.VElil 1)K MKUK Jf
lui onlovtM' si's vôtciiiciils cl apint'cicr la iria\ ilû de la bli'ssurt".
Nous avons sur celte blessure U' [neinier « avis » des hommes Je l'art. Ils constatèrent (|ue le coup de feu avait « fiappé M. de Guise derrière l'épaule droite, sous 1 us de la palette », était ressorti « à la jointure du bras, près de la inainelle droite » ; que, toutefois, « ledit coup ne touclioit point aux os, ny n'enlroit point dedans le cotfre' )). Des tenues de ce diagnostic nous pouvons aujourd'hui conclure que le prince était atteint d'une plaie pénétrante et perforante de la poitrine, partant du dessous de l'omoplate et aboutissant près du sein droit, mais qu'aucun gros vaisseau du poumon n'avait été louché, car, dans ce cas, la mort serait survenue rapidement. En fait, sur le moment même, deux choses seulement paraissent avoir préoccupé les médecins : l'entrée de la plaie était beaucoup plus large que son issue, ce qui était anormal dans les plaies d'arquebusades et pouvait faire supposer que plusieurs projectiles avaient été tirés et que tous n'étaient pas sortis ; — en second lieu ces projectiles n'étaient-ils pas empoisonnés ? « Car, à la vérité, écrit, à ce sujet, M. de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne, quasi tous ceux qui ont esté blessez d'arquebuses et de pistolets, depuis que les reistres sont venus en France, sont morts et mesme de blessure de petite importance '. » Toutefois, le duc ne paraissant pas trop souffrir, on se contenta, ce soir-là, senible-t-il, de le panser sommairement. Lorsque MM. de Laubes-
' Lettre (le J. Alvamtto, p. 7S-T'J.
' Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne, du 20 février, de Vendôme {Mémoires de Conclê, t. Il, p. 133).
32 DE OUELQUES ASSASSINS
pine et d'Oisol, — qui l'avaient suivi de bien près, puisqu'on passant l'eau à leur tour à Saint-Mesmin, ils avaient entendu le coup de feu, — arriveront au Cliàtelel, ils le trouvèrent prêt à se mettre au lit, et il eut encore le courage de s'entretenir quelques instants avec eux, « leur disant qu'on l'avoit assez maltraicté pour une fois, mais qu'il ne se Irouveroit pas qu'il eust jamais fait de telles dépesches, car il aimeroit beaucoup mieux mourir qu'en faire de pareilles, etn'eust jamais pensé qu'il y eust tant de cruauté en France... Puis ils lui rendirent compte sommairement, pour ne l'ennuyer, de leur négociation, dont il se resjouit, voyant les affaires si bien acheminez à la paix' ». Dans la soirée, de même, et « peu après, les capitaines do l'armée le vinrent visiter, portans au cœur et au visage une incroyable tristesse; ausquels il dit qu'ils véoient en quelle façon estoient traictez les gens de bien et les bons serviteurs de Sa Majesté ; que l'on frappoit ainsi par derrière, quand on n'osoit frapper par devant: qu'il les prioit de parachever les dépesches qu'il avoit commencées, et de pourvoir aux affaires de la guerre, sans que, pour sa blessure, le service du Roy fust retardé, et que ses secrétaires obéiroient à leurs commandemens, en attendant des nouvelles de la Roy ne- ».
Momentanément rassuré, l'entourage du duc se préoccupa tout de suite alors d'informer la cour, à Blois, de l'attentat et des moyens d'en retrouver l'auteur. Nul ne se doutait de ce qu'il pouvait être devenu. La nuit rendait toute recherche impossible. Le matin arrivé, seu-
' Lettre de l'évesque de Riez... (Ibid. p. 179). ' Ibid., p. 179-180.
JEAN POLTUOr, SKir.NKLlt DE MKIli; 33
Icmcnl, on envoya battre la canii)agne environnante par |iliisieurs détaclieinents tle soldats. Jean Le Seurre, secrétaire du duc, prit en particulier quatre honimes de sa garde, et, leur promettant cent écus à chacun, se mit à leur tète pour commencer les recherches, avec le sigrnalenient, aussi précis qu'on put le lui fournir, du meurtrier', .^lais, partis le vendredi matin, de bonne heure, lui et sa troupe n'avaient le vendredi soir rien trouvé encore, si ce n'est le maréchal ferrant chez lequel un individu, qui paraissait bien être le meurtrier, avait récemment fait ferrer son cheval pour un écu^. La nuit interrompit la poursuite qui se continua le samedi matin. Elle semblait devoir rester toujours infructueuse. Étant cependant à cin(| ou six lieues du camp environ, entre Olivet et Jargeau^, et passant près d'un bois, les soldats aperçurent, presque cachée dans ce bois, la maison d'un paysan. L'un deux eut l'idée d'aller y demander à boire. Ils y pénètrent tous et y trouvent un homme en train de manger. Cet homme est de taille moyenne, mais fortement découplé et bien pris ; il n'a pas de barbe, a le front haut, les yeux petits, le nez mal formé, le visage large, les traits gros ', le teint basané, le poil noir". A l'entrée des soldats, il a un moment de trouble qu'il ne peut réprimer, puis, se ressaisissant, leur offre à boire. Ils lui demandent ce qu'il fait là. Il leur répond qu'il s'est arrêté un peu dans cette maison
' Lettre de J. Alvarotto (B. Fontana, Reimla di Francia..., p. 79-80).
• Ibkl.
' Lettre de Vévesque de Riez... (Ibid., p. 178).
' Lettre de J. Alvarotto (B. Fontana, Renala di Francia, p. 81).
* Histoire ecclésiastique, éd. Baum et Cunitz, 1882, t. II, p. 347.
34 DE QUELQURS ASSASSINS
pour se restaurer, et qu'il a le projet de se rendre dans une Trappe pour y faire son salut. Ces dires paraissant étranges aux soldats, ils interrogent le propriétaire de la maison sur son hôte, lui demandent s'il a un cheval, de quel poil, avec quel harnois, et les réponses de cet homme s'accordant tout à fait avec les quelques détails que l'on a sur la monture et l'équipement du meurtrier, les quatre soldats s'emparent de sa personne et l'emmènent aux Vaslins, oia ils arrivent à la nuit seulement \
Certains récits rapportent qu'à peine arrêté, le prisonnier avoua son nom et son crime et qu'il offrit de l'argent à ceux qui l'avaient fait captif-. Il n'eût pu dans tous les cas leur donner ce qui venait d'être promis par la cour : « 3.000 écus à quiconque rendra mort ou vif le traître, 1.000 écus à qui le nommera^ ». Mais ces aveux et ces offres du prévenu semblent des détails controuvés.
Un fait certain, c'est qu'aussitôt qu'il fut arrivé aux Vaslins, il n'y eut plus aucun doute sur sa personnalité. Jean Le Seurre ne devait plus être avec les soldats lors de la capture, sans quoi il l'eût facilement reconnu. Beaucoup, Brantôme entre autres, l'identifièrent, en effet, sur-le-champ, avec un certain Poltrot de Méré, qui, familier depuis peu de temps de la maison du duc, l'avait, le jeudi matin, accompagné des Vaslins au Portereau, était revenu par Olivet dans l'après-midi,
' Lettre d'Alvarotto (Ibid., p. 80).
' Relation de la blessure et de la mort du duc de Guise {Archives curieuses de l'histoire de France, t. V, p. 168).
^ Occurrences in France, 26 février 1&63 {Ibid.).
JK.VN IMtl.lUOI', SKItlNKllt llK .MKIIK 35
(.'( {|iio M. lit' CiiMiax luil reconnaître pour celui qui, le jeuili soir, à six licurcs, s'était inl'ormé de l'Iicurr du retour du duc au Cluitelet. Mais était-il l'assassin?
Aux Vasiins, Poltrot avait demandé, tout de suite, à èlro conduit au duc de Guise. Celui-ci refusa de le recevoir, et la duciiesse ordonna à Michel Yialart, naguère maître des ret|uètes et lieutenant civil de la [irévùté de Paris, puis passé au ser\ice de la maison de Guise, ù M. Jean de Losse, chevalier de l'oi'dre, à un des secrétaires du duc. — prohahit'irient, Jean Le Seui're, — et à cinq ou six autres de ses serviteurs de l'interroger. Cependant, de neuf heures du soir jusqu'à minuit oii se prolongea cet interrogatoire, il fui inipossihle d'obtenir de Poltrot aucun aveu'.
« Les preuves estoient que le lacquais de M. de Rostaing disoit que celui qui blessa M. de Guise avoit les mesmes saye et manteau et le niesme cheval enharnaché de cuir blanc qu'avoit ledict Merey; la description et stature de la personne respondoit du tout à celle dudict Merey; il uvoit conduit M. de Guise allant ledict jour au Portereau..., et le soir estoit retoumié l'attendre au passage de la rivière, où il s'estoit curieusement enquis à plusieurs qui passoienl l'eau si M. de Guise revenoit..., mesmement à la trompette qui marchoit devant M. de Guise. L'on faisoit estât aussi de ce qu'il avoit promis retourner soupper avec les gens d& M. [Christophe du Breil, seigneur] de la Mauvoisinière-,. qui lui avoit vendu son cheval d'Espagne, et toutefois.
' Relation de l'interrogatoire de Poltrot de More (Bibl. Nat., fr. 22 42!»,, fol. 170 et suiv.).
' Que l'on a faussement idcnliliO jusqu'ici avec Michel de Castelnau,, seigneur de la Mauvissière.
n'v estoil point retourné, combien qu'il eusl faict provision d'avoyne et baillé argent pour pourvoir au soupper. L'on tiroit argument enfin de ce que, Icdict jour, il avoit fait ferrer son cbeval sans besoin, du lieu aussi où il fut pris, du temps qu'il y estoit arrivé et du long repos qu'il y avoit fait. On lui conseilloit d'avouer et de dire qui lui avoit fait faire la chose'. » Tout fut inutile : Poltrot déclara qu'il ne parlerait qu'à la Reine.
Celle-ci était partie de Blois dans la matinée du 20 février, était allée « dîner » à Saint-Laurent-des-Eaux, à mi-chemin de Blois et d'Orléans, et dut arriver dans la soirée du même jour au château de Caubray, tout près des Vaslins, où elle avait fait préparer ses logements-.
Son premier soin fut de rendre visite au blessé. « Celui-ci se resjouyt grandement de sa présence et de l'honneur qu'elle lui faisoit,... et luy ayant rendu compte de ses actions et entreprinses, et communiqué tous ses desseins, il sembla estre de beaucoup allégé et plus content que de coutume^ »
En réalité, l'état du malade était loin alors d'être satisfaisant. Il venait d'être fort affaibli par une perte de sang, dont parle un texte, et dont la cause nous est peut-être révélée par un autre. On craignait de plus en plus que la balle ou les balles tirées par l'assassin
' Relation de l'interrogatoire de Poltrot de Méré (Bibl. nat.,fr. 22 429, fol. 170 et suiv.).
- Lettre de Catherine de Médicis à M. de Damville, 19 fùvricr 1563 [Lettres de Catherine de Médicis, 1. 1, p. 313). — Le château de Caubray, reconstruit d'ailleurs, est aujourd'hui la propriété de M. le comte de Richebourg.
' Lettre de l'évesque de Riez... (Archives curieuses, t. V, p. 180) .
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n'eussent élé empoisonnées. Dans le but de prévenir les ellets du poison, on avait proposé au duc de « charmer la [daie ». « M. Cln-istophe d'Allfcgie, seigneur de Saint-Just, raconte Brantôme, estant fort expert en telles cures de playes, par des linges et des eaux et des perolles prononcées et méditées, fut présenté à ce brave seigneur pour le panser et guérir ; car il en avoit fait l'expérience grande à d'autres. Mais jamais il ne le voulut recevoir ny admettre, d'autant, dit-il, que c'estoient tous enchantemens deffendus de Dieu, et qu'il ne vouloit autre cure ny remède sinon celuy qui provenoit de sa divine bonté, et que c'en seroit ce qu'à elle luy plairoit, aymant mieux mourir que de s'adonner à tels enchantemens prohibez de Dieu'. » Néanmoins, si le duc refusa les secours de la sorcellerie, il crut pouvoir accepter ceux des chirurgiens, par lesquels il fit « tailler la chair tout autour de la plaie, pour parer à l'introduction du poison dans le sang », et c'est ce qui amena, sans doute, l'hémorragie dont j'ai parlé plus haut, opération, d'ailleurs, qui dut être atrocement douloureuse, car, « après avoir dilaté la plaie, les chirurgiens l'avoient cautérisée avec un ferment d'argent tout ardent, — de l'acétate d'argent, vraisemblablement, — cuydans par ce moyen oster la poison qu'ils pensoient être aux boulets et à la poudre" ».
Cependant, dès le dimanche matin, 21 février, la Reine se résolut à interroger Poltrot. On avait, entre temps, acquis la certitude que le meurtre avait dû être prémé-
' Branlùme, t. IV, p. i.j6-2oT.
' Relation de la blessure et de la mort du duc de Guise [Arcltives curieuses, t. V, p. 170).
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dite depuis longtemps, car, dans le courrier du duc arrivé le jour même de l'attentat, trois messages, que l'on n'avait décachetés qu'à son retour, l'avertissaient de se garder : un de M. de Monluc, un autre de la maréchale de Saint-André et un troisième de Girault de Mauléon, seigneur de Gourdan, gouverneur de Calais'.
Au surplus, tous les doutes allaient bientôt être définitivement levés sur l'identité de l'assassin. Aussitôt, en eifet, qu'il eut été introduit devant la Reine et son Conseil, composé de Charles, cardinal de Bourbon, de Jean de Brosse, duc d'Étampes, de Louis de Gonzague, prince de Mantoue, de Michel, comte de Gruyère, de Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues, de Louis Prévost, seigneur de Sansac, de Philibert de Marcilly, seigneur de Cypierre, de Jean de Losse et de Sébastien de Laubespine, l'inculpé s'agenouilla devant la Reine et commença aussitôt sa confession pleine et entière, répondant sans réticences à toutes les questions qui lui étaient posées, et mit le comble à la stupeur de l'assistance en déclarant que c'était l'amiral de Coligny, M. de Soubise, M. de la Rochefoucauld et bien d'autres qui l'avaient poussé à son crime ".
C'est à travers cet interrogatoire et quelques autres documents trop rares que l'on peut seulement entrevoir la figure sinistre de cet assassin, dont la vie
' Lettre d'Alvarotto {Renata di Francia, p. 81). — Lettre de Thonaas Smith à la reine Elisabeth, du 26 février 1563 [Calendar ofSlale Papers. foreign séries, of Ihe reign of Elizabelh.p, lb7).
" L'interrogatoire et déposition faicte à un nommé Jehan de Poltrol, soy disant seigneur de Merey, sur Ui jnorl de feu M. le duc de Guise, 1563 (Ed. Fournior, Variétés /listoriques et littéraires, t. VIII, p. 5 et suiv.).
JK\N l'OI.TlIOr, SF.ir.NI-lH 1)F. SIKIIK S'J
IrouMe, les anlécédonls iiioiTlaiiis cl riiuivoiiuos s'opposent en un conlraslc violent à la liaute et lumineuse imago lie sa victime.
Son nom même et ses orig^ines sont restés jusqu'à ce jour enveloppés tl'une obscurité que je n'ai pu entièrement dissiper. Il se nommait lui-même Jean Poltrot, seigneur de Méré en Angoumois, et se déclarait natif de la chàtcUenie d'Aubeterrc. Mais, d'une part, ce nom de Poltrot, fort singulier, a toute l'allure d'un surnom, et il ne permet, en fait, de le rattacher à aucune famille de la région. On sait pourtant, à peu près sûrement, qu'il était l'allié de Jean de Barry, seigneur de la Renaudie, le chef de lu conjuration d'Amboise, et d'un autre des conjurés'. Il est question aussi, dans un document, de « deux de ses proches parentes, demeurant en Poitou, lesquelles, dès qu'elles eurent entendu le bruit qui couroitdela mort de feu M. de Guise, sans qu'on sceust encore qui l'avoit tué, dirent incontinent d'elles-mêmes qu'elles craignoient que ce fusl ledict Poltrot, veu la résolution qu'elles sçavoienl qu'il avoit de longtemps prise de ce faire" )>. La parenté de Poltrot avec Ravaillac n'est, en revanche, rien moins que prouvée.
Où est, d'autre part, la seigneurie dont Poltrot prenait le titre? Question aussi mal résolue que la précédente, quoiqu'elle ait été plus discutée. Il est démontré que le Méré de Poltrot n'est pas, comme on l'a cru longtemps, le Méré, situé dans la paroisse de
' Seconde déclaration de l'amiral de Coligny au sujet de Poltrot, du ô mai 1563 [Mémoires de Condé, 1743. t. IV, p. 348). — Mémoires de la vie de Jean de Parttienay-Larchecéque, sieur de Soubise, publiés par Jules Bonnet, 1S79, in-12, p. 71.
* Secotide déclaration de l'amiral (Ibid-, p. 347-348).
40 DE QUELolES ASSASSINS
Bouex ', qui ne porte ce nom que depuis le commencement duxvn" siècle^ De même, prétendre, en invoquant la problématique parenté dePoltrotdeMéré et de Ravaillac, que le moulin à blé dit de Méré, sur la Touvre, aux environs d'Angoulême, près des terres ayant appartenu à Ravaillac, serait le Méré de Poltrot, est une supposition tout à fait mal fondée. Au contraire, bien des vraisemblances concordent, qui peuvent permettre de placer dans la paroisse de Nabinaud, près Aubeterre, la « seigneurie » de Poltrot : la tradition d'abord qui a baptisé du nom de « château de Poltrot » les ruines d'un château situées dans cette paroisse^ ; le nom de Poltrot porté encore par un moulin sis sur la Dronne, dans la même paroisse, à une centaine de mètres du château, nom qu'il portait déjà en 1769'; le fait enfm qu'il existait sûrement au x\nf siècle dans les environs d' Aubeterre un domaine dit de Méré. M. leD' Gaillardon a retrouvé, en elfet, dans le minutier de M" Godineau, notaire à Aubeterre, un acte du 30 octobre 1744, désignant un certain Jean Gailiaud, habitant Aubeterre, comme seigneur de Méré, et un autre acte, du 12 mars 1774, lui a permis de situer sans nul doute celte seigneurie de Méré dans la commune de Nabinaud et le canton d' Aubeterre '. On ne peut pré-
' Bouex. Charente, arr. et canton d'.^ngoulêmc.
- Moniion, Notes hisloriquescui- la baronnie de Marlhonen Angoumois, Angouiéme, 1893, p. 129 et suiv.
' F. Marvaud. Répertoire arcliéologique du département de la Charente (Bulletin de la Société historique de la Charente, 3» série, t. IV, 1862, p. -258).
* Aveu et dénombrement des domaines de Josepli-Henry d'Esparbès de Lussan, marquis d'Aubeterre, 14 août 1769, deuxième rôle v» (Archives nationales, Q' 111) .
' Bulletin mensuel de la Société arcliéologique et historique de la Cita-
JK.W l'Ol.llKir, SKlIiNlClU IIK MlCllK 41
«•isiT (liivanlauf ri'iii[)laceiiieiU exact du domaine de .Mi'-ré. Rien n'enipèi-lie de supposer toutefois (|u'il était \'oisiii de oeciiàteau et de ee moulin de Poltrot, dont j'ai parlé comme existant encore; (lu'après cjue Poltrot se lut rendu si tristement célèbre, son ancien domaine fut vraisemblablement appelé le Méré de Poltrot et, qu'à ce vocable, le Méré de Poltrot, le nom de Poltrot seul a tini par survivre. Je ne donne ces hypothèses onomasticiues ,|ue pour ce (|u'elles valent, n'ayant point la prétention de résoudre un problème que les savants érudits locaux, qui m'ont fourni tous les éléments de cette petite discussion, n'ont pu déliniLivement trancher et qu'une heureuse découverte peut seule permettre d'élucider un jour. Du moins, est-il permis de croire jusqu'ànouvel ordre que c'estbien de la paroisse de iNabinaud et des environs d'Aubeterre que Poltrot était originaire.
On sait approximativement son âge, car il déclara luimême, en 1563, être âgé de vingt-six ans ou environ ; et les textes sont à peu près d'accord sur son aspect physique que j'ai déjà décrit d'après eux, et qui répond assez bien au portrait supposé que l'on a conservé de lui, au détail près d'une très courte barbiche que lui a attribuée l'artiste. Si ce portrait — un crayon — qui appartient aujourd'iiui à 31. Jean Masson, d'Amiens, est authentique, ce doit être celui qui était conservé dans le « cabinet » de Marie-Françoise d'Orléans-LongueviUe, princesse de Condé, morte en 1601, dont Pierre
renie, février 1911, p. 4-'J. Je suis très heureuï de remercier ici M. le docteur Uaillaidon de rinlérèt qu'il a bien voulu si aimablement prendre à mes rechercbes.
de l'Estoilc possédait une copie qu'il montrait avec orgueil aux visiteurs de son cabinet, et qu' « une gouttière lui gasta ». Dans ce portrait, Poltrot porte bien, dans tous les cas, au front, comme le dit l'Estoile, « la résolution d'un bomme déterminé à faire quelque dangereux coup' ».
Jusqu'à son crime, cet bomme avait mené la vie la plus aventureuse. Il avait été « nourri et élevé page en la maison de François II Boucbard, seigneur d'Aubeterre », et, dès son jeune âge, « estant allé en Espagne, en avoit tellement appris le langage, qu'avec la taille et la couleur dont il estoit, on l'eût pris pour un Espagnol naturel- ». Avait-il fait ce voyage en compagnie de M. d'Aubeterre, comme le prétend un bislorien, sans dire d'ailleurs où il a pris ce renseignement' î Je ne sais. En revancbe, Poltrot lui-même déclara « avoir été bon soldat aux camps de Picardie et à Saint- Quentin », y avoir servi sous <c 31. d'Aumale, qui avoit grande connaissance de lui' », et un de ses anciens ■cbefs, Jean de Pas, seigneur de Feuquières, gouverneur deRoye, confirma l'avoir connu, en effet, « homme d'exécution et d'entreprinse », pendant la campagne de 1337, au cours de laquelle il s'employa, « à raison de sa connaissance de la langue espagnole et de ses fai;ons, ■à découvrir l'intention des ennemis, en se meslant parmi les Espagnols, dont il acquit le surnom d'Espa-
' P. de l'Estoilc, Journal, éd. Brunct, t. IX, p. 49. 129-130; t. X, p. 199.
- Histoire ecclésiastique ..., éd. Baum et Cunitz. t. II, p. 400.
^ Mézeray, Histoire de France, éd. de 1830, t. X, p. 22S.
' Seconde déclaration de Coligny au sujet de Poltrot de Méré [Mémoires deCondé, t. IV, p. 343).
Portrait présumé dk Polirot de A\kré, d'après un crayon appartenant a -M. Jean -Masson.
iCliché Giraudon. P;
JEAN POLTROT, SEIGNEl'B DE MEKE i'-i
gjnolet' ». Kiit-il luit prisoimior à SuiiU-Ouonlin, la cliose est plus ilouteuse, ol il n't'sl pas possible Je dire non plus, à cause ilu te.vte assez ainpiiihologicjue de Uranlôiue, s'il avait émigré, en lii'jt), à Genève, avec Frani;ois III lîoucliard, vicomte d'Aubeterre, lorsque celui-ci « y vivoit de son métier de faiseur de boutons » et y préparait la conjuration d'Amboise'.
(Juoi qu"il en soit, les deux hommes étaient certainement à Paris à la lin de l.jlil, au moment du colloque de Poissy . A cette époque, Poltrot fréquentait au « presche <le la Cerisaye », et il ne sortit de la ville avec son prolecteur qu'au début des troubles, au commencement de 1562. A partir de ce moment, sa vie nous est mieux connue, soit par ses interrogatoires, soit par les Mémoires de M. de Soicbise, qui, il faut le dire, concordent assez bien là-dessus.
Ayant quitté Paris avec M. d'Aubeterre, vers le mois de mars l.jti2, Poltrot se rendit en sa compagnie à Soubise, où il se trouva au moment de Pâques, « pour faire la cène ». Jean de Parlhenay-Larchevesque, seigneur de Soubise, beau-frère de M. d'Aubeterre, était alors à Orléans. La première guerre civile était sur le point d'éclater. « Pour ce qu'il estoit fort brave soldat », M™" de Soubise confia à Poltrot la charge « de mener ses grands chevaux et son équipage de guerre » à son mari, et, parti avec les troupes de Saintonge qu'amenait aux chefs protestants Jean Bouchard, seigneur de Saint-Martin-de-la-Couldre, probablement comme soldat
' Histoire ecclésiastique, t. II, p. 34". 40Ù. — Première déclaration de Coligny au sujet de Poltrot de Meré [Mémoires de Condé, t. IV, p. 287). ■ Brantôme, t. IV, p. 251.
de la compagnie Je chevau-légers de Cliristoplie Claveau, seigneur de Puyviault, Poltrot s'acquitta parfaitement de cette première mission'. Si bien que M. de Soubise ayant reçu ordre de se rendre à Lyon, dont les protestants venaient de s'emparer, il admit Poltrot au nombre des « quarante cbevaux » qu'il emmena seulement avec lui et qui firent, conduits par lui, ce hasardeux et merveilleux voyage d'Orléans à Lyon, en plein pays catholique, à travers la Bourgogne et les montagnes du Vivarais, « ne passant en une paroisse que le tocsin ne sonnast sur eux, et que le peuple ne mist des charrettes au travers des rues pour les empescher de passer », « contraints, dès lors, de faire repaistre leurs chevaux dehors, les tenans par la bride, pour n'entrer aux villages », et « pour se reculer des grands cliemins, passant la nuit parles montagnes, où ordinairement ils oyoient les torrents bien bas au dessous de leurs pieds, car ils alloient nuit et jour et passoient par des précipices que leurs guides leur disoient le lendemain que, s'il eustesté jour, ils n'y eussent osé aller à pied ». 11 est même raconté que, dans cette équipée, Poltrot se distingua particulièrement. Car à Digoin, comme M. de Loges, bailli d'Autun. voulait arrêter Soubise et que ses cavaliers allaient grand trot pour éviter la rencontre, « un cheval s'estant defferé tout à plat, Poltrot demanda incontinent la charge de demeurer là pour le faire referrer, et là-dessus arriva le bailli d'Autun, lequel, se doublant qu'il fust de ceste troupe, Tenquist fort pour
' Mémoires de la vie île Jean de Parthenay-Larchevêque. seigneur de Soubise, p. "2. — Discours des choses advenues en la ville de Lyon pendant que M. de Soubise y a commandé (1562-1563) (Bull, de la Soc. duprot. fr., 1880, p. 22).
JEAN l'OLlUOr, SEIGNKUU UE MÉRÉ 4!)
cssayor de lirt>r île liiy ic (|u'il poiuroit. Mais Mercy luy ilil qu'il s'esloil Irouvt' l;i par hasard et qu'il avoil eu hien de la peine à se delFaire d'eux, ce qu'il avoit lait au passage de l'eau à grande difficulté, dont il esloil fort aise, pour ce que c'estoient des diables d'hommes. Avec tous ces langages, il luy vouloit bien faire entendre que c'estoient de braves hommes, à ce ([u'il songeast premier que de les attaquer, et enfin l'estourdit tant de parolles qu'il ne sceut jamais rien apprendre de liiy ». Et tout le long du voyage, d'ailleurs, « ([uand il y avoit quelque commission rugueuse à faire, il la couroit faire, estant homme qui n'avoit nulle appi'éhension ^ ». Le 19 juillet 1362, il entrait pourtant sain et sauf à Lyon, à la suite de M. de Soubise.
Dès ce moment, Poltrot, avec une réputation de hardi et décidé compagnon, s'était fait aussi un renom d'énergumène. Nourrissant contre le duc de Guise une haine qu'il prétendait dater de « l'entreprise d'Amboise », il ne cessait de se répandre en menaces de mort contre lui. Plus tard, il déclara que telles idées lui avaient été suggérées pourla première fois à Orléans par MM. de Feu- (juières et François de Brion, qui, en juin ou juillet 1562, lavaient abouché avec l'amiral de Coligny, lequel à, ses propositions n'avait répondu ni oui, ni non, et il ajouta qu'à deux reprises il avait entretenu M. de Soubise de ses projets'. A vrai dire, dès son arrivée à Lyon, il ne les cacha pas. « Faisant estât d'aller ordinairement
' Mémoires de Jean de Parlhenay-Lorchevêque, sieur de Soubise, p. 63- 64, 73-74.
* L'interrogatoire et déposition faicte à un nommé Jean Poltrot [Variétés historiques et littéraires..., t. VIII, p. 7-8).
donner l'alarme dans le camp de M. de Nemours », qui assiégeait la ville défendue par M. de Soubise, « et se meslant au milieu des ennemis, il leur crioit tousjours : « Voylà le bras qui tuera M. de Guise », dont ils rioient, pour ce qu'en parlementant ilsrioient et folastroient ordinairement avec luy comme avec un fol..., car il estoit homme gaillard et récréatif. .. Mesmes durant un parlement que le sieur de Soubise faisoit avec M. de Nemours, dans un parc près de Lyon, comme il estoit parmi les troupes du sieur de Nemours, où toutle monde le congnoissoit, il vit passer un cerf et leur dit : « Voulez- « vous que je vous montre comment je ferai à M. de « Guise? » Et en disant cela, luy tira une arquebuzade'. » Un autre jour, comme la conversation était tombée devant lui sur la mort du roi de Navarre, tué devant Rouen, on l'entendit s'écrier, en agitant le bras droit : « Cela ne mettra pas fin à la guerre, mais il faut avoir le chien au grand collier.' » Interrogé de qui il entendait parler: « C'est du grand Guisard, répondit-il ; voilà le bras qui fera le coup ■ ! ».
Une mission, que lui confia son maître, changea pour un temps le cours de ses idées. Très peu après son arrivée à Lyon, « M. de Soubise, voulant advertir la dame de Soubise, sa femme, de son arrivée en bonne santé, et désirant qu'elle l'y allast trouver, ne trouva personne plus propre, outre que les chemins estoient fort hasardeux, d'envoyer vers elle que ledit Merey, auquel il demanda s'il vouldroit entreprendre ce voyage, dont
' Mémoires de Jean de Parthenay. sieur de Soubise p. 73, 75. ' Histoire ecclésiastique..., t. II, p. 348. — Discours des choses advenues en la ville de Lyon... (Bull, de la Soc. du prot. fr., 1880, p. 22).
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il fui im-onliiifiil prrsl. ne dciiianclant pas mieux que telles eliar^'es. (Juaiul il l'ut venu vers la dame et qu'elle le voulut renvoyer, elle luv dit (|ii"elle vuuloit escrire au sieur de Soubise son mary une lettre quelle ne vouloit tûutesl'ois qu'il portas! sans lavoir veue, pour voir ^'il ne craindroit point de ce faire, luy remonstrant ([uil y alloit, si elle estoit trouvée, de la vie dudit Merey et d'elle. Or, l'occasion de ceste lettre estoit qu'elle avoil eu adverlisseinent qu'on la vouloit prendre, elle et sa tille, et les mener devant Lyon, menaçant le sieur (le Soubise de les tuer toutes deux s'il ne rendoit la ville, ce qu'elle ne mandoit au sieur son mary comme chose certaine de peur de l'affliger, mais seulement le supplioitau nom de Dieu, si d'adventure cela advenoit, de n'eslre esmeu de nulle aÛection naturelle, mais de préférer la gloire de Dieu et son debvoir à la vie d'elle et de sa fille,... luy remonstrant qu'il retrouveroit bien d'autres femmes et d'autres enfants, mais non ce qu'il perdroit, faisant ce à quoy on le vouloit inciter... Et toutefois ayant monstre la susdite lettre à Merey, il luy dit (|u'elle ne s'en donnast aucune peine et qu'il luy promettoit sur sa vie et sur son honneur de la porter, ou qu'il mourroit en la peine. De faict, la porta audit sieur de Soubise, qui dit depuis à la dite dame, sa femme, que c'estoit un des plus grands plaisirs qu'il avoit jamais receus de la veoir en ceste résolution '. »
Cependant un second voyage devait avoir une moins heureuse issue et donner à Poltrot l'occasion d'assouvir une haine qui ne désarmait pas.
' Mémoires de Jean de Parlhenay-Larchevêque, sieur de Soubise, p.75-
48 DE yUELOLES ASSASSINS
Quinze jours après la bataille de Dreux, « le connoissant hasardeux et liomme seur », M. de Soubise le renvoya à Orléans auprès de l'Amiral, en apparence « pour estre advertyde ses ordres' », mais, en réalité, d'après Brantôme ' et aussi d'après Poltrot lui-même, comme suite à la proposition qu'il avait déjà fait faire à Coligny par Honorât Prévost, seigneur du Cliastcllier- Portault du meurtre du duc de Guise et de Poltrot comme meurtrier. Ce dernier, dans une de ses déclarations, précise même que « ce fut, estant en sa garderobe, que M. de Soubise lui donna charge » de renouveler la même offre à l'AmiraP, et dans une autre, que ce fut Coligny lui-même qui demanda à Soubise de lui envoyer Méré\
Quoi qu'il en soit, le messager se mit en route en compagnie d'un certain Lambert et de sa femme, et c'est très probablement au cours de ce voyage qu'il se répandit avec Lambert en les mêmes menaces qui lui étaient ordinaires^. Et, aussitôt qu'il fut en présence de Coligny qu'il rejoignit à Villefranche-sur-Cher%la même
' « M. de Soubise df^'peschaMf'Té vers J[. l'Admirai, lui laissant entendre la peine en laquelle il estoit pour ne sravoir de ses nouvelles, mesmement ce qui estoit advenu de la bataille, de laquelle il n'avoit rien entendu sinon par le moyen de M. de Nemours et par les lettres que le Roy et la Royne lui en avoient escriptes » {Discours des choses advenues en ta ville de Lyon,... dans le Bull, de la Soc. du prol. fr.. 1880, p. 209).
■ Brantôme, Œuvres, t. IV, p. 254,
3 Dernières déclarations de Poltrot (Histoire ecclésiastique..., t. II, p. 415).
' L'interrogatoire et déposition faicte à un nommé Poltrot (Variétés Imtoriques et littéraires, t. VIII, p. 10).
'^ Mémoires de Jean de Partkenay-Larchevéque , sieur de Souliise, p. 78.
' Villefranche, près Selles en Berry, disent les textes. Il s'agit évidemment de Villefranche-sur-Cher (Loir-et-Cher, arr. de Romorantin.
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<|ut'sti(iM sur l;i iiioct (le (iiiisi' lut |(osr(' par Golignv à Pollrut, ou par ci.'Iui-ci à celui là, t-ulreliLMi qui se termina par ii'llo phrase do Colifjny : « Kh ! bien, Méré, lu y penseras ' ! » Trois jours après, à Orléans, nouvelle entrevue de Poltrot et de l'Amiral en présence de Théodure de IJè/.e et de Jean de Lespine, ministres réformés, qui, d'après Poltrot, se joignent à Coligny pour le pousser au meurirc, alors que, suivant Coligny lui-même, ses services connue espion au camp de Guise sont seulement acceptés et payés d'avance vingt écus. En tout cas, muni de cet argent, Méré part pour le camp de Guise à Messas. En passant à Meung-sur- Loire. il trouve un des officiers du duc, 31. de Lestang, gentilhomme du Berry, qu'il connaît ; il le prie de l'aider à entrer au service de M. de Guise. L'autre accepte, et ils se mettent en route pour Messas, par le chemin de Meung à Beaugency. Sur ce chemin même, ils rencontrent le duc de Guise. Lestang lui présente Poltrot qui lui explique « que, cognoissant les abuz de la religion prétendue, il l'avoit quittée tout à plat, et, pour ce, l'estoit venu trouver pour la changer et vivre en la bonne, et servir Dieu et son Roy ». « M. deGuyse, continue Brantôme, qui nous rapporte ce détail, M. de Guyse, qui estoit tout bon, magnanime et généreux, le rcceut fort bien et amiablement, ainsi qu'estoit sa coustume, et dit qu'il estoit bien venu, et luy fit donner un logis, le commandant aux fourriers, et mangea dès lors souvent à sa table; si que je le vis une fois venir au
canton de Mennetou-sur-Chcr) et de SelIes-sur-Cher (Loir-et-Cher, arr. de Romorantin).
' Histoire ecclésiastique.... t. II, p. 403.
my-disner, que M. de Guyse lui demanda s'il avoit disné ; il luy dit que non; et commanda luy faire place ; ce qui fut fait'. »
L'espion sut gagner, on le voit, assez vite la confiance du duc. Pendant son séjour à Messas, il l'accompagna à Blois, et c'est là, prétend-il, qu'on lui proposa 50.000 livres s'il voulait aller mettre le feu aux magasins à poudre d'Orléans'. Il refusa; et toutefois, profitant de sa situation, il recueillait force renseignements sur les projets de Guise, et retournait bientôt secrètement à Orléans les communiquer à Coligny. Celui-ci avait déjà quitté la ville pour gagner la Normandie. Mais 31. d'Andelot, son frère, fit aussitôt accompagner Poltrot vers l'Amiral par Celse de Clioiseul, seigneur de Traves. D'après Poltrot, Coligny, qu'il aurait rejoint à Neuville-aux-Bois% lui aurait alors reproché de n'avoir point encore accompli ce qu'il avait promis et l'aurait pressé d'en finir. Il lui remit dans tous les cas cent écus, et le renvoya au camp de Messas, d'où l'espion, bientôt le meurtrier, suivit le duc de Guise devant Orléans*.
Est-il vrai que l'ascendant qu'exerrait le duc sur tous les hommes de guerre qui l'approchaient, que la sympathie qu'il leur inspirait, aient quelque temps retenu le bras de Poltrot ? Plusieurs témoignages sont d'accord làdessus. Mais « ayant appris que M. de Guise avoit fait des dépesches pour envoyer en Champagne et autres
' Brantôme, t. IV, p. ij5.
' Histoire ecclésiastique, t. II, p. 403-404, 410. ^ Neuvillc-aux-Bois, Loiret, arr. Orléans.
* Interrogatoire de Poltrot, et première et seconde déclarations de l'Amiral, iliijà citées.
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lieux, pour raser toules les maisons des gentilshommes (|ui avoieiit pris les armes poui- lu religion' », il n'hésita ])lus 11 était logé à Cornay. à deux lieues environ des Vaslins. Le 18 février, s"étant levé, et, sorti de sa maison, « se trouvant en un petit bois proche, il fit son oraison à Dieu et le pria que, si l'entreprinse qu'il avoit faite estoit à son honneur et service, repos et contentement du public, qu'il lui [deust le favoriser et lui donner courage de l'exécuter, sinon (ju'il lui pleust de l'exterminer. Son oraison faite, il se leva avec une telle allégresse, qu'il luy semhloit que Dieu le conduisoit par la main à exécuter ladite entreprinse » ; « et de fait, après avoir disné en une métairie distante de demie lieue du logis de M. de Guise, il se résolut à l'accomplir ledit jour- ».
On sait le reste et comment Poltrot vint à bout de son dessein. Lors de son interrogatoire devant la Reine, il donna seulement ce détail, qu'il avait tiré à l'épaule, pensant que le duc fût encore armé de son corps de cuirasse, et qu'il avait cru manquer son coup, quelqu'un en passant l'ayant gêné (peut-être ce gentilhomme que le duc, on s'en souvient, s'était retourné pour saluer)^; — cet autre, que le pistolet, dont il s'était servi, était chargé de trois balles, dont deux ramées, mais que ces balles n'étaient pas empoisonnées ; il avoua seulement que l'une d'elles était « hachée », et que, dans les hachures, il avait coulé du soufre ; à son avis le remède à appliquer était d'ailleurs aisé : il
' Histoire ecclésiastique, t. II, p. 404, 41i.
= Ibid.
^ Lettre d'Alvarotto, du 20 mars 1563 [Reiiala diFrancia. p. 87l.
52 DE QLELgUES ASSASSINS
suffisait de placer sur la blessure des compresses de lait de femme et de racine de muguet' ; — et il fournil enfin quelques renseignements sur sa fuite après l'attentat : « pendant la première nuit, il feit environ dix lieues de pays, pensant s'esloigner. Mais Dieu voulut qu'à l'obscurité de la nuit, il se destourna de son chemin et se vint rendre jusques au village d'Olivet, dedans le corps de la garde des Suisses, où il luy fut dict par l'un desdicts Suisses, ces mots : « Ho 1 « werda? » Entendant lesquels mots, ilcogneutque c'estoit la garde des Suisses et se retira en arrière, picquant jusques au lendemain, huit à neuf heures du matin, et cognoissant que son cheval estoit las et travaillé, il se logea en une censé, où il se reposa jusqu'au lendemain, qu'il y fut trouvé et amené prisonnier ^ » Il ne dissimula pas d'ailleurs que son intention avait été de rester caché là ou ailleurs, attendant le moment où il pourrait rentrer dans Orléans.
L'interrogatoire de Poltrot achevé, la Reine avait donné l'ordre à Michel Vialart de le mettre par écrit. Vialart retourna alors, peu après, vers le prisonnier, avec MM. de Losse, du Mas, prévôt des maréchaux, et un autre prévôt, et tous quatre l'entreprirent de nouveau. Puis procès-verbal définitif fut dressé de ses réponses, qui, le lendemain, fut lu devant le Conseil et approuvé, après quelques observations de M. de Laubespine, enfin écouté et signé par Méré lui-même^.
' Occurrences in France, 8 mars 1563 (Calendar... p. 193).
• L'interrogatoire de Poltrot (Variétés historiques et littéraires, t. V11I> p. 20-21).
• Bibl. nat., fr. 22.429. fol. 174.
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Comme il y av;iil dès lors peu d'intérêt à crarder le meurtiier au eamp et plus de sûreté au contraire à l'envoyer à Paris, où il devait d'ailleurs être juiré par le Parlement, dans la nuit du 22 février, on lui fit prendre une voiture de poste à ijuatre chevaux, sous bonne escorte, et, le 2li, il arrivait dans la capitale, où il était enfermé immédiatement en la tour carrée de la Conciergerie.
Cependant les dernieis détails donnés par l'assassin sur l'exécution de son crime inquiétaient fort les médecins qui, maintenant, étaient en nombre auprès du malade, maîtres Honoré Castellan et Vincenze, chirurgiens de la Reine, étant partis de Blois pour les Vaslins le 19 février. Sans doute, Poltrot avait affirmé n'avoir pas empoisonné les balles, et l'on avait essayé le remède indiqué par lui ; mais il n'avait produit qu'un illusoire soulagement; d'autre part, les deux balles ramées, et « réunies ensemble », comme il l'avait dit, « par du fil de métal », avaient pu causer des désordres plus graves que ceux qu'on avait supposés d'abord, et cette particularité qu'on avait déjà notée, que la sortie de la plaie était plus étroite que l'entrée laissait craindre que les deux projectiles ne fussent demeurés dans cette plaie ou « entrés dedans le creux du corps ». Une fièvre assez forte, qui s'était emparée du malade dans la journée du dimanche 21, semblait confirmer ces appréhensions. Sa blessure ne faisait pas, il est vrai, trop souffrir le duc, mais il lui était survenu « un si grand sommeil qu'il ne pouvoit faire que dormir», et des vomissements s'étaient déclarés.
Lorsqu'on reprend, aujourd'hui, les termes et le détail
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de ces « observations », si sommaires soient-elles, faites par les chirurgiens, l'on peut se rendre compte déjà à peu près sûrement des complications qui se produisaient dans l'état du blessé. La fièvre, la prostration, les vomissements, sont les trois signes, les symptômes les plus assurés de la septicémie pleurale, et c'est bien, en effet, à pareille affection que semble avoir succombé la victime de Poltrot. Si, comme je l'ai dit, aucun gros vaisseau du poumon n'avait été atteint, la plèvre, en revanche, avait dû être perforée, et la suite des événements est là pour nous prouver le bien fondé de cette supposition '.
« Ayant donc grand doute, écrit, le 23 février, M. de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne, ayant donc grand doute qu'il y eust des balles qui fussent demeurées dans la blessure, les médecins et chirurgiens avisèrent qu'il estoit nécessaire de faire plus grande ouverture à la plaie, et le lundi 22, à minuit, qui fut le quatrième jour de la blessure, combien qu'il ne semblast jour convenable et que lors la lune nouvelle se faisoit, ils délibérèrent d'y besogner. Et ainsi à la mi-nuit, ils se trouvèrent vers ledit seigneur, et lui dirent qu'il convenoit faire plus grande incision pour la sûreté de sa personne; ce qu'il accorda aisément, et leur dit qu'ils ne laissassent de besogner encore qu'il criast. Alors ils commencèrent à faire une grande ouverture de haut en bas, et mirent les doigts par dedans, et trouvèrent tout sain, sauf en un
' Tous les renseignements techniques i-elatifs à la blessure du duc do Guise et aux soins qui lui furent donnés m'ont été fournis par M. le docteur Vielliard, ancien interne des hùpitaus, que je suis très heureuv de remercier particulièrement ici de rintérot qu'il a voulu prendre à cette étude.
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rôle où coininenroil à se t'airc uni- caverne el un aposlème. Lors, ils tirenl encore une antre oum'iIlhc en Iravers, et, ayant bien tout reL;artlé, trouvèrent qu'il u'esloil enU'é aucune cliose dans le creux. Ils passèrent ensuite, lie l'une plaie à l'autre, un linge net qu'ils ont laissé ileilans comme un selon pour mieux nettoyer la plaie, et combien que ces incisions aient causé au duc une grande douleur, il commence à se mieux porter. Toutefois, n'est-il pas du tout sans fièvre, mais il n'y a, point de frisson ^ >>
Nous avons, dans cette dépèciie de Clianlonnay, la conlirmalion presque certaine du diagnostic rétrospectif (|ue j'émettais plus haut. A la suite de la perforation de la plèvre, était survenue, on l'entrevoit maintenant clairement, une infection secondaire de la plaie par suite vraisemblablement de l'introduction de corps étrangers, un abcès pleural localisé, un empyème s'était formé avec caverne purulente. C'est celte caverne que nettoyèrent les chirurgiens, c'est-à-dire probablement qu'ils sondèrent et drainèrent, achevant d'ailleurs peut-être par là l'infection commencée. Dans une dépèche de l'ambassadeur d'Angleterre, il est dit qu'ils retirèrent alors du corps du blessé les deux balles ramées qu'ils y cherchaient '. Mais cette afOrmation assez vague ne peut prévaloir contre le texte très détaillé et très précis de la lettre de Chantonnay qui ne parle de rien de semblable.
Après cette opération, dans tous les cas, il fut visil)le que les forces du duc déclinaient rapidement. La Reine
' Lettre de M. de Chantonnay {Mémoires de Coiulé, t. Il, p. 134). Occurrences in France, 26 lévrier 1563 [Calendar... p. 104).
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venait le voir deux fois par jour. Quand elle arriva le mardi, le blessé, s'estimant lui-même « en grand double de la vie », jugea prudent de lui faire ses dernières recommandations.
Lancelot de Carie, évoque de Riez', qui assista Guise à ses derniers moments, nous a laissé de ce « propos » un compte rendu souvent cité. J'en ai découvert un autre qui, paraissant n'avoir point été destiné à la publicité, me semble rapporter plus véridiquement, parce que plus simplement, les paroles du mourant. Il dut être rédigé à Blois le vendredi qui suivit la mort du duc, c'est-à-dire trois jours après cette mort, sinon par un spectateur de ses derniers moments, au moins par quelqu'un qui tenait ses renseignements d'un témoin. Je ne veux pas dissimuler d'ailleurs une petite erreur qu'aurait commise l'auteur de ce « récit », qui place au mercredi matin, et deux heures avant sa mort, l'entrevue de Catherine de Médicis et du duc, entrevue qui eut lieu le mardi, d'après l'évêque de Riez. Mais une confusion a pu s'établir ici entre cette entrevue et la dernière audience donnée par Guise, peu d'heures, en effet, avant sa mort, à tous les gentilshommes de l'armée, et cela est insuffisant à faire rejeter un texte fort curieux par ailleurs.
JM. de Guise, débute donc ce texte, trespassa le premier jour de caresme environ les 11 heures du matin, et deux ou
' Lancelot de Carie était (ils de Jean de Carie, président au parlement de Bordeaux et frère de Frani;ois de Carie, maire de Bordeaux eu 1360- 361 et de Pierre de Carie, président au parlement de Bordeaux. Il fut ambassadeur à Rome en d5i7 et évêque de Riez de 1S51 à, 156S {Autographes de personnages ayant marqué dans l'histoire de Bordeaux dans les Archives liistoriques de la Gironde, t. XXX, p. 40).
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trois heures devant mourir, il fit en la présence de la Koync et d'une infinité de gentilshommes une longue remonstrance de l'occasion qui l'avoit esmeu à entreprendre le faict de caste guerre, disant que son intention n'avoit jamais est(! autre que d'entretenir du tout à son pouvoir ce royaume en paix et union, et nu'smement sous ce jeune Roy, mais que, pour le deu de ses Eslats et pour l'alTection qu'il portoit au Uoy et au bien de ce royaume, il ne pouvoit endurer que l'on fist tel tort à sa Majesté que de s'emparer de ses places et faire autres actes de rébellion et sédition, comme il avoit amplement déclaré par plusieurs protestations; et qu'on sçait bien qu'il n'avoit pas entrepris ceste guerre de son propre mouvement, ains qu'estant l'année passée en Lorraine, où il s'estoit retiré en délibération d'y faire long séjour, il fut semons et sollicité du roy de Navarre, lieutenant général pour le Roy et représentant sa personne en ses royaume et païs, de venir en France et d'assembler les forces qu'il assembla, et que depuis la Royne et ledict seigneur Roy luy ont commandé de point en point de faire ce qu'il a fait, sans le commandement desquels il n'a voullu jamais rien entreprendre. Que, quant à luy, il protestoit qu'il n'avoit aucune passion contre les huguenots, ny aucune inimitié particulière contre Monsieur le prince de Condé, ny contre le sieur de Chastillon, qui luy fit faire ce qu'il faisoit, comme on avoit murniuré ; mais que c'esloit tant par le commandement du Roy et de la Royne que pour le zèle qu'il portoit au bien et repos de ce royaume, lequel il voyoit estre menacé d'une grande ruyne, s'il n'y eust esté promptement remédié et sy les remèdes qui y avoient esté appliquez n'eussent obvié à un plus grand mal, de quoy il se remettoit au jugement de tout homme de bon sens et bon serviteur du Roy; qu'il ne s'estoit soucyé de la religion de personne, parce que chascun est maistre de sa conscience, mais que, quand il a veu que ceste religion nouvelle amenoit avec elle la sédition et rébellion, qu'il sembloit qu'elle désirast un changement d'estat et de loix, il n'avoit pu endurer que cela fust advenu. De quoy il ne blasmoit point Monsieur le prince
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de Condé, qu'il avoil toujours esté son amy, serviteur et bon parent, et que la Royne mesme sçavoit bien quel langage il luy avoit tenu dudict seigneur prince, lequel il avoit en aussi bonne estimation que prince du monde ; mais qu'on congnoissoit bien comme ledict seigneur prince estoit mené, et que les sieurs de ChastiUon lui avoient dressé ceste partie pour le faire tuer ; que, toutesfois, il ne leur avoit jamais voullu mal, que lorsqu'ils ont tenté quelque chose contre le service du Roy ; de quoy il appelloit Dieu à tesmoing, pour l'amour duquel, puisqu'il commandoit qu'on pardonnast à ses ennemis, il leur pardonnoit la longue hayne qu'ils luy avoient portée et l'injure qu'ils luy avoient faite de l'avoir fait tuer, et non seullement leur pardonnoit, mais les aimoit et remercioit de ce que, par leur moyen, il estoit tiré des misères de ce monde qui ne sont que calamitez et peines, qu'il mouroit content et assuré d'estre sauvé non par ses œuvres, mais par la grâce et miséricorde de Dieu qui congnoissoit son cœur et son intention, lequel il luy supplioit de pardonner ses fautes innumérables.
Puis, il fit une remonstrance au Roy, bien qu'il n'y fust point, mais il parloit à luy comme s'il y eust esté, le suppliant de traicter doucement ses subjects, de vivre en la religion de ses ancestres, de recognoistre ses serviteurs, et garder son peuple, comme doit faire un bon père ses cnfans, ou un bon pasteur ses brebis, de continuer les vertus qu'il a apprises en sa jeunesse, et de faire toutes choses dignes d'un Roy, dignes de l'espérance qu'on avoit de luy et de la race des très chrestiens roys de France.
Et après, il parla à la Royne qui estoit là présente, la suppliant de continuer, comme elle avoit fait, de nourrir le Roy, son flls, en toutes vertus dignes du prince qui doit avoir un jour- tant de peuple sous sa puissance et de donner à ce royaume le bien qui lui estoit nécessaire qui estoit la paix, sans laquelle il voyoit la dissolution et subversion de la France, et de mettre ordre de réformer les vices de tous estais qui estoicnt cause des troubles et calamitez que nous recevons...
JE.VN IMII.TllOT, SEIGNKVU UE MKHI; 5(>
Et, pour la lin, recominaiula sa loinmc et ses enfans au Uoy et il la Hoyiie, avec, une bonne remonstrance de ses services, et supplia la Hoyne de pardonner à celuy qui l'avoit tué '...
Celle entrevue avec la Reine, (|u'il sentait bien la ilernière, el le long ellorl l'ail pour parlei* avaient cepenilant aiïgravé l'état du malade. « Sur le soir, l'ardeur de la lièvre augmenta avecques une sueur froide, non sans ciucl(]ue débilitation de son entendement". » Le cardinal de Guise, son frère, arrivé de Paris, le lundi soir, crut alors le moment venu de « l'adviser qu'il lui falloit penser à sa conscience, recevoir les saints sacreinens et disposer de ses dernières alfaires ». « Ha! mon frère, répondit aussitôt le malade, je vous ay aimé grandement pour le passé, mais je vous aime encores plus • [ue je ne feis oncques, veu le bon vouloir que vous me portez. Je congnois maintenant que vous m'aimez, car me faictes un vray tour de frère, dont grandement je vous suis tenu et de bon cœur vous en remercie. Vous ne pouviez m'annoncer chose qui me fust plus agréable (jue de m'inviter à prendre les remèdes ordonnez par l'Eglise, pour avoir vie et salut là-sus avecques Dieu^ » Va, après « avoir esté quelques instants en cogitation », il lit appeler l'évèque de Riez, « n'estans lors avecques luy que ledict cardinal, son frère, et M. de Rostaing, et, adressant sa parolle audict évesque, il luy dit qu'il avoit délibéré de faire trois choses : premièrement de remé-
' Dentiers propos du duc de Guise iB. N., fr. 2^429. fol. 188-189).
■ Lettre de l'cvesque de Riez [Loc. ci!., p. 184).
" Le saint et pitoyable discours comme ce bon prince Françoys de Lorraine, duc de Guise, se disposa à recevoir le Saint-Sacrement de l'autel... {.-Irchives curieuses, t. V, p. -0I-20i).
niorer ses fautes passées, pour se réconcilier avecques son Dieu, les dire en confession partie ulière à son aumosnier, et déclarer par une confession publique devant tous ce qu'il pensoit devoir venir à nostre congnoissance ; secondement de se présenter au saint sacrement de l'Eucharistie, invoquer la faveur divine en son secours, pour lui faire la grâce de le pouvoir dignement recevoir ; et finablement, après qu'il auroit deschargé son esprit du faix de sa conscience, pourvoir à ses affaires domestiques et faire son testament ». « Et sur ce propos, ajoute l'évêque de Riez, à qui nous devons ces détails, il se mit à parler de Dieu, du sacrement du corps de Jésus-Christ et de la seureté de ses promesses, si sainctement qu'il ne laissoit aucun lieu à nous, qui estions présens, de pouvoir dire autre chose pour son édification qu'il ne se la dist soy-mesme, de sorte que nous n'avions pas tant à faire à le conseiller qu'à lui conforter ses bonnes intentions'. »
Après s'être confessé à son aumônier, maître Nicole de Chantereine, le blessé « se remit à faire dévotes prières à Dieu, et continua ainsi jusques environ la minuit ». A cette heure, on prépara un autel pour célébrer la messe devant lui, « qu'il ouït avec grande dévotion ». Puis le sacrifice achevé, « il lit tourner le prestre devers luy », et, priant Madame de Guise et son fils d'approcher, il leur adressa ses suprêmes recommandations ■.
Lancclot de Carie, évêque de Riez, dont j'ai plusieurs fois prononcé le nom, nous a transmis le texte de ces
' Lettre de ïévesquede Riez {Loc. cit., p. 18i). ' Ibid., p. 185.
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ri'i'oniiiiandiilioiis ; mais j'avoue avoir assez [)t;u Je conliaiici' dans ct's ain|>lili('alions (léclaniatoirL'S, (|ui apparaissent bien invraisemblables et d'une impersonnalité, pour ne pas dire d'une banalité, comparable seulement à telle des derniers propos du duc à son frère le cardinal de Guise.
A vrai dire, la cliose pourrait s'expliquer par ce fait t|ut' l'auteur, ([ui nous a rapporté ces entretiens confidentiels, n'y fui probablement pas admis. Ce qui tendrait à le pruuNcr, c'est (lu'au contraire le, « discours » adressé par le duc à tous ceux (ju'il donna ensuite l'ordre d'introduire sans distinction dans sa cbambre, bien que gâté encore par des développements dilfus. [)résente inliniment plus de vraisemblance et ne manque pas de grandeur. Revenant sur sa vie tout entière. Je mourant lit alors une sorte de confession publique qui a toute l'apparence d'avoir été, elle, sincèrement reproduite. Il rappela le temps où, « lieutenant de Roy en Jurandes armées, dedans et dehors le royaume, il avoit le commandement sur les finances, dont il signoit les rooles et acquiltoit les acquits, et protesta qu'il ne les avoit jamais employées que pour le service du Roy, sans en jamais rien employer au profit de luy ny des siens » ; dans ces fonctions, ajouta-t-il, « il avoit esté quelquefois contraint d'user d'aspres sévérités, comme en Lombardie de faire mourir des hommes pour peu d'occasion, pour avoir seulement pris un pain ou un morceau de lard, qui estoient rigueurs nécessaires pour la guerre, toutes fois désagréables à Dieu, dont il se sentoit un fort grand desplaisir, comme d'autres semblables offenses » ; s'il avait été d'avis, en revanche, « qu'on
€2 DE IJL'ELQL'ES ASSASSINS
prist les biens de l'Église et qu'on vendist le temporel des bénéfices », pour subvenir aux frais de la guerre civile, « ce n'avoit esté qu'à bonne intention pour la nécessité du temps et l'utilité publique » ; cette guerre, il l'avait vu commencer avec un incroyable regret, et « quant aux dernières armes que j'aj' prises, déclara-t-il, j'invoque la bonté divine en tesmoignage que je n'y ay esté conduit par aucun intérest particulier, par ambition, ny par vengeance, mais seulement pour le zèle de l'honneur de Dieu, pour la vraye religion que j'ay tenue sans fléchir, et le service de mon prince »; il pria enfin les assistants de bien « croire que l'inconvénient advenu à ceux de Vassy estoit advenu contre sa volonté, car il n'y alla oncques avecques intention de leur faire aucune offense ; il y avoit esté defifenseur, non agresseur, et quand l'ardeur de ceux qui estoient avecques luy, le voyans blessé, leur fist prendre les armes, il feit tout ce qu'il put pour parer leurs coups et garder que le peuple ne receut aucun outrage' ». Ces dernières paroles sont significatives, et leur véracité nous est confirmée par Brantôme qui assista à cette scène. « A sa mort, écrit Brantôme, M. de Guyse se confessa de ce massacre de Yassy, priant Dieu n'avoir rémission de son âme sily avoit pensé, ny s'il en fust jamais autheur, faisant la chose fort petite et légère ; mais pourtant, parce qu'il y avoit eu du sang répandu, il s'enconfessoit à Dieu et luy en demandoit pardon; car je l'ouys de mes propres oreilles et plusieurs qui estoient avecques moy. Et si ceux (dont fut M. l'évesque de Riez), qui ont
' Lettre de l'évesque de Riez..., p. 191-193.
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escrit son liarangue ([u'il lit .i l'iieuri' df sa morf. util luise co traict, il/, ont l'u toi'l, pour iiKinslrer là son innocence d'une cliosf ([uc IDn crioit tant après luy '. »
Sa haranfîue, coninie dit lîranlùnie, étanl achevée, le duc se prépara à la comnuinion, mêlant ses paroles de résignation et de sacrifice aux exhortations de son aumônier. Puis, « ayant reçu le saint sacrement de l'autel », il continua en les mêmes propos, « se remettant toujours sur la seurelé des divines promesses et sur le mérite du sang- respandu sur la croix », et s'interrompanl seulement pour écouter la lecture de l'Ëvaneile et des épîtres de saint Pierre et de saint Jacques ■.
Aussitôt qu'il eut achevé ses dévotions, on lui proposa de prendre quelque nourriture. Il refusa, déclarant qu'il voulait seulement faire son testament, qu'il dicta à Jean Ferey. seigneur de Durescu, « notaire et secrétaire du Roy, signant en ses finances », en présence do Michel Vialart, de M. de Crenay et de Tristan de Rostaing. Il y nommait les cardinaux de Lorraine et de Guise ses exécuteurs testamentaires, instituait sa femme son héritière universelle, recommandait le mariage de son fils aîné, le prince de Joinville, avec la fille du maréchal de Saint-André; il souhaitait être enterré à Joinville, désirait une sépulture et des funérailles très simples, demandant seulement ([ue l'écu de Jérusalem, rapporté par Godefroy de Bouillon, fût sculpté sur sa tombe avec l'exergue : « Je veulx monstrer ce qui est de Dieu, comme venu de Dieu ' ! »
' Brantôme, t. IV, p. 240.
' Lettre de Vévesque de Riez...\ — Le saint et pitoyable discours... (Loc cit., p. 105, 203).
' R. de Bouille, Les ducs de Guise, t. Il, p. riSl-584.
64 DE yUEL(,lUES ASSASSINS
Le cardinal de Ferrare, légat du Pape, vint à ce moment lui administrer l'extrème-onction, et l'un des chapelains du prélat lui ayant ensuite présenté le crucifix, « il le pressa de toute sa force sur sa poitrine, l'embrassant à plusieurs reprises' ». Il avait déjà perdu la parole, gardant néanmoins toute sa connaissance et « montrant par signes qu'il approuvoit les saintes Écritures qu'on continuoit à lui réciter ». Le mercredi 24 février, entre dix et onze heures du matin, il expira.
A peine répandue dans le camp royal, la nouvelle de la mort du duc y causa une explosion unanime de douleur et de regrets. « On n'oyoit que plaintes, soupirs et lamentations ; on meltoit les enseignes bas, on traînoit les picques, les tabourins sonnoient le pitoyable desconfort'. » Et, comme « ceux de la cour et du pays à l'entour venoient à troupes pour le voir », « le corps du prince fut mis en un lieu, où chacun pouvoit passer le voir^ », peut-être dans la chapelle du château du Chàtelet ', et, sur le grand lit de la Reine, oii on le plaça
' Lettre de J. Alvarotto. du 4 mars 1563. (Ibid., p. S4). Lesainct et pitoyable discours comme ce bon prince Françoijs de Lorraine, duc de Guise, se disposa à recevoir te saint sacrement de l'autel et l'extresme onction, et des regrets et complaintes que firent les capitaines et soudars après qu'il fut décédé (Ciiuber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, i" série, t. V, p. 204).
^ Ibid.
' Cette tradition m'est rapportée parM. l'abbé Prévost, curé de Saint- Hilaire-Saint-Mesmin. 11 ne reste plus de cette chapelle que quelques pierres sculptées qui ont été employées dans la reconstruction de la maison du Cliàlelet.
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\Hu (l'un |iourpoint ilt* rase noire, eoiiré d'un bonnet noir, et ganté '. La Reine s'avanea la première pour lui donner l'eau bénite, mais lut saisie d'uiie telle émotion qu'elle serait tombée ii terre, évanouie, si MM. de Cypierre et Ottavio Fregoso ne l'avaient soutenue-. Pendant ti'ois jours, ce fut un long défilé do l'armée tout entière, dont le deuil était encore augmenté par les manifestations de joie des assiégés dans Orléans, où les cloches ne cessaient de sonner et l'artillerie de tonner en réjouissance de la mort du « boucher de Vassy^ », cela au moment même oii, parmi les catholiques, l'on pouvait mieux apprécier la scélératesse de Poltrot : en ouvrant le corps du duc pour l'embaumer et en retirer le cœur, on y avait trouvé, en effet, les deux balles mâchées, déchiquetées et ramées, à l'aide de fils de métal barbelés, que l'assassin avait perfidement préparées pour sa victime'.
Enfermé dans un cercueil de plomb, le corps fut, le vendredi 20 février, transporté par eau jusqu'à Blois, d'où, au bout de trois semaines, il fut dirigé sur Paris". Le 18 mars, il arrivait aux portes de la capitale, et était déposé dans le couvent des Chartreux hors les murs. Le lendemain, avaient lieu les obsèques solennelles que la ville de Paris voulut faire à celui dont, « si souvent
' Stale Papers of the reign of Elizabelh, l'idS. Occurrences in France, 26 février 156.3, p. 16i. — Lettre de Julio Alvaiotto. du 2 mars 1563 (B. Fontana, Henala di Francia, p. 77).
" Lettre de Julio Alvarotto, du 2 mars 1563 (B. Fontana, Renala di Francia, p. 77).
' Lettre de Julio Alvarotto. du 4 mars 1563 (B. Fontana, Op. cil., p. 86).
' Bibl. nat.. I>. 22429. fol. 189.
* Ibid.
66 DE (jURLyUES ASSASSINS
et si à propos, cllo avoit auparavant reçu tel secours'» !
Dès le matin, « les crieurs ordinaires et jurés de la ville dénoncèrent, à cri public et aux sons de leurs clochettes, le trespas dudit deffunt seigneur de Guise, devant l'hostel de ville, en la grand'cliambre du parlement, et autres lieux accoustumez, en ces termes : « Priez Dieu pour l'àme de très hault, très puissant, très magnanime, très illustre et belliqueux prince, François de Lorraine, duc de Guise, pair, grand'maître et grand chambellan de France, lieutenant général pour le Roy en ses royaume et païs, et gouverneur pour Sa Majesté es païs de Cliam pagne et de Bi'ie, lequel trespassa le vingt-quatrième jour de février dernier passé, au camp devant Orléans, faisant service à Dieu, au Roy et à la couronne. Priez tous Dieu qu'il en ait l'âme ! »
Puis, « après disner », le corps de ville se rendit, en passant par la porte Saint-Michel, aux Jacobins de la porte Saint-Jacques, par laquelle le corps devait entrer dans Paris, pour être transféré de la Chartreuse à Notre-Dame. C'est de là (jue, vers trois lieures de relevée, s'ébranla le cortège.
Entête, venaient les \ingt-deux crieurs jurés, doux à deux, « vestus en deuil de robes noires, armoyées par devant des écussons et blasons de la ville, et par derrière du feu seigneur de Guise ».
Tout de suite après eux, « estoit porté un grand nombre de torches ardentes qu'aucuns bourgeois et marchands de la ville y a\oient volontairement envoyées, et portées par les plus apparens de leurs
' Reijisires des délibérations du bureau de la ville de Paris. I'ari.s, I8!)2. in-fol., t. V, p. 203.
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familles », ileirière lesquels prenaient runy les frères des Bonshommes du couvent do Nigeon, les quatre ordres mendiants, Cordelieis, Augustins, Carmes et Jacobins, el la jdus ^rainlc [larlie du clergé des églises paroissiales.
Après, c'était le long tléveloppement des troupes : en premier lieu, une quantité de capitaines, lieutenants et sergents des bandes françaises portant la hallebarde basse en la main dioite, et de l'autre, le bâton noir ; en seconde ligne, 800 arquebusiers bourgeois de la ville, cinq à cint], tous le moi'ion en tète, portant l'arquebuse sous l'aisselle, la bouche du canon bas vers la terre, et précédés de aO capitaines des dixaines de Paris et de leurs lieutenants, vêtus de deuil, le bâton noir à la main ; un autre détachement de 800 piquiers bourgeois aussi, ayant corcellets et bourguignottes, tenant leurs piques par le fer en les traînant après eux, et précédés de même de oO capitaines.
Encore quatre rangs, cinq à cinq, de caporaux et sergents de bandes, à pied, avec la hallebarde basse, suivis de quelques « tabourins » portés sur le dos et couverts de drap noir, et les 12B enseignes des capitaines de la ville, aux corcelets dorés, portant leurs enseignes ployées sur l'épaule.
De nouveau, deux détachements de 800 piquiers et de 800 arquebusiers ; six rangs de sergents de bandes, 120 arquebusiers et archers de l'hôtel de ville, avec leurs hoquetons argentés, portant torches ardentes aux armes delà ville.
Enfin le clergé, représenté par les chanoines de Notre- Dame et des cjuatre églises canoniales, Saint-Benoît,
Saint-Élienne-des-Grès, Saint-Merry el le Saint-Sépulcre, et précédant Tévèque de Tréguier, revêtu de la chape noire et la mitre en tête.
En dernier lieu, le char portant le corps, « recouvert de velours noir, et tiré par quatre chevaux attelés l'un après l'autre, couverts de housses de même, pendant fort bas, avec de grandes croix d'argent, et conduits par deux pages montés sur le premier et le dernier ».
Ce char entouré lui-même de tout un cortège : en tête douze « tabourins » portés sur l'épaule et drapés de noir; douze enseignesde gens de picdportées sur l'épaule par douze lieutenants ; douze capitaines de la ville, porteurs de guidons et d'enseignes en taffetas noir, aux armes de la ville et de Guise ; un capitaine portant sur son épaule la cornette dudit seigneur défunt, de satin au champ de gueules et une croix blanclie traversant ; — à droite et à gauche du corps, six chevaliers de Tordre : François de la Rochefoucauld, comte de Roucj', Louis de Sainte-Maure, marquis de Nesle, Artus de Cossé, seigneur de Gonnord, M. Jacques de Mendoce, M. Jacques d'Humières et Jean Pot, seigneur de Rhodes et de Chemault; — derrière, enfin, les sergents de l'hôtel de ville, avec leurs robes rouges et bleues ; sur des mulets, le prévôt, les échevins, les conseillers, quarteniers, cinquanteniers et marchands de la ville, en robes noires, au nombre do 400 ; et, à cheval, plusieurs gentilshommes de la maison du roi et du feu duc.
Fermant la marche, cent arquebusiers à cheval, de la compagnie du capitaine Pierre Salcède.
Arrivé dans l'église Notre-Dame entièrement tendue de noir, le corps du héros fut placé sur un haut catafalque
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il, loul Jf suite, son cii'ur enlerré deviint le maîlrc-ault'l l'uis les vôpri's dos inoiis flmnléos, les cloclies sonnèrent à toute volée pour le repos de l'ànie de très magnanime, Iri's illiistn' cl très l)elli(iueux prince, l'ranrois de Lori'ain(\ dur de (luise, qui, huit jours après. tMail délinitivement inhumé à Joinville '.
Un cin-oniqueur du temps al'lirme que, à l'entrée du corps du duc à Paris et le jour des funérailles, Poltrot « estoit chargé sur les harnois de la voiture, lié et garroté sur la bière du défunt, auquel PoltroL on donnoit à boire et à manger à ses heures, quand il en avoit nécessité, et ne purent se garder plusieurs femmes et jeunes gens de lui jeter de la boue des rues au visage avec grandes injures - ». Ces détails dramatiques doivent être rejetés, car Poltrot fut précisément supplicié le jour même où le cortège funèbre parvenait à Paris, le 18 mars.
Le 17 mars, étaient, en effet, arrivées des lettres delà Heine, datées du 13, ordonnant deprocéderà^exécution^ Or, le Injustement, Poltrot, qui, dans ses interrogatoires du 21 février et du 7 mars, n'avait pas varié dans les dépositions faites « au camp de Saint-Hilaire, près Saint-Mesmin », se dédit brusquement de ce qu'il avait
' Registres des déliljératioiis du bureau de la vdle de Paris, t. V, p. 203-206. — L'ordre des cérémonies et pompes funèbres tenues à Paris pour le Irespas du très vaillant et très illustre prince François de Lorraine, duc de Guise (Cimber et Danjou, Arcldres curieuses de l'histoire de France, i" série, t. V, p. 210-iil).
* Journal de Claude llaton, publié par F. Bourquelot, 1857, t. I, p. 321-322.
' Cette lettre de la Reine est connue par la réponse qu'y fit Christophe de ïhou, premier président du parlement, le 18 mars 1563 (Baron de Ruble, L assassinat de François de Lorraine, duc de Guise, 1897, in-8», p. 74, 212).
70 DE oUELyUES ASSASSINS
confessé jusque-là. Il aurait alors, dit-on, déchargé Coligny, et ce, rapporte Cliantonnay, ambassadeur d'Espagne, à la suite de la mystérieuse intervention de François de Montmorency, qui lui aurait fait promettre la vie sauve, s'il voulait innocenter l'amiral'. En réalité, le président de Thou attacha assez peu d'importance à ses nouveaux dires, puisque, ce jour-là même, 15 mars, « ayant, dit-il, parlé présentement au prisonnier », il demandait à la Reine d'ordonner qu'il fîlt procédé au jugement'. La lettre de celle-ci coupa court à toutes hésitations et, le 18 au matin, l'arrêt de mort était rendu.
« Jehan Poltrot, soi-disant seigneur de Méré », est condamné, porte cet airêt, à être « conduit depuis les prisons de la Conciergerie jusques en la place de Grève, et illec, sur un échaffaut, estre tenaillé de fer chaud en quatre endroits de son corps et, après, estre tiré à quatre chevaux, jusques à ce que mort naturelle s'ensuive ; ce faict, la teste dudict Poltrot coupée et mise au bout d'une lance, qui sera plantée devant l'hostel de ceste ville de Paris ; les quatre membres de son corps, mis en quatre potences, qui seront dressées hors les quatre portes principales de ceste dicte ville, et le tronc de son corps bruslé en ladicte place de Grève ^ ».
Aussitôt cet arrêt prononcé, Poltrot subit deux nouveaux interrogatoires, oia, persistant dans sa seconde version, il se représenta comme ayant seul conçu l'idée
' Baron de RuLilc, op. cit.. p. 6'J ot suivantes.
' Jbid., p. 206-207.
^ ArnM du parlement de l'aris portant condamnation de mort contre Jean Poltrot (Cimber et Danjou, Archives curieuses, \" série, t. V, p. 205-206).
Ji'VN iMii.iiior, si:ii;nki» dk mkiik "I
ilo l'iissassiiial, cl (lécliargoa derecliet' ceux (lu'il avait (l'abord accusés d'on avoir clé les inspiiateurs. Sentant sa dernière heure approcher, il siijiplia niènn- ce (ju'on hiy l)aillast patience jusi|u'au Iciiiliiiiaiii, aliii lir penser ;\ piusieuis autres clioses' >>.
« Sans tenir compte de sa prière, on le lit mouler en un tombereau, et on le conduisit en place; de Gr('\e, vers les trois ou (|uati'e heures de l'apri-s-midi. La place était couverte d'une foule immense, avide de se repaître des cris de douleur du condanmé et de la vue de son supplice". »
« Sur l'échalaud. Poltrot montra une grande fermeté. Son regard assuré défiait la foule et fouillait les rues voisines. Etait-ce, comme le dit encore Chantonnay, pour chercher le secours que le maréchal de Montmorenc\ lui avait promis? Un moine l'assistait de ses exhortations : il lui ferma la bouche, en disant ([u'il ne serait pas supplicié '. »
A ce moment, il persistait toujours dans ses seconds aveux. « Mené en place de Grève, rapporte un récit, il a dit (|ue sa première déposition [à Saint-Mesmin] est fausse. Il a esté dépouillé, et après s'est relevé et a dit : (' Messieurs, le peuple de Paris et tous en général et « estrangers, je vous prie que ceux qui ont persécuté « les fidèles jusques à présent... » Sur ce, le peuple s'est esmeu, et, par ce moyen, il n'a pas eu le loisir de parachever. Et depuis, le peuple apaisé quelque peu, il
' Ces deux interrogatoires sont publiés dans l'Histoire ecclésiastique, édition Baum et Cunitz, t. II, p. 398 et suivantes. - Baron de Kuble, op. cit., p. 76.
= Ifjid.
DR (lUEIJiUES ASSASSINS
a (lit qu'il ne sait s'il a pieu à Dieu que la paix soit faite, parce qu'elle est nécessaire. A dit qu'il a ouï dire que, si les persécutions qui ont estéfaictes jusques à présent ne cessent contre les fidèles, on se prépare pour en faire punition et vengeance, et supplie qu'on advise à ce qu'on a à faire et à ceux qui passent par ceste ville et y demeurent, pour éviter aux vengeances qu'on a entreprises, et jà il y en a plusieurs en ceste ville pour ce faire. Lié au poteau et tenaillé par quatre endroits, par les cuisses deux fois et par les bras deux fois, il a esté ensuite délié et mis sur l'échafaud. 11 a dit alors: « Messieurs, vous voyez que l'entreprise est grande! » Puis il a confirmé sa dernière déposition et dit que la première estoit fausse'. »
Pourtant, voyant qu'on « le lioit de quatre cordes par les bras et par les jambes et qu'on les attaclioit à quatre chevaux », le supplicié parut « comme effrayé et hors de lui-même- », et demanda de nouveau à parler. MM. Jean Tanchon, Nicolas Garnier etMercier, capitaines de la milice bourgeoise, appelés par lui comme témoins, il déclara tout à coup que ses premières déclarations faites devant Orléans étaient les seules vraies. « Quand il fut parti de la ville de Lyon, afûrma-t-il, pour aller à Selles^ trouver M. l'Admirai, ledict seigneur de Soubise, en sa garde-robe, luy dit : « Vous sçavés les propos « que m'avés tenus ; faictes le et poursuivez vostre « fortune. Dieu sera pour vous! » Et luy avoit demandé
' Histoire ecclésiastique, t. I, p. 413-414.
- De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, t. IV, p. d-2'6. ^ Plus exactement à Villefranclie-sur-Cher, près de Selles-sur Cher (Loir-et-Cher). Cf. supra, p. 48.
JKAN l'OI.Illdl'. SKlIlNKlIt IIK MKIIK li
une coriu'lto du capilaiiu' Puyviaull cl l'ail cleiiiandiT parle sciijaeurdt' licamegranl '. Et dil iiiic Icdiol seigneur de Soubise a esté eonseutanl et .M l'Atlniiial. Kl la deruière fois <|u'il lui à Orléans, et l'ut advcrli par .M il'.Vndelol qu'on hiy deniandasl s'il avoil mis son entreprise à exécution, luy dil que non, et luy bailla iediet Admirai cent escus; el auparavant n'avoit connu .M. de Guise. Quant au Roy el à la Reync, avoil à les supplier très humblement <]u'ils lissent la paix, parce qu'il voyoil se préparer plusieurs entreprinses, el en vouloil advertir le Roy el la Reyne el les enfans de Fiance ; et dil que, s'ils eussent esté les plus forts, ils eussent saccagé la ville de Paris el principalement ceux de l'église qu'ils appellent papistes, el dil qu'il n'a sceu autres seigneurs qui le sçachent (jue lesdicls Andelot, Admirai et Soubise -. »
Xous n'avons plus malheureusement le texte des « procès-verbaux des confessions de Poltrot faites au supplice ». Mais le récit que je viens de citer el qui n'est pas suspect, — puisqu'il est tiré de V Histoire ecclésiastique, — est confirmé parle procès-verbal de l'exécution de Poltrot, dans les registres du Parlement^, et par les témoignages de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne*, de Donalo Giannoti, ambassadeur de Florence" ,
' Peut-être Jean île Monlberon. soiyneurde lieauregard.
' Histoire ecclésiastique, t. II, p. 415.
' Archives nationales, X'*, 1604, fol. 618 \°.
* Lettres de Chantonnay au roi d'Espagne, du 22 avril 1?63 (Archives nationales, K 1499, n- 58. et K 1500, n° 48).
' Lettre de Donato Giannoti, secrétaire de la république de Florence , 20 mars 1563 (Bibl. nat., fonds italien, vol. 2133, fol. 3).
et (le Marc'Antoniû Barl)aro, amljassadeur de Venise '. « Pour finir la trat^édie, ajoute ce dernier, les chevaux furent de nouveau excités, mais comme ils ne purent arraclier les membres au supplicié, il fut ainsi torturé pendant quelque temps. Il vivait encore quand le bourreau lui détacha les membres avec un coutelas, donnant ainsi plus de facilité aux chevaux pour l'achever'. » Horrible spectacle, dont Léonore d'Humières, femme de Guillaume de Montmorency, soiûjneur de Thoré, fut lellement saisie, qu' « elle s'évanouit et mourut, dit-on, incontinent'' ».
Cependant, Poltrot exécuté, ses suprêmes aveux remettaient en discussion une question qui, à vrai dire, n'avait pas cessé de passionner l'opinion et qui, aujourd'hui encore, se pose énigmaiique : Poltrot était-il un criminel isolé, ou bien avait-il des complices ? Sur ce point, il est difficile, je le reconnais, à un historien de faire état des dernières dénonciations du misérable, qui ont pu lui être inspirées par la terreur. Mais, s'il est permis de demeurer sceptique sur la valeur de ces déclarations, il est bien loisible en revanche de tenter d'éclaircir ce mystère.
Complices de Poltrot, au lendemain de l'attentat, tous les exaltés du parti réformé s'étaient glorifiés de l'être.
' Lettre de Marc'Aatonio Barbaro au doge de Venise, -3 mars 15G3 (Layard, Despalches of Suriano and Barbaro, in-4'', 1891).
' Ibid.
' Mémoires de Michel de Caslelnau, éd. de 1731, in fol., t. 11, p. 230.
JKAN l'Ki.iiKir, skii;nf.iii m; >ii;itK 7b
La inajorilt- «les luiuufiiols applainlissail à son acte, de l'assassin faisail un liéi'os [^es uns ne lui promellaienl l)as « moins de }^loire (|u'à Judith » ; les autres céléliraicnt le <i nouveau IJrutus », « le noiueau Décius », " le nouveau .Mucius Sea'vola ». Cesl par lui ([ue « la paix allait l'evenir en France », el « la mort d'un seul en faisait vivre mille ». On exaltait
Son généreux dessein, dontl'eiret glorieux .\paise nos disconls, assoupit nostre guerre!
« Exécuteur de A'eni;eances divines », « il \ iviait tout entier à la postérité' ».
El la chanson populaire s'emparait, pour l'illustrer, du haut fait de Poltrot.
L'une de ces chansons retraçait en ses moindres détails l'assassinat :
Durant que le Guisart gouvernoit nostre France, Citadins d'Orléans vivoient en grand'soufïrance : Dieu suscita le vaillant de Méré Qui le Guisart a massacré.
Le Guisart, ennemy de toute l'Évangile, n avoit bien juré, s'il entroit dans la ville. Il fit serment que, s'il rentroit dedans, Mettroit tout à feu et à sang.
Le vaillant de Méré entendit sa parolle, N'a guères demeuré à bien jouer son rùle ; A demandé à un page tout bas :
« Monsieur de Guise vient-il pas? »
' Tarbû. Rerueil de poéaies calvinisles, 1ùôO-1i>6€, Reims, 1S66, in 8°, p. 105, 151.
76 DE (jUEI-yUES ASSASSINS
Le page lui répond, sans aucune fallace : « Ouy, vois le ci venir sous son corps de cuirace. » Alors Poltrot, sans faire aucun semblant, Se pourmenoit en l'attendant.
Le Guisart est passé du long de la rivière. Poltrot le devança de fort bonne manière. Se pourmenanl sous le noyer du coin.
Tenant sa pistolle en son poing.
Celte pistolle estoit de poudre bien chargée, Trois balles estoient dedans, sans aucune dragée, Qu'il fit forger à Lyon tout exprès.
Pour faire un si beau coup après.
Le Guisart est passé tout du long de la baye. Poltrot le devança, luy fit mortelle playe. Et luy donne, ce vert gallant.
Dedans l'espaulle bien avant.
Le Guisart s'escria, en tombant de la selle : « Hélas ! je suis blessé au-dessous de l'aiscelle ! » Disant tout haut : « 0 ! maudits huguenots, « Le monde n'a pour vous que maux ! »
Monsieur de Rostaing, vaillant homme de guerre. De la grand'peur qu'il eut, cheutdesa mulleà terre : Et le Guisart s'escria haut de loin :
« 0 ! le beau revancheur de foin ! »
Qui en fut bien fasché ? Le seigneur de Martigues : D'.\ndelot resjouy, en luy faisant la figue. En luy disant : « Tu n'est plus colonel Par un si beau coup solemnel ! ' »
' Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues avait, en 1560, reçu la charge de colonel général de l'infanterie, qui avait été enlevée à François de Coligny, seigneur dAndelot, qui en était titulaire depuis
JKAN poi.rmtr, skicnkiii m: miuk 77
Lors, si vous eussiez veu les Souissrs de garde, Ayant le cueur transi, prendre leur hallebarde. De grand regret abandonner le broc, l'uur lascher à prendre Poltrot !
Qui fit ceste chanson ? Un enfant de la ville. Faisant profession de suivre l'Kvangile, Au bout de l'an revisita la ville,
Pour en rendre louange à Uieu'.
Un autre oluiiil riiliculisail bassement la noble figure de la victime cl les grandioses manifestations de douleur et de regrets qui avaient suivi sa mort :
nui veut ouir chanson ? C'est du grand duc de Guise Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don, Q'est mort et enterré !
O'est mort et enterré (bis).
Aux quatre coins de sa tombe, Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don, Quatre gentilshommes y avoit.
Quatre gentilshommes y avoit (bis), Dont l'un portoit le casque, Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don.
L'autre les pistolets.
L'autre les pistolets (bis).
Et l'autre son espée,
Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don.
Qui tant d'huguenots a tués !
' ïarbc. op. cil., p. 167-i7U.
DK QUELQUES ASSASSINS
Qui tant d'huguenots a tués (bis).
Venoit le quatriesme,
Doub, don, doub, dons, don, don,
Don, don, don, C'estoit le plus dolent.
G'estoit le plus dolent (bis).
Après venoient les pages,
Doub, don, doub, dons, don don.
Don, don, don.
Et les valets de pied.
Et les valets de pied ibis),
Qui portoient de grands crespes,
Doub, don, doub, dons, don don,
Don, don, don, Et des souliers cirés.
Et des souliers cirés (bis).
Et de biaux bas d'estame, Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don, Et des culottes de piau.
Et des culottes de piau (bis).
La cérémonie faicte,
Doub, don, doub, dons, don, don.
Don, don, don, Chascun s'alla coucher.
Chascun s'alla coucher (bis), Les uns avec leurs femmes, Doub, don, doub, dons, don, don,
Don, don, don, Et les autres tout seuls' !
Tarbé, op. cit., p. 116-118.
JUAN l'IM.IIUir, SKKi.NKlH MK MKIlli 79
Co liéros. pouilaiil, (juc l'on côlôbrail si iiiiprudoiiiiiR'iil ol si iiii|)iKlt>iniiuMil, personne, au tond, ne se souciail d'en c^tre désigné expresséniciit i-oiiiniclf cdMiplico, li's l'Iicfs du parti réformé, moins (|uc tous auln-s.
l'arnii coux-i'i, Colii;n\, l'un des plus direclcuienl visés. a\ ail été l'un des premiers informés des accusalions portées contre lui. En elFet, après le premier inleirojj^aloire de Pollrol, à Sainl-Mesmin, et ses révélations coneernant l'Amiial. « la Ueyne ayant mis en délibéralion ce (|u'il falloit taire là-dessus, il se trouva là M. d'Auinale qui dil i|u'il avoit un Allemand ', lequel se l'aisoil fort qu'en luy baillant lesdicts interrogatoire et responces pour nionslrer aux reistres qui estoienl avec M. r.\dmiral, il les mutineroit tons, et que, pour l'indignité d'un tel fait pratiqué par ledict Admirai, il les feroit tous révolter, et se promeltoit qu'ils se saisiroient de la personne tle M. l'Admirai et le meltroieut entre les mains de la Reyne pour en faire justice. Par ([uoi, on luy en bailla une copie- ». A la réception de cette pièce « semée en l'armée dudict Admirai », celui-ci avait aussitôt rédigé, en collaboration avec Théodore de Bèze et. M. de La Rochefoucauld, une réponse qu'il envoya à la Reine avec une lettre, et qu'il lit imprimer et répandre à profusion'.
' Il y a une erreur dans le texte que je cite, car Claude de Lorraine, duc d'Aumale, n'assista pas à la mort de son frère.
- Discours sur l'examen de Poltrot (Bibl. nat , fr. 22429, fol. 171).
^ Responce à l'inlerroga/oire qu'on dit avoir esté faict à un nommé Jean Poltrot. soy disant seigneur de Merey, sur la mort du feu due de Guise, par M. de Chastillon. admirai de France, et autres nommez audicl interrogatoire et Lettres envoyées à la Reine par ledit seigneur admirai. le 12 mars l'66'i (Mémoires-Journaux du duc de Guise, Michaud ot Poujoulat, Collection de Méiuoires pour serrir à illiatoirc de France. 1" série. l. VI, p. 518-527).
80 DE vUELgUES ASSASSINS
Celte réponse et cette lettre ont été tournées et retournées dans tous les sens par les historiens qui y ont recherclié, les uns, les preuves de l'innocence, les autres, celles de la culpabilité de Coligny. Elles contiennent évidemment des affirmations singulières et qui laisseraient entendre que, si l'Amiral n'ouvrit jamais la bouche pour inciter Poltrot à entreprendre son crime, il n'arrêta pas non plus son bras. « Depuis cinq ou six mois en ça, avoue-t-il, qu'il est venu des personnes qui disoient avoir esté pratiquées pour le venir tuer, luy. Amiral », « quand il a ouy dire à quelqu'un que, s'il pouvoit, il tueroit M. de Guise jusques en son camp, il ne l'en a détourné », et « n'a jamais fort contesté contre ceux qui monstroient avoir telle volonté vis-àvis dudit duc' ». Il demandait, d'ailleurs, une confrontation avec Poltrot et semblait ne pas douter qu'on la lui accordât.
Le 5 mai, nouveau mémoire de l'Amiral. Il sent cette fois, on s'en rend compte, le terrain plus assuré. Poltrot a été exécuté, sans qu'on ail fait droit à sa demande de les mettre on présence ; il y a là pour lui un premier are^ument justificatif. Très exactement informé des variations de Poltrot, ainsi que des lettres, confidentielles pourtant, des 6 et 13 mars, adressées par le président de Thou à la Reine-mère, il en fait état et se défend encore d'avoir employé Poltrot autrement que comme espion, alléguant l'intérêt qu'il avait, à ce moment, à être renseigné sur les projets du duc, et il répète que, « quand ledit Poltrot lui avoit tenu propos
' IbliL, p. 521. 5-27.
JEAN l'Dl.l'llOT. SKUi.NKllt I)K MKIIK «I
qu'il seroit aisé de liitT le iliic de Guise, il no lui eu ;i\oil jiiuiais rieu it'-|Miuilu, [Kiiir iliii- (juc ce lïisl liieii ou uial lait ' ».
Que eouelure aujounl luii de tout cela ".' Il semble qu'il faille eu reveuir au uiot de d'Auhi^ué si souveut cité : « Les laui;ages qu'où lint à Poltiot sentoient le refus et donuoieul le coui'aii'e - ». Eu eflel, il est ])Ositif que Coligny a été inl'uriué par l'assassiu lui-iuèuie de ses desseins, qu'il a pu ne rien dire pour 1 y eucourag'er, mais qu'il n'a rien fait jioiir l'eu diUGurner. C'est une sorte de complicité tacite, et, comme l'a très bien observé Bossuel.dans son Histoire des variations : « Il n'y a rien de plus vain que ce que dit l'Amiral pour s'en excuser. Il dit (lue. ioistiuc IVillrot lui parla de tuer le duc de Guise, lui Amiral n'ouvrit jamais la bouclie j)0ur l'inciter à l'entreprendre. Il n'avoit pas besoin il'inciter un homme dont la résolution étoit si bien prise, et alin (|u'il accomplît son dessein, il ne falloit, comme lit r.\miral, que l'envoyer dans le lieu où il pouvoit 1 exécuter L'Amiral, non content de l'v envoyer, lui donne de largent pour v arri\er et se préparer tous les secours nécessaires dans un tel dessein, jusques à c(dui de le monter avec avantage '. » Et toutefois, s'il était diflicile de nier l'approbation muette donnée par Coligny à l'attentai de Poltrot, il était plus diflicile encore pour la Cour d'autoriser des poursuites judi-
' Autre déclaration de l'Amiral au sujet de l'oUrot de Méré, 5 mai itm {Mémoires de Condé, Paris, 1713, t. IV, p. 341, 345). — Lettres du président de Tliou, des 6 et 15 mars, à la Reine (De Ruble, op. cit.. p. 197, 2U6).
- Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle, éd. de lluble. t. H, p 131.
' Bossuct, Histoire des variations, éd. de 1747, in-12, t. H, p. 48.
88 DE oUEI.yL'ES ASSASSINS
claires contre un tel complice. En dépit des efforts des Guise pour les obtenir, un arrêt du Parlement, du 29 janvier 1566, mettait décidément Coligny hors de cause. Mais cet arrêt, la famille du duc n'y souscrivit jamais. A son lit de mort, la victime de Poltrot avait, nous l'avons vu, nettement accusé Coligny. Son fils « s'en souvint et, dix ans après, se vengea comme il falloit de tout à la Saint-Barthélémy ' ».
D'un autre personnage, Soubise, incriminé aussi par Poltrot, le rôle en l'affaire paraît assez semblable à celui de Coligny. De l'aveu même de l'Histoire ecclésiastique, aux propositions de Méré de tuer le duc de Guise, il avait seulement répondu « qu'il fist son devoir accoustumé, que Dieu sçauroit bien y pourvoir par d'autres moyens ' ». Comme l'a dit encore Bossuet, « des discours si foibles dans une action dont il ne falloit parler qu'avec horreur dévoient faire sentir à Poltrot, dans l'esprit de ses interlocuteurs, ou la crainte d'un mauvais succès, ou le dessein de s'en disculper, plutôt qu'une condamnation de l'entreprise en elle-même »^ De fait, dans la justification qu'il adressa au Roi, beaucoup plus tard, et après seulement que l'arrêt de 1566 eut été rendu en faveur de Coligny, Soubise se défend simplement d'avoir suscité Poltrot. Cette justification de Soubise, dont l'original fait partie de la collection Dugast-Matifeux, à Nantes, reste d'ailleurs en les termes les plus vagues V
' Brantûme, t. IV, p. 260.
' Histoire ecclésiastique, t. II, p. 348.
' Bossuet. Histoire des variations, éd. de 1747, t. il, p. 46-47. ' J'en dois ia transcription à l'obligeance infinie de M. Giraud-Mangin, conservateur de la bibliothèque de la ville de Nantes, que je prie
JKAN l'oi.i'iior. siicNiait i)K Miuii; «J
Sire, débule-t-elle, le seigneur de Soiibise, chevalier de vostre ordre, vous remoiislro qu'il a eslé adverty que, par i-erlaines confessions faicles par feu Jehan Pollrot, seigneur de Mcrey, estant aux tournions à luy ordonnez par la justice, est faicte expresse mention dudict seigneur de Soubise, comme s'il eust esté aucunement consentant ou adhérant à Tentreprinse de la mort de feu Monsieur de Guyse, ce qui ne s'est jamais trouvé véritable, parce que aussi ledict seigneur de Soubise ne luy en donna oncques charge ny mandement, et d'ailleurs ne se trouve aucune preuve ou présomption contre luy de ce faict. El pour ce que ledict seigneur de Soubise craindroit que, à l'advenir, on ne l'en voullut accuser ou inquiéter soubz le prétexte dételle depposition nulle et non libre et qui n'est aydée d'aucune autre preuve ou conjoncture (comme on a faict à Monsieur l'Admirai, lequel touttefois en a esté par vous. Sire, déclaré innocent), ledict seigneur de Soubise, encore qu'il ne soit expressément accusé, vous supplie très humblement, Sire, qu'il vous plaise ordonner qu'il soit donné pour son regard pareil jugement et arrest, par lequel il soit déclaré innocent de ce faict et deffenses faictes à tous de ne l'en appeler ou inquiéter en quelque sorte que ce soit, sur les peines contenues en l'arrest dudict seigneur Admirai.
La pièce se termine par celte note de la main de Soubise, déjà atteint alors d'un mal sans remède :
Il fault que, pour la pacification de toutes choses, il meure ung homme pour le peuple ou qu'il en porte la peine. Et ne donnera ledict seigneur de Soubise beaucoup au public pour ce, et aussi bien ne vivra il plus que deux ou troys moys.
d'agréer toute ma reconnaissance. La pièce avait été publiée déjà par M. Delaborde, Gaspard de Coligny, amiral de France, 1882, in-S", t. II, p. 409 et dans les Mémoires de Jean de l'arlhenay-Larclievêque. sieur de Soubise, p. 148-149.
84 DE gUELyUES assassins
Soubise mourait, en effet, le l" septembre 1366.
Plus indécise et plus impénétrable encore que la participation de Coligny et de Soubise au meurtre de Guise reste une illustre complicité, celle de Catherine de Médicis elle-même. La mémoire de la Reine peut-elle être chargée d'une aussi lourde responsabilité ? Il me semble qu'il est permis au moins de poser et de discuter la question.
Disons-le tout de suite, parce que la chose est certaine, Catherine de Médicis fut, par les contemporains déjà, soupçonnée d'avoir trempé dans l'assassinat du duc. Les ambassadeurs anglais se sont faits l'écho formel des bruits qui circulaient à ce sujet'. Bruits de cour, objectera-t-on, calomnies d'ennemis. Je le veux bien, et, pourtant, il y a dans son cas, à elle aussi, des détails bien singuliers. Je les ai recueillis et, sans avoir la prétention de rien résoudre, je voudrais les exposer. Ils me paraissent le mériter.
On a déjà fait ressortir l'intérêt évident que devait avoir la Reine à la disparition de Guise. Depuis quatre ans, elle le trouvait sans cesse sur son chemin, l'empêchant de saisir le pouvoir au moment où elle pouvait espérer y parvenir enfin. L'accession au trône de la nièce de Guise, Marie Stuart, la formation du triumvirat dont il avait été l'âme et le bras, ses derniers et éclatants succès militaires avaient, à trois reprises déjà, fait du duc l'arbitre des destinées du pays, au détriment de celle qui pouvait prétendre en demeurer alors seule maîtresse.
' Occurrences in France, 26 février 1563 {Slule Papers of Ihe reiqn of EUzabeth, 1563, p. 16à).
POUTRAIT DK CatHEUINE DE MÉLUi 1-.
crayon de la lîihlioihèqiie nali.male, cabinet des estampes
JKAN l'Ol.rndT, SKICMUMI l)K MKIIK 85
Mais (li> lii à tuer sou rival, Jira-t-on?
Il y a loin, je ra('cor<le, ol cependant, encore une fois, s'élèvent conlic t'.alliiTiiic d'étranges présomptions. Un loxlo est siiitoul lioulilanl. C'est la fameuse lettre laline adressée par un ciilaiii Alhanus. confident de la Reine, <"i un autre de ses laniiliers, et qui, si elle était aullienlique, éclairerait d'un jour tout nouveau l'afiaire de Poltrot de Méré.
Que suppose ce document? Ceci, que la Reine a eu vent de l'offre faite par Polirot à Coligny de tuer le duc de Guise, et du mécontentement de Poltrot de n'avoir pas reçu plus d'encouragements de l'Amiral, mécontentement poussé si loin qu'il s'est transformé — la Reine en a été avertie — en une véritable haine et une insurmontable méfiance à l'égard du chef du parti réformé. L'idée est alors venue k la Reine-mère d'exploiter ces sentiments, d'inciter Poltrot à commettre le crime, en lui persuadant d'accuser ensuite l'Amiral de l'y avoir poussé. Assuré par la Reine de l'impunité, lui, Poltrot, accomplirait ainsi ce qu'il croit être son devoir et serait vengé des dédains et delà froideur de Colignj', et elle, Catherine, serait délivrée de Guise et peut-être bientôt aussi de Coligny, qui ne pourrait se relever de la terrible accusation portée contre lui, vis-à-vis de la famille de Guise surtout dont il encourrait l'implacable inimitié.
C'est à l'exécution de ce plan qu'Albanus — dont on a voulu faire, sans preuves décisives, Arnaud Sorbin de Sainte-Foy, prédicateur du Roi, mort évoque de Nevers ' — aurait reçu mission de s'employer, et c'est
' Ce pseudonyme « d'Albanus n ne serait-il pas la forme latinisée de « d'Elbène » ? Pierre d'Elbène, familier de Catherine de Médicis. devint
de ses pourparlers avec Pollrot qu'il nous aurait laissé, sous forme de lettre adressée au principal négociateur de cette menée, le récit publié pour la première fois, en 1872, par l'historien allemand F.-W. Ebeling'.
Ce récit est fort curieux par la précision des détails qu'il nous fournit et la vraisemblance de beaucoup d'entre eux. Sous des noms supposés, s'y trouvent désignés tous les acteurs du drame que je viens de raconter, etle principal, Poltrot, y est mis en scène de la façon la plus vivante. L'affaire elle-riiême et les projets de la Reine y sont déguisés sous la couverture assez transparente d'un procès à intenter à l'oncle (le duc de Guise) au profit des cousins dont le père (l'amiral de Goligny) est le chef, procès dont le patron, l'avocat sera Poltrot. L'entrevue entre Albanus et Poltrot est le fragment le plus intéressant de ce morceau".
Je parvins donc à rejoindre le patron, raconte Albanus, et à lui ordonner de se rendre au lieu où nous nous étions rencontrés la dernière fois... Je l'avais invité de manière qu'il dût être bien disposé à me suivre. Il est venu. C'est un homme petit de corps, maigre et osseux, à face jaunâtre, âgé de plus ou moins de vingt ans, mais avec le regard et la mine d'un homme plus âgé et souffreteux. 11 a cet air que donne l'indigence, dont j'ai entendu parler.
Il me fallut connaître d'abord ce qui en est de son caractère et de ses allures. C'est un esprit médiocre, mais il a de
plus lard, on lo sait. auniMiiier ordinaire du Koi. Jo ne donne d'ailleurs cette supposition que sous toutes réserves.
' Archivaiische Beitrdqe zur Gescliichle Frankreichs tinter Cari IX, Leipzig, 1872, in-8°.
' Je le publie d'après la traduction française qui a été donnée de la Ictlrc d'Albanus dans le Bulletin de la Société du protestantisme français, 1891. p. 147-152.
JKAN l'dl.THOT, SEir.NEU» UK MÉIIÈ 87
la ténucité dans ses idées, de la persistance, il est ambitieux, absolument dévoué aux intérêts des hérétiques. Ce que
voyant, je lui ai fait jurer solennellement qu'il garderait
le plus profond secret au sujet de notre rencontre, même sous la menace de la question et du supplice. Je ne le crois pas capable de violer son serment, et d'ailleurs, quand même il le violerait, il ne pourrait produire aucune espèce de preuves, et nous serons toujours en mesure de pourvoira ce qu'il ne nous nuise point. Je le lui ai fait entendre clairement, encore qu'il n'en fût peut-être pas besoin ; mais le plus sûr est toujours, selon moi, le meilleur.
En déclarant que je parlais par ordre de ma dame, je dis qu'elle avait compris qu'il voulait prendre en mains la cause des siens, et cela contre l'oncle... 11 s'empressa de confirmerma supposition. (Je lui dis) que ma dame se réjouissait fort de ce projet (de perdre) un homme qui avait conspiré de la même manière contre elle et les siens, et qui, comme je le lui ai exposé, était la seule cause des dissentiments entre les deux partis. Si loncle perdait son procès, ma dame ferait aux cousins toutes les concessions qu'ils réclamaient; et elle le protégerait contre tout péril qui pourrait menacer le patron d'une telle cause, et le récompenserait en proportion des services qu'il lui aurait rendus.
Il repoussa cette idée d'une récompense, donnant pour raison que ce qu'il ferait, c'était pour la cause du droit, qu'il n'avait pas besoin d'y être excité et que rien ne l'en pouvait détourner, qu'il avait de vraies visions et se sentait appelé, comme par une vocation d'en haut, à marcher et agir pour cette cause. Cependant il me paraît certain qu'il serait beaucoup moins insensible qu'il ne le dit aux offres de ma dame.
Alors je lui ai demandé s'il s'était entretenu avec les chefs de son parti touchant cette matière et s'ils avaient été d'accord avec lui. Il répondit qu'il en avait conféré avec beaucoup d'entre eux, que les uns l'avaient encouragé, que les autres avaient insisté sur les difflcullés et les obstacles, que personne ne l'avait détourné. Il avait aussi parlé de ses pro-
88 DK OUEI.gUKS ASSASSINS
jets au père, lequel avait fait semblant de ne pas comprendre où il voulait en venir, et de ne pas vouloir discuter avec lui cette chose. Et cependant il croyait qu'elle lui importait beaucoup, à moins qu'il ne soit un homme fourbe et perfide. Le patron fut (donc) très mécontent du père.
Voilà l'argument par lequel j'ai dû poursuivre dans ses derniers retranchements cet hérétique insensé. J'ai donc dit que, pour peu que le père voulût sincèrement le bien de son parti, il devait désirer que l'oncle perdit son procès, pourvu seulement qu'il atteignit lui-même le but de ses désirs. A la vérité, ne se souciant que de ses projets personnels, il ne se ménagerait la sympathie des cousins que pour la faire servir à ses intérêts et à ceux du fils. Son silence équivalait à un assentiment au projet du patron ; certainement un sentiment de prudence l'avait seul empêché de donner ouvertement son adhésion : de la sorte, si les choses tournaient mal, il serait en sûreté ; en outre, son orgueil, la supériorité de sa situation, sa dignité et ses honneurs l'avaient empêché de s'expliquer sur le projet.
Ce dernier argument parut assez vraisemblable au patron, mais l'autre l'étonna, et il ne fut pas disposé à me croire ; je réussis cependant à fortifier ses soupçons, et il ne put arriver à contenir sa colère. Après donc l'avoir convaincu des dangers auxquels les cousins seraient exposés, si le père gagnait le procès, — savoir que ceux-ci iraient comme de la fumée aux flammes, que la défaite 'de l'oncle profiterait surtout au père et au fils et non au parti, ni aux cousins, sans que les affaires de ma dame en aillent mieux pour autant, — je lui expliquai que le seul moyen de faire tourner son projet au bien à la fois des siens et de ma dame, serait qu'il accusât publiquement les chefs du parti et, en premier lieu, le père d'avoir été les instigateurs du procès ; ceci tournerait contre eux la haine implacable de la famille de l'oncle, de ses amis, de ses alliés, ce qui suffirait pour faire aboutir les bons projets de ma dame et avorter les dangereuses intrigues du père.
JKAN roi. 111(1 r. SI'.liINKlII DK Ml.llK 89
Quaiil au patruii liu-iiu"'nie, il fallait (jne, une fois le procès loriniiiù, il se pioraulionnàt ut fit savoir à ma dame en quel lieu il se serait retiré, afin qu'elle lai fît tenir la récompense promise et un peu plus lard, quand les esprits se seraient apaisés, qu'elle le fit jouir de l'honneur qu'il aurait mérité. .Mors, s'il entendait désigner comme instigateurs surtout les chefs et le père, il n'y contredirait ni en public, ni en particulier, que ce fût devant beaucoup de personnes ou seulement quelques-unes, ni devant âme qui vive, ni par paroles, ni do quelque façon que ce fût. Et s'il lui arrivait de ne pas échapper à la poursuite des proches de l'oncle etde tomber aux mains des ennemis, il se présenterait comme instrument uniquement du père et des chefs, et il n'en démordrait pas, sous le coup de n'importe quelle menace, fût-ce celle de la mort, quoi qu'il eût à supporter; nous et ma dame l'arracherions des mains des ennemis, et plus il aurait souffert, plus il aurait été valeureux, plus grande serait la récompense. 11 ne devait se laisser ébranler par quoi que ce fût, ni avoir aucune crainte; en tout cas la' vie, la récompense, l'honneur lui seraient assurés.
Il affirma de nouveau que la mort ne lui faisait pas peur et qu'il savait à quels maux il s'exposait, en exécutant son projet; quand même les hommes pourraient le condamner. Dieu, qui connaît les cœurs, certainement lui donnerait sa récompense.
Après un entretien qui dura un quart d'heure, au cours duquel je lui fis encore bien des recommandations, il me promit de se conformer à ce que je lui demandais et pouvais demander d'après nos conventions. Il n'y a pas de doute qu'il plaidera le procès. Si quelque chose pouvait l'y fortifier, c'était bien cette conversation ; il est plein de confiance. Si l'all'aire a l'issue que laissent prévoir les préparatifs et la persévérance du patron, ma dame aura la plus entière satisfaction.
Tout cela, dira-t-on, est du pur roman, et quelle conliance peut-on accorder à un document dont — il faut
90 DE C'IJELOUES ASSASSINS
en convenir, du reste, — nous ne possédons plus l'original'? F.-W. Ebeling-, qui l'avait acquis vers 1850, s'en dessaisit, en effet, après l'avoir publié, et il est depuis resté introuvable, son dernier propriétaire connu ayant toujours ignoré en quelles mains il avait passé.
Il a été de nouveau publié et traduit dans le Bulletin de la Société du protestantisme français, et je crois qu'on ne peut que souscrire au commentaire si prudent dont l'a accompagné M. Erich Marcks. Comme cet auteur, je ne nierai pas l'obscurité de certains passages du texte, les tortueux et compliqués calculs qu'il suppose, mais comme à lui aussi, il me semble qu'on aurait tort de rejeter absolument un document dont — s'il est un faux — on ne voit ii qui a pu profiter la fabrication ; « qui concorde non seulement avec une partie de la tradition, mais encore avec les sources manuscrites, — sur le portrait physique et moral de Poltrot de Méré, par exemple, et tout ce qu'on sait de lui ; — qu'on ne réussit pas à faire jurer avec le milieu historique auquel il appartient' », et qui, enfin, peut être corroboré par des détails auxquels il est possible que l'on n'ait pas prèle jusqu'ici assez d'importance.
Encore une fois, je ne veux pas accuser formellement Catherine de Médicis de l'assassinat de Guise. Mais, aussi bien que M. Erich Marcks, je ne puis m'empêcher d'être frappé de faits, de petits faits isolés auxquels donnerait corps et qu'expliquerait la complicité de Catherine de Médicis.
' lirich Marcks, Catherine de Médicis el l'assassinai du duc François de Guise (1563) {Bulletin de la Société du protestantisme français, 1891, p. 160).
JK.AN' l'cll.lllDr, SKIliNKlU IIK MKBIK 'Jl
Tout il alionl, li' iiml singulier t''i-lia|i[)('' à la lîcino lors (lu proiiiitM' iiil(M-i'ogaloire à Saint-.Mesmin. car, comiiif (" elle (lomaniloit au prisonnier ([ui l'avoit poussé, il rospondil : l'Amiral; et s'il voudroil en faire autant à l'Amiral qu'il avoil fait à M. Je Guise, il répondit que oui. La Reyne se prit alors à sourire, disant qu'il voudroit bien eslre quitte et échapper par là ' » ; — en second lieu, l'émotion extraordinaire (|ui, au moment où ellejetait l'eau bénite sur le corps de son rival, s'empara de celte femme si froide et si maîtresse d'elle-même, au point que, comme je l'ai dit, elle s'évanouit et serait tombée par terre, si on ne l'eût soutenue ^ ; — ensuite toute une série, sinon d'aveux, au moins de mots imprudents sortis de cette bouche d'ordinaire si impénétrablement close : onconnaîtceluiaumaréciialde Tavannes : «Ceux de Guise vouloient se faire roys ; je les en ay bien gardés devant Orléans' » ; mais on sait moins le propos tenu à l'ambassadeur de Savoie, au mois d'avril 1563 : « Voilà les œuvres de Dieu ; ceux qui voulaient me détruire sont morts* » ; et cette réflexion rapportée par l'ambassadeur vénitien, que, « si M. de Guise avait péri plus tôt, la paix se serait faite plus vite' ». Dans le même ordre d'idées, plus significatif encore est l'aveu fait par la Reine, les derniers jours do mars lo63, au prince de
' Discours sui- levamen de l'oltrot (Bibl. nat., fr. irHi'i. fol. 170).
- Voir plus liaut, p. 65.
' Mémoires de Gaspard de Sauljc, seigneur de Tavannes (Colleclion Petitot, t. II, p. 394).
* Lettre de Cliantonnay à Philippe II, Amboise, 12 avril 15G3 (Archives nationales, K. 1499, n" 51).
" Lettre de Marc'Antonio Barbaro, de Paris, 21 avril 156.3 (Bilil. nat.. Dépêches des ambassadeurs vénitiens, filza V bis, fol. 113).
92 DE nUELnUES ASSASSINS
Condé, « auquel elle dit que la nioii du duc de Guise ne l'avait pas moins tirée de prison qu'elle n'avait mis le prince en liberté, et que, comme le prince était le captif du duc, elle, par les forces qu'il avait autour du Roy et d'elle, n'était pas moins sa prisonnière et privée par lui de sa liberté ' ».
Remarquez, en terminant, que le perfide espoir qu'en armant le bras de Poltrot aurait nourri Catherine de faire naître entre les deux maisons de Guise et de Ciiâtillon une haine implacable, et d'être ainsi par la mort de Guise assurée bientôt, peut-être, de celle de Coligny, non seulement n'est pas invraisemblable, mais répond, au contraire, parfaitement à cette conception bien italienne que toute faction s'incarne nécessairement en un homme, et que, cet iiomme disparu, la faction doit périr aussi. Et que, en 1563, Catherine ait pu espérer rester seule maîtresse en France par l'assassinat du chef du parti catholique, bientôt suivi d'immanquables représailles sur le chef du parti protestant, cela peut d'autant mieux s'expliquer que, moins de dix ans plus tard, c'est exactement de la même manœuvre qu'elle usera lors de la tentative d'assassinat de 3Iaurevert sur l'Amiral. Sa responsabilité sera là établie d'une manière irréfutable par des documents qui nous manquent ici pour prononcer contre elle une première condamnation. C'est ce que j'essaierai d'exposer dans le chapitre suivant.
' Lettre de Myddiemore à la reine Elisabeth, Orléans, 30 niars 1553, (Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. I, p. 411-412).
CHAIMTKE 11