‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 18 sur 28 · UNE VAGUE · texte numérisé non relu

UNE VAGUE

La voyez-vous venir! comme elle se replie

Et comme elle grandit. . . comme elle multiplie

Les sillons de son front Et comme elle obéit à la noire tempête yui, pareille à l'éclair, a fait surgir sa lête

D'un abîme sans fond !

Telle qu'un long serpent qui poursuit une proie Et qui siffle en rampant, elle rugit de joie

A l'approche des rocs Dont les pics calcinés ceignent la vaste plage. On dirait qu'elle veut, brisant contre eux sa rage,

En dissoudre les blocs.

La voilà près du bord, son front mouvant frissonne, Se hérisse dans l'air ; sa masse d'eau bouillonne

Dans ses verdàtres tlancs.

Elle heurte le roc où l'onde en courroux fum»^, Et l'on prendrait les jets de son casque d'écume

Tour des panaches blancs.

Elle monte en fumée, en pluie elle retombe, Puis elle rebondit et, pareille à la trombe,

Tuurbillonne dans l'air.

Enfin, comme un lion au seuil de sa tannière, Elle secoue au vent son Jiumide crinière

Et rentre dans la mer.

Ces vingt-quatre vers sont tout un petit poème. C'est peu de temps après la publication de ce livre que (le 6 juillet 1843) Poney donna son nom à celle qu'il a célébré dans ses vers Sùuslenom de Désirée : son vrai nom du reste.

Le J!)ur je suis maçon, le soir je suis poète. Mes> jouis sont au travail et mes soirs sont à vous. Ouvrier tout le jour, ma pensée est muette, l'oète tout le soir, je cliante à vos genoux.

C'était une superbe brune de 19 ans aux grands yeux noirs qu'encadrait une physionomie très douce. Le poète Tadorait et elle était digne de son adoration.

Une fois heureux, car l'amour partagé c'est le bonheur, l'inspiration envahit plus vive encore le cœur et la tête du jeune Méridional.

En 1844, un deuxième volume révélait au monde littéraire combien Poney avait profité des conseils qui lui étaient venus de tous ceux qui s'étaient intéressés à ses essais poétiques. 11 avait pour titre le Chantier,

La mer tient toujours une grande place dans ses inspirations mais il est en somme plus terrien que dans son premier volume. George Sand a écrit la préface de ce livre, c'est un chaud plaidoyer en faveur de la poésie ouvrière, écrit cependant avec raison et sans exagération aucune.

De nouvelles ovations aUendaient Poney.

David d'Angers, comme il l'avait fait pour AJagu, reproduisit en bronze les traits du poète, et les ouvriers rédacteurs de la Ruche populaire," msT[)\rés par le chansonnier saintsimonien Vinçard, ouvrirent une souscription pour faire venir à Paris le maçon de Toulon. Les frais de ce voyage furent vite couverts.

Un groupe composé d'une cinquantaine de personnes se rendit à Alfort où le poète était attendu. Une salle de restaurant fut disposée pour sa réception, de grands drapeaux tricolores ornaient les murs. Poney fut bien un peu surpris d'un cérémonial de cette importance, mais il se remit vite après les paroles cordiales de Vinçard. On chanta, on dit des vers, de nombreux toasts furent portés, tous se rattachant à l'objet de la réunion. C'était correct et charmant. Mais peu à peu les têtes s'échauffèrent, les discours prirentunlangage violent, on récrimina contre la bourgeoisie, le veau d'or, les habits noirs. Et renchérissant encore, un orateur, mouchard ou imbécile, s'écria : Marchons sur Paris, enlevons-le d'assaut!

La poésie était remplacée par la politique, c'était le tumulte au lieu de la cordialité, et le commissaire intima au président de dissoudre la séance, en lui annonçant que le banquet qui devait avoir lieu le soir pour fêter Poney était interdit.

Poney resta une quinzaine de jours à Paris, où, piloté par Louis Jourdan et Vinçard, il fut présenté à Déranger, à Lamennais, à

Alfred de Vigny, à Sainte-Beuve, à Etienne Arago et autres célébrités dont il reçut le meilleur accueil. Cependant, m'écrivit un jour Poney, cette exhibilion de phénomène et de bête curieuse me fatigua vite.

Le poète regrettait déjà Toulon où il avait laissé sa jeune femme et son vieux père. Aussi un beau matin il reprenait la diligence pour aller faire visite à George Sand qui l'attendait à Nohantet, après trois jours passés en compagnie du grand écrivain, reprenait la route de Toulon.

Poney, quand il parlait de ce voyage, disait : C'a été le grand honneur de ma jeunesse etde ma vie de poète-ouvrier.

La chambre d'hôî:el qu'occupait Poney à Paris étnit située rue Rambuteau, la saison éfait froide et le méridional grelottait dans les rues de la capitale. La cheminée de la chambre fumait à asphyxier son locataire, le poète s'en plaint au propriétaire. — Oh ! monsieur, lui dit celui-ci, nous avions encore les fumistes ce matin, leurs outils sont restés là, on ne peut rien y faire. — Passez-moi un marteau, une auge, une truelle et du plâtre, dit Poney, et il retirait sa redingote pour revêtir une blouse. En quelques minutes, le voilà sur le toit, il démolit, refait, et après une heure de travail un feu supeibe flambait dans la cheminée, aux yeux du maître de l'hôtel, bien convaincu qu'il était en présence du premier fumiste du monde.

Voici une des pièces du volume le Chantier, qui a été très appréciée, rappelons qu'elle fut écrite en 1843 :

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