IJ 5 PAPES
années, et qui tiennent encore dans beaucoup d’esprits dont le Journal des Débats est le guide le plus accrédité. L’occasion paraît bonne pour les combattre. M. de Sacv nous saura gré de lui indiquer des vérités qu'il ignore; nous espérons qu’il les trouvera dignes de son amour.
Le malheur de M. de Sacy est d'avoir achevé ses Humanités à une époque où l’on ne savait pas l’histoire du moyen âge. Ses idées sur la Papauté sont celles des publicistes libéraux de la Restauration , qui les tenaient de Voltaire. Avec ce bagage frisole, il s’est trouvé tout de suite engagé dans la polémique contre la réaction historique et religieuse , dont il a vu l’aurore. De là des habitudes d’esprit hostiles, et peut-être de certains ressentiments. II a pu faire le serment d’Annibal. La science et la
D’AVIGNON
raison publique n’en ont pas moins marché. J. de Maistre avait percé la nuit. Il est venu des protestants, Voigt, Hurter et d’autres, qui ont notablement. corrige les Annales de l'Empire ; il est venu des catholiques portant un flambeau plus sur ; il est venu des révolutions autrement instructives que tous les livres. Beaucoup de réputations qui semblaient faites pour toujours ont singulièrement changé d’aspect.
Saint Grégoire VIT, Innocent III, Boniface \1II étaient des monstres, il y a trente ans, personne aujourd’hui n’entreprendrait de leur contester la vénération du monde. Dans toute 1 Europe, l’opinion tend à une apologie intégrale de l’Eglise romaine. Les Evêques de Borne, calomniés par une conspiration de trois siècles, apparaissent à notre âge comme la tête divine de l’humanité, comme l'Esprit de Dieu
4 LES PAPES
sur la terre. C est sur ce siégé auguste
que la vérité a toujours des apôtres, la faiblesse toujours des patrons, la justice toujours des vengeurs ou des martyrs ; c’est là que le miracle intervient pour suppléer aux défaillances de la nature mortelle, et que l’on sent encore la main de Dieu quand l’œil ne peut voir que les faiblesses et les perversités de l’homme. Bientôt les écoliers riront des vieux penseurs qui jugent la Papauté sur les défauts d’un Pape. M. de Sacv lui-même, après avoir travaillé uniquement pour rassembler des arguments de cette espèce, en avoue la nullité. « 11 serait grossiè- « rement injuste, dit-il, de ne pas « faire à la décharge des Papes la part « de la faiblesse humaine et celle des « préjugés de leur temps. » M. de Sacv commence à faiblir !
« Mais, poursuit-il, qu’on ne me
« donne pas l’histoire des Papes comme « l'idéal d'un gouvernement chrétien ,
« comme une espèce de miracle perpé- « tuel, comme /’ histoire des actes de « Dieu par l' intermédiaire des Sonve- « rai ns Pontifes ! » C’est pourtant ainsi qu’il faut la prendre, et voilà où je me propose d’amener M. de Sacv. Il n’y est pas ! mais je compte sur sa conscience. S il concède que les Papes ont eu des adversaires habituellement plus forts et sans exception plus malfaisants qu’eux ; s'il consent à jeter un regard sur les desseins avoues de ces adversaires des Papes, et, s’il veut sérieusement en étudier les conséquences réalisées et les conséquences possibles, il est pris. Il reconnaîtra que les desseins traversés et déjoués par les Papes tendaient directement, sans exception, à la ruine du christianisme. Or, la ruine du christianisme étant certainement à
LES PAPES
ses yeux comme aux nôtres la ruine de la civilisation, il verra doue comme nous, dans l'histoire de la Papauté, V idéal du gouvernement chrétien et V histoire des actes de Dieu par V intermédiaire des Souverains Pontifes.
Sous le rapport religieux, c’est un article de foi ; sous le rapport politique, c’est l’aveu nécessaire de toute raison éclairée. Les Papes, travaillant sans cesse à mettre la société civile en harmonie avec l’Evangile , ont sans cesse poursuivi l’idéal du gouvernement chrétien : et de même leurs adversaires, travaillant sans cesse à faire dominer la volonté de l’homme, ont sans cesse poursuivi l'idéal du gouvernement païen.
Quant au miracle perpétuel de cette persévérance de la Papauté dans le bien et de sa durée au milieu de tant d’épreuves et de misères, c’est un fait
D’AVIGNON
aussi naturel que l’existence du monde :
Dieu soutient, répare et fait durer ce qu’il a créé pour durer. Voilà tout.
Au point de vue deM. de Sacy, ce fait simple devient un problème insoluble.
La Papauté lui semble une institution humaine, périssable, qui renferme en soi d’incurables vices, qui est en décadence depuis six cents ans. Etant telle, si faible et si terriblement assaillie, comment tient-elle encore ? Quoi! une décadence de six cents ans, et cela ne prend pas meme la physionomie de finir, lorsque, depuis six cents ans, tant d’institutions puissantes, tant de doctrines, tant de religions armées contre cette chose en décadence ont eu leur commencement, leur apogée et leur fin ? Miracle, en vérité ! Que M. de Sacy lexplique comme il pourra.
Quand, inclinés devant la Papauté , nous saluons en elle l’œuvre de Jésus-
LES PAt’ES
Christ et le bienfait de Dieu, nous n’admirons rien de si difficile à comprendre. Du Calvaire, où la Papauté prit naissance, nous tournons nos regards vers Celui qui, suivant l’expression de l’Ecriture, tient la masse du monde suspendue a trois doigts de sa main ; nous entendons en nos cœurs le Tu es Petrus ; et, avec la triple allégresse de la connaissance, de la foi et de l’amour, nous disons Amen ! et nous avons tout dit.
M. de Sacv finira par confesser que Y amen du chrétien est plus raisonnable, et même plus fier, que l’éternel pourquoi du sceptique. Il nous remerciera d’avoir voulu le tirer des chicanes où il s’obstine. Il est en trop mauvaise compagnie dans cette expédition de tous les temps et de toutes les erreurs contre le tombeau de saint Pierre ; croisade à rebours, qui met la
D’AVIGNON
civilisation en péril de mort dès que les gens de main s’y poussent à la suite des gens d’esprit.
Souvenons-nous d’hier, quand les Routiers et les Tard-Venus de la philosophie tenaient Rome : les gens d’esprit, consternés, prenaient le parti du Pape. Us n’avaient pas tort. En même temps que le Pape, beaucoup de belles choses s'en iraient, la belle littérature en tête. Salons, journaux, bibliothèques, bureaux d’esprit, boutiques d’esprit, magasins d’esprit, fabricants et revendeurs d’esprit, la Papauté vous garde, parmi tant de trésors plus précieux que vous. Vous vivez derrière ce suprême rempart de la civilisation, et la vérité est qu’il n’a rien abrité déplus ingrat.
Le livre qui sert de thème à M. de Sacv est Y Histoire de la Papauté au quatorzième siècle , par M. l’abbé Christophe ; bon travail, au talent et à la sincérité duquel M. de Sacv rend hommage. Le récit s’étend du pontificat de Boniface VIII à l’élection de Martin V. C’est la période agitée et redoutable des Papes d’Avignon, du grand schisme, du Concile de Constance. Un tableau si vaste peut toujours être perfectionné; l’auteur le retouchera sans doute. Tel qu’il est, M. de Sacv pouvait v prendre de meilleures pensées.
Les Papes d’ Avignon, si souvent calomniés, paraissent dignes de la tiare, irréprochables dans la foi et dans les mœurs. L’assistance divine, promise à saint Pierre, ne leur est pas retirée.
Exilés de Rome pendant soixante ans, hôtes et presque captifs de Ja France, ayant affaire à des protecteurs comme* Philippe le Bel, à des adversaires politiques comme Louis de Bavière et la foule scélérate des petits princes gibelins qui dévoraient l’Italie, à des hérésiarques comme Wiclef et Marsile de Padoue, à des séditions théologiques comme celle des Frères Mineurs, ils conservent la royauté spirituelle du monde, et ils reconquièrent la souveraineté temporelle de Rome, successivement envahie par vingt tyrans, Le résultat n’annonce pas des hommes ordinaires.
La part de la Papauté est plus belle
LES PAPES
encore. L’exil des Papes n’est que sa moindre épreuve. Le schisme éclate.
Il y a deux Papes, il y en a trois, qui s’excommunient réciproquement. Il y a entre ces trois Papes un Concile, convoqué par l’un deux, aussi douteux que les autres. Le Concile s’empare, si l’on peut ainsi parler, d’un pouvoir révolutionnaire, pour faire, au milieu d’une situation inouïe, des choses inouïes. De ces trois Papes, reconnus chacun par une partie delà chrétienté, et qui tous veulent retenir un pouvoir dont aucun ne semble investi assez canoniquement, le Concile juge l’un, fait abdiquer le second, dépose le troisième. Trois Papes vivants, et plus de Pape ! A la place du Pape, une assemblée formée de toutes les nations, dans laquelle s'entre- choquent les intérêts politiques les plus opposés, fermentent les idées les plus extrêmes ï
D’AVIGNON
Autour de cette assemblée, qui a pris des résolutions si hardies, toutes les pressions, toutes les séductions imaginables : dans les instincts populaires, l’hérésie démagogique de Jean Huss ; dans les conceptions royales, l’hérésie despotique de Marsilc de Padoue ; .dans le Concile même, les tentations de la puissance ; partout le funeste exemple des faiblesses dont les grandeurs humaines sont atteintes, et l’exemple plus périlleux de leur facile abaissement ! A ce coup c’en est fait sans doute de la Papauté : l’heure de tous ses ennemis est venue au même instant, et ils peuvent frapper tous à la fois; ses défenseurs mêmes lui sont redoutables, tant ils prennent soin de stipuler pour eux ! Qu’arrive-t-il cependant ? De ce chaos, de ces ténèbres, la Papauté sort vivante, entière , triomphante. Pendant son exil on a compris la nécessité
LES PAPES
tle son indépendance. Au milieu du schisme on a vu qu’elle est le flambeau du monde, et que, si ce flambeau venait à s’éteindre, le monde rentrerait dans la nuit.
A Constance , une pensée dominait toutes les pensées : on se demandait ce qui se passerait sur la terre si le.
Pape n’y était plus. Dans un degré moindre , nous avons éprouvé en France, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’analogue, lorsque chacun se disait que tel jour , à telle heure , il n’y aurait plus de gouvernement. Le premier de tous les intérêts légitimes, l’intérêt même de la vie, c’était la constitution d’un pouvoir. Seulement, ce qui s’est fait chez nous par un de ces coups de force auxquels T assentiment public ne se refuse jamais s'est fait à Constance par un miracle de cet Esprit de sagesse et de vérité que Dieu envoie
D’AVIGNON
quelquefois aux hommes pour les aider à triompher d’eux-mêmes, et qui est avec son Eglise jusqu'à la consommation des siècles. Il fallait un Pape :
c’était le premier intérêt de tout le monde; et, du moment qu’il fallait un Pape, il le fallait tel que Dieu l’a constitué, pasteur suprême, pasteur des pasteurs, avant les clefs pour fermer et pour ouvrir, père, chef, législateur et juge de l’humanité; en un mot, \ icaire de Jésus-Christ. Dans ce moment décisif, au milieu de ce conflit d’ambitions jusqu’alors inexorables, on voit une admirable émulation de renoncements.
Grégoire XII, élu du conclave romain (le vrai Pape, malgré l’opinion de M. de Sacy, qui reconnaît Jean XXIII, sans doute à cause de ses crimes), Grégoire XII se fait représenter au Concile par un saint person-
LES PAPES
nage(i), qui apporte enfin son abdication. Jean XXIII, si déplorable et si scandaleux, se conduit en héros lorsqu’on vient lui apprendre qu’il est déposé. 11 élève la voix comme Pape, pour ratifier solennellement, de sa science certaine, la sentence rendue contre lui ; il en couvre l’irrégularité possible en déclarant qu’il renonce de lui-même à tous les droits qu’il peut avoir. De son côté le Concile écarte
(1) Jean- Dominique , tle l’ordre de; Frères Prêcheurs, qu'on appelait le cardinal de Haguse. M. l’abbé Christophe est fort injuste pour ce grand homme, qu’il accuse de servilisme et de Hatterie. Ce fut lui, selon toute apparence, qui triompha de l'obstination île Grégoire, si longtemps comparable à celle de Pierre de Lune, et qui le décida à déposer la tiare. Eu tous cas, on ne peut lui refuser d’avoir été l’un des principaux restaurateurs de la vie religieuse en Italie et le maître révéré de saint Antonin- Il est honoré comine bienheureux, et nous ne savons pourquoi !V1. l'abbé Christophe lui refuse ce titra, que l’Eglise lui a donné.
des prétentions qui devaient le séduire :
il ne veut pas se réserver l’élection du Pape ; il se contente d’adjoindre un certain nombre de ses représentants au conclave formé par les cardinaux des trois obédiences; et bientôt les nations, dont chacune manifestait le désir de poser la tiare sur la tête d’un de ses prélats, imitant le noble exemple que l’Allemagne donne la première, renoncent à cette ambition, qui pouvait éterniser les difficultés. Ainsi fut élu Martin V, par un concours de nobles sacrifices; ainsi la Papauté, au lieu de succomber, fut restaurée dans sa plénitude, sans que le schisme ait pu porter atteinte à l’ordre régulier de la succession.
On a coutume de dire que néanmoins la Papauté « souffrit un notable affaiblissement. » M. de Sacv le répète et s’en félicite. Si cela était, rien n
LES PAPES
serait moins rassurant, pour peu que la justice et l’humanité eussent encore quelques ennemis sur la terre. Mais il faut s’entendre. Parle-t-on de l’autorité spirituelle? La Papauté n’a reçu ni ne pouvait recevoir de ce coté aucune diminution. Après comme avant le Concile de Constance, chacun peut désobéir au souverain spirituel : cent hérésiarques ont précédé Luther. Ce qui n’était pas possible avant le Concile, et ce qui n’est pas possible après, c’est de rester catholique en désobéissant. Parle-t-on de l’autorité temporelle ? C’est au quinzième siècle, après le Concile de Constance, qu elle s’est enfin vraiment et solidement établie dans Rome. Mais, prononçons le mot :
le Pape ne dispose plus des couronnes, c’est là « le notable affaiblissement. »
Nous verrons plus loin comment le Pape disposait des couronnes, et si
D’AVIGNON
iy
Dieu n’en dispose plus, et si les instruments qu’il emploie pour exécuter à cet égard ses volontés, toujours accomplies, ne pourraient pas porter M. de Sacy lui-même à regretter l’ancienne procédure.
En attendant, pour ne point taire notre pensée, la puissance spirituelle étant la même exactement, la puissance temporelle, dans les limites où elle fut exercée à cet égard, est la même aussi.
Parce qu’elle n’est plus visible, on aurait tort d’en conclure qu’elle n’existe plus. La justice divine n’a pas besoin d'appariteurs en uniforme. D’ailleurs, avons-nous lu la dernière page de l’histoire humaine? Dans ce monde, où tout passe, mais où tout revient, une puissance qui dure encore après dix-huit siècles de combats, dont « six de décadence, » conserve beaucoup de chances de rajeunissement. De saint Pierre à
LES PAPES
Boniface VIII, il s’est écoulé douze cents ans; de Martin V à Pie IX, nous n’en comptons pas cinq cents, et il est déjà tard pour répéter que la haute juridiction des Papes dans la société du moyen âge 11e fut qu’une série de savantes usurpations et de crimes heureux. On sait comment ce droit public, du monde chrétien s’est formé, s’est développé, s’est exercé, s’est modifié, et ce que le genre humain lui doit de reconnaissants hommages. C’était le préjugé du temps que, dans l’immense famille des nations catholiques, il fallait un juge, un gardien suprême de tous les droits et de toutes les lois, et que ce juge devait être le représentant de Dieu. Idées de peuples enfants ! Si pourtant notre vieux monde venait à penser que cette idée avait du bon ? Si les peuples et les rois venaient à remarquer que leurs droits réciproques
D’AVIGNON
ne sont pas mieux gardés, ni leurs différends plus vite et plus équitablement conclus, depuis tant de siècles que la force seule en décide ; et si enfin, d'une manière ou d’une autre, ils invoquaient l’ancien arbitre, puisqu'il existe toujours, que pourront objecter les successeurs de M. de Sacv? Cela n’arrivera pas* on en atteste des préventions caduques et des idoles écroulées. Soit!
Cela n’arrivera pas, si l’humanité n’en a pas besoin. Mais si « le besoin s’en fait sentir » , qu’arrivera-t-il?
Au surplus, ce sont les affaires de l’avenir. Quant au passé, l’affaiblissement de la Papauté au Concile de Constance ne l’a pas empêchée, presque immédiatement après, d’abattre les prétentions du Concile de Bâle et l’hérésie de Jean Huss ; de résister ensuite aux orages de la prétendue réforme, et d’opérer par elle-même la
LUS PAPliS
vraie réforme au Concile de Trente; de soutenir le long et insidieux combat que lui a livré l’absolutisme royal; de survivre enlin aux catastrophes du dixlmitième siècle et aux monarchies qui les avaient provoquées et qui s’y sont englouties.
Ces pensées ne sont pas venues à M. de Saey. Dans les trois volumes de M. l’ahbé Christophe il n’a ramassé que des anecdotes satiriques contre les gens d’Église, et n'a vu qu'un tableau de la décadence et même de la déchéance de la Papauté. Il s’ingénie à la montrer comme une institution tout humaine, livrée durant cette période de cent ans aux incertitudes, aux fautes, aux crimes de l’ambition, et que les peuples, enfin las de ses fautes, punissent avec justice eu la privant des armes dont elle avait abusé. Suivant lui, une véritable révolution eut lieu à Constance,
D’AVIGNON. 23
et le Concile fut l’Assemblée constituante du premier 1789. « L’Eglise y recouvre, dit- il, ses droits et sa légitime indépendance, et la monarchie temporelle des Papes finit pour toujours. » Ce qui veut dire que 1 Eglise de Jésus-Clirist a passé définitivement de l’état monarchique à l’état démocratique ou parlementaire, et que les Souverains Pontifes sont descendus désormais au rang de ces rois constitutionnels qui régnent et ne gouvernent pas.
On souffre de la peine que se donne M. de Sacy pour arriver à cette conclusion frivole. En présence de l'un des grands spectacles de l’histoire, il s’applique à ne voir que le petit côté des choses et des hommes. Dans un caractère, dans un événement, il cherche Vendroit que l’on peut tourner en plaisanterie ; lorsqu’il ne le trouve pas, il le suppose, feignant bravement l’ignorance. On croirait qu’il ne sait pas ce qu’étaient, ce que faisaient, ce que voulaient Philippe le Bel, Louis de Bavière et les autres adversaires des Pap es. Il réserve pour ces derniers
toutes ses épigrammcs et tourne contre eux tous ses ana : les économes sont avares, les magnifiques sont prodigues; aucun ne trouve grâce. Leur caractère est toujours mauvais, leur conduite toujours blâmable. Ils négocient : intrigue et faiblesse ! Ils tiennent à leur droit : entêtement! Ils combattent : cruauté! M. de Sacy ne leur pardonne pas surtout de lancer l’excommunication et d’avoir un domaine temporel. C’est l’abomination de l’abomination que les Papes puissent mettre personne hors de l’Eglise et prétendent demeurer eux- mêmes chez eux.
Les efforts qu’ils ont faits pour reconquérir l’Etat romain sont autant de crimes, de quelque manière qu’ils s’y soient pris. Pour avoir toujours raison sur ce point, M. de Sacy n’hésite pas à se montrer injuste ni à se contredire.
LES PAPES
Il remarque, au commencement, qu’avec un peu plus cl habileté et de fermeté nos rois, qui avaient su faire nommer tant de Papes français, auraient peut-ctre réussi à faire d'Avignon la résidence définitive des Papes , et de la Papauté elle-même le privilège de la France. Ce qui , ajoute-t-il, aurait résolu la question du gallicanisme d'une manière bien simple. Oui, certes!
et la question du gallicanisme et beaucoup d’autres ! Gela eût été « bien simple, «comme à Byzance, comme à Moscou, comme à Londres, comme partout où le prince temporel exerce directement ou indirectement le pontificat. Le conclave d’Avignon eût fini par être présidé, comme le saint-synode russe, par un général ou par un chambellan de la majesté séculière.
Ayant quelques raisons, bien simples aussi) pour ne pas consentir à
D’AVIGNON. 27
gouverner l’Eglise de cette maniéré bien simple, les Papes travaillèrent à reconquérir Rome, c’est-à-dire leur bien, et surtout leur indépendance.
Ils en avaient le droit, ils en avaient le devoir : ils ne pouvaient pas abdiquer ce devoir. M. de Sacy nous accordera bien que Dieu et l’Europe ne leur permettaient pas de faire de la Papauté un privilège de la France.
Or, cette Rome qu’il s’agissait de reprendre, et dont la possession importait si manifestement à la paix du monde, cette Rome était tantôt au pouvoir des factions , tantôt au pouvoir des bandits, tantôt ail pouvoir de tel ou tel de ces petits princes italiens si pervers et si cruels, qui ont créé et mis en pratique le machiavélisme longtemps avant que Machiavel en eut fait la théorie. Rien n’était plus urgent
LES PAPES
que d 'abattre ces coquins, rien n'était moins facile.
Entre les hommes que les Papes y employèrent, il y en eut un tout à fait hors ligne. C’était le cardinal Egidius Albornoz, Espagnol. Voici le portrait qu’en fait M. de Sac-y : « Un habile « personnage, grand négociateur, fin « diplomate, rompu à toutes les ruses « de la politique italienne ; vaillant sol- « dat d’ailleurs, conduisant un siège « aussi bien qu’une intrigue ; un grand « homme, en un mot, si l’on veut . »
Le croquis ne manque pas de tournure ; mais ce n’est pas là toute la physionomie de ce « grand homme si l’on veut. »
Distingué par le sage roi Don Alphonse IX, Albornoz, ancien chevalier de Calatrava, élu archevêque de Tolède, avait puissamment contribué par ses conseils au succès de la glorieuse
D’AVIGNON
bataille de Tarifa contre les Maures d’Afrique et à la reddition d'Algésiras. Alphonse étant mort, Albomoz osa mériter la disgrâce de Pierre le Cruel. Contraint de fuir, il résigna son archevêché pour ne point conserver un titre dont il ne pouvait remplir les fonctions, et vint servir le Pape, exilé comme lui. Innocent VI le nomma son légat en Italie, « pour étouffer l’héré- « sie, comprimer la licence, restaurer « l’honneur du Saint-Siège, relever la « majesté du culte divin, imposer si- « lence à la discorde, prêter secours « aux malheureux et procurer le salut « des âmes; annihiler les alliances, « confédérations, ligues formées con- « tre l’Eglise romaine ; forcer à la « restitution les usurpateurs et les in- » justes détenteurs des biens de cette « Eglise ; restaurer son autorité, faire
« la guerre et la paix. >» Cette mission
LES PAPES
si vaste, Albortiozl’aocompliten quinze années d’efforts, de manière à se faire admirer de tous ses contemporains. 11 employa contre ses adversaires l’excommunication, qu'ils méritaient trop, pour détacher leurs partisans et pour les avertir eux-mêmes; la politique pour dissoudre leurs ligues; l’argent, lorsqu’il en avait, pour leur enlever les mercenaires qu’ils soldaient par le pillage; enfin, la force. C’est ainsi qu’on a toujours repris le bien volé et rétabli la sécurité des routes. Albornoz n’écrasa jamais l’ennemi qui voulait traiter, ne livra jamais bataille lorsqu’il put acheter la victoire, ne se découragea point dans les revers; vainqueur, ne devint pas tvran.
La guerre finie, il fonda des écoles, 4
des universités , des établissements religieux ; les provinces reconquises par lui gardèrent plusieurs siècles après sa
D’AVIGNON
mort les excellentes lois qu i! leur avait données. Personne ne l’accusa d’ambition. Voilà quel fut Albornoz, administrateur aussi paternel et législateur aussi sage qu’il était grand capitaine ; caractère vraiment magnanime. M. de Sacy ne l’ignore, point et ne le dit point. S’il le disait, il y perdrait le rare avantage d’égayer les cafés de petite ville en appelant le cardinal Albornoz un prêtre général , un Duguesclin mitre. On plaint l'homme d’esprit qui se condamne à insulter la mémoire d’un grand homme pour trouver de tels effets de phrase. <. Je me figure, « ajoute-t-il, que saint Pierre et saint « Paul n’auraient pas été médiocre- • ment surpris de cette manière d’exer- « cer l’apostolat, et j’avoue, pour mon « compte, qu’à la place du cardinal « Albornoz j’aurais mieux aimé, au « lit de Ja mort, compter un peu moins
LES PAPES
« île campagnes et un peu plus d’an- « nées passées dans le modeste exer- <« cice des fonctions sacerdotales. »
Sans doute, au lit de la mort, tout homme voit dans sa vie beaucoup de choses à regretter. 11 est probable pourtant que les campagnes faites contre l’Eglise pèsent plus que les campagnes faites pour elle. On peut se sauver autrement que dans « le modeste exercice des fonctions sacerdotales, » et c’est un très-bel et très-bon apostolat que d’assurer la liberté apostolique. Pourquoi M. de Sacy fait-il un scandale de ce qui n’en était pas un ? Au temps d’Albornoz, un prêtre pouvait sans scandale paraître à la tête des armées. 11 avait obéi au successeur de saint Pierre, au vicaire de Jésus-Christ; il avait donné la paix à des peuples malheureux, rétabli le culte, tiré le Pape de son exil ; la Papauté
D’AVIGNON
n'était plus le privilège de la France.
Après de telles œuvres, couronnées d une confession générale, Albornoz a pu croire que la vie d’un curé de village est plus douce que celle d’un cardinal-légat; il n’en a\ait pas moins sujet de mourir content.
Autre anecdocte. Après la mort de Clément VII , quelques cardinaux avaient, dit-on, songé à élire le Chartreux Jean Birel , renommé par sa vertu ; mais le cardinal de Tallcyrand- Périgord les fit changer d’avis en leur annonçant que ce saint et sévère personnage voudrait les ramener à la simplicité des mœurs antiques. M.deSacy ne manque pas ce trait, et observe qu’il en dit long sur les mœurs de la cour pontificale. Un fait autrement certain, et qui dit plus long encore, mais que M. de Sacv néglige, c’est le caractère du Pape élu dans ce même
LES PAPES
conclave. Innocent VI était édifiant, austère , célèbre par son zèle pour la justice, il bannit le luxe de sa maison et de sa cour, fit rentrer dans le devoir quelques jeunes cardinaux de haute condition qui donnaient des scandales, et réussit enfin où peut-être le terrible Chartreux aurait échoué.
M. de Sacy voudrait-il jurer que cette considération n’a pas contribué à écarter Jean Birel autant et plus que le discours, d’ailleurs assez invraisemblable, attribué au cardinal de Périgord ? Entre deux explications possibles du même fait, on peut avoir le goût malheureux de préférer celle qui humilie davantage la nature humaine; mais, quand l’autre est plus probable, il faudrait au moins la mentionner , même lorsqîi il s’agit du sacré Collège. Tous les cardinaux d’Avignon n’étaient pas des saints ; les rois de
DAVIGNON
France y veillaient; cependant il se trouva toujours parmi eux une majorité pour donner à l’Eglise des Papes savants et de bonnes mœurs. Talleyrand-Périgord lui-même, tout mondain qu’il fut, ne proposa pas des sujets indignes. C’était un politique, connu pour tel,, apprécié à cette mesure, non pas un impie. Son épitaphe, conservée à Saint-Picrre-aux-Liens , dont il portait le titre, nous le peint avec sincérité :
tîeliyione Fui tenuis, terrena sequendo.
M. de Sacv, comme troublé dans ses méditations sur l’histoire par quelques échos de Vaucluse, confesse qu’il aurait volontiers vécu à la cour d’Avignon; il ajoute, sans nécessité, que ce n’eût pas été « précisément par amour pour les Vertus chrétiennes. »
LES LAPES
Ou a peine à se figurer M. de Sacy en justaucorps galant, chantant il cru deV arnor , e i doici sospiri! Mais, soit ! Notre troubadour aurait fréquenté la maison de ce bon cardinal Talleyrand, qui devait se laisser hanter des gens de lettres. La veille du conclave, en homme sage, il aurait cru, comme son patron, que la prudente piété d'un prélat qui connaissait le monde convenait aux nécessités du temps plutôt que la rigueur d’un cénobite. Il se serait soumis, comme son patron, le moins possible, aux patientes réformes d'innocent VI ; et il aurait fini par mourir bon chrétien, comme son patron, en regrettant d’avoir fait trop de sonnets et d’épigrammes. Religione fui tennis , terrena se-
Avec cette humeur à la fois janséniste et badine, M. de Sacv, qui re-
D’AVIGNON
proche tant aux Papes d’employer l’excommunication, finit par excommunier lui-même à peu près tous les Papes : les sévères à cause de leur sévérité, les doux à cause de leur douceur, les tempérés comme inconstants et insignifiants; ceux-ci parce qu'ils ne lui plaisent pas, ceux-là parce qu'ils lui plaisent. C’est se montrer trop difficile. Tous les hommes ne pouvant pas avoir une vertu parfaite, ni la même vertu, ne serait-il pas plus équitable de voir ce qu’il y a de noble, de sage, de bon dans chacun P
Il nous semble que, au lieu de tant médire et de limer des bons mots qui vont tout droit assez bas, un esprit éclairé pourrait admirer dans la succession des Papes cette variété de caractères où I on voit dominer, toujours dans le même but et toujours à propos, tantôt la justice et tantôt la mi-
LES PAPES
séricorde, tantôt la prudence et tantôt le zèle, tantôt une patience que rien 11e surprend et tantôt une ardeur que rien n’abat, tantôt enfin le souci légitime des choses de la terre et tantôt h unique préoccupation des choses du Ciel. C’est là un des plus grands témoignages de l’inspiration divine, qui, mal* gré les embûches des méchants, souvent aussi malgré l’empressement des sages, préside à l’élection des Souverains Pontifes et place dans la bouche des hommes le nom de l’élu de Dieu.
Pris isolément, les Papes, comme tous les mortels, sans en excepter les saints, ont les inconvénients de leurs qualités et peuvent fournir des thèmes plus ou moins fondés à la malice et à l'imagination des chroniqueurs. Considérée dans son ensemble, la Papauté offre l'idéal de toute grandeur intellectuelle et morale, l'idéal de la nature hu-
D’AVIGNON
maint* perfectionnée et divinisée par la foi.
M. de Sacv ne se sentira plus aussi éloigné de celte opinion lorsque nous l'aurons mis à même de réfléchir encore sur quelques-unes de ses pensées.
A. ceux qui oublient ou ne veulent pas savoir par qui et pourquoi fut élu le premier Pape, l’iiistoire de la Papauté présente tout de suite un problème embarrassant. Comment une institution si fragile devint-elle immédiatement si puissante, et bientôt dominatrice? M. de Sacy se fait un jeu d’expliquer cette première difficulté.
« Il n'est pas nécessaire d’être ultra- « montain, dit-il, pour admirer l'art « profond avec lequel de simples prè- « très, sans légions, sans Etats, ou ne « jouissant dans leurs petits Etats que « d’un pouvoir contesté , surent re-
« nouer le fil des traditions ccsarien- « nés , et asseoir leur empire sur la r double base de la religion et des « longues habitudes d' obéissance que « le monde avait contractées envers « tout ce qui venait de Rome. »
Assurément , voilà qui est bien trouvé, et le fil des traditions césariennes va devenir le fil d’Ariane! Il est clair qu’avec ce fil, et moyennant les longues habitudes d' obéissance envers Rome qui distinguaient les Goths, les Hernies et les Huns quatre ou cinq siècles après l’établissement de l’empire, le pouvoir des Papes devait s’établir tout naturellement!
Entre la politique des Papes et celle des empereurs, entre l’ancienne et la nouvelle Rome, notre ingénieux adversaire n’est pas loin de reconnaître une véritable identité : « Il est certain « qu’en lisant l’histoire des Papes du
LES PAPES
« moyen âge on croirait souvent lire « Tite-Live. On est en pleine anti- « quité. Le collège des cardinaux , « c’est le sénat, si constant dans ses n maximes, si habile dans ses expé- « dients. Ces Pontifes élus, ce sont les « consuls et les empereurs. Ces légats « qui vont citer les rois, ce sont les « envoyés de Rome exigeant une pa- « rôle de soumission avant qu’on sorte « du cercle tracé par leur baguette.
« Plus on compare les deux histoires, « plus on est frappé de la ressetn- « blance des deux politiques. «
M. de Sacy ne s’en tient pas à ces traits frappants; il retrouve dans l'histoire des Papes jusqu’aux triomphes antiques, « ce suprême effort de l’orgueil humain. « C’était la cavcilcatà , procession à cheval qui se faisait pour l’intronisation du Pontife nouvellement élu.
D’AVIGNON
Voilà l’avantage de tenir <« le fil! «
Cependant, sans refuser notre admiration à ces brillantes découvertes, elles n expliquent pas tout. Entre les deux Rome et les deux politiques il reste des différences qui laissent entier le problème de la fortune pontificale.
Le Pape saint Grégoire 11 écrivait à Léon l’Isaurien : » Connaisse/, la « différence dt'S Pontifes et des em- « pereurs. Si quelqu’un vous a of- « fensé, vous confisquez sa maison .
« vous le dépouillez ou le bannis- * sez, ou même vous lui ôtez la vie.
<• Les Pontifes n’en usent point ainsi; « mais si quelqu’un a péché et s’en « confesse, au lieu de l’étrangler ils « lui mettent au cou l’Evangile et la « Croix , ils l’emprisonnent dans le « trésor de l’Eglise, dans la diaconie « ou la salle des catéchumènes; ils «' lui imposent des jeunes, des veilles,
LES PAPES
« des prières, et, après l’avoir bien « corrige , i's lui donnent le sacré « Corps et le précieux Sang de Notre- « Seigneur, et l’envoient pur et sans « tache devant Dieu. Voyez-vous la « différence des Eglises et des em- « pires P »
En effet , la différence est fondamentale.
Sans doute, les Papes étant souverains temporels, ils rendirent la justice comme les autres souverains, du moins comme les souverains qui furent tou jours et jusqu’à l’excès (seul excès qui leur soit permis) patients et cléments, ils punirent les malfaiteurs, les rebelles, les criminels obstinés. L'on vit Boniface VIII, par exemple, poursuivre les cardinaux Colonna les armes à la main, les dégrader, prendre leur forteresse de Palestrine et la raser.
M. de Sacv rapporte avec une pieuse
horreur ce dénoument d'une querelle qu il déclare purement civile. Pour identifier plus aisément la politique des Papes et celle du sénat romain , et mettre la destruction de Palcstrine en pendant exact avec celle de Veies, il supprime les détails qui gêneraient la symétrie. Il oublie que ces cardinaux étaient en révolte ouverte et armée contre le Pape, leur bienfaiteur et deux fois leur souverain; qu’ils contestaient la validité de son élection; qu’ils appartenaient aux Gibelins ; qu’ils formaient dans Rome un parti pour Frédéric, tyran de Sicile ; qu’enfin leur frère Sciarra Colonna, vraie figure de brigand, avait enlevé et dévalisé le trésor pontifical. Quand les querelles civiles en viennent là , les souverains les plus patients et les Papes les plus miséricordieux font ce que fit boni face : ils prennent et rasent la
4 G LES PAPES
forteresse de l’ennemi. De nos jours, Léon XII, si nous avons lionne mémoire, a détruit entièrement une ville des montagnes, où tous les habitants, de père en iils, exerçaient obstinément la profession civile de voleurs de grand chemin. Léon XII avait-il aussi « renoué le fil des traditions césariennes ? » et ces actes d’indispensable sévérité rappellent-ils la destruction de Jérusalem ?
M. de Sacy tombe dans l’enfantillage avec son Tite-Live et ses Papes continuateurs de la politique romaine !
Les Souverains Pontifes ressemblent aux consuls et aux empereurs comme le premier Pape ressemble au premier César, comme la foi ressemble à l’orgueil. 11 ne s’agit pas de savoir si la constance dans les hiaximes est la même, comparaison qui fait beaucoup trop d’honneur à l’ancienne Home,
D’AVIGNON
mais si les maximes avaient quelque ' chose de commun. Or quelle ressemblance y voit-on, ou plutôt quelle différence n’v voit-on pas P Quelle ressemblance entre le glaive et la prière, entre le mépris le plus absolu de l'espèce humaine et l’amour le plus ardent et le plus constant de toutes les misères de l’humanité, entre le proconsulat et l’apostolat , entre la main qui fait partout couler le sang et la main qui partout panse et guérit toutes les blessures? Dans la Home de la louve, où sont les martyrs de la justice?
Dans celle de la Croix, où sont les triomphateurs dont le char a passé sur le cadavre du genre humain? Il y avait cette fameuse cavalcata , c’est vrai !
Le jour de son intronisation, le Pape paraissait en public, et des princes et des rois tenaient les rênes de sa haquenée. Quelquefois ce Pape était un
LES PAPES
homme sans naissance, élevé par charité. Il avait été un pauvre moine, un pauvre prêtre, un pauvre savant; mais Dieu l'avait choisi pour être le dépositaire de la force spirituelle, et les dépositaires de la force matérielle lui rendaient hommage. Les fils aînés de la famille chrétienne protestaient ainsi, publicjuement et les premiers, de leur vénération et de leur obéissance pour le Père commun des fidèles. Ce spectacle respire vraiment l'orgueil des triomphes antiques ! C’est tout à fait cela ! Ces rois et ces princes, servant d'écuyers à un homme de rien *
devenu Pape, représentent à s’y méprendre les chefs de peuples vaincus qui suivaient, chargés de chaînes, le char d’un Svlla ou d'un Pompée, qui étaient jetés dans les prisons ma mertin es (juar.d le triomphateur entrait au Capitole, et dont bientôt après les
D’AVIGNON
cadavres, traînés avec des crocs, descendaient au Tibre par le chemin des Gémonies. Memes hommes, même politique , mêmes pompes! Espérons que la veine trouvée par M. de Sacy sera exploitée, et qu’on nous gratifiera d’une histoire ecclésiastique en rnpprovhements , pour faire suite à T histoire romaine en nmd ri gaux.
Il est vrai pourtant que l’art des Papes fut profond, très-profond. On peut l’admirer sans être ultramontain, mais il ne suffit pas d’être gallican pour le comprendre.
Cet art n’a jamais été la pratique d’aucun autre gouvernement. C’est le sentiment du devoir poussé jusqu’au sacrifice de tout repos, jusqu’au mépris de tout péril, jusqu’à l’abandon de tout intérêt terrestre. Sans légions, quelquefois sans asile, les Papes sont devenus les dominateurs de l’Europe en ne trahissant jamais la cause des opprimés , en ne livrant jamais à la
puissance humaine la vérité confiée à leur garde, en ne désespérant jamais de l’assistance de Dieu.
Le Pape saint Nicolas I pr , fils d’un petit magistrat de Rome, gouvernait l’Eglise à l’époque où Photius, protégé de l’empereur Michel l’Ivrogne et du césar Bardas, incestueux public, s’emparait du siège de Constantinople.
Saint Ignace, l’évêque légitime, chassé et emprisonné pour avoir repris Bardas, s’adressa au Pape, lui demanda justice contre l’intrus, contre le césar et contre l’énipcreur. C’est l'origine de l’Eglise grecque, une de ces églises nationales dont M. de Sacy fait tant de cas, en considération des commodités qu’elles offrent au pouvoir te'rhporel
Le Pape n’hésita point; il évoqua la cause à son tribunal et écrivit à l’empereur de lui envoyer Ignace et Photius, afin qu’ils vinssent plaider devant
LLS PAPES
lui. Photius avait ses raisons pour préférer la décision de Michel l’Ivrogne et de Bardas l'Incestueux ; il fit au Pape, sous le nom de l’empereur, un refus accompagné de subtilités et d’injures, où il invoquait l’autorité des Conciles. Le Pape insista, excommunia Photius.
L’empereur alors passa des injures aux menaces. Nous mettons sous les yeux de M. de Sacy un court passage de l une des lettres de saint Nicolas.
En le lisant avec un peu d’attention, il en apprendra plus long sur la politique des Papes que dans tout Tite-Live.
« Si vous refusez de Nous écouter, « écrit le Pape à l’empereur, vous « serez nécessairement pour Nous ce « que le Seigneur veut que soit qui— « conque n’écoute pas l’Eglise. Les « privilèges de l’Eglise romaine lui ont « été assurés dans la personne du bien* « heureux Pierre, de la propre bouche
D’AVIGNON
« de Jésus-Christ. Ce ne sont pas les » Conciles qui les ont accordés ; ils les •< ont seulement honorés et conservés.
« Ces privilèges sont perpétuels; on « peut les attaquer, mais non pas les « abolir. Ils ont été avant votre règle «• et subsisteront après vous, tant que « durera le nom chrétien...
« Si Nous ne cédons pas à votre bon « plaisir, vous paraissez vouloir Nous » épouvanter en Nous menaçant de «< ruiner Notre patrie et Notre ville.
« Par la grâce et sous la garde du n Christ, Nous n’avons pas craint dans « le passé, Nous ne craignons pas da- « vantagc à cette heure. Les anges « veillent sur Notre cité, ou plutôt le « Seigneur lui-même est son rempart « et les apôtres forment son avant- « mur. Nous n’avons pas oublié les r menaces de Sennachérib contre Jé- « rusaient : elles n’étaient pas moindres
LES PAPES
« que les vôtres; mais Nous nous rap- « pelons aussi la fidélité du Seigneur, et comment cent quatre-vingt-cinq « mille assaillants périrent et la ville « fut délivrée avec tous ses habitants.
« Nous en gardons souvenir, Nous en « rendons grâce, Nous prenons cou- « rage, et Nous travaillons suivant les « forces que le Seigneur Nous donne à expulser de sa maison l'abomina- « tion de Baal. (le que le Seigneur était « alors, il l’est à présent, et tel il sera « dans tous les siècles. Sa miséricorde « est la même, il est toujours le Tout- « Puissant. Que le ver de terre cesse « donc de menacer. Que peut-il ? Tuer « un homme? Un champignon véné- « neux le peut aussi bien, et c’est à « quoi se réduit toute la malice de la « puissance humaine. Que Votre Ma- « jesté aspire plutôt à se faire louer « par la bonté et la justice. Quant à
D’AVIGNON
o Nous, confiant et fort en Celui qui « Nous fortifie, tant que Nous vivrons « Nous ferons Notre devoir. »
Voilà la politique des Papes; ou, pour enlever à M. de Saey la pitoyable ressource de ces anecdotes trop faciles à ramasser dans une histoire de dixlmit siècles, voilà, formulée par un saint Pape, la politique constante de la Papauté. Obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, ne pas craindre celui qui ne peut tuer que le corps, mais Celui-là seulement qui peut tuer l ame ; accorder toute protection à tout droit outragé ; faire dominer dans la société tous les droits de Dieu, source unique et seuls garants des droits de l’homme, telles sont les maximes qui ont assuré l’étonnante prépondérance de ce pouvoir désarmé. Pour les maintenir il fallait aux Papes quelque chose de plus puissant que les légions, de plus hardi
UiS PAf’KS
que l’ambition, de plus prudent et de plus entreprenant que toute la sagesse humaine : il fallait la foi; ils l’ont eue.
Fit si M. de Sacv veut comparer cette foi des Papes à la foi stupide et superslitieuse de la vieille Rome, il fera rire. Tandis que toutes les forces de l’enfer se conjurent contre eux, assaillis par la politique, par l’hcrésie, par la sédition, quelle que soit la profondeur de la nuit et la fureur de l’orage, les Papes prient, ils voient leur route dans le ciel, ils font leur devoir, ils restent les défenseurs de la justice et de la vérité, sachant que Dieu ne les abandonnera pas et qu’ils ne seront vaincus ni par la méchanceté des hommes, ni par la mort, ni parle temps. C’est ainsi qu’ils apparaissent, entourés des plus grandes âmes de leur époque, dont ils sont l’exemple et l’appui, en toutes ces rencontres formi-
D'AVIGNON
dablcs où il semble que l’Eglise va crouler. L’Eglise ne croule point, la justice triomphe. Les Papes sortent de l'épreuve purs et vénérés, portant intact dans leurs mains fidèles le dépôt de Dieu.
AlUtaxt qu'il admire les Papes dans la constance de leurs maximes, M. de Sacy admire l'habileté de leurs expédients. Leur plus habile expédient a été le martyre. S’ils portent la pourpre royale, elle est teinte de leur sang.
On nous parle de ces légats qui allaient au nom du Pape citer les rois,
comme faisaient les envoyés de l'an-
cienne Rome, exigeant une parole de soumission avant que le prince à qui ils notifiaient la volonté suprême pût sortir du cercle tracé parleur baguette.
Où a-t-on vu cette baguette?
Les légats furent une des forces de
LES I’Al’ES D’AVIGNON. 59
la Papauté, mais comment ? Parce que jamais puissance humaine ne trouva un pareil nombre d'ambassadeurs décidés à affront cr la prison et la mort.
La liste serait longue à faire de tous ces légats qui partirent de Rome pieds nus, sans escorte et sans trésors, pour aller, comme saint Jean-Baptiste, trouver Hérode; qui le virent, qui lui parlèrent, et qui ne revinrent pas, ou qui ne revinrent que par miracle, mutilés et meurtris.
Cependant, parmi la multitude de ceux qui furent ainsi envoyés et dont on connaît la mission, nous doutons qu’on en puisse nommer un seul qui n’ait pas été chargé de relâcher tout ce qui se pouvait de la rigueur du devoir et de donner des paroles de conciliation et de paix. Jamais aucun d’eux, bien certainement, n’exigea de soumission qu’à la justice, au droit, à la foi jurée. Sé-
CO