‹ De quelques considérations sur la "Res publica" européenneChapitre 15 sur 74 · CHINE. — ÉTAT SOCIAL · texte numérisé non relu

CHINE. — ÉTAT SOCIAL

destitution du fonctionnaire par trop coupable qui est généralement accordée. L'on a défini ce système, « l'oppression tempérée par l'émeute ». De province à province les dialectes et le degré de culture varient. Un cantonnais ne peut se faire comprendre à Pékin, et l'on cite le cas de deux Célestes des régions opposées de l'Empire obligés de converser en anglais. Mais un moule uniforme a depuis longtemps modelé tous les habitants, sauf peut-être les Mandchous et les Mongols, les Tibétains et les Turcs du Turkestan d'ailleurs peu nombreux (0, et entre les provinces de la Chine les différences sont moins accusées qu'entre les nations européennes.

Le gouvernement central repose sur les mêmes bases que la famille. L'Empereur est le « père et la mère » de ses sujets et le culte des ancêtres comme la piété filiale leur imposent un aveugle attachement à sa personne. Mais le concept de l'Etat chinois n'existe pas dans l'esprit des Célestes, pas plus que la notion de la Patrie chinoise dont il serait le support et l'armature. L'Empire du Milieu a constamment absorbé les dynasties étransères jadis mongole aujourd'hui mandchoue qui ont dû comme lui s'hypnotiser dans la stérile contemplation et la déprimante admiration de son antique civilisation. Le maintien de leurs mœurs et de leurs usages importe seul au Fils du Ciel, les modalités du pouvoir central que la plupart ignorent ne les intéressent pas. Aussi malgré maintes qualités naturelles ces hommes et surtout les lettrés font-ils de mauvais soldats. Les travailleurs manuels bien dressés et commandés par exemple par des « Blancs » ou des Japonais pourraient, a-t-on dit, former d'excellentes troupes.

Cette mentalité devait au contact des idées et des ambitions occidentales se trouver froissée. Tous les avantages

(1) En tout 15 millions d'habitants dans ces territoires limitrophes vastes de 5.838.000 kilom. carrés contre 335 millions d'individus peuplant la Chine proprement dite (5.300.000 kilom. carrés).

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que la Chine consentit à accorder aux étrangers lui furent arrachés par la force (guerres de 1842, 1860, 1894 et 1900).

Il est vrai que la propagande chrétienne (^) tend à modifier, sinon à détruire, le culte des aïeux et à augmenter, sinon à introduire, le respect de l'individu c'està-dire à ébranler les assises actuelles de la société chinoise. Les initiatives européennes s'efîorcent de mettre en œuvre les ressources de l'Empire du Milieu et à l'entrainer sur la route du progrès. Gomme celui-ci reste figé dans le respect du passé il en résulte des malentendus, des heurts et des conflits. Le peuple profite des avantages matériels de la civilisation blanche, il use beaucoup des trains et des navires à vapeur, de la protection garantie sur les concessions étrangères aux biens et aux personnes, il profite des salaires plus élevés qu'offrent les chefs d'entreprises venus du dehors. Mais les lettrés entretiennent soigneusement les stupides superstitions qui ont cours contre les « Barbares », attisent les haines populacières et provoquent souvent des attentats isolés ou des émeutes collectives contre les missionnaires ou les ingénieurs, les consuls ou les négociants. D'innombrables sociétés secrètes propagent des doctrines xénophobes et transmettent des mots d'ordre. Mais certaines d'entre elles s'efforcent d'amener une transformation sociale et politique en dehors de toute aide des étrangers comme de toute persécution contre eux. Le réformisme chinois est né, pourra-t-il non seulement se développer mais subsister devant la formidable opposition des mandarins intéressés et des masses ignorantes?

(4) On évalue à 600.000 le nombre des Chinois convertis (500.000 catholiques et 100.000 protestants) — L'islamisme fait des progrès qu'il est difficile de mesurer avec exactitude.

Au point de vue politique, l'Empire du Milieu est une vaste fédération de provinces réunies entre elles et avec le gouvernement central par des liens vagues, variables et assez lâches. Chacune est dirigée par un gouverneur ou, si elle est très importante, par un vice-roi et possède par le fait seul de la situation personnelle de son chef, de sa fortune et de ses relations, comme aussi de par les habitudes chinoises, une quasi-autonomie. Certains vice-rois, actifs et énergiques ouverts aux idées nouvelles ont pris eux-mêmes l'initiative de réformes, armée à l'européenne, interdiction aux fonctionnaires de continuer à fumer l'opium, que la Cour de Pékin a essayé, sans conviction ni désir de réusisir, d'étendre à tout l'Empire.

Les ressources dont dispose le Gouvernement impérial ne sont ni très importantes, ni comme dans toutes les nations civilisées en progrès régulier. Les sources principales de revenu et de dépenses ont été (^), les unes et les autres, en milliers de taels de Haikwan i'^) :

Recettes

1'^ Taxe foncière payable en argent '25.088

A reporter, . . .

Dépenses

1° Administration centrale, liaison impériale et troupes mandchoues.

A reporter.

(1) Le produit des douanes a atteint en 1907, le chiffre de 33.861.346 taels Haikwan en diminution de 6 0/0 sur celui de 1906.

(2) Les évaluations p.iur la moyenne des années 1891, 1892 et 1893, ont été faites par M. Janneson, ancien consul général à Shanghaï. Celles pour 1901 par sir Robert Hart, directeur général des douanes, d'après les chiiïres du Bureau du Revenu impérial.

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Recettes

D^^penses

Report

Report ......

2° Taxe foncière

2° Guerre et marine. 26.303

payée en grains. .

3® Dette publique.

3° Taxe sur le sel..

4° Construction d'e

4° Taxe sur les mar-

voies ferrées ....

chandises (likin).

5° Travaux publics.

5° Douanes mari-

6° Administration

times étrangères.

provinciale 36.200

6° Douanes indi-

7° Administration!

gènes

des douanes i

8° Entretien des) 2.478

7<> Taxe sur l'opium

indigène

phares et desi

8° Douanes provinciales

ba 3S

9° Légations

9° Droits divers . . Total

10° Imprévu

Total

La principale augmentation est due au bond énorme de la dette publique. Presque chaque année, de 1891 à 1901, la Chine a dû recourir à l'emprunt :

En 1894 emprunt de 40 millions de francs à 7 %

Actuellement, la dette publique chinoise est de 3 milliards de francs et le service de ses intérêts exigeait le 1"

janvier 1908 la somme de 185 millions de francs (i).

Ces recettes et ces dépenses ne sont que des approximations qui ne correspondent ni à tout l'argent réellement versé par Teosemble des contribuables chinois ni à des travaux ou services effectivement exécutés. L'Empire du Milieu ne possède pas encore un budget au sens occidental du mot.

Une constitution avait bien été promise cependant, des réformes bureaucratiques annoncées et une réorganisation financière mise à l'étude. Mais ces divers projets ont été sinon franchement retirés du moins ajournés sine die et pour sauver la face, leur discussion a été subordonnée aux résultats d'études spéciales entreprises à l'étranger par des commissions particulières. Toutefois, certaines innovations ont été introduites. Une armée de 200.000 hommes a été levée, instruite et équipée à l'européenne, des légations installées dans presque toutes les capitales du monde, des centaines d'étudiants envoyés dans les centres intellectuels les plus réputés de l'Univers, une Cour suprême de contrôle administratif et constitutionnel créée en septembre 1907. Des conseils provinciaux formés les uns (( des meilleurs notables élus et choisis parle peuple », les autres « de bons notables ou de fonctionnaires désignés par les vice rois » se sont réunis en octobre 1909 en divers points et notamment à Tien-Tsin et à iNankin, à Moukden et à Canton (^). Les douanes ont constitué sous la direction de spécialistes britanniques un service autonome et rémunérateur pour l'Empire. Une police a été organisée dans les villes les plus populeuses sur le modèle de la police anglaise. Des Chinois ont essayé de construire leurs voies ferrées, mais jusqu'ici l'expérience n'a pas été favorable.

(1) Economiste européen du 20 novembre 1908, p. 652.

(2) Voir le Temps du 13 novembre 1909.

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Malgré son vif désir de se passer des techniciens étran gers,etla tendance à leur élimination progressive estmani feste, la Cour de Pékin est encore obligée en plusieuri circonstances de faire appel à eux.

De grandes influences extérieures s'exercent tant sui les autorités provinciales que sur le gouvernement impérial. Les abords de la Mandchourie, région fertile et peuplée, aux productions variées, sont occupés au Nord pai les Russes et au Sud par les Japonais. L'Angleterre possède outre Tadmirable entrepôt de Hong-Kong Lenclave d( Wei-hai-wei, l'Allemagne celle de Kiao-Tchéou et 1< France celle de Kouang-Tchéou. La Russie a pesé long temps sur les conseils des gouvernants chinois auxqueli elle montrait les avantages que pourrait leur procurei l'achèvement du Transsibérien. L'Allemagne s'imposa è leur attention par la rigueur avec laquelle elle vengea l'assassinat de son ministre en 1900. Le chiffre de ses importations est d'autant plus remarquable qu'elle ne possède aucune base d'opérations à proximité des côtes de l'Empire du Milieu; mais l'activité de ses commerçants, de seî banquiers et de ses ingénieurs, lui créent tous les jours dans cet immense territoire des intérêts grandissants Par rindo-Chine la France est en contacts fréquents avec les dirigeants des provinces méridionales. Elle a placé de nombreux capitaux et ses nationaux sont à la tète d'entreprises importantes dans les diverses régions de Is Chine.

Les Etats-Unis suivent depuis peu d'années mais très attentivement les progrès de ce pays. Ils y voient poui l'excédent de leur production un très large débouché qui absorbe déjà une notable partie de leurs exportations. L'avance des nations européennes, notamment en matière de construction de voies ferrées, a semblé un moment indisposer certains cercles tinanciers de l'Union nord-américaine et le Gouvernement de Washington est intervenu pour faire réserver une part dans les émissions projetées

à un groupe de banques de New-York. Les missionnaires américains étudient révolution sociale de cet Empire et viennent de procéder à une enquête sur les résultats pratiques de l'interdiction faite aux fonctionnaires de fumer l'opium. De nombreux étudiants sont attirés dans la République yankee et l'un d'eux a déclaré, non sans quelque exagération sans doute, qu'ils constitueraient « un pont sur le Pacifique par lequel les enseignements américains, les inventions américaines et les méthodes de travail américaines pénétreraient en Chine. »

Le Japon a des désirs d'expansion qui inquiéteraient les Célestes s'ils pouvaient s'alarmer à l'avance des opérations préparées contre leur pays. Ses impatiences et ses énergiques réclamations ne manquent aucune occasion d'humilier ses voisins. Lors de l'arrestation dans les eaux, portugaises de Macao du Tatsu Maru accusé de transporter de la contrebande de guerre les ministres du Mikado exigèrent par un ultimatum « le relâchement immédiat du navire saisi, des excuses, une indemnité, la punition des officiers coupables, etc..» Tout dernièrement à propos de la reconstruction qu'ils désiraient delà ligne d'Antoung à Moukden ils déclarèrentque si l'autorisation ne leur était pas donnée ils passeraient outre et commenceraient les travaux sur-le-champ. Les dirigeants chinois cédèrent mais l'opinion publique indignée protesta. x\près l'affaire du Tatsu Maru le boycottage des articles, des magasins, des lignes de transport nippons fut organisé. Négociants, voyageurs, débardeurs, banquiers et changeurs dans les grands ports de Canton, Shanghaï j et Hong-Kong s'associèrent au mouvement. Le coup aurait pu être d'autant plus sensible que le tiers des exportations totales du Japon sont dirigées sur la Chine. Il est à craindre que dans une pareille conjoncture à l'avenir le Gouvernement de Tokio n'use pour protéger ses nationaux de mesures rigoureuses, y compris le recours aux armes. Les occa-

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sions de conflit ne manquent pas entre les deu? peuples(n.

L'Angleterre possède dans le Céleste Empire des inté rets considérables et des moyens d'actions puissants. D( nombreux chemins de fer et établissements commerciaux des banques et des lignes de navigation appartiennent î des sujets britanniques. Ceux-ci forment la majorité di personnel étranger dans le service des douanes et dan celui de la police. Les Indiens importent en Chine de: quantités notables de filés de coton et d'opium, leur mé tropole des cotonnades. Le marché chinois est très impor tant pour l'Angleterre qui y écoule une bonne partie d l'excédent de certaines de ses productions. La défensi de fumer l'opium, que toutes les nations peuvent sou haiter dans un but humanitaire, nuirait sensiblement au: exportateurs des Indes.

Le gouvernement central longtemps dirigé parl'impéra tricedouairièreTsen-Hsi, dont les sympathies oscillèrent de réactionnaires à certains réformateurs avec cependant un^ préférence marquée pour les premiers, est aujourd'hui au: mains du prince régentTchouen père dujeune empereur Pou Yi. L'incohérence des dirigeants chinois leur fait tour ; tour accepter, rejeter et reprendre divers projets. Leu faiblesse les oblige à suivre les initiatives de certains d leurs subordonnés et à user tantôt de coupable indulgence tantôt de monstrueux arbitraire. Leurs méthodes de tem porisation les incitent à tirer parti des rivalités des État étrangers et à essayer de les opposer les uns au

(1) Les manifestations de l'activité' n'pponne clans l'Empire du Milie pourront un jour provoquer le mécontentement de certains États. L Gouvernement de Washington aurait déclaré tout récemment au cabine de Tokio qu'à son avis le protocole sino-japonais relatif aux chemins d fer de la Mandchourie portait atteinte au mémorandum américo-japonai de 1908 qui garantit l'égalité de chances pour le commerce des deux na tions en Chine et l'intégrité de l'Empire chinois.

SITUA.TION POLITIQUE. 39

autres. C'est là que réside peut-être le véritable danger.

Il est sur l'avenir de la Chine deux opinions opposées. Pour les uns, cet immense empire est à la veille d'une rénovation générale qui en fera une puissance industrielle, financière et militaire incomparable. Pour d'autres, des divisions intestines et des démembrements briseront l'unité et la force de ce groupe de provinces. A vrai dire les ressources de ce pays en hommes, minerais, combustibles et certaines matières premières sont nombreuses et incontestables. Mais si des germes d'un brillant avenir apparaissent de plusieurs côtés, ils n'ont pas encore trouvé le milieu propice à leur épanouissement. La transformation de l'état social et des mœurs politiques de ces 350 millions d'individus, les plus conservateurs de la terre, sera lente si elle est pacifique, plus rapide si elle est révolutionnaire, en tout cas singulièrement laborieuse. L'opinion publique ^'indignera peut-être de plus en plus de la pusillanimité du Gouvernement et lui créera de sérieuses difficultés. Le profit que pourrait essayer d'en tirer une nation indisposerait les autres et provoquerait de graves conflits.

Ainsi les intérêts étrangers très importants en Chine sont menacés par des risques de révolution à l'intérieur et de guerre au dehors. Les relations mutuelles des principaux Etats du monde seraient vraisemblablement affectées par la lutte que ne manquerait pas de déchaîner l'extension considérable dans ce pays de l'influence économique, politique ou territoriale de l'un d'entre eux. La rivalité en Mandchourie de la Russie et du Japonadéjàmisaux prises deux grands empires. Puissent les modalités de l'évolution de l'Empire du Milieu ne plus être l'occasion, entre les différents peuples dont elles léseraient les intérêts ou les convoitises, d'aucune rencontre sanglante !

AO ACTIVITÉ EUROPÉENNE DANS LES PAYS HORS d'eUROPE.

Il y aurait lieu en Amérique de préciser la part que les hommes, les idées et les capitaux de l'Europe ont prise dans la création et le développement ultérieur des nations de ce continent et notamment dans ceux des pays les plus avancés après l'Union nord-américaine, l'Argentine, le Brésil et le Mexique.

C'est là une entreprise délicate et difficile que nous ne tenterons pas.

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