I. — INSTABILITÉ DES FORMES LATINES
Une langue parlée par une population stable et qui ne se mélange pas avec d'autres a chance de se modifier peu et lentement ; c'est ce que l'on observe pour le lituanien. Au contraire, la langue d v 'un peuple d'immigrés qui se mêlent avec des indigènes et accueillent des femmes étrangères et de nouveaux immigrants, et qui sont soumis à des influences extérieures diverses, doit se modifier beaucoup et vite, à moins qu'un enseignement scolaire largement répandu et une littérature écrite exerçant une forte influence ne maintiennent un type linguistique fixé une fois pour toutes, comme il arrive maintenant pour l'anglais en Amérique, en Australie, etc. En effet, dans une population composite, et surtout si les langues et dialectes parlés dans les régions voisines sont multiples, l'enfant qui apprend à parler trouve devant lui des modèles divergents ; il a dès lors une possibilité de choix entre plusieurs formes qu'il entend émettre. En même temps il est moins tenu de renoncer à ses prononciations propres et aux formations analogiques qu'il s'est créées, puisque le milieu ne comporte pas une unité stricte dans la manière de parler. Le latin, où toutes les conditions d'instabilité linguistique étaient réunies, était donc appelé à se transformer avec une rapidité particulière et à beaucoup changer le système indo-européen. C'est en effet ce qui s'est produit. On l'a déjà remarqué en ce qui concerne les formes verbales (v. M.S.L., XIII, p. 35o), et ce n'est pas moins vrai des formes nomi-
nales ; l'objet de ce travail est d'en fournir quelques exemples. Les chapitres n et m seront consacrés à décrire des altérations générales du système; mais il importe de montrer d'abord par quelques faits de détail combien étaient complexes les conditions de développement du latin.
A Rome, comme presque partout ailleurs, les textes conservés ne livrent guère la trace des actions par lesquelles s'expliquent les changements étendus que l'on constate. Cependant il en subsiste au moins quelque chose, et M. Ernout, M. S. L., XIII, p. 345, a pu écrire justement: « La langue des inscriptions officielles romaines (il ne s'agit naturellement que des anciennes inscriptions) est un composé artificiel d'archaïsmes et de dialectismes employés au hasard et qui voisinent avec les formes usuelles contemporaines. » Si, par exemple, on examine une inscription officielle soignée comme celle relative aux Bacchanales, on constate d'abord que l'orthographe en est archaïsante ; car le -d final de l'ablatif y est toujours noté à l'intérieur de l'inscription, bien que, comme le montre l'inscription de Paul Emile, de trois ans plus ancienne, le d ne se prononçât plus, et bien que, dans les trois mots finaux de l'inscription des Bacchanales même, qui sont d'une autre main, le d ne figure pas (in agro teurano) ; chose plus importante, cette langue, peu cohérente en ellemême (3 e plur. consoluerunt, mais censuere), renferme des formes qui sont incompatibles avec l'usage de toute la langue littéraire ; le génitif singulier senatuos, plusieurs fois répété, a une désinence -os, qui est courante en latin dialectal, mais . étrangère au latin classique, et de plus c'est une innovation dans les thèmes en -u-, tandis que lat. class. senâtûs conserve la forme i.-e. *-ous (skr. -oh, lit. -ans, got. -aus)que présente aussi l'osque castrous ; le falisque a de même un génitif %ewatuo. Le génitif en -os, dont la langue littéraire ne fait pas usage, est d'ailleurs caractéristique de la langue officielle, comme des parlers latins non romains : nominus sur l'inscription des Bacchanales, par tus et Castor us dans la loi de Bantia, hominus (à côté de hominis) et praeuaricationus (terme technique, à
côté du génitif de mot courant pccoris) dans la Loi agraire.
Le vocabulaire des choses rurales a de même gardé certaines particularités du latin dialectal et fournit aussi la trace de la variété du parler latin.
Ainsi Yô de bôbus, bien attesté à côté de bûbus (v. Neue- Wagener, LaU forment., I, 438 et suiv. et le Thésaurus, sous le mot bôs)-, ne peut être dû à l'influence de bôs; car il -n'y a pas en latin de rapport défini entre le datif pluriel et le nominatif singulier, qui est, dans la 3 e déclinaison, le plus isolé, ou plutôt le seul isolé, de tous les cas. Comme 6 est le traitement de ou en ombrien et dans les dialectes latins ruraux (v. Ernout, M.S.L., XIII, 329 et suiv.), et que le b initial du mot est dialectal, et sans doute aussi le ou de bouem au lieu du au attendu, bôbus semble être à bûbus ce que ôpiliô est à ûpiliô, c'est- à-dire qu'on y verrait une forme patoise, comme dans le gén. domôs qu'employait Auguste au lieu de domûs, issu de *domous (v. Mohl, Introd. à la chronologie du lat. vulg., 5o et suiv.).
Il ne suit pas de là que le nom. bôs repose sur *bôus et réponde à skr. gâuh, zd gàus, gr. gsuç, v. isl. kyr (sur les formes germaniques, v. en dernier lieu N. van Wijk, I. F., XIX, 393 et suiv.) ; le doublet lat. bus ne saurait passer pour établi par le témoignage suspect de Varron, L. L., VIII, 7^. Comme dor. (3<o;, le lat. bôs a bien plutôt été fait sur l'accusatif correspondant à skr. gâm, gâth. gçm; seulement, tandis que le dorien a gardé (3wv, le latin a créé bouem, de même que, dans l'Avcsta récent, on a créé gaom (c'està-dire gavdni) à côté de gqm ; c'est que l'accusatif latin de 3 e déclinaison concorde toujours pour le thème avec les cas autres que le nominatif singulier, patrem par exemple avec patris, et non avec pater. Au contraire, l'ombrien a généralisé Yô de l'ace, sing. bu m : abl. sg. bue, gén. pi. buo, ace. pi. buf, buf.
Les langues, plus ou moins techniques, de groupements sociaux particuliers ont en latin des formes grammaticales propres; la langue juridique et officielle conserve en plein
latin classique un génitif en -as comme celui de pater familias (alors que, dans l'emploi isolé, on ne trouve que familiae), des génitifs pluriels en -am comme dans praefectus fabrum, ou socium (au sens technique de « des alliés du peuple romain »), triumuirum, etc. (de même, dans la langue religieuse, pro deum fidetri). Et la môme langue a des formes dialectales comme les nominatifs pluriels en -cis, -ïs de 2 e déclinaison (servant généralement de duels, en quelque sorte, ainsi que Ta montré M. Ernout), les datifs opère, iure, aère (v. Neue- Wagener, I, 298, et ci-dessous, p. 35). On a déjà signalé le génitif senatuos, qui se retrouve en falisque.
Il est remarquable que la langue officielle ait en latin ce caractère flottant et dialectal et que ce soit un prince comme Auguste qui ait conservé la trace d'une forme non romaine telle que le génitif domôs. Et ce n'est pas un fait moins remarquable que l'emploi à Rome de formes rurales comme hircï (au lieu de hirqut) pour le génitif de hircus, comme bôbus à côté de bûbus et comme bôs même avec son b, anser avec son absence de h initial, bùfd avec son / intérieur, etc. Les parlers locaux des environs de Rome n'ont pas eu accès à la littérature, mais ils ne manquaient pas de prestige, puisqu'on leur empruntait des mots et des formes grammaticales, et longtemps il n'y a pas eu d'unité de langue dans le monde romain.
Le latin a donc été une langue à transformations très rapides, et dès le début de la période historique, il apparaît à un degré de développement beaucoup plus avancé que le grec, le sanskrit ou le vieux perse ; plusieurs des innovations qui sont générales dans les langues indo-européennes, mais que le grec et Tindo-iranien n'ont réalisées qu'au cours de la période historique, sont ou achevées ou du moins commencées en latin dès les premiers textes, quoique ces textes soient de beaucoup antérieurs à ceux de toutes les langues indo-européennes autres que le grec et l'indo-iranien.
Ce mouvement de transformation semble arrêté brusquement à la fin de l'époque républicaine et au début de l'époque
impériale, c'est-à-dire au moment où s'anéantit la vieille aristocratie romaine et où le pouvoir change de mains ; depuis ce moment, on ne trouve plus que les mêmes formes grammaticales, qui sont celles de la langue littéraire fondée sur le parler de la ville même de Rome.
Mais s'il existe, fixé dès lors d'une manière à peu près immuable, un idiome littéraire et officiel, réglé par des grammairiens et enseigné par des maîtres d'école, la langue populaire se développe indépendamment de ces règles ; le développement en est même d'autant plus rapide que le contact était plus complètement rompu avec la langue littéraire, qui était la langue des classes sociales supérieures ; dans le parler vulgaire négligé, des innovations ne choquaient pas, puisque la seule langue ordonnée et polie était la langue littéraire ; les inscriptions écrites par des personnes peu lettrées présentent quelques déviations de ce bon usage, des « fautes », qui laissent parfois deviner la transformation ; mais on ne peut suivre l'évolution, car elle est dissimulée derrière une norme à laquelle personne n'essaie de se soustraire en écrivant et qu'on ne viole que par ignorance. Le traitement tout artificiel des mots grecs, désormais transcrits et reproduits avec leur flexion étrangère, comme dans les accusatifs musicen, aéra, etc. , suffit h dénoncer le caractère pédantesque et scolaire de la langue littéraire qui s'était fixée. L'apprentissage du latin par dès populations entières comme celles de la Gaule, de l'Espagne, de l'Afrique du Nord, était une nouvelle cause d'instabilité du parler populaire. Aussi, le jour où la ruine de l'empire romain a entraîné celle de sa langue littéraire, il est apparu que, par l'action des mêmes causes qui avaient déterminé les changements déjà réalisés en ancien latin, causes dont l'action n'avait pas cessé — et aussi de causes nouvelles qui viennent d'être indiquées — , la langue avait continué de se développer et que la déclinaison indo-européenne, qui avait déjà été simplifiée et transformée, était réduite à peu de chose et appelée à disparaître totalement.
Pour des raisons qui ne peuvent être indiquées d'une manière incidente et qui seront exposées ailleurs, on admettra ici que, après la période indo-européenne commune, et avant de s'isoler, le latin a passé par deux périodes de langue commune : i° la période italo-celtique ; 2° la période italique. Quelque opinion qu'on tienne pour probable sur la localisation de l'indo-européen, il n'est pas douteux que la langue commune italo-celtique et ensuite la langue commune italique étaient des langues de peuples migrateurs et envahisseurs. Or, on constate que les peuples qui se livrent à de fortes migrations et vont conquérir des territoires nouveaux pour s'y établir sont conduits à effacer les particularités locales des divers parlers de leurs langues et à se constituer des langues communes plus ou moins unes ; c'est la conséquence des mélanges de populations qui s'opèrent d'une manière nécessaire en pareil cas. L'unification tend alors à s'opérer au profit des formes qui apparaissent comme les plus régulières; on trouve donc dans ces langues un maximum d'innovations de toutes sortes et un minimum d'anomalies; le gotique, langue d'un peuple qui a subi des migrations prolongées, fournit de ce fait un exemple illustre. De pareilles unifications ont eu lieu en italo-celtique d'abord, en italique ensuite. On s'explique ainsi que ces langues présentent des systèmes définis, très éloignés du système indo-européen. Les anomalies qu'on observe dans les langues appartenant à ces groupes proviennent pour la plupart de développements propres à chaque langue isolément.
Le système linguistique latin ne repose pas d'une manière immédiate sur le système indo-européen, mais sur un système italique, lequel différait déjà du système italo-celtique, distinct lui-même du système indo-européen, et ce n'est que faute de connaître précisément ces deux systèmes plus récents qu'on est en pratique obligé de remonter directement du latin à l'indo-européen.