‹ De quelques explorations chirurgicales inutiles et dangereusesChapitre 1 sur 10 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En 1870 M. Verneuil publiait, dans la Gazette hebdomadaire, un travail sur les «cas de mort a la suite d opérations trèsminimes. >»

C’était un nouveau chapitre ajouté à l’enquête qu’il avait commencée sur les revers chirurgicaux ; c’étaient la bonne foi et l’abnégation mises au service de la clinique. M. Verneuil, en effet, prenait comme exemples les faits qui s étaient passés dans son service, à Lariboisière; il faisait servir à 1 instruction Générale les mécomptes qu’il avait eus, et montrait ainsi qu il y a tout honneur à livrer à la publicité l’histoire de ses revers. Chacun de cette façon peut en faire son profit, et, se fiant a la parole du maître, éviter les dangers sur lesquels l’attention a été attirée. Les revers, à la suité des grandes opérations, sont communs, surtout dans les grands centres ; on les explique fa-

cilement par les conditions nosocomiales. On s’y attend et on ne s’en étonne pas. Que la mort suive une opération minime, l’ouverture d’un abcès, une ponction évacuatrice, on reste stupéfait, et on hésite à attribuer à une si faible cause un aussi grand effet. 11 semble qu’il n’y a aucun rapport à établir entre l’un et l'autre. M. Verneuil a montré, pour les opérations, que l’un est parfaitement la conséquence de l’autre. D’une opération minime à une exploration, il n’y a qu’un pas, et nous entendons ici l’exploration directe à l’aide de la main nue ou armée d’instruments divers, tels que sondes, stylets, etc. Déjà, en 1873, notre attention avait été éveillée sur ce point. Des accidents graves (érysipèle, septicémie, mort) avaient suivi, et à bref délai, des explorations que l’on est habitué à considérer comme insignifiantes (1). Dans cette note, nous rfavions étudié qu’un seul des accidents produits, Y érysipèle soudain , et qu’une seule exploration, celle des plaies suppurantes à l’aide d’un stylet. C’est alors que M. Verneuil nous conseilla d’agrandir notre cadre, en étudiant un certain nombre d’explorations chirurgicales dangereuses, et d’en faire le sujet de notre thèse inaugurale. La tâche était difficile; plusieurs fois, nous devons l’avouer, nous avons reculé avant de l’entreprendre, et surtout après avoir commencé nos premières recherches. Et maintenant que notre travail est terminé, nous sommes certain d’être resté très-inférieur à la tâche que nous nous sommes imposée, malgré tous les efforts que nous avons faits. Pour faire un travail qui répondît au titre de la thèse, il fallait une expérience chirurgicale, un savoir et une érudition qui nous manquent. Aussi, notre seul but a été d’appeler l’attention sur des faits que nous n’avons trouvés consigmés dans aucun ouvrage classique, et qui sont même niés par un grand nombre de chirur-

(I) Note sur une cause peu connue de l’érysipèle, par A. Dehenne, etc. Progrès médical, nos du 27 juin, et des 4 et 1 1 juillet 1874.

o-iens. Nous avons voulu ouvrir un chapitre de pathologie générale, laissant à d’autres plus expérimentés le soin de le traiter; nous avons voulu apporter une pierre, quelque petite qu’elle fût, à l’édifice qu’ont commencé à construire avec tant de distinction, M. Verneuil et ses élèves (H. Petit, Cauchois,

A. Petit, Dériaud, Péronne, etc.).

A l’aide de faits, pris un peu partout, nous essayons de montrer qu’une exploration , minime en apparence, mais faite dans de mauvaises conditions, peut amener les accidents les plus

terribles, voire meme la mort.

Il est des explorations qu’il ne faut pas faire, non pas d une façon absolue, car nous croyons qu’il n’y a aucun moyen de diagnostic qu’il faille complètement rejeter, mais, dans certains cas, l’exploration peut être nuisible. Est-elle absolument utile? Le chirurgien devra la faire. A lui incombera le devoir de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le patient n ait pas à en souffrir. Le chirurgien peut-il sans son aide affirmer son diagnostic? En un mot, est-elle inutile? Jamais alors il ne devra ia faire; il imposerait à son malade des tortures inutiles, et pourrait causer des accidents graves. Quelques-unes des observations que nous avons recueillies (voir surtout le chapitre du cathétérisme utérin) montrent que l’exploration a été la cause occasionnelle de la mort, tout en réservant faction incontestable des causes prédisposantes (état congestif actuel, inflammations anciennes, etc.) que le chirurgien ne connaissait pas. Toujours l’exploration a été faite dans un but louable, et pout le plus grand bien du patient; mais nous croyons que, dans tous ces cas, l’on n’a pas tenu assez compte de l’état général du malade, et surtout du genre d affection locale.

Gomme M. Verneuil l’a répété bien souvent dans ses leçons cliniques et au lit du malade, il faut tenir le plus grand compte de l’état du sujet au moment de la manœuvre exploratrice. Il

faut avoir bien soin de distinguer le sujet sain du sujet malade, le blessé simple, du blessé entaché d’un vice constitutionnel. C’est peut-être pour n’avoir pas fait cette distinction importante, que bien des chirurgiens ont eu des mécomptes.

Il y a des opérations qu’on n’entreprend pas le" jour de la rentrée du malade à l’hôpital. Les cas d’urgence mis à part, on lui laisse le temps de s’acclimater. Il y a aussi des explorations que l’on ne doit pas faire avant d avoir modifié l’état général du sujet, et souvent même son état local. Le chirurgien doit savoir attendre, et exhorter le malade à la patience. Un calculeux, ou soupçonné tel, vient réclamer les secours de la chirurgie. Une des premières indications à remplir est de s’assurer de l’existence de la pierre dans la vessie. Ceci est élémentaire. Faut-il faire immédiatement l’exploration? Ici déjà les opinions commencent à être différentes. D’une façon absolue, oui et non; dans la grande majorité des cas, non, il ne faut pas immédiatement introduire un instrument explorateur dans la vessie de cet homme, par la bonne raison que cette vessie ne se trouve pas, 98 fois sur 109, dans les conditions normales. Une exploration immédiate pourrait être suivie d’accidents graves. 11 faut auparavant faire subir à cette vessie des modifications telles, que le cathétérisme puisse se faire sans danger. Et de même pour un grand nombre d’explorations que nous étudions dans le courant de ce travail.

Nous n’avons pas la prétention d’étudier toutes les explorations chirurgicales; plusieurs années ne suffiraient pas à cetle besogne. De celles même que nous éludions, nous ne prenons qu’un des côtés saillants, restant le plus souvent dans le domaine des idées générales. Notre seul but, encore une fois, est de montrer tout le parti que pourrait tirer, d’un pareil sujet, celui qui voudrait entreprendre de le traiter complètement. Puissions-nous réussir à attirer l’attention sur ce point ! C’est

là notre seul désir, et le seul droit que nous ayons à l’indulgence de nos juges.

Page 1