‹ De quelques erreurs sur la Papaut.̌Chapitre 2 sur 8 · LES · texte numérisé non relu

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A. propos d’un livre estimable, dont il croit rendre compte (i), M. de Sacy expose ses idées sur le caractère, les œuvres et l’avenir de la Papauté. Rien de neuf; au contraire! mais son travail est un excellent résumé des erreurs qui dominaient il y a quelques

(i) Variétés littéraires, etc , t. II.

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années, et qui tiennent encore dans beaucoup d’esprits dont le Journal des Débats est le guide le plus accrédité. L’occasion paraît bonne pour les combattre. M. de Sacy nous saura gré de lui indiquer des vérités qu’il ignore; nous espérons qu’il les trouvera dignes de son amour.

Le malheur de M. de Sacy est d’avoir achevé ses Humanités à une époque où l’on ne savait pas l’histoire du moyen âge. Ses idées sur la Papauté sont celles des publicistes libéraux de la Restauration, qui les tenaient de Voltaire. Avec ce bagage frivole, il s’est trouvé tout de suite engagé dans la polémique contre la réaction historique et religieuse dont il a Vu l’aurore. De là des habitudes d’esprit hostiles, et peut-être de certains ressentiments. Il a pu faire le serment d’Annibal. La science et la

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raison publique n’en ont pas moins marché. J. de Maistre avait percé la nuit. Il est venu des protestants, Voigt, Hurter et d’autres, qui ont notablement corrigé les Annales de V Empire ; il est venu des catholiques portant un flambeau plus sur ; il est venu des révolutions autrement instructives que tous les livres. Beaucoup de réputations qui semblaient faites pour toujours ont singulièrement changé d’aspect.

Saint Grégoire VU, Innocent III, Boniface VIII étaient des monstres, il y a trente ans; personne aujourd’hui n’entreprendrait de leur contester la vénération du monde. Dans toute l’Europe, l’opinion tend à une apologie intégrale de l’Eglise romaine. Les Evêques de Rome, calomniés paf une conspiration de trois siècles, apparaissent à notre âge comme la tête divine de l'humanité; comme l’Esprit de Dieu

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sur la terre. C’est sur ce siège auguste que la vérité a toujours des apôtres, la faiblesse toujours des patrons, la justice toujours des vengeurs ou des martyrs ; c'est là que le miracle intervient pour suppléer aux défaillances de la nature mortelle, et que l’on sent encore la main de Dieu quand l’œil ne peut voir que les faiblesses et les perversités de l’homme. Bientôt les écoliers riront des vieux penseurs qui jugent la Papauté sur les défauts d’un Pape. M. de Sacy lui-même, après avoir travaillé uniquement pour rassembler des arguments de cette espèce, en avoue la nullité. « 11 serait grossiè- « renient injuste, dit-il, de ne pas « faire à la décharge des Papes la part « de la faiblesse humaine et celle des « préjugés de leur temps. » M. de Sacy commence à faiblir !

« Mais, poursuit-il, qu’on ne me

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« donne pas l’histoire des Papes comme « V idéal d'un gouvernement chrétien , comme une espèce de miracle perpé- « fuel, comme l'histoire des actes de « Dieu par l' intermédiaire des souve- « rains Pontifes ! » C’est pourtant ainsi qu’il faut la prendre, et voilà où je me propose d’amener M. de Sacy. Il n’y est pas ! mais je compte sur sa conscience. S’il concède que les Papes ont eu des adversaires habituellement plus forts et sans exception plus malfaisants qu’eux ; s’il consent à jeter un regard sur les desseins avoués de ces adversaires des Papes, et s’il veut sérieusement en étudier les conséquences réalisées et les conséquences possibles, il est pris. Il reconnaîtra que les desseins traversés et déjoués par les Papes tendaient directement, sans exception, à la ruine du christianisme. Or, la ruine du christianisme étant certainement, à

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ses veux comme aux nôtres, la ruine de la civilisation, il verra donc comme nous, dans l’histoire de la Papauté, V idéal du gouvernement chrétien et r histoire des actes de Dieu par V intermédiaire des souverains Pontifes.

Sous le rapport religieux, c’est un article de foi; sous le rapport politique, c’est l’aveu nécessaire de toute raison éclairée. Les Papes, travaillant sans cesse à mettre la société civile en harmonie avec l’Evangile, ont sans cesse poursuivi l’idéal du gouvernement chrétien ; et de même leurs adversaires, travaillant sans cesse à faire dominer la volonté de l’homme, ont sans cesse poursuivi l’idéal du gouvernement païen.

Quant au miracle perpétuel de cette persévérance de la Papauté dans le bien et de sa durée au milieu de tant d’épreuves et de misères* c’est un fait

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aussi naturel que l’existence du monde :

Dieu soutient, répare et fait durer ce qu’il a créé pour durer. Voilà tout.

Au point de vue de M. de Sacy, ce fait simple devient un problème insoluble.

La Papauté lui semble une institution humaine, périssable, qui renferme en soi d’incurables vices, qui est en décadence depuis six cents ans. Etant telle, si faible et si terriblement assaillie, comment tient-elle encore ? Quoi ! une décadence de six cents ans, et cela ne prend pas même la physionomie de finir, lorsque, depuis six cents ans, tant d’institutions puissantes, tant de doctrines, tant de religions armées contre cette chose en décadence ont eu leur commencement, leur apogée et leur fin ? Miracle, en vérité! Que M. de Sacy l’explique comme il pourra.

Quand, inclinés devant la Papauté, nous saluons en elle l’œuvre de Jésus-

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Christ et le bienfait de Dieu, nous n’admirons rien de si difficile à comprendre. Du Calvaire, où la Papauté prit naissance, nous tournons nos regards vers Celui qui, suivant l’expression de l’Ecriture, tient la masse du monde suspendue a trois doigts de sa main ; nous entendons en nos cœurs le Tu es Petrus ; et, avec la triple allégresse de la connaissance, de la foi et de l’amour, nous disons Amen ! et nous avons tout dit.

M. de Sacy finira par confesser que V amen du chrétien est plus raisonnable, et même plus fier, que l’éternel pourquoi du sceptique. Il nous remerciera d’avoir voulu le tirer des chicanes où il s’obstine. 11 est en trop mauvaise compagnie dans cette expédition de tous les temps et de toutes les erreurs contre le tombeau de saint Pierre ; croisade à rebours, qui met la

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civilisation en péril de mort dès que les gens de main s’y poussent à la suite des gens d’esprit.

Souvenons-nous d’hier, quand les Routiers et les Tard-Venus de la philosophie tenaient Rome : les gens d’esprit, consternés, prenaient le parti du Pape. Ils n’avaient pas tort. En même temps que le Pape, beaucoup de belles choses s’en iraient, la belle littérature en tête. Salons, journaux, bibliothèques, bureaux d’esprit, boutiques d’esprit , magasins d’esprit, fabricants et revendeurs d’esprit, la Papauté vous garde, parmi tant de trésors plus précieux que vous. Vous vivez derrière ce suprême rempart de la civilisation, et la vérité est qu’il n’a rien abrité de plus ingrat.

Le livre qui sert de thème à M. de Sacy est {'Histoire de la Papauté au quatorzième siècle , par M. l’abbé Christophe; bon travail, au talent et à la sincérité duquel M. de Sacy rend hommage. Le récit s’étend du pontificat de Boniface VIII à l’élection de Martin V. C’est la période agitée et redoutable des Papes d’Avignon, du grand schisme, du concile de Constance. Un tableau si vaste peut toujours être perfectionné ; l’auteur le retouchera sans doute. Tel qu’il est, M. de Sacy pouvait y prendre de meilleures pensées.

Les Papes d’Avignon, si souvent calomniés, paraissent dignes de la tiare, irréprochables dans la foi et dans les mœurs. L’assistance divine, promise à saint Pierre, ne leur est pas retirée.

Exilés de Rome pendant soixante ans, hôtes et presque captifs de la France, ayant affaire à des protecteurs comme Philippe le Bel, à des adversaires politiques comme Louis de Bavière et la foule scélérate des petits princes gibelins qui dévoraient l’Italie, à des hérésiarques comme Wiclef et Marsile de Padoue, à des séditions théologiques comme celle des Frères Mineurs, ils conservent la royauté spirituelle du monde, et ils reconquièrent la souveraineté temporelle de Rome, successivement envahie par vingt tyrans. Ce résultat n’annonce pas des hommes ordinaires.

La part de la Papauté est plus belle

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encore. L’exil des Papes n’est que sa moindre épreuve. Le schisme éclate.

11 y a deux Papes, il y en a trois, qui s’excommunient réciproquement. Il y a entre ces trois Papes un concile , convoqué par l’un deux, aussi douteux que les autres. Le concile s’empare, si l’on peut ainsi parler, d’un pouvoir révolutionnaire, pour faire, au milieu d’une situation inouïe , des choses inouïes. De ces trois Papes, reconnus chacun par une partie de la chrétienté, et qui tous veulent retenir un pouvoir dont aucun ne semble investi assez canoniquement , le concile juge l’un , fait abdiquer le second, dépose le troisième. Trois Papes vivants, et plus de Pape! A la place du Pape, une assemblée formée de toutes les nations, dans laquelle s’entre-choquent les intérêts politiques les plus opposés, fermentent les idées les plus extrêmes !

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Autour de cette assemblée, qui a pris des résolutions si hardies, toutes les pressions, toutes les séductions imaginables : dans les instincts populaires, l’hérésie démagogique de Jean Huss; dans les conceptions royales, l’hérésie despotique de Marsile de Padoue ; dans le concile même, les tentations de la puissance; partout le funeste exemple des faiblesses dont les grandeurs humaines sont atteintes et l’exemple plus périlleux de leur facile abaissement ! A ce coup c’en est fait sans doute de la Papauté : l’heure de tous ses ennemis est venue au même instant, et ils peuvent frapper tous à la fois; ses défenseurs mêmes lui sont redoutables, tant ils prennent soin de stipuler pour eux ! Qu’arrive-t-il cependant ? De ce chaos, de ces ténèbres, la Papauté sort vivante, entière, triomphante. Pendant son exil on a compris la nécessité

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de son indépendance. Au milieu du schisme on a vu qu’elle est le flambeau du monde, et que, si ce flambeau venait à s’éteindre, le monde rentrerait dans la nuit.

A Constance, une pensée dominait toutes les pensées : on se demandait ce qui se passerait sur la terre si le Pape n’y était plus. Dans un degré moindre, nous avons éprouvé en France, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’analogue, lorsque chacun se disait que, tel jour, à telle heure, il n’y aurait plus de gouvernement. Le premier de tous les intérêts légitimes, l’intérêt même de la vie, c’était la constitution d’un pouvoir. Seulement, ce qui s’est fait chez nous par un de ces coups de force auxquels l’assentiment public ne se refuse jamais s’est fait à Constance par un miracle de cet Esprit de sagesse et de vérité que Dieu envoie

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quelquefois aux hommes pour les aider à triompher d’eux-mêmes, et qui est avec son Égl ise jusqu’à la consommation des siècles. Il fallait un Pape:

c’était le premier intérêt de tout le monde ; et, du moment qu’il fallait un Pape, il le fallait tel que Dieu l’a constitué, pasteur suprême, pasteur des pasteurs, ayant les clefs pour fermer et pour ouvrir, père, chef, législateur et juge de l’humanité ; en un mot, Vicaire de Jésus-Christ. Dans ce moment décisif, au milieu de ce conflit d’ambitions jusqu’alors inexorables, on voit une admirable émulation de renoncements.

Grégoire XII, élu du conclave romain (le vrai Pape, malgré l’opinion de M. de Sacy, qui reconnaît Jean XXIII, sans doute à cause de ses crimes), Grégoire XII se fait représenter au concile par un saint person-

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nage (i), qui apporte enfin son abdication. Jean XXIII, si déplorable et si scandaleux, se conduit en héros lorsqu’on vient lui apprendre qu’il est déposé. Il élève la voix comme Pape, pour ratifier solennellement, de sa science certaine, la sentence rendue contre lui; il en couvre l’irrégularité possible en déclarant qu’il renonce de lui-même à tous les droits qu’il peut avoir. De son côté le concile écarte

(1) Jean-Dominique, de l’ordre des Frères Prêcheurs, qu’on appelait le cardinal de Raguse. M. l’abbé Christophe est fort injuste pour ce grand homme, qu’il accuse de servilisme et de Hatterie. Ce fut lui , selon tonte apparence , qui triompha de l’obstination de Grégoire, si longtemps comparable à celle de Pierre de Lune, et qui le décida à déposer la tiare. En tous cas, on ne peut lui refuser d’avoir été l’un des principaux restaurateurs de la vie religieuse en Italie et le maître révéré de saint Autonin. 11 est honoré comme bienheureux, et nous ne savons pourquoi M. l’abbé Christophe lui refuse ce titre, que l’Église lui a donné.

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des prétentions qui devaient le séduire : il ne veut pas se réserver l’élection du Pape ; il se contente d’adjoindre un certain nombre de ses représentants au conclave formé par les cardinaux des trois obédiences j et bientôt les nations, dont chacune manifestait le désir de poser la tiare sur la tête d’un de ses prélats, imitant le noble exemple que l’Allemagne donne la première, renoncent à cette ambition, quipouvait éterniser les difficultés. Ainsi fut élu Martin Y, par un concours de nobles sacrifices ; ainsi la Papauté, au lieu de succomber, fut restaurée dans sa plénitude, sans que le schisme ait pu porter atteinte à l’ordre régulier de la succession.

On a coutume de dire que néanmoins la Papauté « souffrit un notable affaiblissement. « M. de Sacy le répète et s’en félicite. Si cela était, rien ne

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serait moins rassurant, pour peu que la justice et l’humanité eussent eneore quelques ennemis sur la terre. Mais il faut s’entendre. Parle-t-on de l’autorité spirituelle P La Papauté n’a reçu ni ne pouvait recevoir de ce côté aucune diminution. Après comme avant le concile de Constance , chacun peut désobéir au souverain spirituel : cent hérésiarques ont précédé Luther. Ce qui n’était pas possible avant le concile, et ce qui n’est pas possible après, c’est de rester catholique en désobéissant. Parle-t-on de l’autorité temporelle ? C’est au quinzième siècle, après le concile de Constance , qu elle s’est enfin vraiment et solidement établie dans Rome. Mais, prononçons le mot :

le Pape ne dispose plus des couronnes ; c’est là « le notable affaiblissement. »

Nous verrons plus loin comment le Pape disposait des couronnes, et si

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Dieu n’en dispose plus, et si les instruments qu’il emploie pour exécuter à cet égard ses volontés, tou jours accomplies, ne pourraient pas porter M. de Sacy lui-même à regretter l’ancienne procédure.

En attendant , pour ne point taire notre pensée, la puissance spirituelle étant la même exactement, la puissance temporelle, dans les limites où elle fut exercée à cet égard, est la même aussi.

Parce qu’elle n’est plus visible on aurait tort d’en conclure qu’elle n’existe plus. La justice divine n’a pas besoin d’appariteurs en uniforme. D’ailleurs, avons-nous lu la dernière page de l’histoire humaine ? Dans ce monde, où tout passe, mais où tout revient, une puissance qui dure encore après dix-huit siècles de combats, dont « six de décadence, » conserve beaucoup de chances de rajeunissement. De saint Pierre à

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Boniface VIII il s’est écoulé douze cents ans; de Martin V à Pie IX, nous n’en comptons pas cinq cents, et il est déjà tard pour répéter que la haute juridiction des Papes dans la société du moyen âge ne fut qu’une série de savantes usurpations et de crimes heureux. On sait comment ce droit public du monde chrétien s’est formé , s’est développé, s’est exercé, s’est modifié, et ce que le genre humain lui doit de reconnaissants hommages. C’était le préjugé du temps que, dans l’immense famille des nations catholiques, il fallait un juge, un gardien suprême de tous les droits et de toutes les lois, et que ce juge devait être le représentant de Dieu. Idée de peuples enfants ! Si pourtant notre vieux monde venait à penser que cette idée avait du bon? si les peuples et les rois venaient à remarquer que leurs droits réciproques

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ne sont pas mieux gardés, ni leurs différends plus vite et plus équitablement conclus, depuis tant de siècles que la force seule en décide ; etsienfiu, d’une manière ou d’une autre, ils invoquaient l’ancien arbitre, puisqu’il existe toujours, que pourront objecter les successeurs de M. de Sacy? Cela n’arri-

vera pas ; on en atteste des préventions caduques et des idoles écroulées. Soit !

Cela n’arrivera pas, si l'humanité n’en a pas besoin. Mais si « le besoin s’en fait sentir » , qu’arrivera-t-il ?

Au surplus, ce sont les affaires de l’avenir. Quant au passé, l’affaiblissement de la Papauté au concile de Constance ne l’a pas empêchée, presque immédiatement après, d’abattre les prétentions du concile de Bâle et l’hérésie de Jean Huss, de résister ensuite aux orages de la prétendue réforme, et d’opérer par elle-même la

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vraie réforme au concile de Trente; de soutenir le long et insidieux combat que lui a livré l’absolutisme royal; de survivre enfin aux catastrophes du dixhuitième siècle et aux monarchies qui les avaient provoquées et qui s’y sont englouties.

Ces pensées ne sont pas venues à M. de Sacy. Dans les trois volumes de M. l’abbé Christophe il n’a ramassé que des anecdotes satiriques contre les gens d’Église, et n’a vu qu’un tableau de la décadence et même de la déchéance de la Papauté. Il s’ingénie à la montrer comme une institution tout humaine, livrée durant cette période de cent ans aux incertitudes, aux fautes, aux crimes de l’ambition, et que les peuples, enfin las de ses fautes, punissent avec justice en la privant des armes dont elle avait abusé. Suivant lui, une véritable révolution eut lieu à Constance,

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et le concile fut l’Assemblée constituante du premier 1789. « L’Eglise y recouvre, dit-il, ses droits et sa légitime indépendance , et la monarchie temporelle des Papes finit pour toujours. » Ce qui veut dire que l’Eglise de Jésus-Christ a passé définitivement de l’état monarchique à l’état démocratique ou parlementaire, et que les souverains Pontifes sont descendus désormais au rang de ces rois constitutionnels qui régnent et ne gouvernent pas.

O-V souffre de la peine que se donne M. de Sacy pour arriver à cette conclusion frivole. En présence de l’un des grands spectacles de l’histoire, il s’applique à ne voir que le petit côté des choses et des hommes. Dans un caractère, dans un événement, il cherche l’endroit que l’on peut tourner en plaisanterie ; lorsqu’il ne le trouve pas, il le suppose, feignant bravement l’ignorance. On croirait qu’il ne sait pas ce qu’étaient, ce que faisaient, ce que voulaient Philippe le Bel, Louis de Bavière et les autres adversaires des Papes. Il réserve pour ces derniers

toutes ses épigrammes et tourne contre eux tous ses aria : les économes sont avares, les magnifiques sont prodigues ; aucun ne trouve grâce. Leur caractère est toujours mauvais, leur conduite toujours blâmable. Ils négocient : intrigue et faiblesse ! Ils tiennent à leur droit: entêtement! Ils combattent : cruauté! M. de Sacy ne leur pardonne pas surtout de lancer l’excommunication et d’avoir un domaine temporel. C’est l’abomination de l’abomination que les Papes puissent mettre personne hors de l’Eglise et prétendent demeurer eux-mêmes chez eux.

Les efforts qu’ils ont faits pour reconquérir l’Etat romain sont autant de crimes, de quelque manière qu’ils s’y soient pris. Pour avoir toujours raison sur ce point, M. de Sacy n’hésite pas à se montrer injuste ni à se contredire.

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Il remarque, au commencement, qu’avec un peu plus d’habileté et de fermeté nos rois, qui avaient su faire nommer tant de Papes français, auraient peut-être réussi à faire d' Avignon la résidence définitive des Papes, et de la Papauté elle-même le privilège delà France. Ce qui, ajoute-t-il, aurait résolu la question du gallicanisme d'une manière bien simple. Oui, certes !

et la question du gallicanisme et beaucoup d’autres ! Cela eût été « bien simple, » comme à Byzance, comme à Moscou, comme à Londres, comme partout où le prince temporel exerce directement ou indirectement le pontificat. Le conclave d’Avignon eût fini par être présidé, comme le saint-synode russe, par un général ou par un chambellan de la majesté séculière.

Ayant quelques raisons, bien simples aussi, pour ne pas consentir à

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gouverner l’Eglise de cette manière bien simple, les Papes travaillèrent à reconquérir Rome, c’est-à-dire leur bien, et surtout leur indépendance.

Ils en avaient le droit, ils en avaient le devoir: ils ne pouvaient pas abdiquer ce devoir. M. de Sacy nous accordera bien que Dieu et l’Europe ne leur permettaient pas de faire de la Papauté un privilège de la France.

Or, cette Rome qu’il s’agissait de reprendre, et dont la possession importait si manifestement à la paix du monde, cette Rome était tantôt au pouvoir des factions, tantôt au pouvoir des bandits, tantôt au pouvoir de tel ou tel de ces petits princes italiens, si pervers et si cruels , qui ont créé et mis en pratique le machiavélisme longtemps avant que Machiavel en eût fait la théorie. Rien n’était plus urgent

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que d’abattre ces coquins, rien n’était moins facile.

Entre les hommes que les Papes y employèrent, il y en eut un tout à fait hors ligne : c’était le cardinal Egidius Albornoz, Espagnol. Voici l.e portrait qu’en fait M. de Sacy : « Un habile « personnage, grand négociateur, fin « diplomate, rompu à toutes les rases « de la politique italienne ; vaillant sol- « dat d’ailleurs, conduisant un siège « aussi bien qu’une intrigue ; un grand « homme, en un mot, si l'on veut. »

Le croquis ne manque pas de tournure ; mais ce n’est pas là toute la physionomie de ce « grand homme si l’on veut. «

Distingué par le sage roi Don Alphonse IX, Albornoz, ancien chevalier de Calatrava, élu archevêque de Tolède, avait puissamment contribué par ses conseils au succès de la glorieuse

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bataille de Tarifa contre les Maures d’Afrique et à la reddition d’Algésiras. Alphonse étant mort, Albornoz osa mériter la disgrâce de Pierre le Cruel. Contraint de fuir, il résigna son archevêché pour ne point conserver un titre dont il ne pouvait remplir les fonctions, et vint servir le Pape, exilé comme lui. Innocent VI le nomma son légat en Italie, « pour étouffer l’héré- « sie, comprimer la licence, restaurer «< l’honneur du Saint-Siège, relever la « majesté du culte divin, imposer si- « lence à la discorde, prêter secours « aux malheureux et procurer le salut « des âmes ; annihilér les alliances, « confédérations, ligues formées con- «< tre l’Église romaine ; forcer à la « restitution les usurpateurs et les in- « justes détenteurs des biens de cette « Église ; restaurer son autorité, faire « la guerre et la paix. » Cette mission si

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vaste, Albornoz l’accomplit, en quinze années d’efforts, de manière à se faire admirer de tous ses contemporains. Il employa contre ses adversaires l’excommunication, qu’ils méritaient trop, pour détacher leurs partisans et pour les avertir eux-mêmes; la politique pour dissoudre leurs ligues; l’argent, lorsqu’il en avait, pour leur enlever les mercenaires qu’ils soldaient par le pillage; enfin, la force. C’est ainsi qu’on a toujours repris le bien volé et rétabli la sécurité des routes. Albornoz n’écrasa jamais l’ennemi qui voulait traiter, ne livra jamais bataille lorsqu’il put acheter la victoire, ne se découragea point dans les revers; vainqueur, ne devint pas tyran.

La guerre finie, il fonda des écoles, des universités, des établissements religieux ; les provinces reconquises par lui gardèrent plusieurs siècles après sa

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mort les excellentes lois qu’il leur avait données. Personne ne l’accusa d’ambition. Voilà quel fut Albornoz, administrateur aussi paternel et législateur aussi sage qu’il était grand capitaine; caractère vraiment magnanime. M. de Sacy ne l’ignore point et ne le dit point. S’il le disait, il y perdrait le rare avantage d’égayer les cafés de petite ville en appelant le cardinal Albornoz un prêtre général , un Duguesclin mitré. On plaint l’homme d’esprit qui se condamne à insulter la mémoire d’un grand homme pour trouver de tels effets de phrase. « Je me figure, « ajoute-t-il, que saint Pierre et saint « Paul n’auraient pas été médioere- «< ment surpris de cette manière d’exer- « cer l’apostolat, et j’avoue, pour mon « compte, qu’à la place du cardinal « Albornoz j’aurais mieux aimé, au « lit de la mort, compter un peu moins

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« de campagnes et un peu plus d’an- « nées passées dans le modeste exer- « ciee des fonctions sacerdotales. »

Sans doute, au lit de la mort, tout homme voit dans sa vie beaucoup de choses à regretter. Il est probable pourtant que les campagnes faites contre l’Église pèsent plus que les campagnes faites pour elle. On peut se sauver autrement que dans « le modeste exercice des fonctions sacerdotales, » et c’est un très-bel et très-bon apostolat que d’assurer la liberté apostolique. Pourquoi M. de Sacy fait-il un scandale de ce qui n’en était pas un ? Au temps d’Albornoz, un prêtre pouvait sans scandale paraître à la tête des armées. Il avait obéi au successeur de saint Pierre, au Vicaire de Jésus-Christ; il avait donné la paix à des peuples malheureux, rétabli le culte, tiré le Pape de son exil; la Papauté

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n’était plus le privilège de la France.

Après de telles œuvres, couronnées d’une confession générale, Albornoz a pu croire que la vie d’un curé de village est plus douce que celle d’un cardinal -légat ; il n’en avait pas moins sujet de mourir content.

Autre anecdote. Après la mort de Clément VII, quelques cardinaux avaient, dit-on, songé à élire le Chartreux Jean Birel, renommé par sa vertu ; mais le cardinal de Talleyrand- Périgord les fit changer d’avis en leur annonçant que ce saint et sévère personnage voudrait les ramener à la simplicité des mœurs antiques. M. de Sacy ne manque pas ce trait, et observe qu’il en dit long sur les mœurs de la cour pontificale. Un fait autrement certain , et qui dit plus long encore, mais que M. de Sacy néglige, c’est le caractère du Pape élu dans ce même

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conclave. Innocent VI était édifiant, austère, célèbre par son zèle pour la justice. Il bannit le Juxe de sa maison et de sa cour, fit rentrer dans le devoir quelques jeunes cardinaux de haute condition qui donnaient des scandales, et réussit enfin où peut-être le terrible Chartreux aurait échoué.

M. de Sacy voudrait-il jurer que cette considération n’a pas contribué à écarter Jean Birel autant et plus que le discours, d’ailleurs assez invraisemblable, attribué au cardinal de Périgord ? Entre deux explications possibles du même fait, on peut avoir le goût malheureux de préférer celle qui humilie davantage la nature humaine ; mais, quand l’autre est plus probable, il faudrait au moins la mentionner, même lorsqu’il sagit du sacré Collège. Tous les cardinaux d’Avignon n’étaient pas des saints : tes rois de

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France y veillaient ; cependant il se trouva toujours parmi eux une majorité pour donner à l’Eglise des Papes savants et de bonnes mœurs. Talleyrand-Périgord lui-même, tout mondain qu’il fut, ne proposa pas des sujets indignes. C’était un politique, connu pour tel, apprécié à cette mesure, non pas un impie. Son épitaphe, conservée à Saint-Pierre-aux-Liens , dont il portait le titre, nous le peint avec sincérité :

Relligioiie fui tenuis, terrena sequendo.

M. de Sacy, comme troublé dans ses méditations sur l’histoire par quelques échos de Vaucluse, confesse qu’il aurait volontiers vécu à la cour d’Avignon ; il ajoute, sans nécessité, que ce n’eût pas été « précisément par amour pour les vertus chrétiennes. »

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On a peine à se figurer M. de Sacy en justaucorps galant, chantant il cru del' amor , e i dolci sospiri! Mais, soit ! Notre troubadour aurait fréquenté la maison de ce bon cardinal Talleyrand, qui devait se laisser hanter des gens de lettres. La veille du conclave, en homme sage, il aurait cru, comme son patron, que la prudente piété d’un prélat qui connaissait le monde convenait aux nécessités du temps plutôt que la rigueur d’un cénobite. lise serait soumis, comme son patron , le moins possible, aux patientes réformes d’innocent VI, et il aurait fini par mourir bon chrétien , comme son patron, en regrettant d’avoir fait trop de sonnets et d’épigrammes : RelHgione fui tenuis, terrena se-

Avec cette humeur à la fois janséniste et badine, M. de Sacy, qui re-

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proche tant aux Papes d’employer l’excommunication, finit par excommunier lui-même à peu près tous les Papes : les sévères à cause de leur sévérité , les doux à cause de leur douceur, les tempérés comme inconstants et insignifiants ; ceux-ci parce qu’ils ne lui plaisent pas, ceux-là parce qu’ils lui plaisent. C’est se montrer trop difficile. Tous les hommes ne pouvant pas avoir une vertu parfaite, ni la même vertu, ne serait-il pas plus équitable de voir ce qu’il y a de noble, de sage, de bon dans chacun P

Il nous semble que, au lieu de tant médire et de limer des bons mots qui vont tout droit assez bas, un esprit éclairé pourrait admirer dans la succession des Papes cette variété de caractères où l’on voit dominer, toujours dans le même but et toujours à propos, tantôt la justice et tantôt la mi-

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séricorde, tantôt la prudence et tantôt le zèle, tantôt une patience que rien ne surprend et tantôt une ardeur que rien n’abat, tantôt enfin le souci légitime des choses de la terre et tantôt l’unique préoccupation des choses du Ciel. C’est là un des plus grands témoignages de l’inspiration divine, qui, malgré les embûches des méchants, souvent aussi malgré l’empressement des sages, préside à l’élection des souverains Pontifes et place dans la bouche des hommes le nom de l’élu de Dieu.

Pris isolément, les Papes, comme tous les mortels, sans en excepter les saints, ont les inconvénients de leurs qualités et peuvent fournir des thèmes plus ou moins fondés à la malice et à l’imagination des chroniqueurs. Considérée dans son ensemble, la Papauté offre l’idéal de toute grandeur intellectuelle et morale, l’idéal de la nature hu-

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maine perfectionnée et divinisée par la foi.

M. de Sacyne se sentira plus aussi éloigné de cette opinion lorsque nous l’aurons mis à même de réfléchir encore sur quelques-unes de ses pensées.

A. ceux qui oublient ou ne veulent pas savoir par qui et pourquoi fut élu le premier Pape, l’histoire de la Papauté présente tout de suite un problème embarrassant. Comment une institution si fragile devint-elle immédiatement si puissante, et bientôt dominatrice? M. de Saey se fait un jeu d’expliquer cette première difficulté.

« Il n’est pas nécessaire d’être ultra- « montain, dit-il, pour admirer Vart « profond avec lequel de simples prê- « très, sans légions, sans Etats, ou ne « jouissant dans leurs petits Etats que « d’un pouvoir contesté, surent re-

« nouer le jil des traditions césarien- « nés , et asseoir leur empire sur la « double base de la religion et des « longues habitudes d' obéissance que « le inonde avait contractées envers « tout ce qui 'venait de Borne. »

Assurément , voilà qui est bien trouvé, et le fil des traditions césariennes va devenir le fil d’Ariane ! Il est clair qu’avec ce fil , et moyennant les longues habitudes d' obéissance envers Rome qui distinguaient les Goths, les Hérules et les Huns, quatre ou cinq siècles après l’établissement de l’empire, le pouvoir des Papes devait s’établir tout naturellement !

Entre la politique des Papes et celle des empereurs, entre l’ancienne et la nouvelle Rome, notre ingénieux adversaire n’est pas loin de reconnaître une véritable identité : « Il est certain « qu’en lisant l’histoire des Papes du

LES PAPES

« moyen âge on croirait souvent lire « Tite-Live. On est en pleine anti- « quité. Le collège des cardinaux,

« c’est le sénat , si constant dans ses « maximes, si liabde dans ses expc—

« dients. Ces Pontifes élus, ce sont les « consuls et les empereurs. Ces légats « qui vont citer les rois, ce sont les « envoyés de Rome exigeant une pa- « rôle de soumission avant qu’on sorte « du cercle tracé par leur baguette.

« Plus on compare les deux histoires, « plus on est frappé de la ressem- « blanee des deux politiques. »

M. de Sacy ne s’en tient pas à ces traits frappants ; il retrouve dans l’histoire des Papes jusqu’aux triomphes antiques, « ce suprême effort de l’orgueil humain. » C’était la cavalcata , procession à cheval qui se faisait pour l’intronisation du Pontife nouvellement élu.

D’AVIGNON

Voilà l’avantage de tenir « le fil ! »

Cependant, sans refuser notre admiration à ces brillantes découvertes, elles n’expliquent pas tout. Entre les deux Home et les deux politiques il reste des différences qui laissent entier le problème de la fortune pontificale.

Le Pape saint Grégoire II écrivait à Léon l’Isaurien : « Connaissez la « différence des Pontifes et des em- # pereurs. Si quelqu’un vous a of- « fensé, vous confisquez sa maison, « vous le dépouillez ou le bannis- « sez, ou même vous lui ôtez la vie.

a Les Pontifes n’en usent point ainsi ; « mais, si quelqu’un a péché et s’en « confesse, au lieu de l’étrangler ils « lui mettent au cou l’Évangile et la « Croix ; ils l’emprisonnent dans le « trésor de l’Église, dans la diaconie « ou la salle des catéchumènes; ils « lui imposent des jeûnes, des veilles,

LES PAPES

« des prières, et, après l’avoir bien <* corrigé, ils lui donnent le sacré « Corps et le précieux Sang de Notre- « Seigneur, et l'envoient pur et sans « tache devant Dieu. Voyez-vous la « différence des Eglises et des em~ « pires? »

En effet, la différence est fondamentale.

Sans doute, les Papes étant souverains temporels, ils rendirent la justice comme les autres souverains, du moins comme les souverains qui furent toujours et jusqu’à l’excès (seul excès qui leur soit permis) patients et cléments. Ils punirent les malfaiteurs, les rebelles, les criminels obstinés. L’on vit Boniface VIII, par exemple, poursuivre les cardinaux Colonna les armes à la main, les dégrader, prendre leur forteresse de Palestrine et la raser.

M . de Sacy rapporte avec une pieuse

D’AVIGNON

horreur ce dénouaient d’une querelle qu’il déclare purement civile. Pour identifier plus aisément la politique des Papes et celle du sénat romain, et mettre la destruction de Palestrine en pendant exact avec celle de Véies, il supprime les détails qui gêneraient la symétrie. Il oublie que ces cardinaux étaient en révolte ouverte et armée contre le Pape, leur bienfaiteur et deux fois leur souverain; qu’ils contestaient la validité de son élection ; qu’ils appartenaient aux Gibelins ; qu’ils formaient dans Rome un parti pour Frédéric, tyran de Sicile ; qu’enfin leur frère Sciarra Colonna, vraie figure de brigand, avait enlevé et dévalisé le trésor pontifical. Quand les querelles civiles en viennent là, les souverains les plus patients et les Papes les plus miséricordieux font ce que fit Boniface : ils prennent et rasent la

LES PAPES

forteresse de l’ennemi. De nos jours, Léon XII, si nous avons bonne mémoire, a détruit entièrement une ville des montagnes, où tous les habitants, de père en fils, exerçaient obstinément la profession civile de voleurs de grands chemin. Léon XII avait-il aussi « renoué le fil des traditions césariennes P » et ces actes d’indispensable sévérité rappellent-ils la destruction de Jérusalem ?

M. de Sacy tombe dans l’enfantillage avec son Tite-Live et ses Papes continuateurs de la politique romaine !

Les souverains Pontifes ressemblent aux consuls et aux empereurs comme le premier Pape ressemble au premier César, comme la foi ressemble à l’orgueil. Il ne s’agit pas de savoir si la constance dans les maximes est la même, comparaison qui fait beaucoup trop d’honneur à l’ancienne Rome,

D’AVIGNON

mais si les maximes avaient quelque chose de commun. Or quelle ressemblance y voit-on, ou plutôt quelle différence n’y voit-on pas? Quelle ressemblance entre le glaive et la prière, entre le mépris le plus absolu de l’espèce humaine et l’amour le plus ardent et le plus constant de toutes les misères de l’humanité, entre le pro-* consulat et l’apostolat, entre la main qui fait partout couler le sang et la main qui partout panse et guérit toutes les blesures? Dans la Rome de la louve, où sont les martyrs de la justice ?

Dans celle de la Croix, où sont les triomphateurs dont le char a passé sur le cadavre du genre humain ? Il y avait cette fameuse cavalcata , c’est vrai !

Le jour de son intronisation, le Pape paraissait en public, et des princes et des rois tenaient les rênes de sa haquenée. Quelquefois ce Pape était un

LES PAPES

homme sans naissance, élevé par charité. Il avait été un pauvre moine, un pauvre prêtre , un pauvre savant ; mais Dieu l’avait choisi pour être le dépositaire de la force spirituelle, et les dépositaires de la force matérielle lui rendaient hommage. Les fils aînés de la famille chrétienne protestaient ainsi, publiquement et les premiers, de leur vénération et de leur obéissance pour le Père commun des fidèles. Ce spectacle respire vraiment l’orgueil des triomphes antiques ! C’est tout à fait cela ! Ces rois et ces princes, servant d’écuyers à un homme de rien devenu Pape, représentent à s’y méprendre les chefs des peuples vaincus qui suivaient , chargés de chaînes, le char d’un Sylla ou d’un Pompée, qui étaient jetés dans les prisons mamertines quand le triomphateur entrait au Capitole, et dont bientôt après les

D’AVIGNON

cadavres, traînés avec des crocs, descendaient au Tibre par le chemin des Gémonies. Mêmes hommes, même po> litique, mêmes pompes! Espérons que la veine trouvée par M. de Sacy sera exploitée, et qu’on nous gratifiera d’une histoire ecclésiastique en rapprochements , pour faire suite à l’histoire romaine en madrigaux.

Il est vrai pourtant que l’art des Papes fut profond, très-profond. On peut l'admirer sans être ultramontain, mais il ne suffit pas d’être gallican pour le comprendre.

Cet art n’a jamais été la pratique d’aucun autre gouvernement. C’est le sentiment du devoir poussé jusqu’au sacrifice de tout repos, jusqu’au mépris de tout péril, jusqu’à l’abandon de tout intérêt terrestre. Sans légions, quelquefois sans asile, les Papes sont devenus les dominateurs de l’Europe en ne trahissant jamais la cause des opprimés, en ne livrant jamais à la

puissance humaine la vérité confiée à leur garde, en ne désespérant jamais de l’assistance de Dieu.

Le Pape saint Nicolas I er , fils d’un petit magistrat de Rome, gouvernait l’Église à l’époque où Photius, protégé de l’empereur Michel l’Ivrogne et du césar Bardas, incestueux public, s’emparait du siège de Constantinople.

Saint Ignace, l’évêque légitime, chassé et emprisonné pour avoir repris Bardas, s’adressa au Pape , lui demanda justice contre l’intrus, contre le césar et contre l’empereur. C’est l’origine de l’Eglise grecque, une de ces Eglises nationales dont M. de Sacy fait tant de cas, en considération des commodités qu’elles offrent au pouvoir temporel.

Le Pape n’hésita point; il évoqua la cause à son tribunal et écrivit à l’empereur de lui envoyer Ignace et Photius, afin qu’ils vinssent plaider devant

lui. Photius avait ses raisons pour préférer la décision de Michel l’Ivrogne et de Bardas l’Incestueux; il fît au Pape, sous le nom de l’empereur, un refus accompagné de subtilités et d’injures, où il invoquait l’autorité des conciles.

Le Pape insista, excommunia Photius.

L’empereur alors passa des injures aux menaces. Nous mettons sous les jreux de M. de Sacy un court passage de l’une des lettres de saint Nicolas.

En le lisant avec lin peu d’attention, il en apprendra plus long sur la politique des Papes que dans tout Tite-Live.

« Si vous refusez de Nous écouter,

« écrit le Pape à l’empereur, vous « serez nécessairement pour Nous ce « que le Seigneur veut que soit qui- « conque n’écoute pas l’Eglise. Les « privilèges de l’Eglise romaine lui ont « été assurés dans la personne du bien- « heureux Pierre, de la propre bouche

DAVIGNON iü'J

<■. de. Jésus-Christ. Ce ne sont pas les « conciles qui les ont accordés ; ils les «. ont seulement honorés et conservés.

•< Ces privilèges sont perpétuels; ou « peut les attaquer, mais non pas les « abolir. Ils ont été avant votre règle -i et subsisteront après vous, tant que « durera le nom chrétien...

» Si Nous ne cédons pas à votre bon « plaisir, vous paraissez vouloir Nous « épouvauter en Nous menaçant de « ruiner Notre patrie et Notre ville.

« Par la grâce et sous la garde du « Christ, Nous n’avons pas craint dans « le passé ; Nous ne craignons pas da- « vantage à cette heure. Les anges « veillent sur Notre cité, ou plutôt le « Seigneur lui-même est son rempart « et les apôtres forment son avant- « mur. Nous n’avons pas oublié les « menaces de Sennachérib contre Jé- « rusalem : elles n’étaient pas moindres

LES PAPES

« que les vôtres; mais Nous nous rap- « pelons aussi la fidélité du Seigneur, « et comment cent quatre-vingt-cinq « mille assaillants périrent et la ville « fut délivrée avec tous ses habitants.

« Nous en gardons souvenir, Nous en ■< rendons grâce, Nous prenons court rage, et Nous travaillons suivant les « forces que le Seigneur Nous donne « à expulser de sa maison l’abomina- « tion de Baal. Ce que le Seigneur était « alors, il l’est à présent, et tel il sera « dans tous les siècles. Sa miséricorde « est la même, il est toujours le Tout- « Puissant. Que le ver de terre cesse « donc de menacer. Que peut-il P Tuer « un homme ? Un champignon véné- « neux le peut aussi bien, et c’est à « quoi se réduit toute la malice de la u puissance humaine. Que Votre Ma- « jestè aspire plutôt à se faire louer « par la bonté et la justice. Quant à

D’AVIGNON. 111

« Nous, confiant et fort en Celui qui « Nous fortifie, tant que Nous vivrons « Nous ferons Notre devoir. »

Voilà la politique des Papes; ou, pour enlever à M. de Sacy la pitoyable ressource de ces anecdotes trop faciles à ramasser dans une histoire de dixhuit siècles, voilà, formulée par un saint Pape, la politique constante de la Papauté. Obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes; ne pas craindre celui qui ne peut tuer que le corps, mais Celui-là seulement qui peut tuer l’âme ; accorder toute protection à tout droit outragé; faire dominer dans la société tous les droits de Dieu, source unique et seuls garants des droits de l’homme, telles sont les maximes qui ont assuré l’étonnante prépondérance de ce pouvoir désarmé. Pour les maintenir il fallait aux Papes quelque chose de plus puissant que les légions, de plus hardi

que l’ambition , de plus prudenl et de plus entreprenant que toute la sagesse humaine : il fallait la foi! ils l’ont eue.

Et si M. de Sacy veut comparer cette foi des Papes à la foi stupide et superstitieuse de la vieille Rome, il fera rire. Tandis que toutes les forces de l’enfer se conjurent contre eux , assaillis par la politique, par l’hérésie, par la sédition , quelle que soit la profondeur de la nuit et la fiireur de l’orage, les Papes prient, ils voient leur route dans le ciel , ils font leur devoir, ils restent les défenseurs de la justice et de la vérité, sachant que Dieu ne les abandonnera pas et qu’ils ne seront vaincus ni par la méchanceté des hommes, ni par la mort, ni par le temps. C’est ainsi qu’ils apparaissent, entourés des plus grandes âmes de leur époque, dont ils sont l’exemple et l’appui, en toutes ces rencontres formi-

D’AVIGNON

dablcs où il semble que l’Église va crouler. L’Église ne croule point, la justice triomphe. Les Papes sortent de l’épreuve purs et vénérés, portant intact dans leurs mains fidèles le dépôt de Dieu.

A-ütant qu’il admire les Papes dans la constance de leurs maximes, M. de Sacy admire l’habileté de leurs expédients. Leur plus habile expédient a été le martyre. S’ils portent la pourpre royale, elle est teinte de leur sang.

On nous parle de ces légats qui allaient au nom du Pape citer les rois, comme faisaient les envoyés de l’ancienne Rome, exigeant une parole de soumission avant que le prince à qui ils notifiaient la volonté suprême put sortir du cercle tracé parleur baguette.

Où a-t-on vu cette baguette ?

Les légats furent une des forces de

la Papauté, mais comment ? Parce que jamais puissance humaine ne trouva un pareil nombre d’ambassadeurs décidés à affronter la prison et la mort.

La liste serait longue à faire de tous ces légats qui partirent de Rome pieds nus , sans escorte et sans trésors , pour aller, comme saint Jean-Baptiste, trouver Hérode ; qui le virent, qui lui parlèrent, et qui ne revinrent pas, ou qui ne revinrent que par miracle, mutilés et meurtris.

Cependant, parmi la multitude de ceux qui furent ainsi envoyés et dont on connaît la mission, nous doutons qu’on en puisse nommer un seul qui n’ait pas été chargé de relâcher tout ce qui se pouvait de la rigueur du devoir et de donner des paroles de conciliation et de paix. Jamais aucun d’eux, bien certainement, n’exigea de soumission qu’à la justice, au droit, ù la foi jurée. Sé-

LKS TAPES

rieusement, M. de Sacy croit-il que les rois étaient cités pour venir à Rome baiser les pieds du Pape et lui payer le tribut? On exigeait de celui-ci qu’il rendît les biens d’un pupille ; de celuilà qu’il reprît son épouse scandaleusement renvoyée pour une concubine ; d’un autre qu’il ménageât la vie et la fortune de ses sujets ; d’un autre qu’il respectât les traités ; d’un autre qu’il remît en liberté un innocent retenu captif; d’un autre qu’il cessât de voler et de piller l’Église et d assister les hérétiques au détriment des fidèles. La sollicitude des Papes n’avait pas d’autres objets ; et si elle avait faibli dans toutes ces circonstances, où tout le monde l’invoquait, hormis les méchants et les prévaricateurs, jamais le clair et vivifiant soleil de la civilisation chrétienne n’aurait lui sur la triste humanité. 11 faut que M. de Sacy n’ait

D’AVIGNON

pas réfléchi un moment aux questions qu’il effleure ; autrement il se trouverait lui-même trop injuste et trop ingrat d’en parler comme il fait. Tout ce qu’il y a de liberté, tout ce qu’il y a de moralité dans le monde a été sauvé par ce combat de dix-huit siècles. Les Papes ont maintenu le partage des deux puissances que la souveraineté temporelle, sous toutes ses formes, tendait sans cesse à confondre au profit du vice et de la tyrannie.

« Avant Jésus-Christ, écrivait encore <« saint Nicolas, Pape, à Léon i’Isau- « rien, il y avait des rois qui étaient en « même temps prêtres, comme Melchi- « sédech. Le diable l’a imité dans la « personne des empereurs païens, qui « étaient souverains pontifes. Mais, « après la venue de Celui qui est véri- « tablement roi et pontife, l’empereur « ne s’est plus attribué les droits du

« pontife, ni le pontife les droits de « l’empereur. Jésus-Christ a séparé « les deux puissances, en sorte que les « empereurs eussent besoin des pon- • tifes pour la vie éternelle et que les « pontifes se servissent des droits des « empereurs pour les affaires tempo- « relies. »

Les empereurs voulaient être les maîtres de la vie éternelle: tout est là.

Maîtres de la vie éternelle, ils disposaient de toutes choses sur la terre, au gré de leur force et de leurs passions :

ils étaient impunément adultères, incestueux, ravisseurs du bien d’autrui, oppresseurs du genre humain. Là revivaient véritablement les traditions de Rome antique ; là se renouait sans cesse « le fil des traditions césariennes », sans cesse brisé par la Papauté.

Louis de Bavière poussa loin cette entreprise. M. de Sacy le félicite d’a-

D’AVIGNON

voir su régner étant excommunié ; mais il n’oserait pas raconter son histoire !

Des théologiens apostats, entre autres Jandun et Marsile de Padoue , à sa solde, soutenaient que l’empereur est maître absolu de l’Eglise, qu’il peut instituer les évêques, les juger, les déposer, choisir et déposer le Pape , convoquer les Conciles, y présider, en régler les délibérations; en d’autres termes, que l’empereur est la loi vivante. Nous demandons à M. de Sacy ce qu’il croit que serait devenu le monde si la doctrine des théologiens de Louis de Bavière, reprise des théologiens de l’empereur Henri et de l’empereur Frédéric, avaitprévalu. Nous lui demandons s’il aurait voulu vivre sous ce Louis de Bavière, quoique sa cour, plus encore que celle d’Avignon, fût hantée de gens de mérite qui ne re-

120 LES PAPES

cherchaient pas précisément le spectacle des vertus chrétiennes .

Le protestant Jean de Muller disait :

Sans les Papes, Rome n’existerait plus.

— * Sans les Papes, ajoute avec rai- « son Rohrbacher , n’existerait pas « davantage la civilisation de l’Europe, « qui est venue de Rome par les Pon- « tifes romains ; car, dit encore Jean « de Muller, ce sont eux , ce sont leurs « mains paternelles qui élevèrent la «i hiérarchie, et à coté ci' elle la liberté « de tous les Etats. »

Mais ce noble ouvrage, ce saint et persévérant travail dont la parole de Jésus-Christ avait posé la première pierre, toujours entravé, toujours repris, ne se poursuivait pas sans exciter la reconnaissance et l’admiration du monde. Les rois barbares et leurs légistes, ces hommes de sang et ces hommes de ruse dont les adversaires

D’AVIGNON

de l’Église prennent si aisément le parti, ne faisaient ni toute l’humanité, ni la plus grande et la meilleure part de l’humanité. Il y avait un peuple, dévoré par eux et qui se sentait protégé par l’Eglise; il y avait une conscience publique, qui savait où était le droit ; il y avait une intelligence publique, qui voyait où était la vraie grandeur , le vrai courage, et qui remarquait enfin que la Providence finissait toujours par intervenir en faveur de la Papauté.

Les rois passaient, les empires s’affaiblissaient; les Papes et la Papauté duraient toujours. Ces services permanents, ce permanent miracle d’une résistance toujours impuissante et toujours victorieuse, excitèrent partout envers le Pontife romain la reconnaissance, la confiance et le respect ; et le Pape se trouva, en effet, d’un consentement unanime, le juge de la terre.

Au sortir de l’une des crises les plus effroyables que l’Europe ait traversées parut un homme en qui ce sentiment filial s’incarna ; il devint puissant, comme tous ceux qui, dans ces heures critiques, font voir beaucoup de bon sens, beaucoup de vertu, et la volonté de réaliser ce que chacun désire. C’est celui que l’univers appelle par excellence le grand homme , Charlemagne.

En tête de ses lois, Charlemagne prit un titre qui annonçait qu’une révolution immense était définitivement consommée et que le monde entrait dans la voie de l’Évangile; il se proclama le dévot défenseur de la sainte Église et l’auxiliaire en toutes choses du Saint-Siège apostolique : Karolus , gratia Dei rex, regnique Francorum rector et devotus Ecclesiœ defensor , atque adjutor in omnibus Apostolicœ

D'AVIGNON

Sedis. Nous pensons bien que M. de Sacy ne méprise point Charlemagne ; nous ne justifierons donc pas le héros d’avoir payé au Pape la dîme de ses victoires, et le législateur d’avoir consacré par ses constitutions cette grande part d’autorité, cette haute magistrature que le Pape exerçait déjà dans les choses politiques. Charlemagne ne jugeait pas apparemment que cette autorité fïït de nature à gêner celle à laquelle peuvent prétendre des rois chrétiens ; il voulait soumettre les rois

à une charte, et cette charte était

l’Evangile.

Le point de vue sous lequel nous considérons l’histoire de la Papauté peut déranger les habitudes de M. de Sacy. Pour le distraire nous lui présenterons, avant de continuer, le tableau d’une cavalcata mémorable qui eut lieu du temps de Charlemagne.

124 LES PAPES

Ce spectacle pourra lui sembler assez noble et même assez instructif.

Le Pape Léon III, chassé de Rome par quelque sédition, venait implorer le secours de Charlemagne , alors à Paderborn. Le grand roi envoya à sa rencontre d’abord un archevêque, ensuite un de ses comtes, enfin son fils Pépin, vainqueur des Huns et roi d’Italie. Pépin marchait à la tête de cent mille hommes. Lorsque cette armée aperçut Léon, accompagné seulement de quelques serviteurs, elle se prosterna trois fois ; il la bénit trois fois, et Pépin prit place à côté du Pontife.

Bientôt Charlemagne, averti, sort de Paderborn avec le clergé portant la bannière et la croix. Une autre armée, composée de différents peuples, l’attendait. Elle se range en un cercle immense, représentant une cité vivante. An milieu se tient Charlemagne,

D’AVIGNON

debout, surpassant de la tête tous ceux qui l’entourent. Le Pape paraît dans l’enceinte, escorté de Pépin. En ce moment, armée, peuple, clergé, toute l’innombrable multitude s’agenouille, et Charlemagne, le père de l’Europe, reste incliné devant Léon, le pasteur du monde, qui bénit à trois reprises ses peuples trois fois prosternés. Ces deux hommes ensuite s’approchent et s’embrassent en pleurant, et le Pape, élevant la voix, entonne le cantique des anges : Gloire a Dieu dans le ciel , paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Ce fut comme la fête inaugurale du moyen âge. Il nous semble que ni Charlemagne ni Pépin n’en durent être humiliés, et que le monde a vu de plus tristes jours.

A. ce propos de l’inauguration du moyen âge par le concours du Pape et de l’empereur, redisons à M. de Sacy, sous forme de digression, mais sans nous écarter de notre sujet, ce que, dans une autre occasion déjà , il nous a obligé de lui dire sur une époque qu’il méconnaît trop obstinément.

Dès que les chrétiens parlent du moyen âge, aussitôt une foule de pen~ seurs y desquels M. de Sacy devrait se distinguer, paraissent saisis d’horreur, de colère et d’épouvante. Ils raillent, ils déclament, ils invectivent. M. de Sacy, malgré son goût ordinairement

si juste et si tempéré, fait à la fois tout cela. Il assure que l’on veut ressusciter le moyen âge, il se fatigue à faire bien comprendre au public le danger d’une pareille entreprise. En lui montrant combien il s’abuse, nous aurons la satisfaction de défendre la vérité sans avoir l'humiliation de nous arrêter à de trop viles insultes, et le regret de jeter nos paroles dans des régions où il semble que la raison ne descendra jamais.

Si l’on se contentait de dire que le moyen âge, ni matériellement, ni politiquement, ni moralement, n’offrit la perfection de l’état social , vraiment nous ne disputerions pas. Il y avait alors des riches inhumains et avares, des pauvres brutaux et indociles , d’ignares savants, de sots philosophes, quantité d’ineptes écrivains. Il en résultait de fausses opinions, de mau-

P8 LES PAPES

vaises mœurs, des troubles, des crimes.

C’est ce que l’on n’a pas cessé de voir dans les sociétés policées : les mêmes causes y produiront toujours les mêmes misères. A la vérité nous jouissons de plusieurs avantages que le moyen âge ne connut point. Peut-être en eut-il aussi que nous ne connaissons plus. Nous avons le gaz, la vapeur, les théâtres; nos divertissements 'sont plus nombreux ; il a fallu que notre police se perfectionnât. Ce» progrès, le moyen âge les aurait pu faire. Les gens qui ont bâti les cathédrales , goûté le Dante, découvert l’Amérique, inventé l’imprimerie, auraient fini par savoir paver les villes et seraient parvenus à organiser la police , du moins suivant leurs besoins. M. de Sacy l’accordera bien. Il accordera encore que ces merveilles n’assurent pas le salut du monde. Avec toutes ces merveilles

Ü’AVJGSON.

nous sommes au bord de la guerre sociale : petite misère de la civilisation, égale à quelques-unes des grandes misères de la barbarie.

Nous voudrions ne pas entrer dans un trop long détail des ressemblances du moyen âge et de notre temps. I n des côtés par où le moyen âge choque extrêmement le délicat académicien qui a fait récemment l'éloge de Voltaire, c’est le désordre des mœurs. Il a lu dans l’ouvrage de M. l'abbé Gosselin des choses qui le révoltent. Nous regrettons de réveiller un souvenir importun ; mais, s’il veut relire les Mémoires du Diable et les Mystères de Paris } édités par le Journal des Débats, il y trouvera : premièrement, uu style qui n'humilie point celui du roman du Renard ; secondement, une peinture des mœurs qui dépasse en férocité cynique les traits les plus noirs du moyen âge.

LES PAPES

Ce qui n’existait pas au moyen âge , c’étaient des associations d’honnêtes gens et de conservateurs, comme celles qui possèdent et rédigent nos grands journaux , achetant ces dangereuses peintures et ce méchant style pour les faire pénétrer dans la masse du peuple.

Du reste, 1 histoire moderne et les feuilles judiciaires n’en disent pas moins que les romans. Nous cherchons ce qu’un admirateur des peuples et des souverains « éclairés » du dix-huitième siècle peut reprocher, sous le rapport des mœurs, aux « barbares » de n’importe quelle époque.

M. de Sacy a bien entendu parler des Pierre et des Catherine de Russie, des Frédéric de Prusse, des Joseph d’Allemagne et de Portugal, des Louis de France ; il sait ce qu’ont écrit Voltaire, Diderot, Cretaillon fils, Laclos, Louvet, cent autres. Où trouver une

D’AVIGNON

corruption aussi générale, aussi effrontée, et, dans l’immensité de cette corruption, moins de ligures qui consolent la pudeur humaine P Le vice, autrefois sauvage et traqué par des lois de fer, n’est pas moins le vice pour paraître comme un triomphateur obèse et bénin, vivant de bonne intelligence avec la loi, qui ferme les yeux.

Il en est des attentats contre les personnes comme des attentats contre les mœurs : le crime a simplement changé d’allures. Les détrousseurs de grands chemins deviennent rares : à moins d’orage politique, la route et la rue paraissent assez sûres ; la maison ne l’est plus. Il y a moins de vols à main armée, il y a pins de vols de confiance. Mille inventions fines, sans compter les auberges, remplacent les anciens brigands et leurs châteaux

LES l'Al'ES

forts. On allait chercher le voleur, il vous vient trouver ; c’est plus coin mode, mais il fait mieux sa main.

Après les prospectus, les commandites et toutes les variétés du vol, M. de Sacy nous permettra de ne pas compter pour rien les émeutes, les révolutions, l’armée entière des chevaliers de l’ Idée. Paris, la France, l’Europe regorgent de docteurs et de bacheliers en droit au travail, qui d’un moment à l’autre peuvent venir nous demander la bourse et la vie. Ils le feront avec la conscience la plus sereine, même avec une sorte de piété, parce qu’ils auront eu soin d’attacher à leur casquette un chiffon rouge. Nous aurions cru que M. de Sacy, connaissant cette dévotion des peuples modernes, n’y pensait pas sans un peu d’émoi ; mais il ne songe qu’à rire des partisans du moyen âge. Leurs « extravagances »

D’AVIGNON

le « consoleraient volontiers, dit-il, de quelques-unes des amertumes du temps présent. » Esprit heureux et facile à distraire! Une des « amertu- . mes » du présent, c’est d’ignorer si la société a six mois d’existence devant elle, si elle a même un jour ! Que M. de Sacy s’amuse des vices et des faiblesses du moyen âge en l’honneur des vertus et des vigueurs de la société actuelle, nous ne pouvons lui passer cette illusion. Une société qui a été au pouvoir de Caussidière, qui a tremblé devant Pornin, qui a mis son espoir en M. de Lamartine, qui compte encore, non sans raison , avec les décrets de Mazzini, qui serait infailliblement ruinée , saccagée, peut-être perdue, si un seul homme tombait, franchement cette société-là n’a poiut sujet de faire la fière !

Pauvres gens d’esprit I Ils ont be-

LES PAPES

soin de religion, ils le savent, ils l’avouent; ils savent aussi qu’il n’y a pas de religion sans Eglise. . . et ils ont pepr de l’Église 1 L’on ne saurait dire ce qui les trouble le plus et leur fait plus d’horreur, ou de la voir vivre, ou de la voir mourir. Si elle vit, elle les sauve , mais elle les domine ; car elle ne peut les sauver qu’en s’emparant, par leur concours, de l'esprit des masses qu’ils ont détourné d’elle.. Si elle succombe, qui les sauvera ? Cette perplexité les contraint , dans les discussions, à des ambiguïtés et à des feintes dont leur amour-propre doit souffrir.

D’où vient à M. de Sacy, par exemple, esprit d’ailleurs si réglé, d’où lui vient ce fanatisme contre le moyen âge, qui l’entraîne à soutenir la même thèse et à prendre presque les mêmes arguments que les plus misérables praticiens de la presse révolutionnaire ?

D'AVIGNON

* Il sait bien ce que fut le moyen âge ; il n’en veut montrer que les défauts, mais il en connaît aussi les gloires et la virilité ; il sait avec quelle énergie cette civilisation lutta contre ses périls intérieurs et extérieurs, avec quelle force et quelle sagesse elle fonda ses institutions, avec quelle ampleur et quelle promptitude elle tendait à son perfectionnement. Il connaît les mi— ' sères des siècles suivants, les détresses du nôtre ; il n’ignore pas, enfin, que, en appréciant suivant l’histoire et suivant l’équité les œuvres du moyen âge, nous ne souhaitons de voir renaître ni ce qui était mauvais, ni ce qui est impossible. Au fond, il ne nous croit guère plus féroces, guère plus amis de l’ignorance, guère plus ennemis de la vraie et essentielle liberté, que lui-même. Pourquoi donc semble-t-il n’avoir jamais ouvert l’histoire

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et ne nous comprendre pas? C’est qu’il voit, comme nous, au-dessus de tout, dans le moyen âge, une seule chose, l’Eglise romaine, que nous vénérons et qu’il a l'immense malheur de ne pas aimer.

L’Église romaine est la grande figure, la grande puissance, l’intelligence et la vertu du moyen âge, l’esprit planant sur le chaos pour le débrouiller et l’ordonner parfaitement. C’est elle qui fonde, qui combat, qui enseigne, qui corrige, qui gouverne. Toutes les âmes fortes, tous les grands cœurs, tous les bons esprits sont siens ; elle les a enfantés, elle les a élevés, elle les inspire; ils lui obéissent et l’aiment, et ils entreprennent et accomplissent, pour l’amour d’elle, l’œuvre sublime dont elle a seule l’instinct suprême et persévérant.

11 s’agissait de rassembler, d’assou-

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plir, de coordonner, de fondre les éléments barbares, poussés de tous côtés par la colère divine sur le cadavre de l’empire, et de donner au monde, à la place du caput mortuum païen, une force jeune et immortelle, qui serait la république chrétienne. Assurément, dans la durée de ce travail et dans la multitude et la diversité des ouvriers, beaucoup de choses peuvent provoquer la moquerie, la satire et le blâme.

L’édifice le plus parfait n’est longtemps qu’un mélange de constructions informes, de tranchées béantes, de blocs mal dégrossis, jetés pêle-mêle sur un terrain stérile et souillé, où plus d’un ouvrier s’enivre. Aujourd’hui encore la cathédrale de Cologne est inachevée, et, dans les chantiers, le manœuvre boit et blasphème en remuant les pierres éparses qui bientôt fleuriront dans les airs. Qu’est-eeque cela prouve

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contre l’architecte? L’Église romaine est l’architecte du monde chrétien ; c’est ce qui gêne M. de Sacy. Elle n’a pu bâtir que la verge d’une main et l’épée de l’autre : la verge levée sur quelques manœuvres indociles, l’épée tournée contre l’ennemi du dehors.

M. de Sacy lui reproche tantôt l’indocilité des manœuvres, tantôt l’agression des ennemis ; il lui reproche d’avoir été attaquée et de s’être défendue, d’avoir rencontré des résistances et de les avoir domptées. Souhaiterait- il qu elle eût été écrasée par l’invasion musulmane, ou que les hérésies l’eussent contrainte d’abandonner son œuvre à peine ébauchée ? Non , mais il n’aime pas qu’on lui en attribue la gloire ; il n’aime pas qu’on regrette que cette œuvre soit inachevée ; il n’aime pas surtout qu’on parle de la reprendre , même lorsqu’on lui prouve et

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lorsqu’il voit que le salut du monde en dépend. Pour tout dire, il ne veut pas que l’on admire le rôle de l’Église dans le passé, de peur que ce rôle ne soit le même dans l’avenir.

Nous attribuons à ce travers de son esprit, et pas du tout à la faiblesse de

ue fatigue de sa raison, l’étonnement qu’il feint d’éprouver lorsqu’il entend les chrétiens mettre saint Louis au-dessus de LouisXlV , et l’intention qu’illeur prête aussitôt de reconstituer la féodalité.

Sur ce dernier point, on lui ferait voir aisément la féodalité encore vivante ; non pas l’ancienne, il est vrai, mais une autre, moins féconde, moins humaine, moins protectrice du pauvre, moins utile à l’État, pas beaucoup plus lettrée , incomparablement plus avide et plus orgueilleuse. Cette féodalité moderne, l’esprit du Journal

ses connaissances ou à quelq

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des Débats n’a pas médiocrement contribué à la former, et il la soutient ; nous la combattons.

Quant à saint Louis , nous sommes loin de l’admirer assez, car il y a dans ce noble roi une magnanimité de sagesse et de vertu que notre siècle ne peut comprendre. Le Journal des Débats, même au point de vue du siècle, le dédaigne trop. Saint Louis et son époque peuvent soutenir la comparaison non- seulement avec tout ce qui est de notre temps, mais avec des temps plus beaux et plus riches en grands hommes. Que l’on veuille bien seulement retirer du débat les progrès de la chimie et de la mécanique, qui sont les fruits d’un long travail antérieur ; que l’on écarte les chefs-d’œuvre littéraires , accidents heureux , de peu d’importance pour l’essentiel de la force des nations et du bonheur des

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individus ; allons au fond des hommes et des choses: nous trouvons des lois admirablement sages, une administration vigilante, une politique généreuse, un royaume en bon ordre, des finances prospères , les lettres cultivées et tenues en bride, les sciences honorées, la justice et la vertu sur le trône , un peuple qui aime son roi, et ce roi vénéré de toute la terre. Si l’art de gouverner est le plus beau des arts et la somme de la sagesse humaine, qui l’a poussé plus loin ? Saint Louis était dévot, nous sommes bien forcés de l’avouer ; mais M. de Sacy paraît croire qu’il était ignorant ; c’est tout le contraire : saint Louis était beaucoup plus lettré que Louis XIV. On nous accordera que ses mœurs étaient plus pures :

des mœurs plus pures sont l’effet d’une àme plus forte et d'un esprit plus véritablement éclairé. 11 nous semble

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que, sous ce grand règne, où tout florissait, où le mal seul était comprimé, les arts n’étaient pas inactifs. On ne bâtissait point Versailles, mais on élevait la Sainte-Chapelle. Le roi ne paraissait point dans les tournois et dans les ballets, mais on le voyait dans les camps, dans les églises, dans les hôpitaux et sous le chêne de Vincennes.

Autour de lui, beaucoup de moines, peu de poètes, c’est vrai ; mais point de courtisanes ! Il ne souffrait point que ses poètes le comparassent à Dieu ni au soleil, et ses moines lui disaient la vérité. L’un d’eux se nommait frère Vincent de Beauvais. Peut-être que M. de Sacv n’a jamais entendu ce nom :

c’était un savant près duquel pâlissent tous les savants de Louis XIV. Un homme est savant lorsqu’il sait tout ce que l’on peut savoir de son temps, lorsqu’il possède parfaitement ces

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connaissances, lorsqu’il est en état d’y mettre de l’ordre et de l 'harmonie.

C’est là ce qu’était et ce que fit frère Vincent de Beauvais, que saint Loir fournissait de livres, et qui rédigea en très-bon et très-clair langage une encyclopédie dont la forte érudition pourrait étonner aujourd’hui plus d’un membre de l’Académie des Sciences.

Vincent de Beauvais était de la taille de ses contemporains, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, Roger Bacon et quelques autres, que M. de Sacy n’aura pas le mauvais goût de mépriser, car on pourrait mépriser aussi bien dans cinquante ans Buffon et Cuvier. Le siècle qu’éclairaient ces grands hommes ne les méconnaissait pas ; ils n’étaient pas plus ignorés que ne l’était, du temps de Louis XIV, Racine, à qui l’on préférait Pradon ; et, s’ils n’avaient pas la popularité dont

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a joui de nos jours M. Sue, iis avaient peut-être plus d’auditeurs et de disciples que M. Guizot n’a de lecteurs.

Tout cela préparait sans doute les splendeurs de la Renaissance, et l’on aurait pu, deux siècles plus tard, apprendre le grec sans perdre l’esprit chrétien. Hélas ! les gens qui savaient parfaitement le grec au moyen âge, c’étaient les sages et utiles savants de Byzance, qui firent si haute figure devant les Turcs. Frappante image des lettrés conservateurs de nos jours, en présence des socialistes!

M. de Sacy méprise résolument la politique de saint Louis. Au lieu de rester chez lui à gouverner tranquillement et agréablement, comme Louis X1Y, il alla, dit-il, « se faire emprisonner en Egypte et mourir de la peste à Tunis. » Il ne faut pas trop demander à un rédacteur du Journal

. D’AVIGNON. n -

dcs Débats , encore ébloui et charmé • des derniers prodiges de la sagesse . constitutionnelle. Néanmoins, le roi ou l’empereur français qui, poui .

abattre la puissance anglaise, cet islamisme de notre temps, risquera de trouver la mort en Égypte ou ailleurs, ne fera pas une folie trop nuisible à la b rance ni à sa postérité. En somme, saint Louis, « mort de la peste à Tunis »

légua à ses enfants cinq siècles de puissance et sut attacher à son nom une gloire éternelle. C’est ce que n’ont pas obtenu les rois habiles qui ont dit :

Chacun pour soi , chacun chez soi , et qui, par politique, ont abandonné la cause de la justice ou trahi la chrétienté. Plusieurs, après ce grand soin de ne rien faire pour les autres, se sont trouvés n’avoir rien fait pour eux et ne pas mourir chez eux.

M. de Sacy devrait, dans son intérêt

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même, ne point parler des « extravagances » du passé sans considérer un peu les résultats de la sagesse qu’il leur oppose. Toute la barbarie du moyen âge n’empêche pas de voir dans les siècles postérieurs d’effroyables taches de sang et de plus effroyables taches de honte. Rarement les guerres du moyen âge arrivent à des extrémités aussi sauvages que la destruction du Palatinat, ordonnée par Louis XIV, et celle de la Vendée, décrétée par les philanthropes et théophilanthropes de la Convention. Ni saint Louis, ni aucun prince vraiment chrétien n’a rien fait, n’a rien permis de semblable.

Il y avait au moyen âge des sectes sanguinaires et redoutables que l’Eglise combattait ; il y en a de notre temps, que la philosophie a enfantées, que la politique entretient, que la civili-

I)’ AVIGNON". 147

sation encourage. On voyait aussi des fanatiques abandonner les agréments du monde et les beaux soucis de l’ambition, donner leurs biens aux pauvres* fonder un monastère, prendre la croix, ou se mettre à courir le monde pieds nus, prêchant la pénitence, à la suite d’un Bernard, d’un Dominique, d’un François d’ Assise. C’est ridicule, sans doute, et voilà de grands fous ! mais que pense M. de Sacy des gens qui suivent Saint-Simon, Fourier, Cabet, Proudhon et d’autres ? Ces noms représentent des faits assez graves et assez vivants pour ne pas permettre à un homme sérieux d’admirer beaucoup le progrès et d’adorer exclusivement l’esprit humain.

Nous voudrions que M. de Sacy nous fit la grâce d’y songer un peu ; il comprendrait alors beaucoup mieux nos idées et nos paroles, et il verrait que

nous n’avons point de mauvais desseins contre lui lorsque nous désirons, non pas, comme il lui plaît de le dire, la reconstitution du moyen âge, mais un renouvellement de cet esprit du moyen âge qui mettait les peuples dans les mains des saint Bernard et des saint Louis, au lieu de les pousser fatalement vers des guides d’une autre espèce, que M. de Sacy connaît comme nous, et contre lesquels il se défendra mal lorsque leur jour, que l’on hâte trop, sera enfin venu !

Reprenons notre sujet.

L’europe voulait être catholique ; elle ne pouvait l’être sans la prédominance du pouvoir pontifical. Mille fois des volontés perverses ou ignorantes, parvenant à la souveraineté par une voie ou par une autre, auraient brisé l’unité magnifique et nécessaire qui pouvait seule tirer le monde de l’anarchie et de la barbarie. Il était matériellement impossible qu’on se passât d’un juge de la foi, matériellement impossible que les décisions de ce juge de la foi n’eussent pas une sanction temporelle. C’est cette sanction que l’on a

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appelée le pouvoir temporel des Papes sur les rois, expression à laquelle les ennemis de l’Eglise donnent un sens tout à fait inexact. Ils semblent croire que les souverains Pontifes, pendant des siècles, s’arrogeant sur les couronnes un pouvoir de bon plaisir, se sont occupés à tourmenter par caprice d’honnêtes gens de rois qui ne songeaient point à mal, les citant devant eux pour une vétille, leur envoyant à propos de rien leurs terribles légats armés de la terrible baguette, les déposant par douzaines, à tort et à travers, les remplaçant par qui bon leur semblait, de même qu’un souverain absolu change les gouverneurs de ses provinces. L’erreur est grossière. Ces affaires n’étaient pas si fréquentes, ne s’entamaient; point par caprice, n’étaient pas menées et décidées si lestement. Même à l’égard des princes

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et des pays dont il était suzerain féodal, le Pape agissait toujours en Pape, en juge des infractions commises contre cette foi religieuse qui était partout l’arche du salut commun, la forteresse des libertés publiques, le fondement des États, la loi des lois, il avait purement et simplement le pouvoir que partout et de tout temps les tribunaux ont possédé sur les biens temporels des malfaiteurs reconnus et convaincus.

Que voit-on à l'origine de toutes ces querelles ? Nous l’avons dit: un traité violé, une épouse légitime renvoyée, des biens d'église volés, des évêques emprisonnés, des peuples écrasés ; jamais un caprice du Pape ôtant la couronne à celui-ci pour la donner à celui-là. M. de Sacy peut évoquer l'un après l’autre les princes qui se sont attiré les foudres des souverains Pontifes ; il n’y trouvera point d’opprimés,

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point de victimes innocentes, point de malheureux qu’on ait voulu priver d’un droit certain et d’une possession légitime, point de bienfaiteurs de l’espèce humaine, point de zélateurs de la liberté constitutionnelle, personne à qui l’Académie voulût accorder un prix Montyon de troisième classe, ou dont le Journal des Débats , aujourd’hui même, consentît à recevoir les idées.

Qu’importe, dira-t-il, et pourquoi les Papes se mêlaient-ils des affaires de ces souverains ?

Us s’eç mêlaient par plusieurs raisons, toutes très-bonnes : d’abord, parce que ces souverains se mêlaient toujours des affaires de l’Eglise, qui étaient partout les affaires des Papes ; ensuite, parce que la doctrine de ces souverains, à savoir que les peuples leur appartenaient, aine et corps, n’était la doctrine ni des Papes ni des

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peuples, sujets spirituels des Papes à meilleur titre qu’ils n’étaient sujets temporels des rois, et qui prétendaient appartenir premièrement à Dieu. C’est la querelle des Polonais catholiques contre l’empereur de Russie. Ce roi ne reconnaît pas .à ses sujets le droit de conserver leur culte lorsqu’il veut leur imposer le sien ; il s’empare de leurs hôpitaux, de leurs monastères, de leurs églises, qu’aucune conquête n’a pu lui donner.

Telles étaient les prétentions qui faisaient excommunier et déposer les souverains, et qui aujourd’hui les perdent encore plus sûrement par les révolutions ; car les Papes pardonnaient au repentir, mais les révolutions sont implacables. Le droit qui contenait les princes était assez puissant pour les soutenir; le juge devenait un patron fidèle. Ce qui se faisait en faveur des

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peuples se faisait aussi en faveur des rois ; le Pape prenait en main leur cause, ou contre un parti révolté, ou contre un compétiteur illégitime.

Dans ces conflits, qui n’ont de juge à présent que la force, il y avait donc, au moyen âge, un juge qui prononçait au nom de Dieu et en vertu du droit.

Il instruisait la cause, il entendait les parties, il cherchait à les concilier ; il priait, il avertissait, il menaçait ; il frappait enfin.

Souvent, à la vérité, le juge a rencontré de terribles résistances. C’est de quoi M. de Sacy triomphe, et l’endroit qu’il choisit pour abîmer « les « esprits fougueux de notre époque »

qui admirent cette belle ordonnance de la justice entre les peuples et les rois. « Ils imaginent » (ces esprits fougueux) « un âge de paix et de concorde « où les souverains Pontifes auraient

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« fait régner la justice sur la terre en •« soumettant les peuples aux rois et « les rois à la religion. Dieu n’a pas * fait ce miracle. L histoire du moyen « âge est une histoire tout humaine.

« Les rois ont résisté; les Papes ont •> abusé de leur pouvoir ; d’affreux « scandales ont eu lieu ; la guerre, « l’anarchie, la révolte ont désolé le « monde autant et plus qu’en aucun « temps. Voilà la vérité. »

Non, ce n’est pas la vérité ; mais, sauf l’abus que les Papes auraient fait de leur pouvoir, c’est à peu près la vérité.

Pendant le moyen âge l’histoire des hommes a continué d’être une histoire humaine, nous ne pouvons pas contester ce point, Dieu n’a pas fait le iniracle d’ôter aux hommes leur libre arbitre et de ne plus les laisser maîtres de choisir entre le mal et le bien ; cela

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est encore incontestable. Beaucoup ont préféré le mal au bien ; nous le reconnaissons de bonne grâce. Il en est résulté d’affreux scandales ; il n’y a rien là que de trop naturel ; et la guerre, l’anarchie, la révolte ont désolé le monde, non pas plus ni même autant qu’à d’autres époques toutes récentes, mais assez pour désoler un bon cœur; nous faisons ce dernier aveu.

Quelle conclusion en tirerons- nous ?

M. de Sacy croit-il que le pouvoir du Pape est la cause de tout cela ? ou seulement, pour mieux rester dans la mesure exquise de sa raison, prétendra-t-il que ce pouvoir n’a nullement empêché que les choses ne fussent encore pires ?... Il visite un bagne ; on lui montre les forçats, on lui conte leur histoire ; ce ne sont que voleurs, assassins, parricides, méchants rebelles à tontes les lois, relaps endurcis contre

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tous les châtiments ; il y en a des milliers. Devant cette foule hideuse, un phalanstérien demande à quoi servent les autorités et les justices, et s’écrie qu’il faut les abolir puisqu’elles n’ont pu empêcher tant d’hommes d’être si pervers et de commettre tant de forfaits. Que répondrait M. de Sacy? Il dirait au phalanstérien, avec plus d’esprit que nous ne pouvons lui en prêter : Mon cher Monsieur, les autorités et les justices servent à empêcher les hommes que voilà d’être nos docteurs, nos pontifes et nos maîtres. Rentrez dans la ville, vous y verrez encore plus d’honnêtes gens en liberté que vous ne co mptez ici de scélérats dans les chaînes.

Sans les autorités et les justices, qui n’ont pu les empêcher de faire le mal, ces scélérats auraient séduit ou asservi le monde. Au lieu de violer la morale et les lois, ils auraient fait eux-mêmes

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les lois et la morale, et la terre entière ne serait qu’un bagne immense, où vous et moi traînerions le boulet sous le bâton des plus distingués d’entre eux.

C’est la réponse que nous ferons nous-même à M. de Sacy. La Papauté a rencontré sur son chemin beaucoup de méchants très-habiles et très-hardis ; elle n’a pu les dompter ni les convertir tous; mais elle en a, non sans peine, dompté et amendé beaucoup. En somme, ils n’ont pas réussi à faire la loi; ils ont, au contraire, été contraints de la subir.

Le rêve assez pardonnable d’établir sur la terre la justice et la paix n’a pas été réalisé. Cependant, aucune difficulté n’a-t-elle reçu une solution pacifique et d’innombrables difficultés n’ont-elles pas été prévenues ? N’a-t-on vu ni un roi se soumettre, ni un peuple

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s’apaiser ? Est-ce que la pureté de la foi conservée, la liberté des Églises sauvée, la sévérité de la discipline maintenue, le zèle des études sans cesse encouragé et ranimé, le paganisme vaincu, l’islamisme refoulé, à travers tant de guerres intestines et tant de catastrophes, n’ont été d’aucun secours à la civilisation ?

Si M. de Sacy le croit, l’histoire lui donne d’étranges démentis. Qu’il aille, en esprit, de Charlemagne à Luther ; qu’il évoque les grands rois, les grands guerriers, les grands docteurs : la plupart des anneaux de cette chaîne sublime sont des saints ; mais qu’il ôte la Papauté, qu’il réduise les Papes à n’être que les évêques de Rome, sans autorité hors de leur diocèse ou n’exerçant qu’un patriarcat illusoire sous la surveillance d’un roi quelconque, la chaîne se dissout ; l’unité

d’esprit qui anime les héros, les politiques, les docteurs, les peuples, fait place à l’anarchie ; l’Europe n’a plus d'âme. Divisée par les sectes, livrée aux sophistes, aux tyrans, aux eunuques, elle devient un lac de fange où s’ensevelissent pour jamais la civilisation et la liberté.

JN[ous ne savons par quel raisonnement M. de Sacy se persuade que la société en général et les individus en particulier gagnèrent quelque chose au mouvement du xiv® siècle, quand les rois commencèrent , comme il dit, ù se fatiguer d'être excommuniés, et surent, grâce à Philippe le Bel, se mettre à l’abri de ces foudres pontificales, épuisées désormais.

Les émancipateurs sont de tristes personnages; l’émancipation ne réussit ni à leur pays ni à eux-mêmes. Quels hommes, dans leur vie et dans leur

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mort, que les Charles le Mauvais, les Pierre le Cruel, les Ladislas de Naples, et tant d’autres î

Arrêtons-nous à deux seulement, les plus considérables, Philippe le Bel et Louis de Bavière.

Tous deux, ou ne peut le méconnaître, se fussent épargné de grands crimes et eussent évité aux hommes de grands malheurs en reculant devant l’excommunication.

« Louis de Bavière, dit M. de Sacy, « règne trente ans, malgré les bulles « d’excommunication et les sentences « de déposition. » Sans doute il règne, mais en forban ; il multiplie les crimes et les vilenies ; il devient traître, avide, ridicule. Il laisse parmi ses alliés d ltalie la réputation d’un perfide et d’un voleur; à Rome, où il a prétendu faire un Pape, celle d’un histrion. Son Pape, sifflé partout, se dépose lui-même,

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et va, la corde au cou, recevoir le pardon du Pape légitime. Empereur d’Allemagne et roi des Romains, Louis n’a pourtant que la figure d’un rebelle ; il est perpétuellement accablé par la majesté du Pontife, enfermé dans une petite ville perdue loin de l’Allemagne et loin de Rome. Après trente ans de cette vie d’aventurier plus que d’empereur, il meurt un jour sottement, de mort subite, ne laissant d’autre postérité qu’une fille, qui fut Isabeau de Bavière. Le voilà écrasé, lui et tous ses plans, et toute sa haine, comme un reptile qui n’a pas même épuisé son venjn. M. de Sacy dira qu’on ne meurt pas comme on veut.

Quand on prétend laisser derrière soi une grande chose ou seulement un grand nom, il faut savoir vivre de manière à braver cette chance de la mort.

La mort subite est la plus terrible que

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puisse faire un excommunié, et en même temps la plus impolitique. Rien que par là on est ruiné dans l’esprit des peuples. Qui regretta Louis de Bavière ? Qui crut que le monde avait perdu quelque chose? Et sauf sa fille Isabeau, digne fille d’un tel père, que resta-t-il de lui ?

Philippe le Bel fut aussi hardi que Louis de Bavière. Ambitieux et avide d’argent, il se refuse à vivre en paix avec ses voisins, il lève sans droit des tributs excessifs pour soutenir ses injustes guerres, il fait de la fausse monnaie, il méprise les exhortations et les réprimandes du Pape et s’attire enfin l’excommunication. « Il s’en moque, »

dit M. de Sacy, qui prend là l’histoire, « et répond aux bulles foudroyantes « de Boniface VIII par des lettres de « dérision sanglantes. # Sanglantes , en effet... pour sa renommée! Jamais

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souverain n’a signé de plus ignobles injures. Philippe le Bel eut d’autres triomphes : M. de Sacy les énumère ; ses agents, Nogaret et Sciarra Colonna (un de ces Colonna qui faisaient au Pape une querelle purement civile ), allèrent en son nom insulter le Vicaire de Jésus-Christ jusque sur le trône pontifical, jusqu’en présence de l’autel, où il les attendait sans autre garde que le crucifix.

Après avoir insulté le Pape vivant par l’acte le plus brutal et le plus félon qui soit resté sur une mémoire royale, Philippe conçut l’espérance de le flétrir mort. Il tenait sous sa cruelle protection le second successeur de Boniface ; il était dans la force de la maturité (quarante-six ans), très-redouté et très-obéi ; il venait de s’enrichir des biens des Templiers ; il avait trois fils.

Si jamais roi de France put croire que

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le Saint-Siège deviendrait un fief de sa couronne, ce fut lui. Il part pour la chasse ; un pourceau se jette dans les jambes de son cheval ; il tombe : il est mort ! Ce fabricateur de fausse monnaie ne fabriquera pas une fausse Eglise ! Dieu lui ôte le sceptre, il Pote à sa postérité. Ses trois fils meurent en quelques années , sans descendance mâle. De Philippe le Bel, comme de Louis de Bavière, il ne reste qu’une fille, Isabelle, reine d’Angleterre, pareille à l’autre Isabelle, célèbre entre les femmes infâmes. Isabelle suscita ces guerres où la France aurait péri si Dieu ne nous avait donné Jeanne d’Arc, une fille du petit peuple, élevée dans la foi des Pontifes romains...

M. de Sacy peut sourire : il ne nous ôtera pas de l’esprit que ces bulles foudroyantes de Boniface VIII, dont il se moque un peu, après Philippe le Bel

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qui s’en est si bien moqué, ont cependant foudroyé Philippe, ont foudroyé ses plans, sa couronne, sa famille ; ont atteint la France, trop facilement complice de l’iniquité du roi. Dieu veille.

Qu’est-ce que l’on ôte au Pape quand on lui laisse Dieu ?

En dehors de toute considération religieuse, M. de Sacy a grand tort d’afficher cette extrême complaisance pour Philippe. Nulle part ce roi n’est regardé comme un honnête homme, ni même comme un bon politique.

Sous son règne, et par lui, la France s’avilit considérablement. Quelques aveux de Sismondi intéresseront notre savant adversaire, en sa qualité de gallican.

« Pour la première fois, » dit l’historien génevois, « la nation et le clergé « s’ébranlèrent pour défendre les li- « bertés de lEglise gallicane. Avides

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« de servitudes , ils appelèrent libertés « le droit de tout sacrifier, jusqu'à « leur conscience , aux caprices de « leurs maîtres, et de repousser la « protection qu’un chef étranger et « indépendant leur offrait contre la « tyrannie. Au nom de ces libertés de « l’Église on refusa au Pape de prendre « connaissance des taxes arbitraires b que le roi levait sur le clergé, de « Y emprisonnement arbitraire de l’é- « vêque de Pamiers, de la saisie arbi- « traire des revenus ecclésiastiques de « Reims, de Châlons, de Laon, de Poi- « tiers. On refusa au Pape le droit de « diriger la conscience du roi, de lui « faire des remontrances sur l’admi- « nistration de son royaume, et de « le punir par les censures et par » l’excommunication lorsquV/ violait n ses serments. Sans doute la cour de « Rome avait manifesté line ambition

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« usurpatrice, et les rois devaient se « mettre en garde contre sa toute- « puissance ; mais il aurait été trop « heureux pour les peuples que des <• souverains despotiques reconnussent « encore au-dessus d’eux un pouvoir « venu du Ciel, qui les arrêtât dans

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