MAGU
■LE TJSSERAND DE LIZY-SUU-OURCQ
î^a première fois que je vis Magu, c'est en i^ooy chez lui. h Lizy, clans sa petite maison. J'arrivai dans le village à onze heures du soir; c'était en novembre, la terre était couverte de neige et il gelait de la bonne iijçon. ]Un clair de lune éblouissant argenlijiit la petite maison du poète à laquelle je frappai et qui s'ouvrit irQ,médi<jtemënt : MagiU et sa femme m'.attenda^.ent. Une demi- heure plus lard nous étions tous les trois autour d'une modeste table sur laquelle fumait une omelette au lard que la maîtresse de céans venait de confectionner, et, à minuit, nous étions des vieux .qimis. Il est vrai que nous nous connaissions par correspondance depuis plusieurs annéiCS.
Magu était alors un beau vieillard, haut de taille et fortement bâti, plutôt maigre, mais d'une charpente solide, un peu voûté, mais alerte et le geste vil*, il avait la voix criarde des Briards et son rire s'envolait avec éclat. Sa femme, dont il parle souvent dans ses vers, était toute petite. Active, intelligente et très au courant de tout ce qui l'egarclait le vieux poète, elle parlait de George Saud mieux que certain biographe. Je demeurai quatre jours à Lizy, pendant,
lesquels J'appris beaucoup de choses sur les laçons de faire de plusieurs personnages connus et sur la vie de Magu.
Le père de Mngu claiL uiarchand de loile à Paris, c'élail un bourgeois vaniteux et d'une intelligence bornée, car, à l'exemple du père de Béranger, il employa l'argent (|u'il avait gagné dans son commerce à acheter, quoi? un titre de noblesse I Quand Magu vint au monde, le 25 mars 1788, rue du Temple, il était iils de noble. Combien cela le faisait rire quand il causait de sa noblesse... et de celle des autres ! La Révolution arriva qui lit un feu de joie des titres, et le "noble" marchand de toile ayant fait de mauvaises aiï'Hircs, se réfugia dans un village de Seineet-Marne nommé Tancrou. Là, il se fit marchand ambulant. Il colportait de la layence de village en village. L'étabhssement était une petite voiture attelée d'un àne, .
Magu avait alors une dizaine d'années, il accompagnait son père dans ses excursions commerciales, et bien que n'ayant eu pour louteinsiruclion que ce qu'on peut apprendre on trois hivers dans une école de village, il sentit alors s'éveiller en lui le goût de la lecture et l'instinct de savoir. Tous les bouquins qui lui tombaient sous la main étaient d(''Vorés avidement; en quelques années, Magu apprit ainsi ce qu'on n'enseigne pas, c'cst-fi-dire à penser et à observer. Les poètes et les prosateurs classiques lui étaient, en partie, familiers h. dix-huit ans. Quant à lu grammaire, la syntaxe, l'orthographe, où
avait-il fréquenté ces choses indispensables à (jLiiconque veut traduire sa pensée sur le papier? on ne sait pas. Cela vient à petites journées, à force d'observation et de volonté, mais sans règle, sans suite et sans mtiître. C'est l'école d'où nous verrons sortir tous les ouvriers-poètes.
A dix-huit ans, Magu est amoureux de sa cousine et il se révèle poète. Nos premiers vers sont toujours des vers amoureux, et il adresse h la jeune paysanne (|u'i! aime de gentils quatrains qui sont datés 181)0. Voil<à comment il raconte celle phase de sa vie et ce qui s'en suivit, dans son premier volume, publié trente-cinq ans plus lard :
,l'('l;i'.s bien .it'uiii' tncor, quand ma nistiiiue L\\v Pour la pivniière fois soupira mon ilt'liir. Ma voix mal assnrL'e essaya (juchjiit's sons. Mais l'amour connut seul mes naïves elianson->. Car je cliantais alors comme on clianfe au village Et j'en avais les nio'uis ainsi (|ue le lan:^ai(o. yuèl<|ues livres tomliés dans mes mains, par liasard, Sont venus m'échùrer, et je soupçonnai l'ai-t. Ce fut toi le premier, ô maître, ô Lat'onlaine, (Jui réglas les accords de ma Muse incertain.-; Longtemps mon seul ami, tu m'étais sufiisanl. . . Tu sus former mon goût, m'instruire en m'aimisant. .ra|>pris en tt; lisant, liommi; simple et suliliiue, A cadencer les mots pour y joindre une rime.
.l'obéissais alors à mon puissant viiinipn'iu' :
.le chaulais mon amour, il déhoidait mon (<eur.
L'amour me icndait lier, il élevait mon àmc,
Il me semldail «pj'eii vers jr peindrais mieux m.i tlammc
Ma lielle me comprit, avec peine- |Miurtant,
.le sus l'intérr^ser, aussi je l'aimais tant!
Kilo distinguait bien un o'diet d'une roM',
Mais ne démêlait point les vers d'avec li pio-.-
Amis, n't-n rk'z pa>. on ignrire au liameaii
L'ait qu'enseignait Horace et (ju'on lit dans Boileaii.
Elle ne connaissait que son dé, ses aiguilles
Mais cela dura peu, l'esprit vient vite aux filles,
Bientôt elle daigna nie donner des avis :
Elle m'en donne encor, qui sont parfois suivis.
Une fois marié, ma Lyre saspcnduc
Resta pour quelque temps muette et détendOfe.
Un travail obstiné dévorait tout mon temps.
Un enfat't sans manquer m'arrivait tous les ans.
On sait qu'à l'inYJigeht cette aubaine est commune.
11 ne s'en plaint jamais, bien loin, c'est sa fortune!
Econome, aJsidù, réglé datis ses besoins.
C'est de toUs fes revers celui qn'il craint le moins.
Sc^ famille s'accroH, il" n'en est' pas plus triste.
Il veille uri peu plus tard et le bon Dieu l'assiste!
Voilà des vers de poète, non de grande mais de vrai poète. Le gentiment les a dictés et l'on sent en les lisant qti'ils ont été tacilement écrits. Cette simplicité, où le naturel est parfois un tant soit peu malicieu.x, est une manière bien personnelle à Magu.
A vingt ans l'amoureux était devenu le mari de la cousine, et le métier de colporteur ne donnant plus assez de résultats, il avait appris d'un parent l'état de tisserand, il travaillait avec ardeur et sa jeune femme le secondait.
Les jeunes gens avaient à cœur de prouver à leurs familles, dont ils n'avaient reçu aucun aide au moment de leur mariage, combien l'amour et le courage peuvent accomplir de miracles. En moins d'une année, la grange, où une botte de paille achetée douze sous leur avait servi de couche nuptiale, était transformée en une charmante
chëmbretle', avec un vrai lit, et des meubles. Chambre de village cL meubles de pauvres Certainement, mais que la jeunesse et la poésie faisaient paraître superbes.
Nous étions en 1814, terrible année 1 l'homme qui avait tant bouleversé et inondé' de sang là France et l'Kurope, l'homme dont l'ambition cruelle avait tant fait verser de larmes et qui venait d'anéantir toute une génération pou?' quelques rameaux de lauriers, cet homme allnit tomber en entraînant dans sa chute le fragile édifice qui coulait des milliers d^hommes et qu'il avait construit plus pour obéir h sa fièvre de domination que pour être utile à Thumanité. La France victorieuse avec la République allait subir la honte d'une invasion amenée par un Empire^ les armées étrangères s'avançaient sur Paris en saccageant sur leur passage tout ce qui les gênait. Le petit village de Tancrou fut un des plus maltraités, la maison où le jeune Magu avait abrité son bonheur fut démolicy et tout ce qu'elle contenait entièrement détruit. Par surcroît, une maladie d'yeux l'empêchait pendant six mois de s'asseoir à son métier.
Le poète nous l'a dit : les enfants arrivaient vite. Il en avait trois, déjà. Ce n'était pas le moment de se décourager. De nouvaaii il se fit marchand forain, et pendant de longues années il vécut de oette existence un peu bohémienne et superbe d'indépendance qui allait si bien h sa nature d'artiste;
Magu semait sur son passage de nom^
breuses pièces de vers traitant des sujets de circonstance les plus divers. Combien ont été perdues qui devaient être charmantes, sion en juiïe par celles qui ont été sauvées c\& l'oubli'. C'est dans l'une d'elles que noustrouvons ce quatrain :
(Hi! combien de coarage et de philosophie 11 faut pour supporter les maux de rette vieT Tout prouve qu'ki-bas plaisir, bonheur, repos, Mien n est sûr, si ce n'est la mort t-t les iui[)ôts.
Quand le poète vint s'installer à Lizy, il reprit son travail de tisserand, métier peu lucratif et fatigant; la vie fut rude; pour lui; il en adoucissait la peine par une philosophie pleine de bon sens qui ne l'a jamais quitté. Il était connu et aimé de tous, nun-seulement à Lizy, mais aussi dans les villages environnants. Il saisissait ingénieusement toutes les occasions de se pi^oduii^e. Les paysans en cbusaient souvent. Couplets de naissance, de baptêmes, de fêtes, lui étaient journellement commandés. 11 a dépeint cet te situation fatale dans les jolis vers à Hippoli/te Tampuccî. Il s'y prétait de bonne grâce, en somme.
Ce n'est ([ue vers 1838 qu'une rumeur se fit autour du nom de Magu. Déjà Lebreton, Beuzeville, Pieboul. avaient publié leurs œuvres. Les notabilités intelligentes de Seine-et-Marne pensèrent au tisserand de Lizy. Des souscriptions s'organisèrent sur tous les points du département et force fut à Magu de retrouver ses poésies semées un peu parlout et de les i^éunir en un volume,
qui fut mis en vente, orné du son portrait, dessiné par Alophe.
La publication du recueil de Maî2;u était certes une œuvre littéraire, puisqu'elle révélait un talent d'une grande originalité, mais c'était aussi une bonne uction. car elle vennit en aide à la position pcînible dans laquelle vivait l'artisan. Il vieillissait sans avoir d'autre perspective que la misère, il avait eu quatorze enfants; trois seulement vivaient, il est vrai, mais que de chagrins et de soucis il avait traversés! Il était temps que le poète vint au secours du travailleur.
Aussitôt son livre publié, Magu se vit tout à coup dans un nouveau monde. La petite maison de Lizy était envahie par de nombreux visiteurs. Une correspondance considérable arrivait chaque matin, les cadeaux de toute nature abondaient. George Sand accourait féliciter le poète, Béranger recevait Magu, et, résultat inespéré, le tirage des deux mille volumes à 4 fr. s'épuisait de jour en jour. C'était la fortune et la gloire. Heureux poète!
— J'ai cru que j'en deviendrais fou! me disait Magu vingt ans plus tard.
Parmi les honneurs réservés au poètelisserand, il en est un grand que je vais raconter, les détails en sont inédits :
Un dimanche matin. Magu est prévenu que David d'Angers va venir à Lizy. tout exprès pour faire son portrait. David d'Angers ! une des gloires les plus pures de la France ! le sculpteur du fronton du Panthéon! ]<•
grand citoyen à qui nous devons les vigoureux médaillons des vieux convenLionnels!
Voilà tout sens dessus dessous dans la maison, il laul recevoir dignement le célèbre artiste. La mère Magu ne sait plus où donner de la tête. . .
David arrive, il serre avec effusion les mains du poète, laijle ses crayons et dit : Mettons-nous à l'œuvre! — Non, déjeunons d'abord, répond le tisserand, vous avez lait quinze lieues en voiture ce matin, et ça donne de l'appétit. . . — Non pas, reprend le maître sculpteur, travaillons!
Au bout de deux heure? les traits du poète vivaient sur le papier. -- Comme c'est beau, c'est saisissant de ressemblance! disait Magu. — Comme c'est bien le père\ répétaient la mère et la fille. Le couvert était mis. Mais David prend son chapeau : — Au revoir, mes amis, s'écrie-t-il, excusez-moi de vous a\oir dérangés de vos plaisirs du dimanche, dans quelques jours je vous enverrai votre médaillon en bronze. — Comment! vous nous quittez ainsi? — J',espère, monsieur Magu, que quand vous viendrez à Paris vous me ferez l'honneur de venir me voir; adieu! Et l'artiste part brutalement, ne comprenant pas, sans doute, quel plaisir il eût fait à cette honnête famille en acceptant le modeste repas qu'elle lui offrait de si bon cœur : petit côté d'un grand homme.
Ouvrons maintenant les recueils du poète, £t choisissons celles de ses pièces qui feront coxinaîlre h nos amis sa note personnelle.
A MA NA\KÏTE
Cours devant moi, ma petite nasette, Pas&e, passe rapidement.
C'est toi qui nourris le poète.
Aussi t'aime-t-il tendrement.
Confiant dans. maintes promesses, Eh quoi! j'ai pu te négliger?
Va, je te rendrai mes caresses, Tu ne me verras plus changer.
Il le faut, je suspens ma Lyre A la barre de mon métier.
La raison succède au délire :
Je reviens à toi tout entier.
Quel plaisir Tétude nous donne !
Que ne puis-je suivre mes goûts?
Mes livres, . . je vous abandonne.
Le temps fuit trop vite avec vous!
Assis sur la tendre verdure.
Quand revient la belle saison, J'aimerais chanter la nature. . .
Mais puis-je quitter ma prison?
La nature! livre sublime.
Le sage y puise le bonheur.
L'âme s'y rbtrémpe et s'anime En s'élevant vers son auteur.
A l'astre qui fait tout renaître, Il faut que je renonce encor :
Jamais à ma triste fenrtre N'arrivent ses beaux rayons d'or.
Dans mon réduit tran(|uille et sombre, Dans mou humifle et froid caveau, Je me résigne comme une ombre Qui ne peut quitter son tombeau.
Qui m'y soutient? — c'est l'espérance, C'est Dieu, je crois en sa bonté.
Tout fier de mon indépendance, J'y retrouve encor la gaîté!
Non, je ne maudis pas la vie.
Il peut venir des temps meilleurs. Quelque peu de philosophie M'en fait supporter les rigueurs.
Je me soumets à mon étoile.
Après l'orage, le beau temps, !
Ces vers, que j'écris sur la toile, M'ont délassé quelques instants.
Mais vite, reprenons courage.
Uheure s'enfuit d'un vol léger. . .
Allons, j'ai promis d'être sage :
Aux vers il ne faut plus songer.
Cours devant moi, ma petite navette, Passe, passe rapidement.
C'est toi qui nourris le poète, Aussi t'aime-t-il tendrement!
Cette pièce est d'une saveur exquise, elle peint l'homme et le poète à la fois.
La note ironique et voltairienne se rencontre souvent dans l'œuvre de Magu.
Jugez-en :
J'ai lu que Dieu créa 'la terre Pour les hommes qu'il lit égaux.
C'était bien agir en bon père Si pour tous il eût fait des lots.
J'arrive, mais on me repousse.
Ma place est prise. . . enfin je voi Que je n'en aurai pas un pouce.
■Le bon Dieu s'est moqué de moi !
On me vante la providence.
Partout d'abondantes moissons Couvrent le sol de notre France, Dont je suis l'un des nourrissons.
Auprès il faut que je me couche.
J'ai pourtant bien iaim. . , mais la loi, La prison m'attend si j'y touche. . . Le bon Dieu s'est moqué de moi!
Je ne sais rien de plus touchant que ces vers que le poète vieilli adresse à sa femme :
Ma pauvre femme, qu'autrefois
J'appelais ma belle Cousine,
Oh ! qu'alors ton joli minois.
Tes yeux bleus et ta taille fine
Me rendaient heureux de mon choix. . .
Il n'était qu'une G-itherine!
Mais hélas 1 nous devenons vieux,
Xous marchons vers la soixantaine,
Et puis, le travail et la peine
Ont plissé ton front gracieux.
Terni l'éclat de tes beaux yeux,
Même blanchi ces beaux cheveux
Dont la beauté te rendait vaine !
Que veux-tu? l'inflexible temps
A tes appas livre bataille,
Et de plus tes quatorze enfants
Tont tant soit peu gâté la taille!
La place nous manque pour en citer plus. Mais voilà le poète. Cherchez ses deux volumes, onles rencontre chez les bouquinistes. George Sand a publié chez TéditeurCharpentier une édition des œuvres de Magu d'où elle a exclu les pièces faibles : c'est la meilleure édition.
La noie do Magu est bien personnelle parmi les poètes du peuple. Ce n'est pas le langage châlié que nous trouverons dans plusieurs de ses confrères, c'est l'ouvrier qui écrit comme il parle" et comme il pense. La phrase est parfois un peu prosaïque, c'est i'écueil du naïf, il y a dans ses livres un certain nombre de pièces nulles, ce sont des vers dictés par la reconnaissance et q-ue le poète s'est vu forcé d'imprimer... Il me disait un jour ; J'ai dû ne pas livrer à la publicité mes chansons démocratiques; il fallait que mon livre pût entrer partout. Je sais bien que je n'ai rien bousculé, mais j'étais vieux et j'étais pauvre. Ce qu'il disait était ju9te< et puis la vie au village ne ressemble en rien à la vie fiévreuse des- villes.
En 1858, la compagne du poète mourut, c'était l'isolement.- Les quelques francs que ses vers lui avaient rapportés étaient assez mal placés, et sa-ns la rente de deux cents francs que lui servait le ministère de l'Instruction publique^ il eût été dans la misère. Avec la vieillesse le silence s'était fait autour de lui. silence commandé par certains de ses anciens protecteurs qui avaient voulu le tenter, l'or à la main, à condition d'écrire pour un parti qui étnit le leur. Magu repoussa leurs offres, on disant : Si j'ai écrit des vers pour un roi, c'est que je croyais bien faire, mais... je sais ce que c'est que d'être pauvre et je ne suis pas à vendre.
Magu vint alors, vers 1858, à Paris demeurer chez sa fille, M"""' Gilland, la veuve
du représenlanL du peuple, Quvrier serrurier, à qui nous consacrerons un article. Elle habitait rue du Vert-Bois. C'est là qu'un jour, en descendant l'étroit escalier de \a maison, Magu tomba et se tendit le crâne. Le docteur Broussais vint le voir; c'était son ami; il le fit transporter dans son service, à l'ho-' pital de la Charité, où il mourut le 13^ mars i860. Un fils de Magu, artiste peintre, est mort il y a quelques années h Angers, après avoir légué au musée de la ville un Joli tableau qui représente le poèt^ tisserand à son métier.
Eugène Baillet*
SAVIJSTIEÎSr LAPOINTE