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De quelques erreurs sur la Papaut.̌

Depuis que l’Église est née du sang de Jésus-Christ, elle seule existe véritablement sur la terre. Tout se fait pour elle ou contre elle avec une énergie aussi durable que son éternité. Elle est le Bien; le Mal ne vit que pour la combattre. Il la combat par une parodie incessante. Tout ce qu’elle fait, il le déclare mauvais, absurde, funeste, et en l’insultant il cherche à l’imiter. 11 a ses dogmes, sa dicipline, son culte, qui sont la négation obstinée et la contrefaçon servile des dogmes, de la discipline, du culte catholique. Articles de foi, sacrifices, grandes et petites dévo-

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tions, pénitences, rien n’y manque. Les Saints surtout n’y manquent pas, et c’est peut-être le point où les religions humaines et particulières se rendent avec plus d’assiduité plagiaires de la religion divine et universelle ; et la raison en est toute simple, quoique inconnue delà plupart de ceux qui la mettent en pratique, puisque le but intime et vraiment infernal de toutes ces religions est de supprimer Dieu au profit de l’homme et de faire de l’homme un dieu sans Dieu.

Les sectaires, les indifférents, leslibres penseurs ont donc leurs saints, qu’ils appellent des grands hommes, et qu’ils exposent à la vénération publique dans les rues et dans les carrefours. Sous la première république, si féconde en canonisations de ce genre comme en toutes sortes de créations religieuses, ils avaient consacré à ce panthéisme un panthéon.

Lorsqu’ils virent que leur panthéon était sujet à se vider dans l’égout, ils ne se

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découragèrent pas; ils imaginèrent la mode des statues, maintenant florissante. Point de bourgade qui ne possède son grand homme , au moins en buste.

On prend ce que l’on trouve : il faut un grand homme à tout prix. Faute de mieux, à défaut d’écrivains, de mécaniciens, de militaires, on va jusqu’à décerner la statue à dçs Saints véritables, qui n’avaient pas été reconnus grands hommes jusque-là et qui le deviennent par décret municipal. C’est, dit-on, pour honorer le mérite, le talent, la gloire; on fait bien de ne pas dire la vertu. S’il fallait honorer la vertu, on retomberait dans le martyrologe; il faudrait demander à TÉglise des noms qu’elle a déjà revêtus d’un éclat plus illustre. Les libres penseurs ne prétendent point l’imiter de cette façon.

Mais quelle vertu assez digne de solennels hommages trouvera-t-on là où l’Église n’a point trouvé assez de vertus?

Et cependant comment faire connaître

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et honorer parmi les peuples ce que l’Église ne connaît pas ou n’honore pas?

Gloriam meam alteri non dabo. Tout le culte de la libre pensée n’a rien pu contre cette parole. Ni livre, ni marbre, ni bruit , rien n’est capable, môme icibas, d’assurer à l’homme ce peu de rayon qui est la gloire humaine, lorsque cette gloire n’est pas elle-même un reflet de la gloire de Dieu. Attendez cinquante ans , cent ans au plus ; sortez du petit groupe qui est la société lettrée et du petit espace qui est la localité : plus rien ne retentit, plus rien ne brille; le grand homme, en dépit de sa statue, est comme s’il n’avait jamais été. Les peuples, à l’admiration desquels vous l’offrez, ignorent ce qu’il a fait, ne savent pas même son nom. S’ils le savent, ils n’en font nul cas. Qu’importe au peuple que ce personnage ait inventé une mécanique , écrit un livre, gagné une bataille? Voilà bien de quoi toucher les âmes et les enflammer d'émulation! L’homme de

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peine qui remplit tous les jours ses seaux aux pieds de la statue de Molière en est-il plus fier d’être homme? Penset-il à faire des économies sur le cabaret pour se régaler du Misanthrope , et, s’il le faisait, en deviendrait -il meilleur?

L’homme de lettres, passant par là, y trouve-t-il un bon vers? l’homme de bien est-il tenté d’ôter son chapeau? Ces statues dressées de tous côtés nous font un Olympe pareil à celui des païens ; on ne connaît guère de vice qui n’y possède son représentant, et quelquefois tous les vices y sont glorifiés en une seule figure. On voit au fronton du Panthéon , entre beaucoup d’autres, Voltaire, Rousseau, Mirabeau, c’est-à-dire l’improbité, l’avarice, la diffamation, la révolte, la félonie, la débauche, l’athéisme, le suicide, les mauvais livres, les mauvais discours, les mauvaises actions, tous les péchés capitaux et toutes leurs catégories. Pauvres dieux ! mal établis dans leur immortalité viagère , inconnus du

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plus grand nombre , méprisés de ceux qui les connaissent, et dont ceux mêmes qui les adorent commencent par raturer pudiquement la biographie. Faites-les de bronze si vous voulez qu’ils durent !

L’Église demande d’autres titres ; elle ne vénère pas brutalement un don de l’esprit, une trouvaille dans les sciences, un succès dans les arts, les affaires ou la guerre ; mais, par le fait, en se préoccupant uniquement de glorifier Dieu, c’est elle qui glorifie vraiment l’humanité, puisque, sans tenir compte du hasard des talents et de la fortune des œuvres, elle couronne la force et la beauté de l’âme. Et comme la cause de ses récompenses est plus légitime, l’éclat en est incomparablement plus étendu, plus durable et plus beau. Les noms de ses Saints franchissent toutes les frontières de l’espace et du temps ; elle leur fait une popularité qui n’a point d’égale.

Ce n’est pas dans une bourgade, c’est dans le monde entier qu’elle leur dresse d’iné-

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branlabies autels. Pour le peuple, c’està-dire pour la presque totalité des hommes, deux ou trois noms au plus surnagent de toute l’antiquité. Ou y parle (sans vénération) d’Alexandre et de César, symboles de la force. Qui jamais y connut, de nom seulement, Platon, Socrate, Aristote, Cicéron, Virgile, Auguste? Il n’y a pas un paysan catholique qui ne sache très-bien ce que furent saint Pierre, saint Paul , saint Augustin , saint Louis, saint Vincent de Paul, et tant d'autres, divers d’époques et de pays. Sous toutes les latitudes ces étoiles de l’humanité divinisée sont visibles aux yeux des fidèles. Le paysan breton fait la fête de sainte Rose de Lima et de sainte Thérèse; il donne à ses filles les noms de ces vierges , qui ne sont ni de sa contrée ni de sa race; et l’Indien des Andes, et le sauvage baptisé d’hier dans les eaux de la mer Glaciale adressent en même temps leur prière à sainte Geneviève et à saint .

Louis. Le souverain Pontife vient d’ins-

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crire au catalogue des héros de l'Évangile le nom d'une autre Geneviève, d’une pauvre petite bergère infirme, Germaine Cousin , qui vécut, il y a deux siècles, dans un hameau près de Toulouse, et qui mourut n’ayant fait autre chose que garder les brebis, souffrir et prier Dieu. Le nom de Germaine Cousin ira plus loin sur la terre et durera plus longtemps que le nom des glorieux de la terre. Il est douteux que jamais une place publique soit ornée de sa statue ; mais, avant qu’un siècle s'écoule, son image sera gardée avec respect dans sa patrie et loin de sa patrie, sous des huttes où l’on ne parlera pas des Alexandre, des César et des Napoléon. La pauvre Germaine ne sera pas seulement connue, ne sera pas seulement honorée et implorée; elle sera imitée. D’humbles et grandes âmes, la prenant pour exemple, l’invoquant pour appui, voulant comme elle se rendre agréables à Dieu, deviendront comme elle des vases de

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foi, de pureté et de charité; car c’est là le culte des Saints : il met en honneur des mérites infiniment supérieurs aux dons du génie et de la fortune, et par là il rend ces mérites accessibles à quiconque veut sincèrement les acquérir.

Ainsi le cul te des Saints se perpétue pour le salut du monde, sans que jamais les efforts du Mal puissent l’abolir , ni l’impuissante jalousie de la sagesse et de la vertu purement humaines le remplacer.

En recueillant ici quelques aperçus touchant certains côtés du rôle immense que remplit dans le monde le chef de l’Église, qui fait et proclame les Saints, nous placerons en tête de ces Études quelques considérations sur le premier et le plus grand des Papes, et celui de tous les hommes mortels à qui Dieu a le plus puissamment communiqué le privilège de son immortalité. Quel nom, en effet, après celui de Dieu , est plus vivant sur la terre, et à quel homme s’applique

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mieux ce cri d’allégresse du saint roi David : Nimis honoriflcati sunt amici lui, Deus; niitiis confortatus est principatus eorum?

SAINT PIERRE

Saint Pierre, le prince des Apôtres, peut être appelé aussi le prince des Saints. Élu de Jésus-Christ pour être le fondement de 1 Église , il a été formé par ce divin Maître à toutes les vertus qui allaient devenir l’auguste caractère de l’humanité régénérée, et

il a reçu avec ces vertus nouvelles l’in-

vestiture d’un pouvoir tout nouveau et tout divin , que n’eurent pas avant lui les Justes les plus aimés de Dieu.

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Saint Pierre est le modèle des croyants, des pénitents, des apôtres, des docteurs, des pontifes, des martyrs. Toutes les auréoles sont autour de sa tête, toutes les palmes sont dans ses mains:

il a la sagesse d’en haut pour enseigner , la puissance d’en haut pour condamner et pour absoudre ; il tient les clefs du Ciel, et c’est à lui que l’humanité doit dire ce qu’il disait luimême au Sauveur des hommes : Vous avez les paroles de la vie éternelle.

Par la volonté de son Maître, saint Pierre a entrepris la plus étonnante révolution que le monde ait vue et que l’esprit de l’homme puisse concevoir; par une assistance qui a été le prix de sa foi et de son courage, il l’a accomplie. Seul et pauvre, il a attaqué, il a renversé les dieux et l’empire de Rome.

Il est mort sur la croix, du supplice des esclaves, mais en réalité législa-

SAINT PIERRE

teur, pontife et roi de la terre, le premier roi de la seule dynastie qui soit éternelle; vainqueur de César, qui était Néron, c’est-à-dire vainqueur de tous les vices et de toutes les erreurs ensemble, dans le moment que l’erreur et le vice, maîtres incontestés des hommes, recevaient d’eux les honneurs divins. Il a brisé ce joug ignominieux ; il l’a brisé pour jamais en instituant cette royauté de la vérité qui ne laisse plus au mensonge de triomphe assuré ni paisible, qui ne lui permet plus d’étouffer la sainte révolte des consciences, et qui, toujours prête à combattre pour la justice, n’ignore pas qu’elle enchaîne la victoire lorsqu’elle accepte le martyre.

La gloire de saint Pierre, même en ce monde, surpasse, s’il est possible, ses travaux. Il y a bientôt dix-huit siècles pleins qu’un ministre infime de la po-

lice de Néron le conduisit au supplice; après dix-huit siècles, ilesl le personnage le plus vivant de l’histoire. Toute langue a publié son nom, toute langue le prononcera jusqu’à la fin des temps- Toute intelligence capable de recevoir l’Evangile a connu sa vie, a béni ses œuvres ; les plus nobles génies en ont médité les moindres circonstances; la poésie et les arts y ont trouvé des inspirations ; la théologie en a tiré des lois. Son tombeau , visité de tous les peuples, est devenu une source de vie et l’arc-boutant de l’ordre social. Là il règne encore, protégé par la foi de ses innombrables enfants, maintenu au besoin par l’effroi de ceux-là mêmes qui jalousent sa puissance paternelle et qui seraient tentés de lui refuser leur hommage. Tout croule dans le monde si ce trône est ébranlé. De ce faîte sublime, toujours battu d orages for-

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midables et impuissants, Pierre, vivant dans son successeur, investi de tous lès privilèges que Jésus-Christ lui a donnés, gouverne les pasteurs et les troupeaux, enseigne, redresse, lie et délie, commande aux intelligences et dirige les âmes. Vainement l’orgueil conteste ou se révolte , en appelle au Sophisme, à la ruse, à l’injure, à la force brutale, et quelquefois sépare tout un peuple et tout un empire ; ceux que l’ênnemi entraîne dans les ténèbres conservent un souvenir et un besoin de la lumière qui les ramèneront.

Pierre, assuré de l’obéissance de l’élite du genre humain , définit l'erreur et reste le roi de la vérité. Il n’y a pas de main assez forte pour abolir ses lois.

Sa parole est la digue immuable que la mer affolée peut bien couvrir d’écume , mais ne peut pas emporter ni franchir. Il voit sans trembler le fu-

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rieux effort des révoltes, il écoute sans pâlir leur clameur immense, et, se tournant vers son peuple , il bénit deux cents millions d’âmes, dont l'Amen fidèle , éveillant tous les échos de la terre, couvre à la fois la protestation de l’hérétique , la négation de l’incrédule et le cri passionné de la brute , qui hurle d’obéir. Tel est aujourd’hui ce pouvoir de Pierre , contre lequel , depuis Néron , se sont tour à tour et tous ensemble conjurés tout ce que l’espèce humaine a produit de géants.

11 a vaincu Néron, Arius, Mahomet, Luther et Voltaire; il embrasse le monde connu; il est établi sur deux cents millions d’âmes, et ses conquêtes ne sont pas encore finies, car la plénitude des nations entrera dans son bercail. Ainsi lui tient parole Celui qui lui a dit un jour : Tu seras pêcheur d'hommes.

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Or ce mortel plus favorisé qu’ Abraham, plus puissant que Moïse, plus inspiré que les prophètes; ce législateur et ce pasteur de l’humanité, ce Vicaire de Jésus-Christ, qu’était-il pour de telles œuvres et qu’a-t-il fait pour une telle gloire? Il n’avait par lui-même ni fortune, ni force, ni génie, et pour toute science il savait conduire sa barque et raccommoder ses filets ; mais il était droit et simple de cœur ; il crut en Jésus-Christ, il l’aima, et, lorsque Jésus-Christ lui commanda de quitter tout pour le suivre, il n’hésita point.

C’est le secret de sa puissance et de sa gloire. A cause de cette simplicité d’où naquit sa foi, de cette foi d’où vint son amour, de cet amour dont le fruit fut l’obéissance, de cette obéissance qui ne connut rien d’impossible et qui ne refusa ni les travaux de l’apostolat, ni le martyre, Pierre, à son

tour, fut aimé de Jésus-Christ. Le Fils de Dieu le prit à son école et le forma pour être l’instituteur du genre humain. Ecoutons là-dessus ce que la parole apostolique dit aux pauvres :

« Vous avez la foi de saint Pierre et « vous êtes chrétiens comme lui ; vous •< pouvez avoir la charité de saint « Pierre et aimer Dieu comme lui; .« par conséquent vous pouvez, comme « lui, mériter toute l’estime du Ciel.

« Voilà la véritable grandeur, une <« foi animée de la charité , c’est-à- *< dire de l’amour de Dieu, et une « charité soutenue de la foi. Car rien « ne nous rend plus grands que ce qui « nous rend grands devant Dieu ; rien « ne nous rend plus grands devant Dieu •« que ce qui nous approche plus de « Dieu, et rien ne nous approche plus « de Dieu que la foi et l’amour de «' Dieu. Qu’importe que nous soyons re-

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« vêtus delà pourpre ou couverts d’ha- « bits usés et déchirés, si sous ces habits « usés et déchirés nous sommes plus « agréables à Dieu que les princes sous « la pourpre ? Au lieu de demander à « Dieu une fortune temporelle, au lieu « de lui demander des trésors périssa- « blés et une puissance humaine, de- « mandons-lui une foi vive et ardente.

« Ce double mérite disposa saint Pierre « à la souveraine dignité de l’Eglise où « Jésus-Christ le voulait élever (i). »

Voilà une philosophie toute simple, toute populaire , toute pratique , en même temps que toute sublime , dont les orateurs chargés de célébrer les grands hommes à qui l’on dresse des statues trouveraient difficilement le texte dans la vie de leurs héros*

(1) Le P. Bretonneau, Mystères •

3J[ais ce que l’on y trouve moins encore, ce qui surpasse toute beauté et décourage toute éloquence, c’est cette première partie de la vie de saint Pierre qui se passe à l’école de Jésus. Un Dieu descendant parmi les hommes pour les instruire, c’était la plus riante fiction des poésies antiques et le plus consolant débris de la vérité perdue. Au sein de ses misères, dont elle avait oublié la cause et dont elle ne connaissait pas même l’étendue , l’humanité aveugle et gémissante se refusait pourtant à croire qu’elle fô.t née du hasard et qu’elle tînt d’elle-même le peu de biens

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qu’elle possédait. Elle se disait qu’un Dieu avait veillé sur son berceau et lui avait donné les lois et les arts. Combien la réalité nouvelle a dépassé tout ce que le génie des poètes a pu ajouter à ce souvenir confus du Paradis, fidèlement gardé dans la conscience humaine !

Si l’on veut comparer ce que l’homme peut rêver de la bonté de Dieu et ce que cette même bonté peut faire pour l’homme, il faut lire dans Fénelon comment Mentor instruit le futur roi d’Ithaque, et voir ensuite, dans l’Evangile, comment Jésus-Christ instruit ces pauvres artisans de Galilée , dont il va bientôt se servir pour changer la face du monde. Qui eût imaginé, qui eût osé concevoir ce miracle de l’amour divin : tant de patience, tant de tendresse, tant de majesté, toute la complaisance d’un ami, toute la bonté d’un

père, toute la grandeur de la prescience de Dieu ! Il les appelle, il les aime, il se plie à la faiblesse de leurs connaissances et de leur jugement, il leur parle un langage qu’ils puissent entendre, il les nourrit, il les sert, il va guérir leurs parents malades; et chacune de ses actions est ordonnée pour être leur règle lorsqu ils auront reçu le commandement d’enseigner toutes les nations.

Mais aucun n’est instruit avec autant de vigilance et de prédilection que Simon-Pierre, et sans cesse il justifie avec éclat cette faveur glorieuse.

Dès qu’il paraît dans l’Évangile, on le voit toujours confiant, humble, sincère, généreux, digne, par la constance de sa foi, de ce nom symbolique de Pierre, qui lui est donné dès le premier jour. Il est le premier partout.

A lui s’adressent toutes les grandes

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paroles qui annoncent les développements, les conquêtes et l’éternel triomphe de l’Eglise. C’est assis sur la barque de Pierre, devenue déjà la barque de l’Eglise, que Jésus prononce la première instruction publique dont il soit fait mention dans les récits évangéliques (i). C’est Pierre qui, aussitôt après ce discours, s’avançant en pleine eau sur le commandement de son Maître, jette le filet pour la pêche miraculeuse, et qui, reconnaissant la main de Dieu dans ce succès, s’humilie et tremble au lieu de s’enorgueillir. C’est lui qui, lorsque Notre-Seigneur veut soumettre à une épreuve la foi des Apôtres, s’écrie : Vous êtes le Fils du Dieu vivant! C’est lui qui, pour re-

(1) La barque de l’Église, sur laquelle monte le Seigneur, n’est autre que celle dont Pierre fut établi le pilote, lorsque le Seigneur lui dit : Vous êtes Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église . (Aubr., Serin, h.)

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joindre Jésus, n’hésite pas à s’élancer sur les flots ; c’est lui qui ose s’armer pour le défendre ; lui qui, surmontant la terreur que tous éprouvent, le suit jusqu’au prétoire ; lui qui, l’ayant renié dans le trouble de la peur, se repent à l’instant même et pleure amèrement ; lui enfin qui, malgré l’énormité de sa faute, connaît assez la miséricorde du Fils de Dieu et se sent assez sûr de son propre cœur pour lui dire :

Seigneur , vous savez si je vous aime !

Et alors, en effet, Jésus, constatant et récompensant son amour, plus grand que celui des autres, et sa foi plus parfaite, lui confie le suprême empire des âmes pour toute la durée des temps :

Pais mes brebis , pais mes agneaux.

Par la confession trois fois répétée de son amour, Pierre, dit saint Augustin , a effacé son triple reniement ; et le Fils de Dieu , comptant désormais

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sur son disciple, lui met dans les mains ce qu’il a de plus cher : Pasce agnos meos, pasce oues rneas ; tout le bercail, sans distinction. Et tout ce qui n’est point du troupeau de Jésus-Christ n’est point du troupeau de saint Pierre; et tout ce qui n’est point du troupeau de saint Pierre cesse d’être du troupeau de Jésus-Christ.

Bossuet nous montre ce plan de Dieu sur saint Pierre : « Notre-Sei- « gneur Jésus-Christ, voulant former « le mystère de l’unité , choisit les « Apôtres parmi tout le nombre des « disciples ; et, voulant consommer le « mystère de l’unité, il a choisi l’a- « pôtre saint Pierre pour le préposer « non-seulement à tout le troupeau, .( mais encore à tous les pasteurs, afin «< que l’Eglise, qui est une dans son « état invisible avec son Chef invi- «• sible, fût une dans l’ordre visible de

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« sa dispensation et de sa conduite «. avec son Chef visible, qui est saint « Pierre, et celui qui, dans la suite des « temps, doit remplir sa place. Ainsi « le mystère de l’unité universelle de « l'Eglise est dans l’Eglise romaine « et dans le siège de saint Pierre ; et, •« comme il faut juger de la fécondité •i par l’unité, il se voit avec quelle « prérogative d’honneur et de charité « le saint Pontife est le Père commun « de tous les enfants de l’Eglise. C’est « donc pour consommer le mystère de « cette unité que saint Pierre a fondé « par son sang et par sa prédication « l’Eglise romaine, comme toute l’an- « tiquité l’a reconnu. Il établit pre- <. mièrement l’Eglise de Jérusalem « pour les Juifs, à qui le royaume de « Dieu devait être premièrement an- « noncé, pour honorer la foi de leurs * pères, auxquels Dieu ava : t fait les

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« promesses. L’ayant établie, il quitte « Jérusalem pour aller à Rome , afin « d’honorer la prédestination de Dieu « qui préférait les Gentils aux Juifs, a dans la grâce de son Evangile; et il « établit Rome , qui était le chef de la « gentilité, le chef de l’Église chré- « tienne, qui devait être principalement « ramassée de la gentilité dispersée, « afin que cette même ville, sous l’em- « pire de laquelle étaient réunis tant « de peuples et de monarchies diffé- « rentes , fut le siège de l’empire spiri- « tuel qui devait unir tous les peuples, « depuis le levant jusqu’au couchant , « sous l’obéissance de Jésus-Christ.

« Car avec la vérité de l’Évangile saint « Pierre a porté à son Église la préro- « gative de son apostolat, c’est-à-dire « la proclamation de la foi et l’autorité « de la discipline.

« Pierre , confessant la foi , entend

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« de Jésus-Christ cet oracle : Tu es « Pierre , et sur cette pierre je bâtirai « mon Eglise. Saint Pierre , déclarant « son amour à son Maître , reçoit de « lui ce commandement : Pais mes « brebis , pais mes agneaux ! Pais les « mères, pais les petits; pais les forts, « pais les infirmes ; pais tout le trou- « peau. Pais, c’est-à-dire conduis. Toi « donc , qui es Pierre, publie la foi et « pose le fondement; toi, qui m’aimes, « pais le troupeau et gouverne la dis - « cipline (i). »

Mais arrêtons-nous davantage à cette première période de la vie de saint Pierre , le plus humble des hommes, appelé dans la familiarité du Dieu tout-puissant.

Si j’osais écouter le cri de mon cœur, je conseillerais à ceux qui distribuent le pain de la parole de ramener

(l) Lettres à me demoiselle de Metz; 1662.

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souvent les fidèles à cette table préparée et servie des mains de Dieu.

Que de scènes touchantes! que de douces et invincibles lumières! Comme tout est merveilleux, écrasant, pour ainsi dire, de bonté et d’amour; et, cependant, comme en même temps Dieu ne fait rien qui ne soit digne de sa bonté et de sa sagesse! Non, saint Pierre n’est pas indigne de l’affection de Jésus. Pour que le miracle de la diffusion de l’Évangile et de l’établissement de l’Église se dressât dans toute la durée des siècles comme le plus grand défi qui ait été jeté à la raison et à la force de l’homme , il fallait que les Apôtres fussent de simples et grossiers artisans, et Pierre, leur chef, le plus simple et peut-être le plus illettré de tous; mais, en même temps, il devait être ce que nous le voyons , bon , pieux, sincère, aimable, si je l’ose dire,

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même par ses imperfections. Il savait une chose que tout homme devait savoir parmi les Juifs : il savait que le Messie viendrait , et il l’attendait avec une foi pure, sans disserter comme les Pharisiens, et sans demander, comme les Juifs charnels, que le Messie leur apportât les joies de la terre et le sceptre du monde. Plus éclairé par sa foi que les docteurs par leur science, il reconnut tout de suite Celui qu’il attendait, et Jésus aussi le reconnut :

Tu es Simon, fils de Jean; désormais tu te nommeras Pierre. Et Pierre quitte tout pour suivre Jésus, donnant ainsi l’exemple du renoncement parfait; car, quoique pauvre, il avait pourtant sa maison, sa barque, ses filets, et il était marié. Ce noble caractère explique cette glorieuse parole que Jésus lui adressa plus tard : Tu es bien heur eux, Simon, fils de Jean, parce

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que ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé ce que je suis , mais mon Père qui est dans les deux. Sa foi ne s’ébranle jamais. Lorsque Jésus , parlant aux Douze , leur dit ces paroles : Ma chair est une nourriture , mon sang est un vrai breuvage , ils hésitent entre eux. « Ce discours, disentils, est trop dur; qui peut le croire ?»

Mais Pierre, interrogé par le Maître, fait une réponse qui raffermit leur confiance ébranlée : Seigneur , a qui irions-nous P Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous croyons parce que nous savons que vous êtes le Christ , Fils de Dieu.. Il pose ainsi la raison décisive et universelle de la foi à tous les mystères. Nous croyons tout sur la parole d’un Dieu qui peut tout et qui nous aime. Combien Dieu doit chérir la simplicité et la candeur de cet hommage!

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Lu foi île Pierre et son amour éclatent encore le jour de la Cène, lorsque Jésus se prépare à laver les pieds des Apôtres. Pierre refuse d’abord par humilité : <f A Dieu ne plaise, Seigneur, que vous me laviez les pieds ! » Mais Jésus lui ayant dit : « Si je ne vous lave point les pieds, vous n’aurez point de part avec moi, « Pierre aussitôt s’écrie :

'< Seigneur, non-seulement les pieds, mais la tète ! »

Il croit, il a confiance, même lorsque la nature défaillante semble trahir la foi. Au milieu de la tempête , il ne songe plus assez que la présence de Jésus suffit pour préserver la barque , mais il l’éveille: « Sauvez-nous, Seigneur ; nous périssons ! v Dans le prétoire il renie Jésus; mais un seul regard de Jésus le convertit. Qui dira jamais, qui saura jamais ce que ce regard de Jésus et ce que ces larmes

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de saint Pierre ont touché et sauvé d’âmes! Doux regard de la miséricorde infinie, qui vient encore, après dix-huit siècles, percer et purifier nos coeurs ingrats ; saintes et douces larmes du repentir, qui ont éteint et qui éteindront à jamais les flammes du vice en ce monde, et dans l’autre celles du châtiment !

L’oeuvre visible de Jésus-Christ est terminée. Par ses leçons, par scs exemples, par sa mort comme homme, par son autorité comme Dieu, il a formé celui qu’il veut laisser au monde pour maintenir ses enseignements et distribuer ses grâces. Il a rempli sa promesse en lui envoyant le Saint- Esprit. Pierre paraît un homme tout nouveau. C’est alors que l’on voit véritablement le chef des Apôtres. Sans perdre son caractère simple, humble et docile, partout il se montre animé du plus ferme, du plus entreprenant courage. Il exerce le premier le périlleux ministère de la prédication, en proclamant publiquement la divinité

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de Jésus mis à mort; et cette première prédication, ce premier coup de filet du pêcheur d’hommes fait entrer trois mille hommes dans le sein de l’Eglise, réduite aux disciples encore effrayés. Le premier il exerce le don des miracles : au nom de Jésus-Christ il commande aux boiteux de naissance de se lever et de marcher, et après ce miracle un second discours convertit encore cinq mille personnes. Eternelles leçons, éternellement fécondes !

Jésus fait plus par son vicaire qu’il n’a voulu faire par lui-même : en trois années de prédication il n’a rassemblé que le petit troupeau des Apôtres et des disciples ; deux discours de Pierre font entrer dans la nacelle huit mille hommes venus de toutes les nations et qui parlaient toutes les langues. L’Eglise est fondée. Que maintenant les Apôtres se dispersent; ils trouveront

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partout quelque fidèle qui aura entendu la voix de Pierre et qui recevra ses envoyés. Jésus guérissait les malades avec un attouchement ou avec une parole ; Y ombre seule de Pierre guérit. Bientôt il fait davantage : par une action hardie il se déclare 1 interprète de la volonté divine, et il assure à jamais la liberté du ministère évangélique.

On lui défend de prêcher; et, quoique ce fût à lui plus spécialement que le Maître eût enseigné la soumission aux puissances en faisant un miracle pour lui donner occasion de payer le tribut , il sait jusqu’où cette soumission doit aller, et il déclare, au péril de sa liberté et de sa vie, qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ; car, dit-il avec Jean, « Nous ne pouvons pas ne « point parler des choses que nous n avons vues et entendues. » Voilà ce

SAINT PIERRE

fameux Non possumus , qui, malgré toutes les tyrannies, a conservé au monde le bienfait de l’Evangile. Pierre le prononce le premier, et le premier en subit les conséquences. S’il ne donne pas le premier sa vie, réservée avant le martyre à des travaux plus rudes que le martyre, il est le premier frappé et le premier captif. La merveilleuse et douloureuse destinée de l’Eglise se résume dans sa vie pleine de douleurs et de merveilles. Toujours poursuivi , toujours délivré, toujours opprimé, toujours triomphant, secouru aujourd’hui par les hommes, demain par les anges, et le jour suivant enchaîné; ici reçu en triomphe, là chassé avec ignominie; à travers ces vicissitudes il exerce la plénitude de ce pouvoir qu’il n’a pas reçu des hommes et que les hommes ne sauraient lui retirer. Il exclut de l’Eglise l’imposteur qui veut

SALNT PIERRE

y entrer à prix d'argent, il rend la vie au fils de la veuve qui faisait de bonnes œuvres, il punit de mort les chrétiens infidèles qui ont osé mentir au Saint-Esprit, il abolit la gêne des observances judaïques, il porte la lumière aux idolâtres et reçoit, dans la personne du centurion Corneille, les prémices de la gentilité. 11 n’y a rien de si grand sur la terre, et rien n’est plus humble que l’homme qui fait de si grandes choses. S’étant trompé une fois, à l’occasion des observances, non dans la doctrine, mais dans la conduite, il souffre d’être publiquement repris par Paul, dernier venu, Apôtre sorti d’entre les persécuteurs.

Mais ces comparutions devant des juges iniques, ces coups, ces emprisonnements, ces voyages apostoliques dans la Judée, ees laborieux triomphes toujours achetés au poids de la

SAINT PIERRE

sueur et du sang, tout cela n’est rien encore : il faut s’emparer de Rome, il faut renverser ce Capitole qui est la forteresse armée et terrible des faux dieux. Pierre part pour Rome.

Ce qu’était Rome alors, quelques noms le disent. De la mort de Notre- Seigneur à celle de saint Pierre, Caligula avait succédé à Tibère, Claude à Caligula, Néron à Claude. A mesure que ces monstres se succédaient au suprême pouvoir le sénat les déclarait dieux. Tout était dieu dans Rome, dit Bossuet, excepté Dieu même. A ces dieux, qui s’appelaientTibère, Claude, Galigula, Néron, le sénat sacrifiait des victimes humaines. Un jour Néron tua sa mère ; le sénat en rendit de solennelles actions de grâces dans tous les temples de Rome. Tibère avait trouvé que les sénateurs l’adoraient trop ; ils n’en eurent point de honte, et ils

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adorèrent Néron comme ils avaient adoré Tibère. A l’un et à l’autre ils livrèrent ceux d’entre eux qui fatiguaient les regards du tyran par un reste ou par une apparence de vertu.

C’est le sénateur Tacite qui le rapporte, et il est croyable, car, probablement , il le fit lui-même. Tacite était un des hommes estimables de Rome. Il y en avait un autre, grand philosophe et grand écrivain, qui faisait des traités de morale où il enseignait le mépris des richesses, l’amour de la justice, le pardon des injures. Il se nommait Sénèque ; il avait été le précepteur de Néron, il devint son ministre ; en quatre ans de faveur il amassa, par ses extorsions et par ses usures, cinquante huit millions de notre monnaie. Lorsque Néron le consulta sur l’intention où il était de faire mourir sa mère, le moraliste Sénèque

ne lui demanda qu’une chose, savoir :

par quels soldats on la ferait égorger; et il écrivit en beau style l’apologie de ce crime, que l’empereur daigna réciter en présence du Sénat. Quant à la manière dont le sage Sénèque pardonnait les injures, Néron lui -même trouva qu’il se vengeait trop et dut lui imposer la clémence envers ses ennemis.

Tels étaient les maîtres, les grands et les philosophes de Rome. Reconnaissant officiellement trente mille dieux, d’après le catalogue de Vairon, et, au fond, pleins de mépris pour toute cette vermine olympienne née des superstitions et des corruptions populaires, ils s'en tenaient à la philosophie matérialiste d’Epicure. Quant à leurs devoirs envers l’humanité, ils prenaient pour règle ce mot de Jules César, le meilleur peut-être de leurs grands

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hommes : L'espèce humaine est une proie qui appartient au plus fort.

Leur politique les obligeant de se ménager la faveur du peuple, ils l’achetaient et la conservaient en faisant égorger dans les jeux publics des milliers de victimes , en sorte que, soit pour satisfaire à l’avidité et aux caprices du prince, soit pour amuser la multitude, le sang humain ne cessait pas de couler. Les prêtres et les vestales assistaient à ces spectacles, que la religion consacrait en y répandant la première goutte de sang par la main d’un ministre des dieux. De l’autre côté du mur, sous les arcades du cirque, entre les cabanons où rugissaient les bêtes et ceux où les confeeteurs se formaient la main en achevant les blessés, il y avait des lieux de débauche. Ce qu’étaient les mœurs de la classe élevée, on le sait : Chateau-

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briand a osé les décrire; mais « qui « oserait raconter les cérémonies des « dieux immortels et leurs mystères « impurs?... Il n’y avait nul endroit « de la vie humaine d’où la pudeur « fût bannie avec plus de soin qu’elle « ne l’était des mystères de la reli- « gion(i). »

Sous cette plèbe, qui se croyait libre, et sous ces patriciens, qui n’avaient de bien, de vie et d’honneur qu’autant que voulait leur en laisser César, gémissait le peuple immense des esclaves, déchus de tous les droits de l’humanité et même de la qualité d’hommes. Ils travaillaient, ils mouraient, ils servaient comme leurs maîtres le jugeaient bon aux plaisirs et aux intérêts de leurs maîtres. Le proverbe disait qu’il ne doit point y avoir de repos pour l’esclave : Non est otium

(1) Discours sur l'Histoire universelle .

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servis. L’esclave n’avait point d’âme ; la Grèce l’appelait un corps , sôma ; Rome une chose, res. Ce n’était qu’un outil dont on pouvait se servir sans relâche et sans scrupule, jusqu’à ce qu’il fût usé. Et quand la vie de l’esclave durait plus longtemps que ses forces, la sagesse écoutée de Caton enseignait qu il fallait le laisser mourir de faim. Des patriciens employaient leurs esclaves à mendier, et les mutilaient avec l’ingénieuse cruauté de l’avarice, afin d’exciter davantage la pitié des passants. Cette industrie était fort pratiquée, et, comme en toute industrie, il y avait concurrence. Si l’un de ces possesseurs d’esclaves mendiants voyait quelque part un esclave plus estropié que n’étaient les siens ou couvert de plus hideuses plaies, il choisissait dans son troupeau ceux qu’il pourrait rendre semblables à ce-

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lui-là ; il les condamnait à un supplice aussi long que leur misérable vie, afin qu’ils lui rapportassent chaque jour quelques deniers de plus. Pour protéger la vie des maîtres contre le désespoir des esclaves, la loi ne leur enjoignait pas de les traiter plus humainement; elle condamnait ceux-ci au dernier supplice , fussent-ils par le nombre une nation , quand le maître mourait de mort violente. Ainsi furent exterminés, sous Néron , par ordre du sénat, malgré les murmures du peuple, les quatre cents esclaves de Pidanius Sécundus, assassiné dans sa maison.

C’était là cette grande Rome, maîtresse orgueilleuse des nations ; cette Rome qui récitait les vers d’Horace et de Virgile, où la voix de Cicéron venait de s’éteindre, où Tacite et Sénèque écrivaient; la Rome de César et

d’Auguste, pleine de monuments, de richesse, de chefs-d’œuvre, de sagesse môme, et qui, dit Montesquieu, établissait son empire sur la dépopulation de l univers. C’est cette Rome que Simon, surnommé Pierre, pêcheur du bourg de Bethsaïde en Galilée, tout seul et pieds nus, son bâton à la main, son Credo dans la mémoire, mais son Jésus dans le cœur, vint assiéger, vint prendre au nom de ce même Jésus, crucifié à Jérusalem entre deux larrons.

Il y venait enseigner le Dieu unique, le Dieu chaste, le Dieu juste, le Dieu miséricordieux et compatissant, le Dieu terrible, le seul Dieu. Il venait établir l’humilité dans ce royaume de l’orgueil, la pureté dans ce centre de la luxure, la liberté chrétienne dans cet enfer de la tyrannie. Il apportait la famille, avec l’indissolubilité du nœud conjugal et le respect pour la vie de

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l’enfant ; il venait restituer à l’esclave sa qualité d'homme et y ajouter la dignité d’enfant de Dieu. A la place de l’empire de Néron il venait constituer l’empire de Jésus-Christ. « Merveilleux « contraste ! Dans le même temps Sé- « nèque, philosophe, éloquent, riche, « fait l’éducation d’un nouvel empe- « reur, et Pierre, pêcheur de Galilée, « sans lettres, sans argent, sans crédit, « fait l’éducation d un nouveau genre « humain. L’élève de Sénèque fut Né- « ron ; l’élève de Pierre, c'est l’uni- « vers chrétien (i). »

(1) Rorhbacher, Hist. univ. de l'Églüe, t. TV.

A.ssisté de Paul , qu’il suffit de nommer pour jeter l’esprit dans la contemplation d’un autre miracle , Pierre demeura vingt-cinq ans à Rome, étendant de là sa sollicitude sur toutes les Eglises. Au bout de ce temps on le prit un jour et on l’enferma dans la prison Matnerline, au pied du Capitole, comme si l’on eut voulu qu’il pût voir de ses yeux et toucher de ses mains, pour leur donner une dernière et victorieuse secousse, les fondements de ce sanctuaire des erreurs qu’il avait abolies et qui allaient finir. On l’en tira

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bientôt. On lui fit traverser le B’orum, où le sénat siégeait en face de la tribune muette, et à l’extrémité duquel s’élevait la Maison d’Or de Néron. Il fut emmené sur le chemin d’Ostie, où il trouva Paul, qui allait aussi mourir.

Une croix était préparée ; il demanda d’y être attaché la tête en bas, afin de souffrir avec un cachet d’ignominie ce supplice devenu glorieux par la mort de son Maître. Ce fut la fin de ses travaux et le commencement de sa gloire, qui durera autant que la terre et les cieux. Là prit naissance le second empire de Rome et se fonda le nouveau Capitole, d’où partirent, non plus des proconsuls, mais des apôtres; où l’on ne décréta plus la guerre, l’esclavage et l’extermination des peuples, mais la paix et la liberté du monde.

Au dernier siècle, l’Anglais Gibbon, hébété par l’étude du paganisme et

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par le souffle d’impiété qui remuait en cetemps-là l’Europe, vint s’asseoir sur le Forum romain, entre le Capitole et le Colisée en ruines. Des moines foulaient de leurs sandales les restes de la voie Sacrée. Ces débris et ce spectacle excitèrent en lui une stupide colère.

Jadis des triomphateurs, dit-il, aujourd’hui des moines ! Il oublia que ces moines étaient aussi des triomphateurs, et des triomphateurs plus grands que ceux qu’il regrettait, et il écrivit un livre longtemps célèbre, aujourd’hui méprisé, où il s’efforça de rabaisser le courage et l’œuvre des martyrs.

On aime à se dire que, traversant ce Forum déjà déshonoré, mais encore dans toute sa splendeur, saint Pierre le vit en esprit, plus d’une fois, tel que nous le voyons maintenant ; qu’il vit la dégradation et la misère de ces théâtres d’orgueil, de sang et de luxure, et

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toutes ces idoles brisées et dispersées dans la poussière, et qu’il s’écria plein de reconnaissance et d’amour: Sois béni, Christ immortel ! tu as vraiment délivré l’humanité !

Et à son tour l’humanité reconnaissante voue à Pierre, serviteur du Christ, un culte qui ne finira qu’avec l’humanité. Qui exprimera jamais l’admiration et l’allégresse que le chrétien sent en son cœur lorsque, prosterné sur le tombeau de Pierre, devant le successeur de Pierre qui passe et qui bénit, il entend chanter ces paroles qui ne périront point : Tu es Petrus!

tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise !

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