LE POUVOIR TEMPOREL DES PAPES
Ainsi se montra Charlemagne, et ce fut là sa grandeur; elle est immortelle.
Sa race a perdu l’empire, elle a fini, l’empire est tombé ; de ses lois et de ses institutions il n’est resté qu’une trace. Un autre homme de guerre, un autre empereur, moins grand et moins heureux, est venu l’effacer dans la mémoire des peuples. Pour les lettres, les arts et les sciences, provinces volontiers ingrates, il n’est qu’un lointain protecteur encore grossier et ignorant ; mais, dans l’établissement anonyme du pouvoir temporel des Papes, sa main reste visible à jamais, comme si huit siècles n’avaient lentement élevé l’œuvre que pour qu’il eût la gloire d’y mettre le couronnement, et que dans la suite des âges aucune tempête acharnée à la détruire ne passât sans paraître vaincue par le génie et la piété de Charlemagne.
Ces efforts contraires ont duré mille ans, à peu près sans relâche. Les raconter serait faire l’histoire de l’Europe ; car, de même qu’aucun siècle n’a passé sans en produire quelque exemple, aucun pays n’a joué un rôle important dans l’histoire sans prendre part à cette lutte de l’esprit de Satan qui veut continuellement abattre ce qu’a édifié et ce que soutient continuellement l’Esprit de Dieu. Le combat a été plein de vicissitudes inouïes.
Que de secours inattendus! que d’amis ingrats ! que de retours soudains !
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De nos jours nous avons vu ces coups de l’enfer, ces contre-coups de Dieu.
L’histoire, toujours surprenante , en est écrite à l'avance pour l’éternité.
Quand le Pape est à Rome, tranquille, — si ce mot de la langue humaine peut être appliqué ici, — sur son trône de justice et de douceur, perpétuellement haï de l’iniquité, alors les séditieux argumentent, et les dupes écoutent avidement leurs discours pervers.
Pourquoi un trône au Pape? Son royaume n’est pas de ce monde !
Pourquoi un peuple et des tributs à ce prêtre du Dieu pauvre et mortifié?
11 n’est pas juste qu’un peuple, si petit qu’il soit, demeure privé des institutions des autres peuples, soit sujet des prêtres, ne puisse ni mourir sous ses hommes de guerre, ni s’agitera la voix de ses tribuns, ni se lancer dans les entreprises à la suite de ses hommes
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, < * d’Etat ! Ou bien quelque prince ambitieux, comptant ses armées et discernant les mauvais instincts de la foule, se dit tout bas : « Je n’ai que les corps et le Pape gouverne les âmes. Si le Pape était mon sujet, si je le tenais dans mes terres et sous ma main, ou s’il n’y avait plus de Pape, j’aurais tout; car, ôté le Pape, le monde appartient à la force, et la force est à moi. »
Voilà le point où se forme l’orage ; il grossit ; l’orage éclate, l’incendie s’allume ; mais alors les yeux s’ouvrent
et les aveugles voient clair. Il y a dix ans, lorsque le Pape était en exil et que la république, à coups de couteau, s’installait dans Rome, on n’entendait de tous les côtés que les paroles les plus saines et les plus sages sur la nécessité sociale et européenne de l’indépendance du Vicaire de Jésus-Christ.
Ce n’étaient pas les chrétiens qui par-
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laient ainsi, mais les politiques, les incrédules, les hérétiques eux-mêmes, quoique toujours plus acharnés dans la folie de leur haine et plus lents à s’en déprendre. Ce tremblement de terre mettant à nu les fondements de l’édifice social, tout le monde les voyait, tout le monde en comprenait la merveilleuse structure, tout le monde sentait qu’ils n’étaient pas de main humaine et que nulle force humaine ne les remplacerait s’ils venaient à crouler. Les médiocres avocats et gens de lettres à qui, chez nous, le pouvoir appartenait par aventure, la veille éclatants ennemis de la Papauté , maintenant consternés de ses embarras, plus honteux et plus intimidés qu’incertains de ce qu’ils devaient faire, disaient eux-mêmes que la Papauté ne pouvait pas disparaître et qu’il était également impossible que le Pape de-
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vînt jamais le sujet d’un gouvernemen quelconque et fût leur hôte plus d’un instant. En tremblant, mais non pas à regret , ils avançaient la main pour soutenir le temporel du Souverain Pontife, lorsque le pouvoir leur fut ôté.
Un prince inconnu, neveu dudernier persécuteur, les remplaça. Ce fut celuici, un Bonaparte, obligé de compter avec la révolution et de ne pas trop lui déplaire, qui donna l’ordre à l’armée française de prendre Rome, d’en chasser la bande ridicule et odieuse des révolutionnaires , d’en rouvrir les portes au Vicaire de Jésus-Christ.
Jadis, dans son aventureuse jeunesse, l’esprit plein des obscurités du temps, mais s’attendant à de grandes destinées et les poursuivant au hasard, lui aussi, ce prince, il s’était cru ennemi de l’œuvre de Dieu; il la croyait une œuvre humaine, arrivée aux caducités
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qui atteignent tout ce que I llumine a fait.
Cependant, exilé, il avait trouvé à Rome les douceurs de l’hospitalité pontificale. Là, maintes fois, son esprit, qui volait sans règle et sans guide dans les hauteurs de la pensée, put méditer sur celte puissance si exposée, si combattue, d apparence si fragile, indestructible pourtant. Un jour, se promenant dans la campagne de llomc, la ville lui apparut telle qu'il ne lavait pas vue encore, la ville éternelle ! Du faîte des monuments qu'apercevaient ses yeux il voyageait en esprit dans l'histoire, interrogeant le passé et lui demandant les secrets de l'avenir. Le Capitole lui parlait de la république, les arcs de triomphe lui parlaient des empereurs, la vaste ruine du Colisée lui enseignait ce que peut la force et comment elle
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est vaincue. Le dôme de Saint-Pierre dominait tout, portant la croix vivante qui a vu passer tout; et l’exilé se dit en lui-même : C’est l’éternité de Rome; c’est là qu’est Dieu, et Dieu n’est que là! Cette parole, envolée de son cœur dans une heure de rêverie, sans qu’il pensât qu’elle y dût revenir jamais, qui sait si ce n’est pas cette parole qui l’a fait empereur!
En tout cas, Dieu l’a choisi pour accomplir, en ce qui touchait Rome, le vœu des peuples , et non , comme il est arrivé quelquefois, pour le devancer et pour le contraindre. Quel que fût son sentiment particulier, conseillé par la politique ou inspiré par la foi, ce qu’il a fait il le devait faire ; et la couronne impériale était, comme du temps de Charlemagne, surle tombeau violé des saints Apôtres,, offerte par la Providence à qui le délivrerait. Les
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moins clairvoyants ne s’y trompaient pas. La folie occupant alors le trône, le bon sens courait les rues, en révolte contre ce pouvoir indigne qui l’avait surpris. Dans la même enceinte où, quelques mois auparavant, les ministres de Louis-Philippe avaient bafoué les réclamations de l’Eglise pour la liberté d’enseignement, une assemblée républicaine applaudissait avec enthousiasme l’orateur catholique qui s’écriait : L' Eglise est une mère ! et qui flétrissait les parricides dont la main vile et débile l’avait frappée. Sous Louis -Philippe on n’avait pas pris garde aux paroles de M. Guizot, calviniste, répondant aux menaces de la révolution que ce qui avait résisté à Luther et à Voltaire résisterait bien à Mazzini. Sous la république, quelques mois plus tard, on comprit mieux Pellegrino Rossi , disant aux Romains :
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« L’indépendance du domaine pontifi- « cal est garantie par la conscience de « tous les catholiques. Les trésors de « l’Europe entière ont élevé les mo- « uuments de Rome, et Rome, tête * et centre du catholicisme, appar- « tient beaucoup plus aux chrétiens « qu’aux Romains. Soyez bien assurés « que nous ne laisserons pas décapiter « la chrétienté, ni réduire son Chef fu- « gitif à demander un asyle que I on « pourrait faire payer cher à sa lift berté. » Pellegrino Rossi ! encore un ancien ennemi de la Papauté. Il eut la gloire de mourir pour elle, assassiné par les libérateurs de la conscience humaine, et ses dernières paroles furent : « La cause du Pape est la cause de Dieu. »
Dans cette explosion de l’instinct public, qui ne différait pas de la raison chrétienne, on recherchait, on répé-
LU POUVOIR TKMPORKL
tait, on réimprimait ce qu’avaient dit de tout temps les savants, les politiques et les sages, sur les convenances universelles de l’indépendance du pouvoir temporel des Papes. Laissant de côté les maîtres de la sagesse dont l’autorité l'emportea nosveux, les saint Bernard, les Baronius, les Bellarmin, les Suarez, contentons-nous de choisir dansla foule quelques témoignages que nos adversaires ne peuvent récuser.
Un orateur du concile de Baie, cité par le protestant Rancke, Histoire de la Papauté : « Autrefois, mon opinion « était qu’il aurait été utile de séparer « le pouvoir temporel du pouvoir spi- « rituel ; mais maintenant j’ai reconnu « que le signe extérieur sans le pouvoir « est ridicule, que le Pape sans lepa- « trimoine de l’Eglise ne représente « autre chose que le serviteur des rois «« et des princes. »
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Fleurv : « Depuis que l’Europe est ». divisée entre plusieurs princes indé- « pendants les uns des autres, si le « Pape eût été sujet de l’un d’eux, il « eût été à craindre que les autres « n’eussent eu peine à le reconnaître « pour Père commun et que les scliis- « mes n’eussent été fréquents. On peut « donc croire que c’est par un effet « particulier de la Providence que le « Pape s’est trouvé indépendant et « maître d’un Etat assez puissant pour « nôtre pas aisément opprimé par les « autres souverains, afin qu’il fût plus « libre dans l’exercice de sa puissance « spirituelle, et qu’il pût contenir plus « facilement tous les autres évêques « dans leurs devoirs. »
Muller : « Si le Pape fût resté à Av i- « "non, il serait devenu un grand-au- « inônier de France, qu’aucune autre
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« nation n’aurait reconnu, à l’cxcep- « tion de la France. »
Le président Hénault : « Il était né- « cessaire, pour le repos général de la « chrétienté, que le Saint-Siège acquît « un domaine temporel. Le Saint-Père « n’est pas, comme dans le principe, le « sujet de l’empereur. Du moment où « l’Eglise s’est propagée dans l’univers, « il doit répondre à tous ceux qui « commandent, et par conséquent il « ne peut être soumis au commande- « ment de personne. La religion ne « suffit pas pour imposer à tant de sou- « verains. Dieu a donc justement per- « mis que le Père commun des fidèles, « par le moyen de son indépendance, « reçoive le respect qui lui est dû. « Napoléon I er : « Le Pape est hors « de Paris, et cela est bien ', il n’est pas « à Madrid ni à Vienne, et c’est pour « cela que nous tolérons son autorité
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« spirituelle. A \ienne, à Madrid, on « pourrait en dire autant. Crovez-vous « que, s’il était à Paris, les Autrichiens « et les Espagnols consentiraient à re- « cevoir ses décisions ? Nous sommes « donc trop heureux qu’il réside hors « de chez nous, et qu’en résidant hors « de chez nous il ne réside pas chez nos « rivaux; qu’il habite cette vieille Rome, «» loin de la main des empereurs d’Al- « lemagne, loin de celle de la France « et des rois d’Espagne, tenant la ba- « lance entre les souverains catholiques, « inclinée toujours un peu plus vers le « fort, et se relevant promptement si « le plus fort devient oppresseur. Ce « sont les siècles qui ont fait cela, et ils « ont bien fait. Pour le gouvernement « des âmes, c’est l’institution la meil- « leure et la plus bienfaisante que l’on « puisse imaginer (i). «
(t) Tihf.rs, flist. du Consulat et de l'Empire.
LL POUVOIR TEMPOREL
VA
Xapoléon III : » Je déploré de toute
* moQ âme que le fils aî&e de Lucien - Bonaparte 'Canioo, l'an des trium-
* %irs, n'ait point senti que la some- « raineté temporelle du Chef de l'Eglise » est intimement liee a l éclat du ca- « tholicisme comme à la liberté et a « 1 indépendance de 1 Italie i .
On citait aussi les ennemis de la Papauté anciens et nouveaux; on rappelait leurs vieilles espérances et leurs vieilles embûches, dont le résultat, devenu imminent, était 1 épouvanté et la ruine du monde.
Avant la Révolution, Frédéric II
Le Napoléon que l’on vient d’entendre est celui du Consulat; le Napoléon de l’Empire tint un autre langage pour justifier d’autres projets : il voulait avoir le Pape en France et à Paris pour devenir l’empereur de la terre.
(I) Lettre au Nonce apostolique, à Paris, le (1 décembre 1 K i8 ; communiqué la même jour, par le Prince Ini-nirme, au journal l’Vnivers.
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écrivait à Voltaire : « On pensera à la « conquête facile des Etats du Pape, « et alors le pallium est à nous et la « scène est finie. Tous les potentats de « l’Europe, ne voulant pas reconnaître « un vicaire du Christ soumis à un « autre souverain, se créeront un pa- « triarclie, chacun pour son propre « État... Peu à peu chacun s’éloignera « de l’unité, et finira par avoir dans « son royaume une religion ainsi qu'une o langue à part. »
O docteurs et propagateurs de la fraternité ! chaque État ayant sa religion et sa langue à part, et la conscience et le sang des hommes livrés à l’ambition des rois! M. Mazzini, se gonllant plus tard de ce qu’il avait fait à Rome, disait, avec la candeur imbécile du crime : « L’abolition du pouvoir tem- « porel entraînait nécessairement , dans « l’esprit de ceux qui comprennent le
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« secret de l'autorité papale, Y êm and- « pation du genre humain de l’autorité « spirituelle.» Oui ; et quand l’autorité spirituelle ne soutiendra plus la conscience humaine, qui émancipera le genre humain du bon plaisir de la force matérielle ? Sans doute le poignard de M. Mazzini !
Mais cette conscience humaine, si méprisée par ces faquins trop fiers de leur glaive royal ou de leur poignard, les a méprisés à son tour , et ils ont vu que le poignard n’assassinait pas les idées, et que les consciences ont aussi le glaive pour s’affranchir du glaive.
« Quoi ! s’écriait un évêque, l’étroite limite nationale presserait donc l’universel monarque des esprits ! Le genre humain, appelé au surnaturalisme, c’est-à-dire à des rapports avec Dieu, d’une grandeur et d’une délicatesse ineffables, entend que personne ne
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puisse avoir la triste tentation de les . troubler ou de les corrompre ; il veut aller à sa fin sans heurter en son sentier les gardes des frontières humaines. La cité divine doit rester ouverte et le jour et la nuit; le message céleste en sort, la prière y entre ; que ce soit sans contrôle et à toute heure. Les fîmes volent vers ses sommets de tous les points du globe ; qu’on ne demande pas aux nobles voyageuses la couleur des drapeaux qui abritaient leurs toits de boue. Là, que le particulier s’efface, que les rivalités écloses au champ national soient ignorées. Dieu saura bien discerner le sien, nonobstant les variétés et les oppositions issues des climats, des politiques, des civilisations, des barbaries. A une fonction tenue de rester si universelle , si impartiale, si aimante, l’indépendance est nécessaire ; ses magnifiques affaires ne peu-
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vont être traitées convenablement sous l'œil de surveillants jaloux. »
Et du milieu des clameurs et des ténèbres du moment, la même voix épiscopale, aussi inspirée que savante et éloquente, ne craignait pas d’annoncer comment le Pontife exilé reviendrait bientôt dans sa ville assainie. Sa prophétie n’était qu’un tableau du passé ; il le prenait dans les annales de l’Eglise, à l’époque où Arnauld de Bresce avait régné sur Rome, comme y régnait en ce moment le héros des penseurs et des illuminés de notre âge, l’homme du poignard.
« On dirait qu’il y a de vraies résurrections des fureurs et des folies humaines. Eugène III était un prince très-noble et très-généreux ; il n’avait pas voulu être dur envers les coupables habitants de Tivoli. Notre bienaimé Pie IX, en montant sur le trône.
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refusa de laisser durer des sévérités décrétées contre des perturbateurs criminels. Les bandes d’Arnauld égorgèrent les fidèles Romains; les hommes fidèles de Pie IX ont été tués. Eugène se retira à A iterbe; Pie IX est dans le royaume de Naples. Arnauld, diseur dangereux, répandait des déclamations astucieuses, prétendant que le Pape devait être confiné dans sa région spirituelle ; que disent-ils autre chose, ces semeurs de vaines paroles ? Saint Bernard, catholique et Français, appelait Rome une colombe séduite, sans cœur ; il la montrait décapitée, ville aux veux arrachés, à la face ténébreuse. Mille reproches de ce genre pleuvent sur la Rome d’aujourd’hui ; la France, dans sa religieuse indignation, ne les lui mesure pas. Eugène III,
à Viterbe, reçoit du Nord et de l’O- »
rient, et des terres occidentales, des
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légations pieuses qui consolent son âme de l’ingratitude des Romains.
Puissent les tendres hommages de la catholicité tout entière et les respects du reste du monde dédommager le grand cœur de Pie IX. Eugène, dans l’exil, n’en était pas moins occupé des intérêts généraux de l’Eglise; Pie IX est tout entier à cette œuvre, nonobstant ses douleurs. Nous voudrions bien pouvoir mener ce parallèle jusqu’au bout. Puisque une légitime indignation nous a dicté des paroles sévères contre les violateurs d’une majesté si grande, nons serions heureux d’avoir pu raconter à l’avance leur repentance prochaine. « 11 advint donc, dit l’historien, que, par la miséricorde de Dieu , une grande joie éclata dans toute la ville à la nouvelle de la rentrée inattendue du Pontife.
Une multitude innombrable courut
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au-devant de lui avec des branches vertes. On se prosternait sur ses pas, on en baisait les vestiges, on le couvrait d’embrassements lui-même. Les bannières flottaient ; les officiers, les juges s’avancaient en foule. Les Juifs n’étaient pas absents de eette grande joie, portant sur leurs épaules la loi de Moïse. Les Romains, semblables à un chœur d’harmonie, chantaient ces paroles : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! C’est ainsi qu’à travers les effusions de tout un peuple le Pontife monta au palais de Latran (i). » C’était aux environs de Noël : Eugène y put célébrer cette fête (2). »
Ce fut ainsi, une année après, que Pie IX, escorté par l’armée française,
(1) Otto Fressino.
(2) Monseigneur évêque de Tulle,
Lettre pastorale.
LK l’OrVOIR TEMl’OR KL
rentra dans Rome aux applaudissements du monde.
Un autre évêque, dont la voix chère aux catholiques de France s’est élevée avec autorité depuis vingt ans dans toutes les circonstances qui intéressent les droits et la gloire de l’Église, tirera les dernières leçons de cet événement, préparé et consommé, dit-il, non pas par la Foi, comme autrefois les croisades, mais véritablement par la politique, calculant à sa manière et cherchant ses propres intérêts ; car, en elfet, Dieu a voulu que la politique elle-même rendît hommage à cette autorité extérieure de l’Eglise qu elle avait si longtemps méconnue.
« La politique donc avait prétendu qu elle gouvernerait bien , ou même qu e lle gouvernerait mieux le monde sans la Religion ; et il arrivait que le monde, à mesure qu’il se trouvait
DLS l'AFliS.
privé de religion, n était plus gouvernable.
« Elle avait dit encore que l’Eglise n’avait rien à voir dans les intérêts temporels des peuples; et voilà que les intérêts même temporels des peuples se trouvaient comme personnifiés dans ce Chef temporel de l’Eglise ; tous vovaient en lui la plus haute représentation de l’ordre et de l’autorité, ces deux grandes conditions de la vie des peuples, les plus essentielles toujours, et aujourd’hui les plus menacées.
« Enfin, sous prétexte d’empêcher qu’il n’y eût, comme ils le disaient, un Etat dans l’Etat, les politiques n’admettaient pas d’autre société organisée libre et complète que la société civile ; et voilà que toutes ces sociétés matérielles chancelaient effrayées et s’affaissaient sur elles-mêmes, tandis que
LE POUVOIR TEMPOREL
la société chrétienne , se dégageant peu à peu de ses entraves au milieu des pouvoirs publics affaiblis , reparaissait avec sa discipline, son sacerdoce, son unité ; avec ses tribunaux, ses conciles , ses ordres religieux , et se tenait seule debout, pleine de jeunesse, de force et d’avenir.
« Et alors tous ces politiques, voyant ces millions de fidèles soumis aux prêtres, ces milliers de prêtres soumis aux évêques, ces centaines d’évêques soumis au Pape, et, tous ensemble, Pape, évêques , prêtres et fidèles , formant l’édifice de l’Eglise, ils ont compris qu’il y avait là une pierre ferme sur laquelle il serait bon d’asseoir les sociétés humaines défaillantes.
« Et comme ils savaient très-bien que, dans cette Eglise si fortement constituée, tout repose sur le Pape, c’est l’Eglise elle-même, comme société vi-
DES PAPES
sible, qu’ils ont raffermie clans la restauration temporelle de son Chef; et en raffermissant l’Eglise , c’est le monde entier qu’ils ont voulu raffermir ; tellement que cette société spirituelle qui leur avait si longtemps fait ombrage, qu’ils avaient dédaignée comme inutile, quand ils ne la persécutaient pas comme ennemie, est devenue à leurs yeux le modèle le plus parfait, l’appui le plus solide, le refuge le plus sûr de toutes les sociétés humaines (i). »
( 1 ) De V Église et de l'État , à l'occasion de la rentrée de N. S. P. le Pape à Rome, par Monseigneur Paki&is, évêque de Langres (aujourd'hui d'Arras) et membre de l'Assèinblée législative (1850).
T)e ces considérations qui intéressent le monde et plus que le monde, la destinée entière de l'humanité, descendrons-nous à considérer les intérêts particuliers du peuple romain ? C’est une moquerie. On affecte de le plaindre beaucoup, ce peuple. H est trèsmalheureux, dit-on, de n’être pas gouverné comme les autres, de n’avoir pas à parcourir de si glorieuses carrières, de ne pouvoir se livrer aux beaux essais qui se font ailleurs pour trouver la vérité, la gloire, la fortune, le bonheur, la liberté. Nos journalistes insis-
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tent fort sur ce point : un peuple qui n’a pas de grands journaux î qui n’aura point de vie politique ! Assurément c’est une infortune inénarrable. Mais quoi , si le salut du inonde est à ce prix? Le peuple romain peut avoir en aussi grande abondance qu’il veut la vie savante, intellectuelle et spirituelle.
Il est agriculteur, pasteur, artiste ; il vit sous un beau ciel et sous un doux maître, parmi les monuments et les chefsd'œuvre, sans être écrasé parles impôts, sans paver jamais l impôt du sang. C’est la vie des heureux de ce monde, de ceux pour qui les autres hommes s’agitent, combattent et gémissent dans les labeurs et les privations. Quand l’Anglais a mis sous le pressoir et ses propres compatriotes et les autres peuples de la terre; quand il a recueilli le tribut des mines d’or et des mines de charbon; quand il a vendu au Chinois,
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pour 1 empoisonner, la sueur et le sang île 1 Indien transformés en opium, alors il vient en Italie chercher le doux soleil, les monuments, les musées et les loisirs du peuple romain. Mais il ne prend que 1 écorce grossière des joies accoutumées de ce peuple, qui est intelligent, qui a le sentiment des arts et qui connaît et aime Dieu.
Le peuple romain ne se plaint pas; ce n est pas lui qui hait son roi pontife et qui souhaite la destruction de ce patei nel empire. Un petit nombre de sots et ingrats rebelles , corrompus par l’opinion étrangère , médiocres lettrés et guerriers plus médiocres, s’estimant les descendants des dominateurs du monde, et modestement convaincus qu ils sont encore le peuple et le sénat, quelques centaines d’individus peut-être, voilà ce que nos journalistes appellent le peuple romain. Voilà le
DES PAPES
groupe illustre et touchant de déshérites auxquels il faudrait sacrifier la paix du monde. Quand la tempête a fait surnager ces héros, pas un seul n’a pu soutenir un jour les regards du public; l’Europe n’a point daigné savoir leurs noms; ils étaient, en gros, la révolution romaine ; et le peuple romain lui-même n’a connu un instant parmi eux que quelques démagogues plus forcenés, assez heureux pour avoir pu dépasser, sans pourtant sortir du vulgaire, la mesure accoutumée de la folie et du crime.
C’est le Pape, et le Pape seul, qui fait du peuple romain uli peuple ; mais par le Pape il est un grand peuple, un peuple que n’écrase pas ce nom de Rome, un peuple à la fois conservateur et initiateur.
Ilne conserve pas peu de chose. La Rome des Papes n’est pas seulement
LE POUVOIR TEMPOREL
le sanctuaire de la conscience chrétienne, par conséquent l'inviolable sanctuaire delà liberté, dont la conscience chrétienne est le suprême et invincible rempart ; elle n’est pas seulement le dernier asile où s’abritent le respect et l’amour des pauvres et des petits; elle n’est pas seulement une terre privilégiée où vivent encore une foule de traditions nobles et d’institutions vraiment populaires que jadis toute l’Europe y a prises et qu elle y viendra reprendre quelque jour :
llotnc pontificale est encore un laboratoire où le génie de la charité conçoit, expérimente et fait consacrer ses bienfaisantes conceptions. Là sont nées toutes les œuvres de miséricorde ; nées ailleurs, là elles ont reçu le baptême et la fécondité. Là enfin est le centre de la civilisation universelle, puisque là est le centre de l’apostolat chrétien. Que
DES PAPES
ceux qui ne veulent plus du christianisme ne veulent plus aussi du Pape dans Home , nous le concevons : du meme coup ils supprimeraient l’apostolat, ou du moins ils ralentiraient beaucoup ses efforts et en retarderaient incommensurablemcnt les trop lents résultats; mais le genre humain des Indes et de la Chine, et des profondeurs de l’Amérique et de l’Océanie, sept ou huit cents millions d hommes, qui l’émanciperait de l’autorité spirituelle des bonzes, des idoles, des fétiches ? Serait-ce toujours le poignard de M. Mazzini ?
Nous le dirons à ces hommes qui parlent si légèrement de découronner le Souverain Pontife et de l’envoyer périr de langueur, et l’Eglise avec lui, dans quelque bourgade , sous les maîtres mobiles que leur donnerait la sédition. Ce ne sont pas leurs idées
LE POUVOIR TEMPOREL
qui nous révoltent : elles ne sont que folles ; c’est leur forfanterie. La plupart affectent des colères qu’ils n’éprouvent pas et des terreurs qu’ils n’ont pas ; ils appellent des maîtres sous lesquels ils ne voudraient pas vivre et des événements qu’ils auraient horreur de voir, et ils ne provoquent l’orage qu’avec l’arrière - conviction qu’il n’éclatera point, ou qu’il passera cette fois encore sans emporter l’édifice puissant et vénérable qu’ils désignent à sa fureur .
L’un d’eux, dernièrement, faisait observer que les catholiques suivent hardiment et jusqu’au bout la logique de leurs principes, tandis que les libres penseurs hésitent, biaisent, sont poltrons et légèrement hypocrites. Le fait, trèsévident, était exposé dans les termes à peu près que nous venons d’employer; et le libre penseur qui s’abandonnait
DES PAPES
à cet accès de franchise en tirait la conclusion, très-évidente aussi, que le catholicisme obtiendrait encore plus d’une victoire dans le combat que lui livre l’erreur sous le nom de libre pensée.
Seulement la langue particulière de la libre pensée n’est pas franche, même lorsqu’elle exprime des opinions sincères. Le libre penseur en question avait soin d’appeler les catholiques le moyen âge et la libre pensée le dix-neuvième siècle. Ces qualifications caressent et exploitent des préjugés dont aucun libre penseur de ce temps, quelle que soit la fierté de son esprit, ne sait dédaigner l’humiliant secours. Ne nous en plaignons pas :
notre adversaire prouve combien la maladie qu’il dénonce, l’hypocrisie et la poltronnerie de la libre pensée , est générale et profonde, puisque , témoin
LE POUVOIR TEMPOREL
son langage, lui-même n’en est pas exempt.
Or pourquoi la libre pensée seraitelle hypocrite et poltronne, si, d’une part, elle ne sentait pas qu elle heurte le sentiment du genre humain ; si, d’une autre part, elle n’adhérait pas ellemême, en dépit d’elle-même, aux grandes vérités qu’elle nie ; si elle n’avait pas au moins le soupçon que ces vérités sont divines et éternelles ?
Notre adversaire, pas plus que les autres libres penseurs, n’a certainement aucune raison de croire que les catholiques d’aujourd'hui sont plus du moyen Age et sont moins d u d ix-neuvième siècle que lui-même, il parle souvent des « débris du moyen Age qui traînent encore dans les lumières de la civilisation présente : » le cœur humain et l’esprit humain sont deux de ces débris; il les porte en lui, comme nous les portons
DKS IWPKS.
en nous. Les brillantes idées qu’il expose ne sont pas sa création , elles ont été développées, combattues, vaincues dans le moyen âge; elles viennent de plus loin. Les vérités qu’on lui oppose sont nouvelles comme la nature humaine; et celles qui peuvent paraître plus jeunes ont été, non pas inventées, mais reconnues , il y aura bientôt dixneuf cents ans. Elles n’ont pas plus changé que le cœur de l'homme, dont elles sont la force et le besoin ; pas plus que l’esprit de l’homme, dont elles sont le besoin et la lumière. Elles ne seront pas vieilles dans cent ans, ni jamais; elles auront toute leur vigueur et toute leur jeunesse au dernier jour du monde. Alors, après avoir plusieurs fois relevé l'humanité ingrate, elles la ressaisiront pour la juger, au moment où celle-ci se flattera de les avoir enfin abjurées. Ainsi la loi répond par un
LE POUVOIR TEMPOREL
châtiment souverain au transgresseur obstinéqui la nie souverainement. L’humanité, sortant de la nalure, forcera le Créateur de détourner sa face trèssainte et de clore les âges en brisant un ouvrage qui ne sera plus celui qu’il a fait.
Si le dix-neuvième siècle n’est pas cet âge pervers, cet âge de la révolte suprême et du suprême châtiment, il n’est qu’une époque de la durée inconnue des temps; époque à certains égards moins difficile que beaucoup d’autres, et pendant laquelle l’Eglise catholique, portant la vérité de Jésus Christ, remplira sa mission de créer des vivants et de ressusciter des morts.
La mission est sans doute laborieuse.
Quand ne le fut-elle pas? Nous ne voyons aucun temps où les ennemis de l’Eglise n’aient pu espérer, aucun où ses enfants n’aient du craindre, aucun
DES PAPES
où ses plus formidables défaites ne contiennent le germe de ses triomphes prochains.
Il y a soixante ans, on ne disait la messe en France qu’au fond des souterrains et des déserts; et les libres penseurs victorieux, voyant leurs bandes garnies de prêtres apostats, plombaient à Valence le cercueil d’un captif qui était le dernier Pape . — Eh bien ?...
Les chrétiens le savaient, cccercueil du dernier Pape ne renfermait point la Papauté. Pie VII était mort captif; Pie VIII était libre et vivant, élu sous la protection des baïonnettes russes; Pie IX naissait. Le berceau de Pie IX a flotté sur le sang des prêtres égorgés.
Vous ne savez pas ce que vous mettez dans les tombes, ni ce que Dieu met dans les berceaux ; nous autres, nous le savons. Ce que vous mettez dans les tombes, c’est la vie, et ce que Dieu
LE POUVOIR TEMPOREL
met dans les berceaux, c’est encore la vie. En allant à la mort le chrétien jette une goutte d’eau sur le front de son fils nouveau-né : c’est le baptême !
Arrachez cela ; et vous n’empêcherez pas le chrétien d’offrir au moins son sang qu’il va répandre pour servir de baptême à son fils enlevé par les bourreaux. Vos enfants, vos propres enfants, nous les baptiserons de notre sang à défaut des nôtres, et ils feront ce qui s’est fait depuis huit siècles partout où l’Eglise a souffert : ils apprendront le Credo sur la tombe des martyrs.
Parce qu'il y aura eu des martyrs il naîtra des saints ; les saints continueront et développeront l’œuvre de Jésus-Christ.
Les subordinations instituées de Dieu sont inaltérables ; la folie et le crime multiplieront en vain des lois pour les violer. En dépit des codes que pour-
DES PAPES
raient imposer les phalaustériens et les communistes, la femme restera soumise à l’homme, l’enfant au père, l’adolescent aura moins de force que l'homme formé, l'homme formé moins de sagesse que le vieillard; la passion sera gouvernée par la raison froide; toute fureur, tout délire, n’étant qu’une force qui mène à la mort, finira par obéir à la prudence, à la tempérance, à la patience, qui sont les forces de la vie.
Et ces forces de la vie, personne ne les possède au meme degré, si pleinement et durablement que les saints.
L’Eglise triomphera donc parles saints, quand même ceux-ci n’v ajouteraient pas la force des miracles, llangés autour du Pape, leur chef visible, qu’ils ne méconnaîtront jamais , à quelque abaissement qu’on le réduise, ils lui rendront le signe visible de l’empire universel promis à Jésus-Christ.
CONCLUSION
Au milieu des fluctuations, des incertitudes et des écroulements de la politique humaine, jetons un dernier regard sur ce que Bossuet osait appeler la politique divine. Les triomphes de l’erreur nous ont entourés de ruines ; à travers ces ruines , la vérité fait son chemin, étend et consolide son empire ; consolons-nous par ce beau spectacle de la sagesse , de la certitude et de la durée.
Quelqu’un aurait-il su compter, il
CONCLUSION
y a dix ans, les Français qui proclamaient, en toute assurance et en toute allégresse, la déchéance irrémédiable du dogme catholique ? C’était le cri de tous nos professeurs, de tous nos écrivains, de tous nos orateurs, de tous nos censitaires , répété par les échos de toute l'Europe et dominant l’esprit de tous les gouvernements. Les plus déterminés de ces professeurs, de ces écrivains, de ces orateurs, sont arrivés au pouvoir par un coup de foudre qui a ébranlé le monde et mis Ptome aux mains de leurs alliés... Ils ont chassé de Rome, à force ouverte, leurs alliés, et rétabli le Pape.
Le Pape rétabli par la France, et par la France en révolution, voilà l’événement cl u siècle. L’humanité vivra là-dessus longtemps. L’homme s’agite, Dieu le mène. Il ne suffit pas de savoir ce que les révolutionnaires français se
CONCLUSION*
proposent : il faut savoir ce que Dieu voudra. Si Dieu veut, comme tout l'annonce, que son Eglise soit glorifiée, il faudra bien non-seulement qu’on s'y résigne, mais qu’on y travaille, les révolutionnaires français tout comme
les autres. La trombe formidable qui a passé sur le monde savait sans doute où elle voulait frapper, mais elle n’a pas su ce qu elle frappait. En Allemagne elle a ruiné le joséphisme, démantelé le protestantisme et introduit les Jé* suites, qui faisaient encore plus peur que chez nous. En Italie elle a, quoi qu’il en semble, semé plus de germes de régénération que de germes de mort.
En France elle a roulé dans la fange les principales chaires de 1 impiété et laissé debout celles delà religion. Que l’on nous permette une comparaison vulgaire : Dieu est comme le meunier, qui ne livre passage aux eaux que pour
CONCLUSION
faire tourner la roue de son moulin. Epouvantés de la force et du fracas du torrent qu’il déchaîne, nous croyons qu’il veut tout submerger, tout détruire : nullement ! 11 veut moudre.
On plaint le Souverain Pontife. Ah !
sans doute, à ne considérer que sa situation temporelle, nul homme ne porte un pareil poids d'angoisses; mais il faut s’élever plus haut. Ne regardons pas ce qui disparaîtra dans l’éloignement historique , les Mazzini , les Ledru- Rollin, les Palmerston, et ce groupe de subalternes qui leur servent d’instruments. Pauvres figures, en somme î Qu’est-ce que tout cela, comparé aux ennemis d’autrefois ? Tout cela donc écarté, il reste un Pape saint, vénéré, obéi , plus puissant dans l’Eglise de Dieu qu’aucun de ses prédécesseurs ne le fut jamais, et la chaire de Pierre , plus que jamais considérée comme la
CONCLUSION
clef de voûte de l’ordre social. Parcourons l’histoire depuis dix-huit siècles ; nous ne trouverons pas un Pape, nous disons pas un, que le monde catholique ait plus docilement, plus unanimement, plus tendrement salué Evêque des évêques, Pasteur des pasteurs, Chef et Père de tout le troupeau du Christ. Nous sommes à un grand moment des annales du monde, nous assistons à un spectacle nouveau, et la postérité nous félicitera d’avoir contemplé l’aurore des merveilles qui l’attendent.
Autrefois le puissant établissement temporel des évêques, en même temps qu’il fut une arme excellente aux mains de l’Eglise, fut une arme dangereuse aux mains des ennemis et des jaloux du pouvoir spirituel de la Papauté.
Souvent la politique s’en etnpara, et les Papes soutinrent peu de grandes
CONCLUSION
luttes sans voir, autour des rois dont ils réprimaient les entreprises, un ou plusieurs de ces évêques qui occupaient un rang si élevé dans l’Etat. Plus irrités contre les évêques fidèles que reconnaissants envers les évêques courtisans, les souverains, alléchés d’ailleurs par les biens de l’Eglise, ont résolu d’abattre la puissance temporelle ecclésiastique. Ils pensaient, et leur calcul était juste, et, si Dieu n’avait pas pris soin de le déjouer, il aurait pleinement réussi, ils pensaient que, les évêques étant abaissés et détruits, les couronnes auraient facilement raison de la tiare.
Ils y ont travaillé sans relâche et presque unanimement durant trois siècles. Ils ont si bien frappé, si bien réglementé, si bien persécuté ; la brutalité des populaces, l’ingratitude des savants, la ruse des administrateurs et
CONCLUSION
des politiques leur sont venues en aide si efficacement, qu’ enfin la destruction qu’ils avaient juré d’accomplir a été consommée. Tous les biens de l’Église sont tombés en leurs mains ; tout le pouvoir politique des évêques a passé aux mains de l’Etat. On n’a rien laissé aux évêques que ce qu’il n’était pas possible de leur ravir : l’onction sainte et la mission apostolique.
Voilà, certes, une entreprise habile, persévérante, et couronnée d’un rare succès, grâce à la complicité ardente du monde entier! Mais le but suprême de cçtte politique a été manqué. Le but était d’abattre le Pape, et il se trouve, après trois siècles, que tant d’efforts n’ont servi qu’à grandir le Pape et qu’à le fortifier.
Dans tout le collège des Apôtres, quelle est la tète qui s’élève contre Pierre et la voix qui parle contre
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lui ? Qui résiste, qui pourrait résister, qui pourrait admettre seulement la pensée d’une résistance comme il v en eut en tous les temps ? Si quelque part, ce qui semble n’être plus possible, un évêque soutenait une erreur, préconisait la politique antichrétienne d’un pouvoir quelconque, refusait de faire son devoir, le Pape lui écrirait :
Mon frere , vous vous trompez. Et le rebelle verrait aussitôt ses partisans s’éloigner, ses disciples le condamner; il se verrait seul, il tomberait à genoux. S’il voulait contester, il ne serait pas même effrayant, il serait ridicule; on ne concevrait pas son entêtement.
Le Titan soulevé contre Home ne paraîtrait qu’un faible esprit et ne serait pas autre chose. Telle est aujourd’hui dans l’Eglise la puissance papale.
Une autorité si forte et si bien établie dans l’Eglise est forte et bien éta-
CONCLUSION
blie partout. On a cru la miner, on l’a seulement entourée de fossés et de palissades. Elle est là, au centre de tous les intérêts humains, dernier rempart de la civilisation, dont elle fut la source première. On ne peut y toucher que tout ne soit menacé ; si elle croulait, tout croulerait , et tout le monde le sait, et l’a vu, et l’a dit.
Elle est pauvre, faible, dénuée de toute puissance matérielle ; mais elle a toujours la parole féconde qui crée les peuples, les institutions, les empires.
Malgré cette parole, M. Mazzini peut bien encore une fois prendre Rome ; il peut, si Dieu le permet, prendre même le Pape : Pie IX n’est pas le premier Pape qu’on ait vu dans l’exil et ne serait pas le premier qu’on eût vu dans les fers ou sur la croix; mais la Papauté, M. Mazzini ne la prendra pas, parce que Dieu ne le
CONCLUSION
permettra pas. Un jour, M. Mazzini, si sa destinée comporte tant d’honneur, sera pendu ou jeté dans un cul de basse-fosse, soit par quelques-uns de ses amis à qui Dieu donnera cette mission, soit par une armée que le Pape fugitif ou captif aura levée du seul mouvement de ses lèvres ; et le Pontife immortel, traversant les populations agenouillées, reviendra par un chemin de fleurs reprendre la couronne d’épines qui déchire son front, mais qui foudroie les autres fronts. Il présidera, comme c’est sa fonction depuis dix-huit siècles, aux destinées de l’humanité, assis sur cette chaire de la doctrine et du martyre qui, toujours vacillante , verra tout tomber et relèvera tout ce qui ne doit pas périr.
Sans doute on ne peut pas comparer absolument la monarchie à l’Eglise , ce qui est éternel à ce qui est
CONCLUSION
périssable. La monarchie en général, les familles royales en particulier, n’ont pas reçu les promesses si magnifiquement remplies qui ont été faites au pécheur d' hommes , et, les eussentelles reçues, il faut bien reconnaître qu’elles n’en ont pas, comme lui, mérité l’accomplissement. Mais cet exemple montre au moins ce que valent les serments des peuples, ceux qu'on leur fait faire et ceux qu'ils font réellement. Toujours , jamais , paroles légères sur les lèvres humaines ! Nous ' voulons ceci , nous ne 'voulons point cela , paroles plus vaines encore ! Vous voudrez ce que Dieu voudra, et vous le ferez vous-mêmes, ou par la république ou par la monarchie, et, des deux façons, vous le ferez en abjurant ces rêves d’orgueil qui vous ont laissé croire que vous aviez secoué le joug divin. Vous ferez ce que Dieu voudra,
COJiCLUSIOX
et Dieu voudra que son Église règne sur toute la terre, ornée de toutes les gloires et parée de tous les triomphes.
Vous consentez à lui donner le triomphe du martyre , Dieu lui donnera celui de la victoire. Sa victoire sera de vous conduire à la liberté par la vérité.
Pour soutenir le combat contre le monde l’Église n’a jamais dit que deux mots, mais deux mots qu’elle a scellés de son sang. A ceux qui voulaient commettre l’injustice elle a dit:
Non licel ; à ceux qui voulaient la rendre complice de l’injustice elle a dit :
Non possumus. Avec ces deux mots elle a vaincu la foule innombrable des oppresseurs et des sectaires qui ont entrepris de persuader aux hommes que tout leur était permis, afin de pouvoir eux-mêmes se permettre tout.
Par ces deux mots le droit et la justice
CONCLUSION
sont restés inébranlables sur la terre, et rien n’empêchera la conscience humaine de savoir qui les a maintenus.
Nul ne peut dire encore ce qui a péri, ce qui restera ou ce qui se relèvera des choses anciennement établies qu’a renversées le choc révolutionnaire. Ce que chacun peut voir dès à présent, c’est que la Papauté sera l’instrument de Dieu pour la réédification de la société, et que l’histoire des rois et des peuples futurs sera la même que celle des rois et des peuples passés : heureux autant qu’ils ont protégé l’Église, grands autant qu’ils l’ont aimée.
TABLE
Introduction p. i à XLvi
L’Église est le Bien; le Mal ne vit que pour la combattre. Culte borné et éphémère de la libre pensée pour ses grands hommes; légitimité, popularité, perpétuité du culte des saints dans le Catholicisme. — Un mot sur le présent ouvrage.
Saint Pikrrb.
I. Saint Pierre, prince des Apôtres et prince des saints. Après dix-huit siècles, il est le personnage le plus vivant de l’histoire. — Pouvoir du Pape, le plus solidement établi de tous les pouvoirs, le plus étendu, le plus durable. — Secret de la puissance et de la gloire de saint Pierre.
II. Saint Pierre à l’école de Jésus. Prédilection de N. S. pour ce disciple. Bossuet explique le plan de Dieu sur saint Pierre. Autres motifs qui ont valu il saint Pierre l’honneur de sa mission. Saint Pierre a donné l’exemple du renoncement absolu, de l’amour vrai, de la foi parfaite.
TABLE
III. Apostolat de saint Pierre, après la mort de Jésus ; succès de ses prédications, ses miracles, son attitude devant les puissances, ses laborieux triomphes. — État de Rome du temps de saint Pierre; quels étaient les maîtres de cette ville, et ses grands, et ses philosophes.
IV. Mort de saint Pierre ; naissance du second empire de Rome.
Les Papes d'Avignon p. 1 à 134
I. Idées erronées de M. de Sacy sur la Papauté. La Papauté est, en réalité, l’idéal d’un gouvernement chrétien et l’histoire des actes de Dieu par l’intermédiaire des Souverains Pontifes.
II État de la Papauté au quatorzième siècle : schisme, hérésies, chaos; élection de Martin V. Erreur de ceux qui disent que la Papauté souffrit alors « un affaiblissement notable. » Des événements qui suivirent le concile de Constance.
III. Les Papes ont travaillé à reconquérir Rome et leur indépendance : combien ce double recouvrement importait à la paix du monde.
Le cardinal Egidius Albornoz. Élection d’innocent VI. Véritables caractères de la Papauté considérée dans son ensemble; injustice de M. de Sacy à son égard.
IV. Le Pape et l’Empereur. — Justification de Boniface VIII et de Léon XII. — Différence entre l'ancienne Rome et la nouvelle.
V Comment les Papes sont devenus les dominateurs de l’Europe : saint Nicolas 1 er et Photius. Véritable politique des Papes.