‹ De quelques considérations sur la "Res publica" européenneChapitre 74 sur 74 · L ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

L ALSACE-LORRAINE

délégation d'Alsace-Lorraine vote la motion Kuhler « demandant que l'enseignement du français soit obligatoire dans toutes écoles primaires » et Tune de ses commissions adopte « un ordre du jour de M. Blumenthal invitant le Gouvernement à satisfaire, par tous les moyens possibles, le besoin d'apprendre le français »(*). Par contre des pasteurs et des instituteurs immigrés demandent que des mesures énergiques viennent enrayer ce développement de la langue française et leur réclamation est soutenue par la presse chauvine allemande.

Les maîtres du pays ne comprennent pas la fine ironie française et la moquerie spirituelle. Alors que tous les jours en deçà des Vosges journalistes et caricaturistes exercent librement, même sur les personnalités les plus haut placées, leur verve satirique, la Cour de Colmar vient de condamner à deuxmoisdeprison l'abbé Yetterléet à oOO marks d'amende, le dessinateur Hansi(2) pour avoir ridiculisé le professeur Gneisse. L'on sait quel culte les Allemands ont pour les institutions fondamentales de leur nation, l'armée, l'école et les fonctionnaires. Voici ce que constateà leur sujet, dans une remarquable étude, M. Kiener, professeur libre à l'Université de Strasbourg : a Dès que la cession à l'Allemagne fut une chose accomplie... la partie de la bourgeoisie restée dans le pays vit s'implanter dans les limites étroites de sa province, qu'elle échangeait contre le vaste horizon de l'État français unifié, trois institutions allemandes dont les prétentions lui sont incompréhensibles : l'armée allemande, l'école allemande, le fonctionnaire allemand... en elles-mêmes d'une valeur incontestable elles ne sont pas toujours disposées à prendre leur parti du

(1) Le Temps du 8 novembre 1909. « Dans quel sens il y a une question d'Alsace, par M. Joseph Gaitier.

(2) La vente de son estampe Touristes allemands à Paris rapporta 767 marks qui servirent à payer l'amende.

rôle de corps étrangers qu'elles jouent au milieu de la société bourgeoise alsacienne... (Celle-ci) avait lutté pour une République bourgeoise, il lui est échu un régime de fonctionnaires » (M.

Après de longues négociations les Alsaciens-Lorrains ont obtenu l'autorisation d'élever à Wissembourg un mausolée à la mémoire des soldats français morts pour la Patrie. Son inauguration fut l'occasion d'une cérémonie émouvante que certains Allemands trouvèrent olTensante : « Est-ce que des milliers d'Allemands ont versé leur sang pour que quarante ans après la cocarde tricolore soit effrontément promenée dans les rues de Metz et que les clairons de la jeunesse lorraine nous assourdissent les oreilles » écrivait un officier allemand à la Taegliche Rundschau.

Tout comme leur gouvernement, les Allemands installés en Alsace-Lorraine cherchent encore les movens de se concilier les cœurs des annexés. Tantôt ils sont prévenants et afïables, comme s'ils cherchaient à se faire pardonner. Ce sont les musiques allemandes qui, parfois, jouent la Marseillaise et des officiersquiTappiaudissent, desprotestations d'affection pour a notre chère Lorraine » et des avances des fonctionnaires. Tantôt ils montrent le poing, affirment leur qualité de maîtres et de vainqueurs, affichent leur mépris pour la France et vantent la puissance de leur pays.

Aussi le fossé qui sépare les deux nationalités est loia d'être comblé. Les Allemands eux-mêmes le constatent « ...bien mince est le succès que l'école allemande a obtenu depuis 37 ans d'existence dans le Reichsland... dans la vie de tous les jours, les indigènes, pour toutes sortes de raisons d'affaireSjS'accommodent des circonstances existantes, mais si l'on faisait opter une seconde fois le pays on s'en tirerait encore bien plus mal qu'en 1870... même dans

(1) Le Temps du 21 août 1909.

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les régions mêlées de langue française les fonctionnaires vieux allemands se plaignent que leurs enfants soient francisés... ce n'est que dans les élections que les indigènes se rapprochent des Allemands... c'est de l'autre côté de la frontière qu'est l'armée et la Patrie ». [Berliner Neueste Nachrichten du 8 avril 1907 (i)). « Ce pays tient encore à la France par toutes ses fibres » déclarait un professeur de l'Université de Strasbourg. A l'occasion des fêtes récentes de Wissembourg, l'officier précité écrivait à la Taegliche Rundschau « Nous soldats, savons ce qu'il y a au fond des <îœurs des paysans lorrains, nous devant qui pendant les manœuvres les portes des fermes restent closes... chacun des habitants de ce pays de mécontents porte en lui-même l'image de la Lorraine en deuil et nul de nous n'ignore que, si la guerre éclatait, derrière chaque haie, chaque buisson, chaque mur, la balle de quelque Lorrain a allemand » nous attend » {-).

Ce n'est peut-être là que l'opinion de quelques officiers, mais la situation actuelle de l'Alsace-Lorraine, où les décisions légales de la Délégation peuvent être tenues en échec par le Gouvernement, où les façons de sentir et de comprendre le présent, de se souvenir du passé et d'espérer en l'avenir sont si différentes entre les indigènes et immigrés . — la distinction est faite tous les jours par les Allemands eux-mêmes — est anormale et exceptionnelle à tous égards. Elle montre qu'il est plus facile, à certains Etats de triompher par les armes d'une nation mal conduite et trahie par un général en chef que de gagner, en 40 ans d'efforts incessants et variés, les sympathies d'une population brutalement séparée de sa mère-patrie. Elle prouve encore que les peuples, pas plus que les individus, ne possèdent toutes les qualités et que plusieurs d'entre eux paraissent incapables, sans que cela ne leur enlève aucun de

(1) Cité par Matler, p. 219, 228.

(2) Le Temps du 17 octobre 1909.

leurs autres mérites, de s'assimiler les âmes et les cœurs des individus dont ils conquirent le territoire.

Point de vue français.

Lentement poursuivie au cours des siècles l'œuvre de la formation de l'unité française venait de s'achever en 1860 par l'annexion volontaire de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine en 1633, l'Alsace en 1648 et Strasbourg en i681 avaient été occupées sans combat par des troupes françaises et avaient suivi, depuis, toutes les vicissitudes de leur nouvelle patrie. Des fils glorieux de ces provinces avaient servi avec éclat la France, Fabert, Ney, Rapp, Kléber, Westermann, Lobau, Lefebvre; c'était l'Alsacien Kellerman qui commandait à Valmy l'armée républicaine qui écrasa « les réactions coalisées conduites par la Prusse » et ce fut de Strasbourg que partit la Marseillaise dont les couplets allaient être, dans toute l'Europe, acclamés parles peuples asservis.

Il est singulier que ce soit dans le pays, où le sentiment national au sens moderne du mot est de date si récente, que des savants, plus érudits qu'impartiaux, aient soutenu qu'avant son incorporation à la France cette région d'entre Vosges et Rhin était allemande. L'idée nationale s'est formée peu à peu et les caractéristiques des nationalités n'ont commencé à se préciser qu'au xvii"" siècle pour s'épanouir pleinement au xix^ La communauté de dangers et d'intérêts, de joies et de tristesses pendant deux siècles consécutifs, la part importante qu'elles prirent à la Révolution et la guerre de 1870 ont fait de ces cantons des parcelles de terre essentiellement françaises et ce caractère rigoureusement français a été affirmé de la façon la plus solennelle par leurs inoubliables protestations de 1871, 1874, 1881 et 1887 qui étonnèrent les Allemands eux-mêmes. Rismarck, qui ne consentit à l'annexion que

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sur le désir formel du parti militaire, a parlé de « ces territoires qui peut-être avec le temps rapprendront à se sentir allemands ». Ce peut-être est bien dubitatif. Malgré les aflirmations tranchantes de certains historiens d'outre- Rhin il y a une question d'Alsace-Lorraine, pour les Allemands eux-mêmes puisque ces deux provinces ne sont pas encore, après 38 années d'occupation, portion intégrante et normale de l'Empire.

Tout le prouve. La distinction journalière entre les « indigènes et les immigrés », la situation exceptionnelle du pays qui n'a aucun délégué avec voie délibérative au Bundesrath dont l'approbation rend définitives les lois votées par le Reichtag, l'élection à deux degrés à sa délégation (Landessauchus), pouvoirs extraordinaires conservés à son gouverneur (Statthalter) et la déclaration du prince de Bûlow le 5 décembre 1905 que « le gouvernement impérial ne croyait pas pouvoir encore donner satisfaction aux demandes d'assimilation de l'Alsace aux autres Etats confédérés » renouvelée par le chancelier en décembre 1909.

Il est entre les Vosges et le Rhin l.oOO.OOO des nôtres qui doivent vivre côte à côte avec des hommes dont les mœurs et les usages, la culture et la mentalité ne sont pas les leurs. Us doivent obéir à des prescriptions, édictées par des Allemands pour des Allemand*^; ou exhumées des quelques textes draconiens, depuis longtemps ici tombés en désuétude, que les divers gouvernements, et surtout le second Empire, avaient été appelés à prendre (i). Ils ne peuvent librement s'exprimer en français ni le faire enseignera leurs enfants, ni l'employer dans les gares, les bureaux divers, les tribunaux, les assemblées délibérantes. Ils sont assujettis au caporalisme prussien, dont les Alle-

(1) Le tribunal de Colmar a condamné en octobre 1909 à 50 marks d'amende, en application du décret français du II août 1848, un Alsacien qui vendait des cartes postales représentant des soldats français et des Alsaciennes.

mands ont pu, avec leur sens de la discipline, s'accommoder, mais qui pèse lourdement sur des fils de Français profondément démocrates et égalitaires. Ils doivent envoyer leurs fils servir dans l'armée allemande (^), qui se tient constamment prête à franchir les Vosges, et assister chaque année à la commémoration bruyante et joyeuse des combats où tombèrent nos aines communs et l'unité de la Patrie enfin achevée.

Pour obtenir la suppression du régime d'exception dans lequel ils vivent et quelques améliorations d'ordre économique, pour (( desserrer leurs menottes de captif » et « soulever la pierre afin de respirer » les Alsaciens-Lorrains sont obligés de revendiquer des institutions autonomes dont l'octroi sera subordonné à certaines concessions de leur part. Il serait d'autant plus injuste, à nous Français de ce côté des Vosges de leur en vouloir et de suspecter leur attachement au passé, que nous ne pouvons présentement ne les aider en rien. Tous ardemment nous souhaiterions que le jeune Etat fédéré fut une République, mais si cela était impossible, si l'acceptation d'un prince quelconque comme chef devenait la condition sine qua non de l'autonomie nous devrions encore ne rien reprocher, en nous-mêmes^ à nos frères d'outre-Vosges qui s'inclineraient devant cette cruelle nécessité. Ce qui importe avant tout c'est que nos camarades d'Alsace-Lorraine aient les moyens pratiques de conserver et d'accroître leur personnalité propre, de défendre leurs traditions et leurs mœurs, leurs usages et leurs souvenirs, leur langue et leur mentalité. Ils sont les meilleurs juges du choix de ces moyens et tous nos vœux sont pour leur pleine efficacité. Mais quelle que soit la forme du nouveau groupement administratif qu'ils constitueront et la position qu'ils occuperont dans l'Empire nous n'y verrons nous qu'une combinaison politique^ la seule que les circonstances actuelles permet-

(l)Lire Au service de V Allemagne, par M. Maurice Barrés.

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tent, pour mieux se garder des entreprises assimilatrices du vainqueur, améliorer leur situation matérielle et intellectuelle et rester le plus longtemps possible identiques à ce qu'ils ont été et à ce qu'ils sont encore aujourd'hui. L'adhésion qu'ils donneront à cette nouvelle organisation ne sera en aucune façon pour nous une manière de plébiscite ratifiant et confirmant à jamais leur annexion à l'Allemagne. Celle-ci ne pourrait résulter à nos yeux que de manifestations libres et spontanées, égales en importance et en signification, à celles de 1871.

Quand trente provinces ont vécu confondues pendant deux siècles dans une vie nationale riche et puissante, quand elles ont traversé ensemble la grande secousse de la Révolution, fêté les mêmes victoires et pleuré les mêmes défaites ce ne sont ni les manœuvres constitutionnelles ni les expédients administratifs, imposés par les circonstances, qui peuvent incorporer deux d'entre elles, brutalement arrachées des autres, dans l'existence intime d'un autre groupement humain dont un terrible accident a fait un soir leur maître. Pour des opprimés, le domaine de la politique est distinct de celui de la conscience. Quelles que soient les mesures que la défense de leurs intérêts amène les Alsaciens-Lorrains à prendre et si complet que paraisse leur loyalisme allemand ils sauront bien comme nous, quand au cadran de Fhistoire soimera l'heure de la désannexion, trouver les mots qui réuniront nos cœurs et feront vibrer nos âmes à l'unisson. Ayons confiance ! Mais entretenons notre affection en suivant avec une fraternelle sympathie et au jour le jour tout ce qui se passe dans le pays annexé, en nous associant de cœur à ses pauvres et rares joies, et surtout à ses tristesses !

En travaillant à développer la valeur morale et intellectuelle de la France, à maintenir et à accroître son prestige de haute culture et de douce civilisation nous contribuerons à faire aimer davantage notre patrie et à ne pas la laisser oublier de ceux à qui la rendent chère un long

atavisme, de multiples et fortes affinités. Lorsque le moment viendra c'est de notre côté que penchera le libre choix des Alsaciens-Lorrains. Ce jour, nous nous eftorcerons de le hâter dans toute la mesure de nos forces et des circonstances internationales. Sur la nature des moyens les plus propres à donner, aux deux provinces momentanément perdues, l'occasion de rentrer dans le sein de la patrie les Français de ce côté de la frontière peuvent être d'avis différents, mais tous sont d'accord sur la nécessité et la légitimité de leur fournir cette occasion.

Il est de mode aujourd'hui de railler plaisamment « les amants dePirréel », « les doux humanitaires » qui ne peuce vent se consoler en notre époque de progrès du triomphe persistaîit de la force sur le droit ». Certes, nous sommes parmi ceux qui croient que tôt ou tard les divers gouvernements de l'Europe, sous la pression de plusieurs nécessités, conviendront de transformer en rapports juridiques certaines de leurs relations actuellement de pur fait. Mais nous n'allons pas augmenter d'un nouveau projet la liste des combinaisons destinées à solutionner à Famiable les difficultés, que nous avons exposées sans rien cacher de leur gravité. C'est de l'évolution générale des mœurs et des idées, des progrès du pacifisme dans toutes les masses européennes que sortiront les courants et les coalitions d'opinions générateurs des légitimes et nécessaires modifications territoriales.

Dans une Europe réellement et durablement pacifiste l'abandon de quelques provinces n'aurait plus l'extrême importance qu'il présente dans la situation actuelle, et les annexions, efiPectuées ou maintenues dans un but militaire, n'auraient plus de raison d'être. D'ailleurs il ne serait pas bénévole. Le préjudice que ces désannexions causerait, aux économies nationales des Etats qui les consentiraient, serait

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compensé par rallocation d'une équitable indemnité (^) payable par annuités. A cette source de recettes viendrait s'ajouter la disparition des charg-es très lourdes qu'impose actuellement l'occupation des pays conquis (2). A vrai dire c'est dans le remaniement, en quelques points de l'Europe, des limites actuelles de certaines Nations que gît la principale sinon la seule difficulté du problème de l'organisation pratique du pacifisme. Peut-être les progrès de cette idée feront-ils, à la fois diminuer les oppositions présentes et surgir des moyens insoupçonnés d'équitable solutionnementî C'est de la discussion des faits, courtoise et aussi objective que possible, que peut sortir la lumière, non pas du silence ou des oppositions de principe dédaigneux et stériles.

(1) Ce qui fait que de tous les pays europe'ens ce serait l'Allemagne qui, pécuniairement, gagnerait le plus à l'organisation nouvelle : suppression des budgets fort élevés de la guerre et delà marine, indemnités de rachat du matériel de guerre de terre et de mer, indemnité de cession territoriale, contrebalancées seulement parles frais d'acquisition de 7.000 kilomètres de voies ferrées et la disparition dans les recettes publiques du produit net de l'exploitation des voies ferrées de l'État.

(2) L'on a calculé que chaque habitant de l'Alsace-Lorraine coûtait à l'Empire allemand 80.000 francs par an.

La réaction sur l'Europe des puissantes unités politiques et économiques, morales et militaires, que ses hommes, ses capitaux et ses idées ont si largement contribué à créer dans les autres parties. du monde, \a commencer bientôt à faire sentir pleinementses nombreux et différents effets.

Non seulement, les grandes nations industrielles, les Étals-Unis et le Japon s'émancipent peu à peu de Tobligation 011 ils se trouvaient, il n'y apas bien longtemps encore^ de se fournir en Europe de maints produits et de multiples articles, mais encore ils se préparent à concurrencer sur nos propres marchés métropolitains ou coloniaux, nos diverses industries nationales. La République yanke exporte déjà en Europe, sans compter des viandes et des grains, du pétrole et du coton, des rails, des locomotives et du charbon, des chaussures, des tissus, des machines agricoles, du cuivre raffiné. L'Empire nippon file toute la soie qu'il vend au dehors, fabrique le sucre qu'il consomme, et développe rapidement ses manufactures de cotonnades.

Les débouchés qui absorbent encore une grande partie des produits du travail des ouvriers européens, la Chine en particulier, s'industrialisent progressivement et leur

clientèle est vivement disputée aux nations de notre cofltinenl par les États-Unis et le Japon. En Europe même le protectionnisme semble faire des progrès constants et chaque gouvernement essaie de réserver à ses divers producteurs la presque totalité des clients nationaux. Les femmes et les enfants sont de plus en plus employés dans les usines, les perfectionnements techniques incessants accroissent les facultés productives des peuples et risquent, devant la fermeture progressive des marchés et le nombre grandissantdes concurrents, de provoquer des crises desurproduclion, toutes suivies de dépressions génératrices de chômages et de misères.

Les associations ouvrières se multiplient et s'efforcent de s'unir par dessus les frontières. Des essais de grèves générales ont eu lieu qui leur ont permis, par l'envoi de secours, de sympathies et d'encouragements, de manifester leur solidarité naissante. Les vaincus de ces batailles économiques, l'exemple de la Suède le prouve, se résignent sans grande peine à franchir l'océan, c'est-à-dire à affaiblir au profit de la plus redoutable de leurs adversaires l'une des économies nationales européennes.

Dans l'ordre politique les visées ambitieuses de l'impérialisme nippon, déjà maître des approches Nord-Est et Sud-Ouest de la Chine, menacent l'indépendance et l'intégrité de cette vaste et incohérente fédération de provinces. Les désirs d'hégémonie de la République yankee et le soin qu'elle prend, dès maintenant, à fortifier puissamment le futur canal de Panama sont des velléités précises d'éviction du INouveau-Monde de l'influence européenne. Si une révolte générale des noirs éclatait, tous les efforts tentés pour approvisionner notre continent en coton, en caoutchouc, en graines oléagineuses diverses et pour ménager à ses usines de tissus, d'alcool, d'articles divers un grand débouché seraient vite anéantis et le préjudice s'étendrait par incidence à toutes les nations du continent.

Une rivalité économique oppose sourdement l'Allemagne

etTAnglelerre. Desconflils latents couvententrelesdifférentes natioDalilés dans la Russie, en Autriche-Hongrie et en Allemagne. Cet Etat semble avoir entrepris la conquête économique de l'Empire des tsars et de la Turquie, la domination politique de l'Autriche. Les pangermanistes, dans des rêves extravagants, bouleversent la carte de l'Europe et en annexent la moitié à leur patrie. Les agitations panhelléniques, panserbes et les survivances du vieux panslavismepeuvent être, entre certains gouvernements, l'occasion de malentendus et de conflits. La disproportion entre la puissance militaire de l'Allemagne et celle de quelques-uns de ses voisins et les divisions intestines de l'Europe sont de nature à lui suggérer de rendre enfin productives ses énormes dépenses de guerre et de briser par la force tous les obstacles que son expansion économique rencontrera devant elle. La rénovation de la Russie et de la Turquie se heurte à de sérieuses difficultés et le parti militaire en Grèce trouble le fonctionnement régulier du régime parlementaire.

Dans le domaine social l'individualismegrandissant augmente les exigences des citoyens vis-à-vis de l'État et diminue leur empressement spontané à participer à ses charges. La coalition des intérêts privés arrive à tenir en échec, dans certains cas, l'intérêt public et empêche parfois les gouvernements de prendre toutes les mesures que requerrait une politique exclusivement nationale. Un sentiment général de commisération et un désir particulier de mieux vivre font supporter, avec plus d'impatience que jadis, la présence dans les grandes cités des taudis où logent la tuberculose et la faim, le froid et la misère. L'envie chez les pauvres et l'égoïsme chez les parvenus se propagent partout. Les maladies et l'alcoolisme, le travail des femmes, et les privations affaiblissent graduellement les éléments peu fortunés de la race européenne tandis que la criminalité et la pornographie montantes la diminuent moralement.

La conception nouvelle de la solidarité et de la justice

sociale tend à la fois à élargir le nombre des créanciers de la société, assistés, retraités, assurés, età restreindreceluideses nouveaux débiteurs, les seuls riches. Les dépenses publiques sans cesse grossissantes réclament la création de nouvelles sources de recettes. Celles qui sont demandées aux impôts directs provoquent la résistance acharnée des gens aisés et celles que produirait une augmentation des impôts directs mécontentent les masses populaires.

C'est notre génération, nous autres jeunes Européens, qui la première verra coexister dans les mêmes budgets les frais de la solidarité sociale, germe tout récemment introduit dans la politique des nations européennes qui ne manquera pas de se développer dans un avenir prochain, et le coût grandissant des armements, legs d'un passé déjà lointain. Ce sont les nations les plus avancées dans la voie de la civilisation, Allemagne, France et Grande-Bretagne qui souffrent les premières de cette épuisante et illogique juxtaposition. Elles ont porté au paroxysme leurs moyens de self défense, en affirmant netlementleur volonté de demander à la force seule la solution suprême de leurs litiges, et elles ont en même temps traduit, dans des inscriptions de crédits annuels des idées de justice et de solidarité, de fraternité réelle et de pitié.

11 n'y a pas que nos intérêts généraux et nos dangers qui soient communs, les bases de notre culture morale et les caractéristiques de nos intellectualités sont les mêmes. Les sources de nos connaissances sont identiques qui ont résulté de la collaboration incessante des savants de toutes les nationalités européennes. Outre les auteurs du xviii® siècle les naturalistes Lamark, Darwin, Humboïdt, les poètes Goethe, Schiller, Hugo, Lamartine, Byron, les philosophes Comte, Kant, Hœgel, Spencer, les économistes, List, Bastiat, Mill, les penseurs Renan, Tolstoï, Nietzsche, Ibsen,

les liUérateurs A. France, Kipling, d'Annunzio, les musiciens Berlioz, Wagner, Verdict tant d'autres, ont été lus et admirés hors des frontières de leur patrie et chacun a pu dégager ce qu'il y avait d'européen dans leurs œuvres. Ils ont ainsi grandement contribué à former le goût, l'idéalité et la logique européennes. De même le journalisme qui est un puissant moyen de rapprochement des intelligences de différentes nationalités. En même temps que nous développons et affinons nos façons de sentir et de penser nationales, s'élaborent en nous des habitudes de comprendre et de juger européennes. L'observation journalière des failsnous convaincde plus en plus que,suriecontinent nous sommes au fond et en réalité les frères d'une même famille. Partout, de Pétersbourg à Madrid, de Londres à Constantinople les souffrances des individus sont identiques, cris de la faim, transes du froid, pleurs des mères, sanglots des veuves, appels déchirants des orphelins, et dans tous nos pays la mort d'un chef de famille est un tragique événement. Partout l'Européen gagne laborieusement son pain, à la sueur de ses bras ou à la tension de son cerveau, et lient jalousement à conserver la libre disposition du fruit de son labeur. Partout il s'efforce, avec un succès variable, de s'associer à ses compagnons de lutte quotidienne et à participer le plus possible à la gestion de la chose publique.

Partout il cherche l'oubli momentané de ses peines dans des distractions plus ou moins artistiques et dans certaines consommations, le tabac et l'alcool. Enfin dans tous les peuples du continent le travailleur pauvre, mal logé et peu nourri est une proie facile pour la tuberculose, l'alcoolique pour la folie ou le crime, l'ouvrière isolée et misérablement rétribuée, pour la prostitution. Une commune pitié et une même horreur pour la violence et l'injustice émeuvent les Européens.

Ainsi les éléments d'une culture identique et le sûr instinct de l'analogie des souffrances subies rapprochent à leur insu les âmes européennes.

350 COxNCLUSlON.

La notion consciente ou instinctive de cette solidarité intellectuelle et morale, politique et économique est la base du patriotisme européen, latent dans tous les cœurs, mais obscurci aujourd'hui par le voile épais des méfiances nationales accumulées par des siècles d'ignorance mutuelle et d'hostilités à peu près permanentes. Ce devoir nouveau, qui semble incomber à tous les jeunes habitants de l'Europe, consisterait en un effort constant et soutenu pour se connaître les uns les autres, se comprendre et s'estimer, excuser réciproquement leurs défauts et mettre en lumière les qualités cachées de leurs voisins. Loin d'être une diminution du patriotisme national il en serait un élargissement et un renforcement. Ce serait pour chacun l'obligation de travailler à augmenter les forces productives originales et la culture propre de sa patrie, portion intégrante de l'Europe qui tout entière profiterait des améliorations politiques, économiques et sociales de chacune de ses unités composantes. Ce serait la collaboration volontaire et joyeuse à la défense de ceux de nos camarades d'Europe injustement agressés, l'imitation en très grand du geste de Byron offrant sa vie à la cause de l'indépendance hellénique^ de Garibadi mettant son épée au service de la grande vaincue.

En quoi ce sentiment affaiblirait-il le culte de chacun de nous pour sa patrie? qu'on nous permette unecomparaison familière. Pour devenir un mari affectueux ou un ami sincère un jeune homme doit-il au préalable renier sa mère et trahir ses frères? Ne voit-on pas au contraire, les fils les plus prévenants et les frères les plus dévoués, faire les meilleurs époux ou les amis les plus sûrs? Comment un homme ferait-il un sacrifice pour des hommes d'une autre nationalité que la sienne s'il renonce à en consentir un analogue au profil de ses compatriotes?

Par ces temps d'individualisme et de nationalisme à outrance il est nécessaire de travailler à mettre en lumière les liens innombrables qui, au fond et en essence, unis-

senties évolutions respectivesdes divers peuplesde l'Europe, 11 importe de maintenir intactes leur sensibilité et leur capacité de souffrance au spectacle des maux collectifs illégitimement infligés à certains d'entre eux. Il est utile de réagir contre l'égoïsme grandissant et de conserver la faculté, qu'avaient nos aînés, de s'imposer pour le triomphe d'une grande idée, belle, juste et désintéressée, tous les renoncements y compris, si c'est indispensable, celui à la vie. En écartant de la route que suivent les foules européennes plusieurs dangers et quelques obstacles des destinées meilleures seront préparées aux prochaines générations.

Après avoir régi pendant des siècles les seuls rapports des individus entre eux la justice commence en Europe à dominer, dans certains cas, les relations des particuliers avec l'État, des unités sociales avec le corps social. Parallèlement d ce travail interne se poursuit un mouvement rapide de compénétration économique et politique entre les diverses natiotis européennes. En apprenant à se mieux connaître elle-même, chacune d'elles prend une conscience de plus en plus nette des difficultés et des soucis, des soutTrances et des appréhensions de ses voisines et, un à un, s'effritent les préjugés de haines, de méfiances et de constante hostilité qui, durant des siècles, ont séparé nos aïeux.

Peu à peu apparaît l'idée que lajustice, qui en réglementant dans chaque pays l'activité des individus lésa obligés à rivaliser, non plus par la force brutale, mais par l'ingéniosité, l'adresse, le savoir, le développement de toutes leurs facultés créatrices, pourrait, transportée et organisée dans le milieu international, susciter entre les peuples européens une émulation pacifique et un accroissement de culture propre éminemment fécondes pour les Etats et pour

les hommes. La création de quelques rapports juridiques et la suppression de la possibilité des guerres intereuropéennes ne porteraient atteinte qu'aux rêves monstrueux d'agrandissements territoriaux ou d'oppression de nouvelles nationalités. Si en Europe la justice est unanimement reconnue comme la meilleure base des rapports des individus entre eux lorsqu'ils vivent en société, pourquoi ne le serait-elle pas pour les relations mutuelles des divers groupements européens qu'ils constituent ?

Le sentiment européen de la justice existe, il suffirait de l'introduire dans les rapports enlre les nations d'Europe.

En attendantqu'il s'y affirme^ les jeunes Européens pourraient ulilementsuivre, avec un intérêt grandissant, le courant général qui pousse chaque peuple de notre continent à s'occuperde plus en plus de tous les événements qui surviennent chez ses voisins. Ils se sentiraient alors de moins en moins éloignés, à la fois les uns des autres et du modeste et commun idéal de l'organisation judiciaire de l'Europe. Usproclameraienl leur désir depaixet de justiceet s'efforceraient de convaincre, l'on dit que les jeunes gens sympathisent plus rapidement que les hommes mûrs, ceux de leurs camarades qu'effrayerait l'abandon du système, plus de cinq fois séculaire^ de la self et personnelle défense. Ils tâcheraient de leur montrer que des états sociaux nouveaux réclament des institutions nouvelles et que le stérile maintien de rouages légués par le passé, même dûment perfectionnés c'est-à-dire souvent aggravés,risque de masquer les besoins, insoupçonnés jadis, qui surgissent aujourd'hui de toutes parts, et d'empêcher la création du mécanisme spécial que nécessiteraitleur efficace sauvegarde. Pardesarguments répétés et pressants ils essaieraientdeles persuader. Ils affirmeraient en même temps leur commune et inébranlable volonté,non pasde ne plus prendre les armes, ce qui dans l'état actuel de l'Europe ne serait qu'une inutile négation et une lâcheté, mais de combattre àcôté du peuple européen, quel qu'il fûl,qui serait injustement agressé. Ils chercheraient,

LÀ SOLIDARITÉ DES JEUNES EUROPÉEiNS. 3o3

?i malgré leurs efforts pour l'éviter le conflit éclatait, à le généraliser de façon à ce qu'il fût, s'ils triomphaient, le dernier qui ensanglanterait et déshonorerait le continent. Alors tous se lèveraient pour la délivrance enfin venue des violentés et des opprimés, pour l'ultime guerre, la guerre émancipatrice du Droit et génératrice, en Europe, d'un progrès décisif.

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