‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 4 sur 28 · OUVRIER CORDONNIER A PARIS · texte numérisé non relu

OUVRIER CORDONNIER A PARIS

Je sais des gens qui disent : Ah! oui les poètes ouvriers, des ouvriers qui ne travaillent pas ! cela est une calomnie intéressée. Savinien Lapointe, entre autre était un véritable travailleur, un vrai cordonnier, un gnaf\ comme il disait lui-même, et un ,^nat' habile 'Ct adroit, produisant deux fois plus de besogne que la plupart de ses confrères, ce qui ne l'empêchait pas de travailler douze et quatorze heures par jour, assis sur le tabouret rembouré de lanières de cuir, dans ces chambrées malsaines, où se réunissaient alors les ouvriers de sa corporation, afin de réaliser quelque économie sur le loyer et l'éclairage. — Savinien s'était marié Jeune, il avait charge d'âmes, des enfants et des ascendants. Mais c'était un tempéramment énergique, tenant tête haute et ferme à sa situation.

Le dimanche le poète emmenait sa famille il la barrière, on allait même un peu plus loin, il fallait bien renouveler l'air vicié qui <^tait entré dans les poumons pendant 'six jours sur sept, puis, quand la poche était

assez garnie pour cela, on entrait boire une chopine et nmnf/e?' un inorceau dans un modeste cabaret. La barrière c'était le Bois de Boulogne du pauvre.

Ceci se passait .en 1841-1842, Lapointe avait alors trente ans. Observateur et doué d'une nature essentiellement sensible, il gémissait des misères qu'il coudoyait chaque jour dans les milieux où il vivait.

Il entendait la plainte du pauvre, elle sonnait triste à soq oreille et lui mettait le deuil et Tindijïnation dans le cœur. C'est alors qu'ai traduisait en vers sonores et colorés^ où Ton sent la sincérité à chaque ligne, ces tableaux où le peuple est représenté avec une vérité saisissante, terrible parfois.

Ce passade de sa pièce Les Barviè)'e& nous donnera la manière du poète en c(3 temps-là:

Culottes do velours, cast|ueltes, gros souliers, Vestes roudos, voilà nos braves charpentiers. Il) peu roides de corps, moltiles de visage. L'œil d'aplouib, la voix rude et le style sauvage. Au Pe/ît finniponnenu, pour prendre leurs repas. Uae main dans la poche ils ledoubloiit le pas, Fumant avec bonheur le très rher brùle-gueule. . . Leurs femmes, disons-le, n'ont pas l'esprit bégueule . .fupes courtes, bas blancs, tablier lin, croi\ d'or, Acceontes, se riant du chétif mirliflor. Bien loin de gourmander le bon garçon qui fume, A l'odeur du tabac, leur amour se paifume.

I>e plus déshérité du produit de nos treilles.

Exténué, tué par de trop longues veilles

Avec sa douce femme, avec ses blonds enfants

Tous rhélifs, mais proprets, courent à travers clianips.

(Jue de privations durent être subies

V<inv ce peu de toilette et combien d'insomnies!

De fatigue, de soins, de soucis, de tracas Ivjt celte |iauvre mère à tout préparer, bas, J{oi3es et mouchoirs jjlancs, en secret que de jeûnes Pour avoir des colliers bénis aux deux plus jeunes !

Voilà un tableau réaliste, peint à l'époque où Ton ne parlait pas de réalisme.

C'est depuis 1838 que Savinien Lapointe publiait ses vers dans différentes revues et Journaux; il l'ut de suite remarqué. Sa forme (ît son langage étaient loin d'être châtiés, mais c'était une voix et non un écho; c'était la poésie populaire écrite dans le langage du peuple, les sujets étaient en harmonie avec le style; il y avait là un côté étrange qui empoignait. Les écrivains qui tenaient alors les meilleures plumes ne s'y trompèrent pas. Eugène Sue, George Sand, Léon Gozlan et autres encourageaient l'ouvrier, puis un jour, Savinien habitait alors une mansarde au cinquième étage dansTîle Saint-Louis, il battait vigoureusement la semelle en chantant, on Trappe à sa porte, la clef était dessus. — Entrez! La porte s'ouvre, l'ouvrier se lève comme électrisé et se jette au cou du visiteur qu'il embrasse en criant : Béranger 1 C'était bien lui. Savinien l'avait reconnu sans l'avoir jamais vu. Béranger lui prend les mains qu'il presse amicalement, et le regardant avec un sourire paternel : Je viens vous dire que vous êtes poète! — Puisque vous me le dites je veux bien le croire, répond Lapointe, dont les yeux étaient pleins de larmes, heureux qu'il était de la visite du grand chansonnier. Leur amitié dura quinze

ans : pour Béranger, c'est la mort, qui la (il '^•esser; pour Savinien elle dure encore, il y a près de cinquante ans de cela.

Avant de plaider la cause de la démocralio dans SCS vers, le poète l'avait servie les armes à la main : en 1830 il était sur les barricades, ot en i834 il était à Sainte-Pélagie comme détenu politique. C'est là que condamné à des loisirs forcés, ce jeune homme qui sentait germer en lui, confuses encore, mais généreuses déjà, les pensées qu'il devait mettre au jour quelques années plus tard, s'acharnait au travail de la langue française et à l'étude des maîtres de la littérature, J.-J. Rousseau, Béranger et Lafontaine étaient ses auteurs favoris.

En 1841, Olinde Rodrigues fit une large place aux œuvres de Savinien Lapoinle dans son volume Poésies sociales des ouvriei^s. C'était Justice. Nul, en effet, plus que lui, ne représentait le poète ouvrier. Sa rudesse dans la forme, sa grandeur dans les aspirations, sa tendresse, qui se révélait dans toutes ses pièces et le cachet de sincérité qui éclatait à chaque ligne, faisaient de Savinien le prototype accompli du poète du peuple.

Une Voix d'en bas, tel est le titre du premier volume, aujourd'hui très rare, qu'il publia, il porte la date de 4844, c'est un bel in-8° avec eaux fortes d'Elméric Monin. La première pièce de ce recueil a pour titre (ne Plainte. La voici :

Que se passe-t-il donc de funeste'et d'dtrange? Hélas ! forage a-t-il saccagé la vendange,

Incendié nos bois ? ou bien a-t-il couché

Le blé sur notre sol avant qu'il soit fauché ;

Arraclié tous les fruits qui pendaient à la branche

De l'arbre sous lequel ou allait le dimanche

S'asseoir et s'égayer. . . et nos pauvres abris

Ont-ils par l'ouragan été mis en débris ?

Tout nous échappe, hélas! pain, fruits... à notre table

Le vin ne vient jamais comme un convive aimable

Y semer la gaité. . . nous grelottons. . . le froid

Aux trous de nos haillons s'engouffre et pas de toit

Où l'on puisse un moment se débleuir la face

Ni réchauffer ses pieds engourdis dans la glace.

Il fait pourtant bien froid, et rien pour nous couvrir,

Et nous sommes à jeun. . . que la faim fait souffrir!

Ah ! sur ce globe étroit la multitude abonde,

Oui ! le pauvre est de trop!. . . pourtant la sève inonde :

Hlés, ceps, bois, tleurs et fruits, chanvre et lin. . . il nous faut

Subir la faim, la soif et le froid et le chaud !

Oui donc a fait les lots, désigné le partage?

Ouel ogre a dévoré le commun héritage?

Tel est le cri du peuple, il s'élève et se perd,

Emporté par le vent comme un bruit au désert.

Ce premier voluaie fut très remarqué et très discuté; mais Lapointe a dans lo caractère un côté batailleur, auquel la critique ne déplaisait pas, il ripostait, et... marchait toujours.

i848 arrive, le poète chante la victoire des héros de février :

Un trône sans gloiro S'écroule en débris.

A nous la victoire, Enfants tle Paris !

Et quelques mois plus tard il publie dans les journaux de la démocratie la plus avancée, la Ivraie Réimblique et l'OrfjQnisntîon du travail, sous le titre la Baraque à PolirhùiplM

et les Prnlé^ariennps, des satires d'une grande vigueur, puis, en 1850, un deuxième volume de poésies est donné au public par l'auleur d'une Voix d'en bas, il a nom : les Br/ios de la rue. Ce volume est incontestablement meilleur que le premier : le vers est mieux l'ait, les sujets mieux composés. C'est toujours, avec plus d'art, la note humanitaire, la glorification du travailleur et la défense du pauvre qui forme le fond de l'œuvre. Les sujets multiples des Echos de la rue forment entre eux un poème des plus émouvants.

L'auteur y trace ainsi son profil :

.le suis un inconnu sans fortune et sans gloire. Assez peu désireux de vivre dans l'Iiistoiie, Libre dans mon chemin connue l'oiseau dans l'air, Pauvre, sans avenir, sans haine, sans envie, Livrant à qui les veut les secrets de ma vie, Du sort jaloux je méprise l'éclair.

.l'ai combattu les rois, n'ayant qu'une espérance : Celle d'un citoyen, la grandeur de la France. .Aux jours victorieux je me suis elïacé Et j'ai vu s'élever sur nos ondes mouvantes Les médiocrités, les intrigues savantes.

Devant l'orgueil de mon regard baissé.

Comme François Villon, mou cousin en manique, Pour école je n'eus ijue la place publiiiue, Pour liijlel mon veilloir, pour cliaire un tabouret. Pour rudiment le ciel, pour thème la nature ; Mes jours, feuillets sans suite écrits à l'aventure, Vont tour à tour des champs au cabaret.

.l'aime, dit-on, le peu|ile au point que j'en raiVole. A chacun sa folie, à chacun sou idole, Courtisan du malheur je me prends dans ses fils. Du hautain parvenu mon instinct me sépare. Pour l'homme cultivé je ne suis qu'un barbare Mal déguisé sous des haillons civils.

Ce profil est un portrait ressemblant, son auteur Ta retouché plus tard, il a eu tort. Ouvrons le volume, un peu plus loin nous trouvons :

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