‹ De quelques erreurs sur la papautéChapitre 4 sur 11 · LUS CAFES · texte numérisé non relu

LUS CAFES

rieusement, M. dé Sacv croit-il que les rois étaient cités pour venir à Home baiser les pieds du Pape et lui payer le tribut? On exigeait de celui-ci qu’il rendît les biens d’un pupille ; de celuilà qu'il reprît son épouse scandaleusement renvoyée pour une concubine ; d'un autre qu’il ménageât la vie et la fortune de ses sujets; d'un autre qu’il respectât les traités; d'un autre qu il remit en liberté un innocent retenu captif; d’un autre qu’il cessât de voler et de piller l’Eglise et d’assister les hérétiques au détriment des fidèles. La sollicitude des Papes n’avait pas d’autres objets, et si elle avait faibli dans toutes ces circonstances, où tout le monde l’invoquait, hormis les méchants et les prévaricateurs, jamais le clair et vivifiant soleil de la civilisation chrétienne n’aurait lui sur la triste humanité. 11 faut que M. de Sacy li ait

D’AVIGSON.

fil

pas réfléchi un moment aux questions qu il effleure; autrement il se trouverait lui-même trop injuste et trop ingrat d’en parler comme il fait, 'l’out ce qu'il y a de liberté, tout ce qu'il y a de moralité dans le inonde a été sauvé par ce combat de dix-huit siècles. Les Papes ont maintenu le partage des deux puissances que la souveraineté temporelle, sous toutes ses formes, tendait sans cesse à confondre au profit du vice et de la tyrannie.

« Avant Jésus-Christ, écrivait encore « saint Nicolas, Pape, à Léon l’Isau- « 1 ien, il y avait des rois qui étaient en « même temps prêtres comme Melchi- « sédech. Le diable l a imité dans la « personne des empereurs païens, qui «étaient souverains pontifes. Mais, « après la venue de Celui qui est véri- « tablcment roi et pontife, l'empereur « ne s’est plus attribué les droits du

LES PAPES

« pontife, ni le pontife les droits «le « l’empereur. Jésus-Christ a séparé « les deux puissances, en sorte que les « empereurs eussent besoin des ponti- « fes pour la vie éternelle, et que les « pontifes se servissent des droits des « empereurs pour les affaires tempo- <* relies. »

Les empereurs voulaient être les maîtres de la vie éternelle ; tout est là.

Maîtres de la vie éternelle, ils disposaient de toutes choses sur la terre, au gré de leur force et de leurs passions :

ils étaient impunément adultères, incestueux, ravisseurs du bien d'autrui, oppresseurs du genre humain. Là revivaient véritablement les traditions de Rome antique ; là se renouait sans cesse « le fil des traditions césariennes », sans cesse brisé par la Papauté.

Louis «le Bavière poussa loin cette entreprise. M. de Sacy le félicite d’a-

D’AVIGNON

voir su régner étant * excommunié; mais il n’oserait pas raconter son histoire î

Des théologiens apostats, entre autres Jandun et Marsile de Padoüe, à sa solde, soutenaient que l’empereur est maître absolu de l’Eglise, qu’il peut instituer les évêques, les juger, les déposer, choisir et déposer le Pape, convoquer les Conciles, y présider, en régler les délibérations ; en d’autres termes, que l'empereur est la loi vivante. Nous demandons à M. de Saey ce qu'il croit que serait devenu le monde si la doctrine des théologiens de Louis de Bavière, reprise des théologiens de l'empereur Henri et de l’empereur Frédéric, avait prévalu. Nous lui demandons s'il aurait voulu vivre sous ce Louis de Bavière, quoique sa cour, plus encore que celle d’Avignon, fut hantée de gens de mérite qui ne re-

LES PAPES

Oi

cherchaient pas précisément le spectacle des vertus chrétiennes.

Le protestant Jean de Muller disait:

Sans les Papes, Rome n’existerait plus. — « Sans les Papes, ajoute avec «> raison Rohrbacher, n'existerait pas « davantage la civilisationde l'Europe, « qui est venue de Rome par les Ponce tifes romains •, car, dit encore Jean « de Muller, ce sont eux, ce sont leurs « mains paternelles qui élevèrent la

« hiérarchie , et a côté d'elle la liberté /

« de tous les Etats. »

Mais ce noble ouvrage, ce saint et persévérant travail dont la parole de Jésus-Christ avait posé la première pierre, toujours entravé, toujours repris, ne se poursuivait pas sans exciter la reconnaissance cl l’admiration du monde. Les rois barbares et leurs légistes, ces hommes de sang et ces hommes de ruse dont les adversaires

D’AVIGNON

de r Église prennent si aisément le parti, ne faisaient ni toute l'humanité, ni la plus grande et la meilleure part de l'humanité. Il y avait un peuple, dévoré par eux et qui se sentait protégé par l'Eglise ; il y avait une conscience publique, qui savait où était le droit; il y avait une intelligence publique, qui voyait où était la vraie grandeur, le vrai courage, et qui remarquait enfin que la Providence finissait toujours par intervenir en faveur de la Papauté.

Les rois passaient, les empires s’affaiblissaient; les Papes et la Papauté duraient toujours. Ces services permanents, ce permanent miracle d’une résistance toujours impuissante et toujours victorieuse, excitèrent partout envers le Pontife romain la reconnaissance, la confiance et le respect ; et le Pape se trouva, en effet, d’un consentement unanime, le juge de la terre.

LF. S PA P FS

Au sortir de l’une des crises les plus effroyables que l’Europe ait traversées parut un homme en qui ce sentiment filial s’incarna : il devint puissant, comme tous ceux qui, dans ces heures critiques, font voir beaucoup de bon sens, beaucoup de vertu, et la volonté de réaliser ce que chacun désire. C’est celui que l’univers appelle par excellence le grand homme, Charlemagne.

En tête de ses lois Charlemagne prit un titre qui annonçait qu’une révolution immense était définitivement consommée et que le monde entrait dans la voie de l’Evangile. Il se proclama le dévot défenseur de la sainte Eglise et l’auxiliaire en toutes choses du Saint-Siège apostolique : Karolus, grnlia Dei rex, rcgniqne Francorum rector et dévot us Ecclesiœ defensor , al nue adjttlor in omnibus Apostolicæ

Sedis. Nous pensons bien que M. de Sacy ne méprise point Charlemagne ; nous ne justifierons donc pas le héros d'avoir payé au Pape la dîme de ses victoires et le législateur d’avoir cousacré par ses constitutions cette grande part d’autorité, cette haute magistrature que le Pape exerçait déjà dans les choses politiques. Charlemagne ne jugeait pas apparemment que cette autorité fût de nature à gêner celle à laquelle peuvent prétendre des rois chrétiens; il voulait soumettre les rois à une charte, et cette charte était l’Evangile.

Le point de vue sous lequel nous considérons l'histoire de la Papauté peut déranger les habitudes de M. de Sacy. Pour le distraire nous lui présenterons, avant de continuer, le tableau d’une crwalcata mémorable qui eut lieu du temps de Charlemagne. <Ce

LES PAPES

spectacle pourra lui sembler assez noble et même assez instructif.

Le Pape Léon III, chassé de Rome par quelque sédition, venait implorer le secours de Charlemagne, alors à Padcrborn. Le grand roi envoya à sa rencontre d'abord un archevêque, ensuite un de ses comtes, enfin son fils Pépin, vainqueur des Huns et roi d'Italie. Pépin marchait à la tête de cent mille hommes. Lorsque cette armée aperçut Léon, accompagné seulement de quelques serviteurs, elle se prosterna trois fois; il la bénit trois fois, et Pépin prit place à côté du Pontife.

Bientôt Charlemagne, averti, sort de Padcrborn avec le clergé portant la bannière et la croix. Une autre armée, composée de différents peuples, l’attendait. Elle se range en un cercle immense , représentant une cité vivante. Au milieu se tient Charlemagne,

D’AVIGNON

debout, surpassant de la tête tous ceux qui l’entouuent. Le Pape paraît dans l’enceinte, escorté de Pépin. En ce moment, armée, peuple, clergé, toute l'innombrable multitude s’agenouille, et Charlemagne, le père de l’Europe, reste incliné devant Léon, le pasteur du monde, qui bénit à trois reprises ses peuples trois fois prosternés. Ces deux hommes ensuite s’approchent et s’embrassent en pleurant, et le Pape, élevant la voix, entonne le cantique des anges : Gloire a Dieu dans le ciel , paix sur la terre aux hommes de bonne volonté

Cc fut comme la fête inaugurale du moyen âge. il nous semble que ni Charlemagne ni Pépin n’en durent être humiliés, et que le monde a vu de plus tristes jours.

A. ce propos de l'inauguration du moyen âge par le concours du Pape et de ! empereur, redisons à ?.I. de Sacv, sous forme de digression, mais sans nous écarter de notre su jet, ce que, dansunc autre occasion déjà, il nous a obligé de lui dire sur une époque qu’il méconnaît trop obstinément.

Dés que les chrétiens parlent du moyen âge, aussitôt une foule de penseurs, desquels M. de Sacy devrait se distinguer, paraissent saisis d’horreur, de colère et d épouvante. Ils raillent, ils déclament, ils invectivent. M. «le Sacy, malgré son goût ordinairement

LKS PAPES D’AVIGNON. 71

si juste et si tempéré, fait à la fois tout cela. 11 assure que l’on veut ressusciter le moyen âge, il se fatigue à faire bien comprendre au public le danger d’une pareille entreprise. En lui montrant combien i! s’abuse nous aurons la satisfaction de défendre la vérité, sans avoir l'humiliation de nous arrêter à de trop viles insultes et le regret de jeter nos paroles dans des régions où il semble que la raison ne descendra jamais.

Si l’on se contentait de dire que le moyen âge, ni matériellement, ni politiquement, ni moralement, n’offrit la perfection de l’état social, vraiment nous ne disputerions pas. 11 y avait alors des riches inhumains et avares, des pauvres brutaux et indociles, d'ignares savants, de sots philosophes, quantité d ineptes écrivains. Il en résultait de fausses opinions, de tnau-

LES PAPES

vaises mœurs, des troubles, des crimes.

C’est ce que l’on n’a pas cessé de voir dans les sociétés policées ; les mêmes causes y produiront toujours les mêmes misères. A la vérité, nous jouissons de plusieurs avantages que le moyen âge ne connut point. Peut-être en eut- il aussi que nous ne connaissons plus. Nous avons le gaz, la vapeur, les théâtres ; nos divertissements sont plus nombreux; il a fallu que notre police se perfectionnât. Ces progrès, le moyen âge les aurait pu faire. Les gens qui ont bâti les cathédrales, goûté le Dante, découvert l’Amérique, inventé l’imprimerie, auraient lini par savoir paver les villes et seraient parvenus à organiser la police, du moins suivant leurs besoins. M. de Sac\ l’accordera bien. 11 accordera encore que ces merveilles n’assurent pas le salut du monde. Avec tontes ces merveilles

D’A VI (j .NON.

nous sommes nu boni de la guerre sociale : petite misère de la civilisation, égale à quelques-unes des grandes misères delà barbarie.

Nous voudrions ne pas entrer dans un trop long détail des ressemblances du moyen âge et de notre temps. Un des côtés par où le moyen âge choque extrêmement le délicat académicien qui a fait récemment l’éloge de Voltaire, c'est le désordre des mœurs. Il a lu dans l'ouvrage de M. l’abbé Gosselin des choses qui le révoltent. Nous regrettons de réveiller un souvenir importun; mais, s'il veut relire les Mémoires du Diable et les Mystères de Paris , édites parle Journal des Débats , il y trouvera : premièrement un stvlc qui n'humilie point celui du roman du Renard ; secondement une peinture des mœurs qui dépasse en férocité cynique les traits les plus noirs du moyen âge

U. S PAPES

Ce qui n’existait pas au moyen âge, c'étaient des associations d’honnêtes gens et de conservateurs, comme celles qui possèdent et rédigent nos grands journaux, achetant ces dangereuses peintures et ce méchant style pour les faire pénétrer dans la masse du peuple.

Du reste , l’histoire moderne et les feuilles judiciaires n’en disent pas moins que les romans. Nous cherchons ce qu’un admirateur des peuples et des souverains « éclairés » du dix-huitième siècle peut reprocher , sous le rapport des mœurs, aux « barbares » de n’importe quelle époque.

M. de Sacv a bien entendu parler des Pierre et des Catherine de Russie, des Frédéric de Prusse, des Joseph d’Allemagne et de Portugal, des Louis de France ; il sait ce qu’ont écrit Voltaire, Diderot, Crébillon fils, Laclos, Louvet, cent autres. Où trouver une

D'AVIGNON

corruption aussi générale , aussi effrontée, et, dans l’immensité de cette corruption, moins de figures qui consolent la pudeur humaine P Le vice, autrefois sauvage et traqué par des lois de fer, n’est pas moins le vice pour paraître comme un triomphateur obèse et bénin, vivant de bonne intelligence avec la loi, qui ferme les veux.

II en est des attentats contre les personnes comme des attentats contre les mœurs : le crime a simplement changé d allures. Les détrousseurs de grands chemins deviennent rares : à moins d’orage politique, la route et la nie paraissent assez, sûres ; la maison ne l’est plus. Il y a moins de vols à main armée, il y a plus de Vols de confiance. Mille inventions fines , sans compter les auberges, remplacent les anciens brigands et leurs châteaux

LKS PAl’uS

forts. On allait chercher le voleur, il vous vient trouver ; c’est plus commode, mais il fait mieux sa main.

Après les prospectus, les commandites et toutes les variétés du vol, M. de Sacv nous permettra de ne pas compter pour rien les émeutes, les révolutions, l’armée entière deschevaliers de Viciée. Paris, la France, lEurope regorgent de docteurs et de bacheliers en droit au travail, qui d’un moment à l’autre peuvent venir nous demander la bourse et la vie. Ils le feront avec la conscience la plus sereine, même avec une sorte de piété, parce qu’ils auront eu soin d’attacher à leur casquette un chiffon rouge. Nous aurions cru que M. de Sacy, connaissant cette dévotion des peuples modernes, n’y pensait pas sans un peu d’émoi; mais il ne songe qu’à rire des partisans du moyen âge. Leurs « exiravagan-

D’AVIGNON

ces » le « consoleraient volontiers , dit-il, de quelques-unes des amertumes du temps présent. » Esprit heureux et facile à distraire! Une des « amertumes»

du présent, c’est d’ignorer si la société a six. mois d’existence devant elle, si elle a même un jour ! Que M. de Sacv s’amuse des vices et des faiblesses du moyen âge en l’honneur des vertus et des vigueurs de la société actuelle, nous ne pouvons lui passer cette illusion. Une société qui a été au pouvoir de Caussidière, qui a tremblé devant Pornin, qui a mis son espoir en M. de Lamartine, qui compte encore, non sans raison, avec les décrets de Max- .

zini, qui serait infailliblement ruinée, saccagée, peut-être perdue si un seul homme tombait, franchement cette société-là n’a point sujet de faire la fière !

Pauvres .gens d’esprit ! Ils ont be-

LKS PAPES

soin «le religion, ils le savent, ils l'avouent; ils savent aussi qu’il n’y a pas de religion sans Eglise... et ils oui peur de l'Eglise ! L’on ne saurait dire ce qui les trouble le plus et leur fait plus d’horreur, ou de la voir vivre, ou de la voir mourir. Si elle vit, elle les sauve, mais elle les domine ; car elle ne peut les sauver qu’en s’emparant, par leur concours, de l’esprit des masses qu’ils ont détourné d’elle. Si elle succombe, qui les sauvera ? Cette perplexité les contraint, dans les discus- ’ sions, à des ambiguïtés et à des feintes dont leur amour-propre doit souffrir.

. D'où vient à M. de Sacv, par exemple, esprit d'ailleurs si réglé , d’où lui vient ce fanatisme contre le moyen

âge, qui l’entraîne à soutenir la même thèse et à prendre presque les mêmes arguments que les plus misérables praticiens de la presse révolutionnaire i‘

D’AVIGNON

Il sait bien ce que fut le moyen Age; il n’en veut montrer que les défauts, mais il en connaît aussi les gloires et la virilité ; il sait avec quelle énergie cette civilisation lutta contre ses périls intérieurs et extérieurs, avec quelle force et quelle sagesse elle fonda ses institutions, avec quelle ampleur et quelle promptitude elle tendait à son perfectionnement, il connaît les misères des siècles suivants, les détresses du nôtre ; il n’ignore pas, enfin, que, en appréciant suivant l’Iiistoire et suivant l’équité les œuvres du moyen âge, nous ne souhaitons de voir renaître ni ce qui était mauvais, ni ce qui est impossible. Au fond, il ne nous croit guère plus féroces, guère plus amis de l’ignorance, guère plus ennemis de la vraie et essentielle liberté, que lui-même. Pourquoi donc semble-t il n'avoir jamais ouvert l'histoire

LLS I»Al»KS

et ne nous comprendre pas? C’est qu’il voit, comme nous, au-dessus de tout, dans le moyen âge, une seule chose, l’Eglise romaine, que nous vénérons et qu'il a l'immense malheur de ne pas aimer.

L’Eglise romaineest la grande figure, la grande puissance, l'intelligence et la vertu du moyen âge, l’esprit planant sur le chaos pour le débrouiller et l’ordonner parfaitement. C’est, elle qui fonde, qui combat, qui enseigne, qui corrige, qui gouverne. Toutes les âmes fortes, tous les grands cœurs, tous les bons esprits sont siens; elle les a enfantés, elle les a élevés, elle les inspire ; ils lui obéissent et l’aiment, et ils entreprennent et accomplissent, pour I amour d’elle, l’œuvre sublime dont elle a seule l'instinct suprême et persévérant.

Il s’agissait de rassembler, d’assou-

D’AVIGNON

plir, de coordonner, de fondre les éléments barbares, poussés de tous cotés parla colère divine sur le cadavre de l'empire, et de donner au monde, à la place du caput mortumn païen, une force jeune et immortelle, qui serait la république chrétienne. Assurément, dans la durée de ce travail et dans la multitude et la diversité des ouvriers, beaucoup de choses peuvent provoquer la moquerie, la satire et le blâme.

L’édifice le plus parfait n’est longtemps qu’un mélange de constructions informes, de tranchées béantes, de blocs mal dégrossis, jetés pêle-mêle sur un terrain stérile et souillé, où plus d'un ouvrier s’enivre. Aujourd’hui encore la cathédrale de Cologne est inachevée, et, dans les chantiers, le manœuvre boit et blasphème en remuant les pierres éparses qui bientôt lleuriront dans les airs. Qu’est-ce que cela prouve

LUS PAPES

contre l’architecte ? L'Eglise romaine est l’architecte du monde chrétien ; c’est ce qui gène M. de Sacv. Elle n’a pu bâtir que la verge d’une main et l’épée de l’autre : la verge levée sur quelques manœuvres indociles, l’épée tournée contre l’ennemi du dehors.

M. de Sacv lui reproche tantôt l'indocilité des manœuvres, tantôt lagression des ennemis ; il lui reproche d’avoir été attaquée et de s’être défendue, d’avoir rencontré des résistances et de les avoir domptées. Souhaiterait-il qu elle eut été écrasée par l'invasion musulmanes ou que les hérésies l’eussent contrainte d’abandonner son œuvre à peine ébauchée ? ]Non, mais il n’aime pas qu’on lui en attribue la gloire; il n’aimepasqu’ou regrette que cette œuvre soit inachevée ; il n’aime pas surtout qu’on parle de la reprendre, même lorsqu'on lui prouve et

U’ AVIGNON

lorsqu’il voit que le salut du monde en dépend. Pour tout dire, il ne veut pas que l’on admire le rôle de l’Eglise dans le passé, de peur que ce rôle ne soit le meme dans l'avenir.

Nous attribuons à ce travers de son esprit, et pas du tout à la faiblesse de ses connaissances ou à quelque fatigue de sa raison, l'étonnement qu’il feint d’éprouver lorsqu’il entend les chrétiens mettre saint Louis au-dessus de Louis XIV, et l’intention qu’il leur prête aussitôt de reconstituer la féodalité.

Sur ce dernier point, on lui ferait voir aisément la féodalité encore vivante ; non pas l’ancienne, il est vrai, mais une autre, moins féconde, moins humaine, moins protectrice du pauvre, moins utile à l’Etat, pas beaucoup plus lettrée, incomparablement plus avide et plus orgueilleuse. Cette féor dalité moderne, l’esprit du Journal

LES l*Al'J£S

des Débuts n’a pas médiocrement contribué à la former, et il la soutient; nous la combattons.

Quant à saint Louis, nous sommes loin de l’admirer assez, car il v a dans

ce noble roi une magnanimité de sagesse et de vertu que notre siècle ne peut comprendre. Le Journal des Dé bats, même au point de vue du siècle, le dédaigne trop. Saint Louis et son époque peuvent soutenir la comparaison non-seulement avec tout ce qui est de notre temps, mais avec des temps plus beaux et plus riches en grands hommes. Que Ton veuille bien seulement retirer du débat les progrès de la chimie et de la mécanique, qui sont les fruits d’un long travail antérieur ; que I on écarte les chefs d’œuvre littéraires, accidents heureux, de peu d’importance pour l’essentiel de la force des nations et du bonheur des

D’AYJGKOX-

individus; allons au fond des hommes et des choses : nous trouvons des lois admirablement sages, une administration vigilante, une politique généreuse, un royaume en bon ordre, des finances prospères, les lettres cultivées et tenues en bride, les sciences honorées, la justice et la vertu sur le trône, un peuple qui aime son roi, et ce roi vénéré de toute la terre. Si l’art de gouverner est le plus beau des arts et la somme de la sagesse humaine, qui l’a poussé plus loin ? Saint Louis était dévot, nous sommes bien forcés de l’avouer; mais M. deSacv paraît croire qu’il était ignorant; c’est tout le contraire : saint Louis était beaucoup plus lettré que Louis XIV. On nous accordera que ses mœurs étaient plus pures :

des mœurs plus pures sont l’effet d’une âme plus forte et d’un esprit plus \ entablement éclairé. Il nous semble

LKS PAPES

que, sous ce grand règne, où tout florissail, où le mal seul était comprimé, les arts n’étaient pas inactifs. On ne bàtissaitpoint Versailles, mais on élevait la Sainte-Chapelle. Le roi ne paraissait point dans les tournois et dans les ballets, mais on le voyait dans les camps, dans les églises, dans les hôpitaux et sous le chêne de Vincennes.

Autour de lui, beaucoup de moines, peu de poètes, c'est vrai ; mais point de courtisanes ! Il ne souffrait point que scs poètes le comparassent à Dieu ni au soleil, et ses moines lui disaient la vérité. L un d’eux se nommaitfrère Vincent de Beauvais. Peut-être que M. de Saev n’a jamais entendu ce nom :

c’était un savant près duquel pâlissent tous les savants de Louis XIV. Un homme est savant lorsqu'il sait tout ce que l’on peut savoir de son temps, lorsqu’il possède parfaitement ces

D’AVIGNON

connaissances, lorsqu'il est en état d’v mettre de l’ordre et de l’harmonie.

C’est là ce qu’était et ce que fit frère Vincent de Beauvais, que saint Louis fournissait de livres, et qui rédigea en très-bon et très- clair langage une encyclopédie dont la forte érudition pourrait étonner aujourd’hui plus d’un membre de l’Académie des Sciences.

Vincent de Beauvais était de la taille de ses contemporains, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure , Roger Bacon et quelques autres, que M. de Sacy n’aura pas le mauvais goût de mépriser, car on pourrait mépriser aussi bien dans cinquante ans Buffon et Cuvier. Le siècle qu’éclairaient ces grands hommes ne les méconnaissait pas ; ils n’étaient pas plus ignorés que ne l’était, du temps de Louis XIV, Racine, à qui l’on préférait Pradon ; et, s’ils n’avaient pas la popularité dont

LES PAPES

a joui de nos jours M. Sue, ils avaient peut-être plus d auditeurs et de disciples que M. Guizot n’a de lecteurs.

Tout cela préparait sans doute les splendeurs de la Renaissance, et l’on aurait pu, deux siècles plus tard, apprendre le grec sans perdre l’esprit chrétien. Hélas ! les gens qui savaient parfaitement le grec au moyen âge, c’étaient les sages et utiles savants de Byzance, qui firent si haute figure devant les Turcs. Frappante image des lettrés conservateurs de nos jours, en présence des socialistes!

M. de Sacy méprise résolument la politique de saint Louis. Au lieu de rester chez lui à gouverner tranquillement et agréablement, comme Louis XIV, il alla, dit-il, « se faire emprisonner en Egypte et mourir de la peste à Tunis. » Il ne faut pas trop demander à un rédacteur du Journal

D'AVIGNON

SÜ

des Débats , encore ébloui et charmé «les derniers prodiges «le la sagesse constitutionnelle. Néanmoins, le roi «>u l’empereur français qui , pour abattre la puissance anglaise, cet islamisme de notre temps, risquera de trouver la mort en Egypte ou ailleurs, ne fera pas une folie trop nuisible à la France ni à sa postérité. En somme, saint Louis, « mort de la peste à Tunis, » légua à ses enfants cinq siècles de puissance et sut attachera son nom une gloire éternelle. C’est ce que n’ont pas obtenu les rois habiles qui ont dit:

Chacun pour soi , chacun chez soi , et qui, par politique, ont abandonné la cause de la justice ou trahi la chrétienté. Plusieurs, après ce grand soin de ne rien faire pour les autres, se sont trouvés n’avoir rien fait pour eux et ne pas mourir chez eux.

M. de Saev devrait, dans son inté-

LKS PAPES

rôt môme, ne point parler des « extravagances » du passé sans considérer un peu les résultats de la sagesse qu’il leur oppose. Toute la barbarie du moyen âge n’empôclie pas de voir dans les siècles postérieurs d effroyables taches de sang et de plus effro • yables taches de honte. Rarement les guerres du moyen âge arrivent à des extrémités aussi sauvages que la destruction du Palatinat, ordonnée par Louis XIV, et celle de la Vendée, décrétée par les philanthropes et théophilanthropes de la Convention. Mi saint Louis, ni aucun prince vraiment chrétien n’a rien fait, n’a rien permis de semblable.

11 y avait au moyen âge des sectes sanguinaires et redoutables que l’Eglise combattait ; il y en a de notre temps, que la philosophie a enfantées, que la politique entretient, que la eivi-

D'AVIGSON.

lisation encourage. On voyait aussi des fanatiques abandonner les agréments dumondeet les beaux soucis de l’ambition, donner leurs biens aux pauvres, fonder un monastère, prendre la croix, ou se mettre à courir le monde pieds nus, prêchant la pénitence, à la suite d’un Bernard, d’un Dominique, d’un François d’Assise. C'est risible, sans doute, et voilà de grands fous ! mais que pense M. de Sac\ des gens qui suivent Saint-Simon , Fourier, Cabet, Proudhon et d’autres? Ces noms représentent des faits assez graves et assez vivants pour ne pas permettre à un homme sérieux d’admirer beaucoup le progrès et d’adorer exclusivement l’esprit humain.

Nous voudrions que M. de Sacv nous fit la grâce d’y songer un peu ; il comprendrait alors beaucoup mieux nos idées et nos paroles, et il verrait que

LES PAPES li’A \ K.KON.

nous n’avons point de mauvais desseins contre lui lorsque nous désirons, non pas, comme il lui plaît de le dire, la reconstitution du moyen âge, mais un renouvellement de cet esprit du moyen âge qui mettait les peuples dans les mains des saint Bernard et des saint Louis, au lieu de les pousser fatalement vers des guides d une autre espèce, que M. de Sacv connaît comme nous, et contre lesquels il se défendra mal lorsque leur jour, que l’on hâte trop, sera enfin venu î

Reprenons notre sujet.

Xj’eirope voulait être catholique; elle ne pouvait l’être sans la prédominance du pouvoir pontifical. Mille fois des volontés perverses ou ignorantes, parvenant à la souveraineté par une voie ou par une autre, auraient brisé l'unité magnifique et nécessaire qui pouvait seule tirer le monde de l'anarchie et de la barbarie. il était matériellement impossible qu’on se passât d'un juge de la foi , matériellement impossible que les décisions de ce juge de la foi n’eussent pas une sanction temporelle. C’est cette sanction (pie l'on a

LES l'AI’LS

appelée le pouvoir temporel des Papes sur les rois, expression à laquelle les ennemis de l’Eglise donnent un sens tout à fait inexact. Us semblent croire que les Souverains Pontifes, pendant des siècles, s’arrogeant sur les couronnes un pouvoir de bon plaisir, se sont occupés à tourmenter par caprice d’honnêtes gens de rois qui ne songeaient point à mal, les citant devant eux pour une vétille, leur envoyant à propos de rien leurs terribles légats, armés de la terrible baguette, les déposant par douzaines, à tort et à travers, les remplaçant par qui bon leur semblait, de même qu’un souverain absolu change les gouverneurs de ses provinces. L’erreur est grossière. Ces affaires n’étaient pas si fréquentes, ne s’entamaient point par caprice, n’étaient pas menées et décidées si lestement. Même à l’égard des princes et

Ü’AVKJXO.N.

des pays dont il était suzerain féodal, le Pape agissait toujours en Pape, .en juge des infractions commises contre cette foi religieuse qui était partout l'arche du salut commun, la forteresse des libertés publiques, le fondement des Etats, la loi des lois. 11 avait purement et simplement le pouvoir que partout et de tout temps les tribunaux ont possédé sur les biens temporels des malfaiteurs reconnus et convaincus Que voit-on à l’origine de toutes ces querelles? Nous l avons dit: un traité violé, une épouse légitime renvoyée, des biens d’église volés, des évoques emprisonnés, des peuples écrasés; jamais un caprice du Pape ôtant la couronne à celui-ci pour la donner à celuilà. M. de Sacy peut évoquer l’un après l'autre les princes qui se sont attiré les foudres des Souverains Pontifes ; il n’y trouvera point d’opprimés,

«J(i LLS l'.U’KS

point de victimes innocentes, point de malheureux qu'on ait voulu priver d'un droit certain et d’une possession légitime, point de bienfaiteurs de l’espèce humaine, point de zélateurs de la liberté constitutionnelle, personne à qui f Académie voulût accorder un prix Monthvon de troisième classe, ou dont le Journal des Débats , aujourd hui même, consentît à recevoir les idées.

Qu’importe, dira-t-il, et pourquoi les Papes se mêlaient-ils des affaires de ces souverains?

ils s’en mêlaient par plusieurs raisons , toutes très-bonnes : d’abord, parce que ces souverains se mêlaient toujours des affaires de l’Église, qui étaient partout les affaires des Papes; ensuite, parce que la doctrine de ces souverains, à savoir cpic les peuples leur appartenaient, âme et corps, n était la doctrine ni des Papes ni des pen-

D’AVIGNOX.

pies, sujet.' spirituels des Papes à meilleur titre qu’ils n’étaient sujets temporels des rois, et qui prétendaient appartenir premièrement à Dieu, ('/est la querelle des Polonais catholiques contre l’empereur de Russie. Ce roi ne reconnaît pas à ses sujets le droit de conserver leur culte lorsqu'il veut leur imposer le sien ; il s’empare de leurs hôpitaux, de leurs monastères, de leurs églises, qu’aucune conquête n’a pu lui donner.

Telles étaient les prétentions qui faisaient excommunier et déposer les souverains, et qui aujourd hui les perdent encore plus sûrement par les révolutions; car les Papes pardonnaient au repentir, mais les révolutions sont implacables. Le droit qui contenait les princes était assez puissant pour les soutenir; le juge détenait un patron fidèle. Ce qui se faisait en faveur des

LES PAPES

peuples se faisait aussi en faveur des rois ; le Pape prenait en maiu leur cause , ou contre un parti révolté, ou contre un compétiteur illégitime.

Dans ces conflits, qui n'ont de juge à présent que la force, il y avait donc, au moyen âge, un juge qui prononçait au nom de Dieu cl en vertu du droit, il instruisait la cause , il entendait les parties, il cherchait à les concilier ; il priait, il avertissait, il menaçait; il frappait enfin.

Souvent, à la vérité, le juge a rencontré de terribles résistances. C’est de quoi M. de Sacy triomphe, et l’endroit qu'il choisit pour abîmer « les « esprits fougueux de notre époque »

qui admirent cette belle ordonnance de la justice entre les peuples et les rois. « Ils imaginent » (ces esprits fougueux) « un âge de paix et de concorde « où les Souverains Pontifes auraient

D’AVIGNON

« fait régner la justice sur la terre en « soumettant les peuples aux rois et « les rois à la religion. Dieu n’a pas « fait ce miracle. L’histoire du moyen « âge est une histoire tout humaine.

« Les rois ont résisté ; les Papes ont « abusé de leur pouvoir ; d’affreux « scandales ont eu lieu ; la guerre , « l'anarchie, la révolte ont désolé le « monde autant et plus qu’en aucun « temps. Voilà la vérité. •»

Non, ce n’est pas la vérité ; mais, sauf l’abus que les Papes auraient fait de leur pouvoir, c’est à peu près la vérité.

Pendant le moyen âge, l’histoire des hommes a continué d’être une histoire humaine , nous ne pouvons pas contester ce point. Dieu n’a pas fait le miracle d’ôter aux hommes leur libre arbitre et de ne plus les laisser maîtres de choisir entre le mal et le bien ; cela

LES PAPE-i

est encore incontestable. Beaucoup ont préféré le mal au bien ; nous le reconnaissons de bonne grâce. Il en est résulté d'affreux scandales ; il n’v a rien là que de trop naturel ; et la guerre, l’anarebie, la révolte ont désolé le monde , non pas plus ni même autant qu’à d’autres époques toutes récentes, mais assez pour désoler un bon cœur ; nous faisons ce dernier aveu.

Quelle conclusion en tirerons-nous?

M. de Sacv croit-il que le pouvoir du Pape est la cause de tout cela ? ou seulement, pour mieux rester dans la mesure exquise de sa raison, prétendrat-il que ce pouvoir n’a nullement empêché que les choses ne fussent encore pires?... Il visite un bagne; on lui montre les forçats , on lui conte leur histoire : ce 11e sont que voleurs, assassins, parricides, méchants rebelles à toutes les lois, relaps endurcis contre

D'AVIGNON

tous les châtiments ; il y en a des milliers. Devant cette foule hideuse, un phalanstérien demande à quoi servent les autorités et les justices, et s’écrie qu’il faut les abolir puisqu’elles n’ont pu empêcher taut d’hommes d’être si pervers et de commettre tant de forfaits. Que répondrait M. de Sac.y ? Il dirait au phalanstérien, avec plus d’esprit que nous ne pouvons lui en prêter : Mon cher Monsieur, les autorités et les justices servent à empêcher les hommes que voilà d’être nos docteurs, nos pontifes et nos maîtres, li entrez, dans la ville, vous y verrez encore plus d’honnêtes gens en liberté que vous ne comptez ici de scélérats dans les chaînes. Sans les autorités et ies justices, qui n’ont pu les empêcher de faire le mal, ces scélérats auraient séduit ou asservi le monde. Au lieu de %ioler la morale et les lois, ils auraient fait eu\-

LES PAPES

mêmes les lois et la morale, et la terre entière ne serait qu'un bagne immense , où vous et moi traînerions le boulet sous le bâton des plus distingués d'entre eux.

C'est la réponse que nous ferons nous-inème à M. de Sacy. La Papauté a rencontré sur son cbemin beaucoup de méchants très habiles et très-hardis; elle n'a pu les dompter ni les convertir tous; mois elle en a, non sans peine, dompté et amendé beaucoup. En somme, ils n'ont pas réussi à faire la loi ; ils ont, au contraire, été contraints de la subir.

Le rêve assez, pardonnable d'établir sur la terre la justice et la paix n’a pas été réalisé. Cependant, aucune difficulté n’a-t-elle reçu une solution pacifique et d’innombrables difficultés n’ont-elles pas été prévenues ?N’a-l-on vu ni un roi se soumettre , ni un peu-

D’AVIGNON

pie s’apaiser ? Est-ce que la pureté de la foi conservée , la liberté des Eglises sauvée , la sévérité de la discipline maintenue , le zèle des études sans cesse encouragé et ranimé , le paganisme vaincu , l'islamisme refoulé, à travers tant de guerres intestines et tant de catastrophes, n’ont été d’aucun secours à la civilisation ?

Si M. de Sacv le croit, l'histoire lui donne d’étranges démentis. Qu’il aille, en esprit, de Charlemagne à Luther, qu'il évoque les grands rois, les grands guerriers , les grands docteurs : la plupart des anneaux de cette chaîne sublime sont des saints; mais qu'il ùte la Papauté, qu’il réduise les Papes à n’ètre que les évêques de Home, sans autorité hors de leur diocèse ou n’exereant qu’un patriarcat illusoire sous la surveillance d'un roi quelconque, la chaîne se dissout; l’unité d'esprit qui

LES PAPliS D'AVIGNON.

anime les héros, les politiques, les docteurs, les peuples, fait place à l'anarchie ; l'Europe n’a plus d’âme. Divisée par les sectes, livrée aux sophistes, aux tyrans, aux eunuques, elle devient un lac de fange où s’ensevelissent pour jamais la civilisation et la liberté.

i-'ous ne savons par quel raisonnement M. de Sacy se persuade que la société en général et les individus eu particulier gagnèrent quelque chose au mouvement du xiv e siècle, quand les rois commencèrent , comme il dit, à se fatiguer d'être excommuniés, et surent , grâce à Philippe le Bel , se mettre à l’abri de ces foudres pontificales, épuisées désormais.

Les émancipateurs sont de tristes personnages; l’émancipation ne réussit ni à leur pays ni à eux-mêmes. Ouels hommes, dans leur vie et dans leur

LUS PAPES

mort, que les Charles le Mauvais, les Pierre le Cruel, les Ladislas de Naples, et tant d’autres!

Arrêtons-nous à deux seulement, les plus considérables, Philippe le bel et Louis de Bavière.

Tous deux, on ne peut le méconnaître, se fussent épargné de grands crimes et eussent évité aux hommes de grands malheurs en reculant devant l’excommunication.

« Louis de Bavière, ditM. de Sacv, « règne trente ans, malgré les bulles « d’excommunication et les sentences <- de déposition. » Sans doute il règne, mais en forban; il multiplie les crimes et les vilenies; il devient traître, avide, ridicule* 11 laisse parmi ses alliés d’Italie la réputation d’un perfide et d’un voleur; à Rome, où il a prétendu faire un Pape , celle d’un histrion. Son Pape, sifflé partout, se dé-

D’AVIGNON

pose lui-même, et va, la corde au cou, recevoir ie pardon du Pape légitime.

Empereur d’Allemagne et roi des Romains, Louis n’a pourtant que la figure d’un relie! le ; il est perpétuellement accablé par la majesté du Pontife, enfermé dans une petite ville perdue loin de l’Allemagne el loin de Rome. Après trente ans de cette vie d aventurier plus que d’empereur, il meurt un jour sottement, de mort subite, ne laissant d’autre postérité qu’une fille, qui fut Isabeau de Bavière. Le voilà écrasé, lui et tous ses plans, et toute sa baine, comme un reptile qui n'a pas même épuisé son venin. M. de Sacv dira qu’on ne meurt pas comme on veut.

Quand on prétend laisser derrière soi une grande chose ou seulement un grand nom, il faut savoir vivre de manière à braver cette chance de la mort.

La mort subite est la plus terrible que

LUS PAPES

puisse faire un excommunié , et en meme temps la plus impolitique. Rien que par là on est ruiné dans l'esprit des peuples. Qui regretta Louis de Bavière ? Qui crut que le monde avait perdu quelque chose? Et sauf sa fille Isabeau, digne fille d’un tel père, que resta-t-il de lui ?

Philippe le Bel fut aussi hardi que Louis de Bavière. Ambitieux et avide d'argent, il se refuse à "vivre en paix avec ses voisins, il lève sans droit des tributs excessifs pour soutenir ses injustes guerres, il fait de la fausse monnaie, il méprise les exhortations et les réprimandes du Pape et s’attire enfin f excommunication. « Il s’en moque, »

dit M. de Sacy, qui prend là l'histoire, « et répond aux bulles foudroyantes « de Boniface \JU par* des lettres de « dérision sanglantes. » Sanglantes ,

en effet... pour sa renommée! Ja-

Ü’AVIGNOX.

ni. us souverain n a signé de plus ignobles injures. Philippe le Bel eut d’autres triomphes : M. de Sacy les énumère ; ses agents, Nogaret et Sciarra Colonna (un de ces Colonna qui faisaient au Pape une querelle purement civile ), allèrent en son nom insulter le N icaire de Jésus-Christ jusque sur le trône pontifical, jusqu’en présence de 1 autel, où il les attendait sans autre

garde que le crucifix.

Après avoir insulté le Pape vivant par 1 acte le plus brutal et le plus félon qui soit resté sur une mémoire royale, Philippe conçut l’espérance de le lié— ti a mort. Il tenait sous sa cruelle protection le second successeur de Boni-

face ; d était dans la force de la maturité (quarante-six ans), très-redouté et très-obéi ; il venait de s’enrichir des biens des Templiers; il avait trois fils.

Si jamais roi de France put croire que

1 10 LES PAPES

le Saint-Siège deviendrait un fief de sa couronne, ce fut lui. .11 part pour la chasse ; un pourceau se jette dans les jambes de son cheval; il tombe : il est mort! Ce fabricateur de fausse monnaie ne fabriquera pas une fausse Eglise! Dieu lui ôte le sceptre, il l’ôte à sa postérité. Ses trois fils meurent en quelques années, sans descendance mâle. De Philippe le Bel , comme de Louis de Bavière, il ne reste qu’une fille, Isabelle, reine d’Angleterre, pareille à l’autre Isabelle, célèbre entre les femmes infâmes. Isabelle suscita ces guerres où la France aurait péri si Dieu ne nous avait donné Jeanne d’Arc, une fille du petit peuple, élevée dans la foi des Pontifes romains...

M. de Sacy peut sourire : il ne nous ôtera pas de l’esprit que ces bulles foudroyantes de Boniface M III , dont il se moque un peu , après Philippe le Bel

D’AVIGNON

ltl

qui son est si bien moqué, ont cependant foudroyé Philippe, ont foudroyé ses plans, sa couronne, sa famille ; ont atteint la France, trop facilement complice de l’iniquité du roi. Dieu veille.

Qu’est-cÇ que l'on ôte au Pape quand on lui laisse Dieu ?

En dehors de toute considération religieuse, M. de Sacy a grand tort d’afficher cette extrême complaisance pour Philippe. Nulle part ce roi n’est regardé comme un honnête homme, ni même comme un bon politique.

Sous son règne, et par lui , la France s’avilit considérablement. Quelques aveux de Sismondi intéresseront notre savant adversaire, en sa qualité de gallican.

« Pour la première fois, » dit ( historien génevois, « la nation et le clergé « s’ébranlèrent pour défendre les lift bertés de l’Église gallicane. Avides

Li;s PAPLIS

« de servitudes , ils appelèrent libertés « le droit de tout sacrifier, jusqu'à « leur conscience , aux caprices de « leurs maîtres, et de repousser la pro- « teetion qu’un chef étranger et indé- « pendant leur offrait contre la tyran - « nie. Au nom de ces libertés de l’E- « glise on refusa au Pape de prendre « connaissance des taxes arbitraires « que le roi levait sur le clergé , de « l’ cmpnsonnement arbitraire de l’é- « vêque de Pamiers, de la saisie arbi - « traire des revenus ecclésiastiques de « Reims, de Chûlons, de Laon, dePoi- « tiers. On refusa au Pape le droit de « diriger la conscience du roi, de lui « faire des remontrances sur l’admi- « nistration de son royaume, et de le « punir par les censures et par l’ex- « communication lorsqu W violait ses « serments. Sans doute la cour de Ro- « me avait manifesté une ambition

D’AVIGNON

« usurpatrice , et les rois devaient se « mettre en garde contre sa toute- « puissance ; mais il aurait été trop « heureux pour les peuples que des « souverains despotiques reconnussent « encore au-dessus d’eux un pouvoir « venu du Ciel, qui i.es arrêtait dans

Page 1