MED E
porte sur le pavé. En ce moment, le blessé ressent une douleur intense, surtout au niveau de la tête du péroné; en le relevant, on constate une déviation du membre gauche; la jambe formait avec la cuisse un angle obtus, ouvert en dedans; en même temps, déviation de la pointe du pied qui correspond à la malléole interne du côté droit.
On transporta le blessé chez un marchand de vin; le médecin appelé de suite, constate un gonftement considérable de la région, avec une luxation du genou qu’il réduit, mais ne trouve pas de fracture. Le blessé est transporté au Val-de-Grâce et placé dans le service de M. le professeur Gaujot, salle 28, lit 34.
Le soir même voici ce qu’on peut constater :
Gonflement considérable du haut de la jambe, du genou et de la cuisse, surtout en dehors et en arrière ; il est uniforme et ne semble pas siéger dans l’articulation du genou. Peau ecchymosée en ces points; l’on y sent, à la palpation, des masses sanguines indurées; peu d’épanchement dans le genou dont les mouvements sont libres et peu douloureux. A cause du gonflement énorme, on ne peut constater ni fracture, ni luxation; il semble qu’on n’ait affaire qu’à une contusion violente de la face externe du membre inférieur, avec épanchement de sang très considérable aux mêmes points.
La première nuit, le malade éprouve de fortes douleurs dans la jambe gauche; elles se calment le lendemain, et le malade peut reposer les jours suivants. On immobilise le membre dans une gouttière, et l'on applique des compresses résolutives. Au bout de quelques jours, on enveloppe le membre dans une épaisse couche d’ouate maintenue par un bandage roulé, on l’immobilise ainsi et dans une position légèrement élevée.
Les jours suivants, l’état général reste excellent; bon appétit, pas de fièvre.
9 janvier. — Le gonflement de la cuisse et de la jambe
diminue progressivement ; les masses dures se fondent, le sang épanché se résorbe; mais la teinte ecchymotique s’étend à la partie postérieurt de la cuisse jusqu’à la fesse. L’épanchement articulaire se résorbe, le genou reprend sa forme normale.
On s'aperçoit en même temps que le pied est fortement étendu et porté dans l’adduction; il pend inerte, et, en interrogeant les muscles antéro-externes de la jambe, on voit qu’ils sont complètement paralysés, ainsi que ceux du dos du pied. Ces muscles restent mous, flasques, malgré les efforts du malade qui ne peut fléchir le pied ni le porter dans l’abduction; les plus forts courants de notre appareil ne peuvent y déterminer de contractions fibrillaires. Les muscles de la région postérieure exécutent facilement les mouvements qu’on commande au malade; ils répondent bien à l’excitation électrique. Il en est de même pour les muscles postéro-internes de la cuisse, et les mouvements de la jambe sur la cuisse s’exécutent facilement.
L'ancsthésie cutanée est complète à la partie inférieure de la region antéro-externe de la jambe et sur le dos du pied.
En résumé, il y a paralysie du nerf sciatique poplité externe, qu’on peut considérer comme ayant été fortement contus ou élongué au point où il s'engage sur la tête du péroné.
17 janvier. — Le gonflement a disparu, mais il reste un peu d'empâtement aux points contus, et la jambe gauche est plus grosse que la droite de deux ou trois centimètres. La cuisse semble un peu atrophiée ; le genou a repris sa forme normale, et le malade n’y ressent plus que de petits élancements passagers.
Pas de signes de névrite, pas de douleurs spontanées dans le membre, pas de douleur à la pression sur le trajet du nerf. Mais la paralysie et l’anesthésie persistent, complètes. Le pied est dans une forte extension sur la jambe, et l’on cherche à y remédier autant que possible. La plaque anesthésiée commence
à dix centimètres au-dessous de la tête du péroné; elle occupe les deux tiers inférieurs de la face antéro-externe de la jambe passe devant la malléode externe, puis s’incliné en dedans sur le dos du pied, jusqu’à la face dorsale du gro orteil. En ces points le malade a pu se faire plusieurs brûlures avec sa cigarette sans éprouver de douleur.
24 janvier. — Pas d'amélioration.
. A l'inspection du creux poplité, on s'aperçoit que la corde tendineuse du biceps n’occupe plus le bord supéro-externe de la région; on la sent enfoncée obliquement dans le milieu du creux du jarret. Il y a donc eu arrachement de ce tendon à son insertion osseuse à la pointe du péroné. L’articulation du genou est un peu engorgée; mobilité latérale du genou qu'on peut plier légèrement en dedans; dans la marche, la jambe a de la tendance à se porter dans le même sens. Il y a donc eu rupture du ligament latéral externe. De plus M. Gaujot croit sentir de la crépitation et diagnostique une fracture de cette extrémité péronéale, avec écrasement de la tête.
29 Janvier. — On applique une gouttière plâtrée postérointerne maintenant le pied dans la flexion à angle droit; elle se brise bientôt, et est remplacée par un appareil plâtré complet, permettant l’électrisation.
20 février. — Malgré l’électrisation employée avec persévérance, la paralysie n’est pas améliorée ; la plaque anesthésiée s'étend en haut et en avant où elle atteint la crète du tibia.
2 mars. — On enlève l'appareil. Le malade peut se lever et marcher; mais la pointe du pied abaissée et déviée en dedans vient buter contre le sol. Le soir, gonflement du pied.
15 mars. On donne des bottines lacées, avec lesquelles le malade marche mieux, quoiqu’en fauchant un peu,
Atrophie du membre.
Mollet côté sain, 34 centimètres, côté blessé, 33 centimètres.
Cuisse côté sain, 42 centimètres, côté blessé, 39 ceutimètres.
On observe toujours l’effacement du bord supérieur et externe du creux poplité ; à la place du tendon du biceps, qu'on retrouve au milieu du jarret détaché de son insertion au péroné, on sent une dépression. En portant la jambe en dedans, les surfaces articulaires du genou s’écartent de 6 millimètres en dehors. Au niveau de la tête du péroné, on sent une saillie considérable de 4 centimètres de hauteur, correspondant au cal de la fracture.
L’électricité n’a jamais rien produit, pas d'amélioration de la paralysie musculaire, ni de lanesthésie cutanée. Pas de troubles trophiques. L’état général reste bon.
24 mai. — Le malade part pour les eaux thermales.
Novembre. — Il nous revient en novembre, pour obtenir une pension de retraite, et part le r$ novembre. M. le professeur agregé Charvot constate à ce moment l’état suivant :
Santé générale excellente.
À Pinspection. — Légère atrophie de la cuisse ; rien d’anormal au genou. Atrophie notable des muscles antéro-internes de la jambe qui forment une dépression en dehors de la crête du tibia, au lieu de saillir fortement comme du côté sain. Leur paralysie est toujours complète. Rien d’anonmal du côté des muscles postérieurs.
Le pied est dans lextension, la pointe déviée en dedans ; tout mouvement volontaire de la jambe tend à exagérer cette position.
Déformation du creux poplité en haut et en dehors; absence de la corde du biceps quand on fait contracter les muscles postérieurs de la cuisse. Pas de troubles trophiques ; peut-être y a-t-il un peu moins de poils que du côté sain.
Palpation. — Pas de tuméfaction bien considérable de la tête du péroné ; mais au-dessus d’elles on sent un vide par lequel on arrive jusqu’au condyle externe.
Au milieu du creux du jarret, on retrouve le tendon du biceps, et à son extrémité, la tête du péroné mobile dans les parties molles. Ce fragment osseux est séparé du corps de l’os par un intervalle de 3 centimètres 1/2 qui augmente quand on fait contracter le biceps.
Profondément on peut sentir le nerfsciatique poplité externe, non déplacé, facile à délimiter avec les doigts; il n’est ni rompu, ni augmenté de volume, et on le suit jusqu’au moment où il s’enroule autour de la tête du péroné. Ces manœuvres ne provoquent aucune réaction nerveuse, il n’en est pas de même quand on fait la même exploration du côté sain.
Rien au genou, sinon une mobilité latérale assez grande.
Les muscles paralysés sont flasques et mous. La plaque d’anesthésie atteint presque l’interligne articulaire en haut, la tête du péroné en haut et en dehors, la crête du tibia en avant.
Aucun signe de névrite.
La marche sans bottines est très difficile; le malade soulève fortement la jambe paralysée, pose d’abord la pointe, puis le pied, enfin le talon. Avec des bottines lacées, la marche est assez parfaite, mais le malade se fatigue vite, et, au bout d’une demi-heure, il est forcé de s’arrèêter.