‹ De quelques points des sciences dans l'antiquitéChapitre 15 sur 39 · DE L HARMONIE ESSBNTIBLLE DES VERS ANCIENS. 96S · texte numérisé non relu

DE L HARMONIE ESSBNTIBLLE DES VERS ANCIENS. 96S

que, la note qui suit la barre est celle qui marque le temps fort de la musique, et qui doit correspondre à la syllabe ac« centuée. Or, dans les mots écrits ici, les syllabes accentuées sont er^, om, tiq'j o et ne^ et notre notation porterait Taccent sur eon, ne$ et tm, qui ne doivent pas le recevoir : elle n'est donc pas admissible.

Térentien ayant montré ', ainsi que saint Augustin ', qu'en détachant la première et la dernière syllabe du vers hexamètre, le reste pouvait se scander en anapestes et spondées, on a saisi cette ouverture, et, en conservant les mêmes valeurs de blanches et de noires, on a avancé les barres d'une ou de deux syllabes :

Con - tl-co-er* om-nes in- ten - tiqu' o

ra le- ne - baiil.

Cette notation est encore pire que la précédente*, car parmi les syllabes accentuées sont ici H de eonticuere, in de intenti^ enfin ra et bant de ora tenebant, qui ne doivent l'être en aucune façon.

Sacchi et Scoppa, guidés par les accents prononcés à l'italienne, et sur d'autres indications malheureusement contestables, concluaient que le vers de six pieds n'existait réellement pas en latin -, que celui qu'on appelle hexamètre ou ienarm n'avait que cinq pieds effectifs, et deux demi-pieds que l'on comptait bien dans son nom, mais qui ne frappaient pas l'oreille •.

Dans ces derniers temps, M. Vincent, aujourd'hui membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, peutou-

^ D9 metrU^ dans Patsch, p. 2423.

* i)0miMica, V^noO, p.lSi.

• Scoppa, BeatU, poét,, etc., p. 451. — Nous terrons qu'il y a ouelque ▼ériié dans cette proposition ; mais elle est si mal exprimée , qu'on la croirait d'abord tout à fait fausse.

f 6« DB l'iubhorib BSSBNTIBLLK

ché de ces raisons, prasa, au ooDlraire» que le vers de six pieds bien |nt>DOiicé en avait réeUeoieiil sqpl» à cstose de deux silices qu'on élaii obligé d'y introduire*. Ce système, qu'on pourrait appuyer d'un passage obscur de Qaîntilien *, lui permet, en disposant adroitement ses silenoes, de fiiire coïncider un peu plus souvent les temps forts et les notes accentuées :

Con - ti-€0-er' om-nes in - ten-Uqa* o - m te - ne-banl.

Une autre opinion plus simple que toutes celles-là, qui n'ajouterait rien à ce que les anciens nous disent, consisterait à ne pas mêler les deux éléments harmoniques que notre musique reconnaît, et que nous voulons retrouver dans la poésie ancienne, je veux dire les temps égaux et l'accentuation. Marquons celles par des barres de mesures placées devant la syllabe accentuée , et conservons aux syllabes la valeur longue ou brève que la langue latine leur donnait en cette façon :

■iJ-j|J|JJJJiJ U JJ|JJ

Con-li-co- er' om-nes iii-ten - tiqu* o- ra le- ne-banL

Voilà les valeurs temporelles des syllabes et l'intensité de la voix exactement représentées, et sans aucune pétition de principe. D est vrai que les espaces compris entre deux syllabes accentuées ne sont pas égaux-, mais où a4ron jamais

* \€(jeghIH$99rkUioii9wrkrhythmechêMlu4meiêns.'—Wû^BmUî^^ dans tOD ouTnge intitulé An inquiry into tkê principtef of harmomy t» Utnff%tag$ ; amd of th$ mechanUm ofv9r$$ modem and anHent , émet noe idée plut originale. Selon loi, les. yen hexamètres et pentamètres se prononcent toujoors à trois temps (p. 246 , édit. de 1804). C'est nn exemple des erreurs où Tesprit de système peut nous entraîner.

« Inst. oraLy IX, 4, n^» 98. Cf. ihid,, n^» 51.

DES VERS AHCIBIIS. t67

VU qu'tb le fassent? el cette opinion fentastique, ou qui n'a de base que dans les habitudes de notre musique, autorise* i-elle à torturer les textes des anciens pour y trouver ce qu'ils n'ont jamais dit?

Il fout avouer aussi qu'il n'y a aucune harmonie dans une pronondation pareille; il n'y en a pas non plus dans celles qui (mt précédé , et cette dernière a toujours l'avantage de n'introduire aucun élément nouveau dans l'idée qu'on se fait du parler des anciens.

Vrai jpomi de la difficulté. — Mais il y a une objection [dus générale et plus sérieuse : c'est que toutes ces notations, quelles qu'elles soient, peuvent amuser un érudit qui se complaît dans un système. Passez à la pratique, c'est-à* dire faites énoncer par un musicien , avec les valeurs marquées, les syllabes dont il s'agit, et vous comprendrez tout de suite l'absurdité et le ridictde de ces propositions.

Jamais la parole humaine , ni dans la prose , ni dans les vers, ne s'est scandée ainsi avec une durée simple sur les brèves et une durée double sur les longues. Tant qu'on ne &dt qu'énoncer ou écrire cette proportionnalité des syllabes, on peut croire qu'elle a existé; dès qu'on l'entend, c'est à périr de dégoût et d'ennui. On sent bien qu'on ne parle pas conune cela; que jamais un peuple n'a prononcé les mots de sa langue comme un conscrit à qui l'on &it dire gauche, draUe, pour lui apprendre à marcher au pas, ou un choriste inhabile réduit à compter ses silences pour arriver à la mesure avec ses concertants.

Aussi plusieurs critiques, examinant le vers hexamètre et les valeurs des syllabes, en ont jugé le mécanisme si peu praticable, qu'ils croyaient entrevoir de l'imposture dans les ï^les qui nous ont été prescrites sur ce sujet par les an-* ciens '.

* Scoppt, Beaut. poét., p. 133 ; Sacchi, $ 32, p. 121.

S<68 DB l'harmonie ESSBIITIELLB

Toute la diflBculté vient , nous l'avons dqà montré \ da sens qu'on attache aux mots bréet$ et Umgue$. Dès que Ym sait qu'ils n'expriment que des valeurs de compte, et non pas des durées réelles, la langue latine se prononce comme toutes les langues du monde : avec une insistance plus ou moins marquée sur les syllabes accentuées , avec beaucoup de légèreté et de rapidité sur celles qui ne le sont pas ; et rharmonie générale du langage vient , comme partout ailleurs, de l'alternative de ces sons forts ou faibles.

C'est ce qu'exprime avec beaucoup d'énergie saint Augustin, dans son traité de VOrdre^ où , parlant du langage : « Notre intelligence, dit-il, reconnut bien que cette matière n'avait aucune valeur, si les sons n'y étaient ré^és par une certaine mesure de temps, et par la variété convenable des accents aigus et des accents graves (des syllabes accentuées et des syllabes glissantes)*.... Elle essaya donc de réunir et de disposer ces pieds en divers ordres, et, suivant d'abord en cela la sensation , elle y marqua des divisons convenables qu'elle appela membres et incises '. »

Cicéron avait dit longtemps avant lui que ce n'était pas par le calcul, mais par la nature et la sensation, qu'on avait reconnu les vers *, que la raison n'avait fait autre chose que réfléchir sur ce que le sentiment avait produit-, qu'elle avait mesuré la quantité des syllabes , et que l'observation avait ainsi donné naissance à l'art. \

Il est évident, et par ces passages et par beaucoup d'autres des grammairiens anciens , que l'harmonie du langage, et spécialement la cadence des vers, était antérieure à la

' Voyes ci-denus la Dissertation sur la quantité prosodique,

* Videbat autem hanc materiam esse vilissimam , nisi oeiia dimensione tempornm et acuminis gravitatisque moderata varietate soni figursreatur. De ordine, 11 , 14, ii« 60.

' Et ia eo primo sensam ipsam secuta modérâtes impressit articuk» qiue et cœsa et membra nomiaaYÎt. Ibid.

« Ora^, 55, n* 183.

distinction des syllabes brèves ou longues^ que ce ne sont donc pas celles-ci qui ont pu la produire, et qu'elle venait, comme chez nous, de la succession alternative des syllabes accentuées et de celles qui ne le sont pas.

ObjeciUms. — Ceux qui n'ont appris à connaître la versification latine que dans les traités de prosodie à notre usage me feront cette objection, qu'il est bien étonnant, si l'accentuation jouait un si grand rôle dans la constitution des vers anciens , que les métriciens n'en disent pas un mot L'objection, quand même elle serait fondée , ne serait pas bien embarrassante-, mais le fait est qu'elle n'est pas fondée; que pour croire qu'on peut négliger l'accent dans l'étude philosophique des vers grecs ou romains , il faut n'avoir jamais bien lu ou n'avoir pas suffisamment compris les textes originaux.

Le molpro$odie lui-même, qui , chez nous , désigne les traités élémentaires de versification grecque ou latine , que signifie-t-il d'abord en terme de grammaire? Précisément Yaccmt, VaecentuatUm, Aurait-on jamais donné ce nom à la quantité ou à l'évaluation des vers, si l'accent n'eût pas été une des conditions matérielles de ceux-ci?

L'accent était si bien le principe de toute cadence dans le discours, que Psellus n'hésite pas à déclarer que c'est à lui qu'il ÉBiut la rapporter, que c'est de lui qu'elle dépend '.

Les vers, d'un autre cdté, ne se distinguaient du rhythme, nous disent tous les grammairiens, que parce qu'ils exigeaient certains pieds et se terminaient à une Ihnite déteroiinée, tandis que le rhythme n'était pas soumis à ces conditions*. Or, en quoi consistait le rhythme? Précisément,

' Tlùdç révov ro fjLiXu^tiv^ irpàç révov dpfMvia. — MM. Egger et Gamski s appuient, avec raison, sur ce vers, dans la préface de leur Méthode V(»ir étuAer Vaccentuation grecque , p. ix.

0 ^è Tov (T^fAaroq rjff ké^ea^ àptôfidçy pvôfiSi; èartv' ov xaî rà f^TpitTfafrâ(KTi9i., Bhet., 111, 8, n" I); Jà fUrpa Brt fMpla rSv fvéfwy

S70 DB LIABHMIE BSSBRTIBLLE

(mnme chex nous, dans TalteniaUve des s^labes tuées et des syllabes glissantes*; de sorte que le vers ne foîsait pas autre chose qu'y joindre le nombre convena et l'ordre des peds. « Pour le rhythme, dit Quinfilien» 0 est indifférent que le dactyle commence on finisse par les brèves, n n'en va pas ainsi dans le yen ; on ne peot pas me^ tre un anapeste pour un dactyle , ni même quelquefois le dactyle ou le spondée à la place l'un de l'autre*. »

Ces pieds eux-mêmes que nous nous représentas , inre que nous les voyons ainsi marqués sur nos livres, comme de simples combinaisons de brèves et de longues, n'étaieot-^ils, en réalité , rien autre chose? Si fait vraiment ; et les grammairiens ont bien soin de nous dire que s'il n'y avait que cela pour le calcul, il y avait pour Fweille la disttaetkMi et l'appréciation de Yanis et de la îhéiit, c'est-i-dire do son fort et du son fiiible. « f^ pied, dit Diomède, est le levé ou le frappé de deux ou plusieurs syllabes '. » — « D fiiut savoir, répète Sergius, que tout pied a une anU et une Uiém, e'est-

iiTTi, (payeféy (Arât., Poet., 4, n» 21); Sont et ffla discriBOM qiMd rhythmiB libéra spatte, meftris finiU snnt (Qnîiit., Inst. orai.« IX* 4, n« 50). Cf. S. Augustin, De mutica, III, 1, n* 2, p. 83; 7, b« f 5, p. 100. i ' IKstmctio et aequaliam et tepe Tarioram interralloram perenssie bu- I memm cooficit(Cie., Ik orat.^ 111, 48, n* ISS); Namenu înlerraliû, compositio Tocibas apparet (Gîc., Orat.^ 54, o* i8i); Ordo Terbomni effidt nameram sine alla aperta oratoris industria (Ibid., 65, n* 247); Etiamsi constat atnimque pedlbos.... numeri spatie temponim constast, metn etîam ordine (Qaint., Inst, orat,, IX, 4, n* 46). Cf. Diomède, dans Putsch, p. 469 ; Maxim. Victorin, p. 1955; Beda, p. 2380; Marras Vîeto» rinus, p. 2484. — Remaraues bien qoe tous ces espaces, tfHa leasp^ mm, tous ces interralles aans le langage ne peuTCut deTonir sensibles i Toreille que par les syllabes accentuées succédant à des syllabes glissantes. Si tout était Drononcé exactement du même ton, il n> aurait nncua riiytbme sensible : Numerus in continuatîone nuilus est (Ûc, De orat,^ 111, 48, n» 186); et roratenr romain explique sa pensée par la comparaîsou suivante, qui ne laissera, je crois, aucun doute sur ce qu'il vent dire : « Numerum in cadentibus guttis , quod intenrallis distinguuntur, ootare possumus : in amni pnecipitante non possumus. » Ibid.

• Quint., Itist. orat., IX, 4, nV 48 et 49.

* Dans Putsch, p. 471.

DIS YBftS ANCIENS. 171

à-dire un levé et un fn^fé *. » Le i»edy sdon Marius Vietorinus, est une mesure des sylkbes, composée en élévation et position y ou en anis et ihiiii *.

Personne, au reste , n'est aussi explicite^ à cet égard, que Térentien : « Lors donc, dit-il, que vous trouverez deux syllabes jointes ensemble, elles formeront un pied, quand bien même elles seraient brèves toutes les deux. Une syllabe longue ne peut pas former un pied toute seule , parce qu'il faut pour cehi deux mouvements, et non pas seulement une valeur de temps double. Or, on pourra marquer ces deux mouvements sur deux brèves : l'un élèvera le son, l'autre rabaissera : »

Ergo qaum daas videbis esse vinctas syllabas Effici pedem necesse est , sint brèves amb» licet. Una looga non valebit edere ex sese pedem, Iclibus quîa fit duobus^ non gemello tempore. BreYÎs utrinque sit, Hcebit; bis feriri convenlt : Parte nam attoHH sonorem, parte reliqaa deprimit *.

U est donc bien compris maintenant que les pieds, considérés comme éléments harmoniques du rhythme ou du vers, c'est-à-dire comme formés par les syllabes des mots prononcés, consistaient essentiellement en une orais et une thé- ^iSj c'est-à-dire en une partie accentuée ou forte, et une partie faible ou glissante. En tant que composés de longues ou de brèves, conmie on nous les apprend dans nos classes, ils constituaient seulement le mètre du vers, c'est-à-dire qu'ils en déterminaient la mesure, exactement comme chez nous le nombre des syllabes détermine la longueur ou la

* Dans Putsch, p. i834.

* Potscb, p. 2485. Voyei ci-detnis, p. 2tt3 et inÎT.

' De pedibuSf dans Putsch, p. 24i2. — S. Augustin remarque aussi <nie toute rharmonie des pieds leur Tient de Vartis et de la theHs : « Utrum ûb aliad pes aurem mulceat, nisi quod in eo dus illas partes, quarum una in leyatione, altéra in positione est, nuraerosa sibi concînnitate respondent. » JD^ miistca, V, 2, n» 2, p. i54.

m DE LHARHONIB BSSENTIBLLE

dénonliDatioD des vers; mais leur harmonie vimt évideBH ment des syllabes accentaées qui tombeal à certaines plaees ou en certain nombre '.

DéfnUwn det ver$; forme tenifique. — Nous Terrois mieux tout à l'heure ce que valaient dans les vers anciens ces diverses parties: remarquons, pour le moment, qa'îd s'applique en toute rigueur la définition générale des vers, que ce sont simplement des membres de périodes souniis à une forme particulière, déterminée dans chaque langiie\

Cette forme particulière consiste tantôt dans la mesure, tantôt dans le nombre et le partage des syllabes, taniôl dans une consonnance, tantôt dans une simple allitération oo dans la réunion de plusieurs de ces caractères. Ce sont là , pour les différents peuples, les marques extérieures plus ou moins agréables auxquelles ils reconnaissent leurs vers, et dont ils font leurs règles prosodiques ; mais la condition essentielle et primitive , c'est que ces vers apportent à notre oreille le sentiment du rhythme, sans lequel nous ne reconnaîtrions dans le discours aucune espèce de cadence, et d'un rhythme mesuré d'une certaine façon , puisque sans cela ils se confondraient avec la prose oratoire.

L'ensemble de ces qualités sensibles à l'oreille peut être désigné sous le nom un peu barbare, mais très-exact, de forme venifique , et alors la question que je posais tout à l'heure devient celle-ci : Quelle était, chez les anciens, celte forme versifique, indépendante et du sens des paroles, et de la douceur et de la dureté des syllabes, et même de la pro-

*• Cette distinction explique l'opinion de Scoppa rapportée tout à lliewe

SK 265 , note 3) , sur le nombre réel des pieds dans rhezamètre latia. *agiUil des pieds calculés , il y en a six incontestablement , dont ckacna ▼aut quatre semions. S'agit-il des pieds prononcés et perçus par roreifle? nous verrons tout à Theure que , dans presque tous les hexamètres Intins, il y a cinq accents, c*est-à-dire cinq arsis et autant de thésis , par conséquent, cinq pieds inégaux , dont la sonmie forme toujours douxe longiies.

• Cours iupérkur de grammaire, t. 11, li?. 1 , c/4.

DBS VERS ANCIENS. 973

noQciation de telle ou telle lettre , forme qui faisait qu'à la simple audition d'une phrase on reconnaissait un vers , et qu'on ne le regsffdait pas comme de la prose?

Pour foire bien comprendre ma pensée , je rappelle que souvent nous figurons nous-mêmes, presque toujours par moquerie, mais d'une manière k*ës-reconnaissable , l'harmonie de nos alexandrins , lorsque , pour représenter le débit trop monotone d'un lecteur ou d'un acteur, nous disons :

Tata, taUtaté, taUU, Utati.

Uoreitle est ici frappée d'une certaine cadence que nous reconnaissons aussitôt pour être celle d'un de nos grands vers. Il n'y a là ni prononciation particulière des mots ou des syllabes, ni mélange des sons clairs ou obscurs, ni signification précise des paroles, mais seulement ce rhythme mesuré qui constitue le vers chez nous. C'est cette forme si nette à la fois et si sensible, que je voudrais déterminer dans la versification ancienne, et faire apprécier en soi-même, ou par comparaison avec ce que nous avons chez nous.

Il faut pour cela savoir exactement ce que c'est que le mètre ^ et comment il modifie le rhythme, ou quel effet il produit pour la cadence du vers.

Nature et influence du mètre. — D'abord, en quoi consiste le mètre? Le mot mètre est pris, chez les anciens, dans plusieurs sens : pour un seul pied dans les vers hexamètre et pentamètre *', pour deux pieds dans le vers fambique et ses dérivés'^ pour plus d'un pied chez quelques grammairiens'-, souvent aussi pour les vers eux-mêmes*. Ce sont là des significations détournées dont nous n'avons pas à

' M. Quicberat, Traité de versif, lai., c. 27.

* lUd.

* Hetrom qoidem esse et eo qnod plus est auam pcs , ccrlumqiie finem habet. S. Angast., De musicn , lll, 7, n° io, p. 401 .

* Itrid., V, 4, n** 4, p. 453 ; Cf. tous ceux qui ont ('cril De metris.

27 i DE L*HARM0N1E ESSENTIELLE

nous occuper. Nous examinerons le mètre dans le sens général d'une mesure qui s'applique aux vers et les détermine. Eb bien y le mètre en soi n'est que le compte oa Tévaluation des syllabes \ c'est une considération si étraDgère à l'barmonie proprement dite, qu'on l'applique aussi Irâi aux vers écrits qu'aux vers prononcés , et qu'elle existerai! encore pour un sourd , si ce sourd connaissait la videur conventionnelle attribuée aux diverses syllabes.

Cette qualité, cependant, quelque métaphysique qu^elk soit, en s'appliquant au rhytbme et régularisant ses dimensions , lui communique une valeur harmonique k laquelle l'oreille n'est pas indifférente. Voyons donc si nous pourrons reconnaître exactement, d'après les anciens eux-mêmes, la modification dont il s'agit

« Il y a , dit Varron *, entre le rhythme et le mètre la même différence qu'entre la matière et la règle*, » c'est-à-dire que. comme le rhythme donne au discours , et en particulier aux vers, leur harmonie, ce sans quoi ils n'existeraient pas, il en est comme la matière-, le mètre (le mot l'indique) est k mesure qu'on applique à cette matière et qui la dét^mine i être tel ou tel vers en particulier, mais n'en fait pas l'essence.

La définition de Marius Victorinus, moins rapide peut-être que celle de Varron, est plus nette encore : « Le rhythme, dit-il*, diffère du mètre en ce que celui-ci consiste dans les mots (en tant que composés de syllabes longues ou brèves) , et celui-là dans la modulation et le mouvement da corps-, M ou bien « en ce que le mètre est une certaine ordonnance de pieds, et le rhythme une succession symétrique de temps. »

■ Inter rhythmum et metrum id interest quod inter inatefûiiii et ffgulam, Diomède, dans Putsch, p. 5i2.

* Differt rhythmiis a metris, quod metnim in Terbis, rfajthinas Im a»dulatioue ac motu corporîs , et quod metrum pedum nt quaedam roamiifi tio, rbythmus autem temponim inter se ordo quidam. Putsch, p. 24ÏI.

n résulte de là que le rhythme peut exister et se trouve en effet dans tout langage , même dans celui qui n'est pas mesuré ; et c'est ce que déclarent en termes exprès Gicéron*, QuintiUen'y et tous les grammairiens latins; tandis que le mëU-e n'existe que dans le langage où on Ta appliqué; et de là ce mot si fréquent chez les anciens, et dont on a abusé en tant de façons, que tout mètre est un rhythme et que tout liiythme n'est pas un mètre'.

Ajoutez , cependant, que tout rhythme devient mètre (plus ou moins accepté et Caivorisé) dès qu'un poète détermine une certaine longueur de prolation et une certaine combinaison de brèves et de longues comme faisant pour lui un vers. C'est la définition; car, d'a{x*ès Maxime Yictorin^ le mètre est le calcul joint à l'harmonie du langage; le rhythme est cette harmonie sans le calcul.

C'est aussi fort exactement l'origine du mètre , puisque tous les grammairiens déclarent qu'il a été inventé pour déterminer les justes bornes où il fallait s'arrêter et revenir^ ; qu on a nommé rhythme le discours qui marchait toujours sans avoir une terminaison marquée*, et mitre celui qui, au contraire, était bien déterminé \

C'est enfin ce que l'histoire de la poésie grecque ou latine

* Ora«., 55, !!• 183.

•/w^oral.,lX,4,iiolU.

* Omne metram rhylbmus, noa oninis rhrthmus etiam metrum est (S. Aiieust., De muska/lM, 1, n* 2, p. 84). Dans la rigueur des termes, ie rhTthme et le mètre sont deux qualités essentiellement différentes. Mais dans la pratique, tout langage mesuré est en même temps rhythme , quoi- <{ae tout langage rhythme ne soit pas mesuré.

* Hetmm est ratio cum modulatione, rhythmns sine ratione modnlatio ^t<ch, p. 1955). Cf, Beda, De rhythfno, p. 2380.

^ Quint., Inst. orat., IX , 4, n» 114.

* Qood non esset certo fine moderatum , sed tamen rationabiliter ordinatis pedihus curreret, rhythmi nomine nota vit. S. August., De ordine^ n. 14, ]f40; De muska , 111, 1, 2, p. 83.

'Ne longius pedum cursus provolveretur qnam ejus judicium posset suMinere , modum statuit, unde reverteretur. S. August., itid.

270 DE L*HAIUIONIE ESSENTIELLE

nous démontre, et ce qu'atteste saint AugusUn\ lorsque, à propos des différents vers inventés par Asdêpiade, Alcée. Sapho et tant d'autres , il dit que tout le monde en p^it faire autant; que ceux-là n'ont pas plus de droit que tout autre à créer des vers , et que, comme on pourrait ainsi imaginer des combinaisons à l'infini , il n'est pas raisonnable de s arrêter à les exanûner toutes.

Ce passage important nous explique donc ce que c^est q^t le mètre en soi. U ne veut pas dire que toute mesure dût plaire également, et encore moins que tout mètre fût également estimé des anciens', il établit seulement que c^étaii d'abord une mesure quelconque, une mesure arbitraire introduite dans le discours. C'est ce que dit d'une autre manière Quintilien*, qu'il n'y a point de prose qu'on ne puisse' détailler en quelques espèces de petits vers. U en est, au reste, de même chez nous, qui pouvons toujours séparer notre prose en parties de trois, quatre, cinq, sept syllabes , etc. , et dire que ce sont des vers blancs de ces diverses mesures.

La conséquence inunédiate et rigoureuse de ces jM^émisses, c'est que le mètre proprement dit, la mesure abstraite conçue ou déterminée dans ime portion de discours, ne change absolument rien à l'harmonie du langage. C'est uot modification tout intellectuelle, analogue à celle que nous ferions dains une page de prose , en marquant au crayon k> syllabes de 10 en 10 ou de 12 en 12; nous aurions fait k compte des syllabes-, l'oreille n'en serait pas du tout affectée.

Mais si ce compte , conçu dans son abstraction, n^inllue en effet aucunement sur la cadence, est-il aussi exac« de dire qu'il n'exerce pas sur elle une action indirecte? Nod.

* Demusica, 11,7, n» 14, p. 65.

• Inst. oral., IX, 4, n» 52.

DES VERS ANCIENS. %:i

»ans doute. Il déiennine , au contraire , quelques circonstances qui , toutes^ influent évidenunent sur Tharmonie, et (Jont voici les principales :

1". Le retour d'un rhythme semblable. Tout le inonde a éprouvé que Toreille est sensible au retour régulier de la même audition. Si donc des coupes semblables ^ déterminées par des mètres égaux répétés immédiatement ou après un faible intervalle , frappent Toufe assez régulièrement pour être reconnues par elle , il en résultera cette sensation agréable que nous font éprouver les membres égaux d'une période. C'est ce qu'exprime très-bien saint Augustin quand il dit qu'indépendamment de tout calcul , le mètre réjouit notre sens par une certaine égalité *.

â". Les césures. On appelle ainsi les sections ou coupures de la prolation déterminée par le mètre entier. Le plaisir que nous font les césures est fondé sur la quasi-égalité et ^ en quelque façon » le contre-balancement des deux parties d'un vers. Cette propriété, observée, sans doute, dès la plus haute antiquité , n'a été nulle part exprimée aussi formellement que par saint Augustin, quand il a défini le vers k ce qui se compose de deux membres mesurés dans un certain rapport et bien liés entre eux*. » Les césures, dans leur sens étymologique, sont, en effet, les coupures ou parties du vers-, mais , à considérer l'harmonie qu'elles produisent, ce sont des repos momentanés, introduits dans le vers pour en faciliter la prononciation et en augmenter l'harmonie' ; et, par conséquent, l'agrément sensible du vers dépendra toujours, en une notable partie, de l'exacte détermination, de la régularité des césures.

* Metram.... naturali motu, ante considérât ionem iiumerorum , sensam qaadam lequabilitate demulcet. De musica, \\\, 8, n* i9, p. i04.

* Venus.... qui duobus inembris certa rationc dimensis conulalisque coûsUt. Cf. De musica, 111 , 9, n» 20, p. 105 ; et 2 , n» 4, p. 87.

* Cours supérieur de grammaire, t. H, liv. I, c. 7.

Î78 DE LIIARIONIB ESSERTIBLLE

3*. Les homoBoplotes ou chules semblables. Je pr^ids cf met dans un sens un peu différent de celui où l'entendaieDt les anciens rhéteurs*, pour désigner ces combinaisons de sons reconnaissables i l'oreille , qui reviennent sans cesse i la même place. Telle est, chez nous, la rime; tel pourraîl être un mot d'un certain nombre de syllabes accentuées d'une certaine foçon, qui reviendrait assez régulièrement pour appeler l'attention et nous procurer une sensation agréable.

Il est évident que ces diverses circonstances, et plusîetin auU-es qu'il est inutile d'énumérer ici', ne sont pas la même chose que la mesure abstraite, mais l'accompagnent, oa. du moins , peuvent l'accompagner, et contribuent à constituer cette forme versifique que nous voulons déterminer; de sorte qu'il est presque insensé de vouloir se rendre compte de l'harmonie des vers grecs ou latins , et de o > pas faire d'abord entrer ces premiers éléments de l'harmonie de tout système de versification.

Examinons donc ce qu'ils ont été dans les vers andeos dont nous connaissons exactement le mètre par les traités de métrique qui nous sont restés , dont nous pouvons aussi reproduire le rbythme général en appliquant les règles de prononciation correctement accentuée que les grammairiens nous tracent, et nous arriverons certainement à cette connaissance claire et distincte que nous cherchons.

Je n'ai pas besoin de dire que mon projet n'est pas de m'arrèter à tous les vers que distinguaient les anciens -, je me bornerai aux principaux , savdir : YhexoMnélre , le peutamètre, Viambiqw et les vers Igriquet.

Yen hexamètre. Le vers hexamètre contenait de treize à dix-sept syllabes-, en moyenne, quinze. Sur ces quinze syl-

* Coffra su^périeur de grammaire, liv. II, ch. 7.

* Yoyex les figures de mots et les figures de construction^ àâm k nênie ouvrage , liv. 11 , c. 1 à 23.

IdbeSy plusieurs étaient accentuées et déterminaient le rhythme du vers.

Ce rhythme était médiocrement régulier chez les Grecs. Le nombre des accents contenus dans un seul vers varie quelquefois y mais bien rarement, de trois à six (en ne comptant, bien entendu, que les accents aigus ou circonflexes qui foisaient réellement accentuer les voyelles). En général, on compte quatre ou cinq accents. La moyenne des anis ou temps forts, dans les vingt premiers vers de V Iliade, de la Théogonie d'Hésiode, des Argonautiquei d'Apollonius et des Po$thomériquei de Quintus de Smyrne, parait être de quatre et demi.

Quant aux césures, elles sont moins déterminées encore. Nous verrons , à l'occasion des vers latins , quel soin les poètes romains y ont donné, combien ils les ont rendues régulières. Chez les Grecs, elles sont souvent différentes : les vingt-cinq premiers vers d'Homère offrent dix césures penthémimères , quatorze trochaîques et une hepthémimère -, sur les vingt-cinq premiers vers d'Apollonius , il y a douze césures trochaîques et treize penthémimères.

Enfin, les fins de vers n'ont rien , non plus , de bien régulier. Sans doute, le dactyle et le spondée s'y trouvent ordinairement-, mais les accents, au lieu de tomber sur la seconde et la cinquième syllabe en remontant , comme cela doit toujours être pour accuser nettement les longues et les brèves de ces deux pieds , tombent à peu près au hasard sur deux des six dernières syllabes.

L'harmonie versifique qui résulte d'un système si lâche est, on le conçoit sans peine, assez peu marquée. Aussi les vers grecs, prononcés même avec le soin d'appuyer sur les syllabes accentuées , ne nous paraissent guère autre chose qu'une prose coupée en sections à peu près égales.

Dans le système latin, c'est tout autre chose-, les syllabes du vers peuvent varier, comme chez les Grecs , de treize à.

S80 DE l'harmonie essertielle

dix-sepi, et il y en a de même quinze en moyenne. Mab les accents sont^ presque sans exception, au MMûbre de cinq marqués dans chaque vers.

Lies césures sont d'une régularité remarquable , elles tombent presque constamment, sept fois au moins pour huil, sur la première moitié du tr(»aième pied, ou sur le cinquième demi-pied , comme disaient les grammairiens.

Pour bien comprendre l'intérêt harmonique que présente cette division , il faut se rappeler l'étude délicate el minutieuse que les Romains avaient faite des éléments de leur^ vers. Ils n'ignoraient pas que l'harmonie vient surtout du contre-balancement de deux prolations égales ou presque égales. Saint Augustin , dont nous avons rappelé la définition qui l'établit, remarque à ce sujet', qu'on aurait l'égalité parfoite en divisant le vers hexamètre en deux césures de trois pieds-, mais alors ces pieds n'eussent pas été liés entre eux, c'est-à-dire qu'on eut pu changer les deux césures de place , le vers subsistant toujours * -, pour empêcher cet inconvénient , on a séparé les six pieds du vers héroïque non en deux moitiés, mais en deux parties les plus approchantes de la moitié; c'est-à-dire qu'on a mis cinq demi-pieds dans le premier membre et sept dans le second , et il est trè&-rare que les poètes manquent à cette règle'.

Je n'examine pas si la théorie exposée ici par saint Augustin est inattaquable , mais le fait est hors de doute. H avait été remarqué longtemps avant lui par Yarron. « Dans nos vers, disait cet érudit, le cinquième demi-pied &iit un mot, et alors cette première partie contribue aussi puissamment que les sept demi-pieds qui suivent à l'harmonie du

• De musica , V, 3 , n° 3 , p. 1 55.

* Cette raison , qui n'aurait aucune valeur chez naiu , pouTait en avoir une dans une langue invcrsive comme le latin.

' S. Augustin y ibid.f p. 156.

DES VBRS ANOIBNS. S8I

vers'. » En effets dans un vers composé de deux parties bieu arrêtées, la première représente la protase, et l'autre Tapodose, dans la petite période qui compose le vers. La seconde répond à la première, et toutes les deux sont indispensables au vers entier et l'une à l'autre. Yarron put donc se vanter avec raison qu'il démontrait cette propriété par une sorte de raisonnement ou de rapport géométrique*.

Du reste, pour sentir cette division comme Yarron et saint Augustin, nous n'avons qu'à accentuer les vers comme le faisaient les Latins-, et, toutes les fois que la césure tombera au cinquième demi-pied , c'est-à-dire sept fois environ pour huit vers, nous reconnaîtrons la vérité du principe.

Pastor Aristaéus — fugiens Penéia Térope Amfssis, ut fàma— apibus morbéque faroéque '.

C'est surtout dans les fins de vers que l'accentuation romaine mit une régularité de cadence dont les Grecs ne s'étaient pas doutés. En effet , les règles de cette accentuation, combinées avec celles de la prosodie qui défendent , au cinquième pied, l'emploi d'une dernière syllabe coupée du mot précédent, et qui ordonnent de finir levers par un mot de deux ou de trois syllabes, font ouïr distinctement les dactyles et les spondées finaux. Là , dans les vers bien faits, les longues et les brèves ne sont plus seulement des valeurs de compte^ ce sont des longues ou brèves bien réelles formant une dausule^ que Toreille reconnaît presque aussi exactement que notre rime.

* Varro tcripsit obserrasse M«e iu venu heiamelro quod oiddî modo qnintas semipes versus finiret , et quod priores quinque semipedes œque niagnam vim baberent in effieiendo versum atque alii posteriores septem. A. Gellius, Noct, Atlic, XViU, 45.

* Aulu'Gelie.iWd.

* Virg.,Giror^.,lV,v.314.

* Sur rimportance des cadences finales, voyez Giccron, Orat.j 59^

Uf DB l'harmonib essertiblle

Ductores Daoaani— toi jam labéotikis aimis Instar montis équam— divina Pélladis àrte ifidificaDt*.

N'entend-on pas distinctement cette terminaison : loMitibiuânnii, Pélladis àrU , fàma wigulur, etc., où la longue accentuée est toujours suivie de deux brèves sans accent, puis d'une autre longue accentuée et de la douteuse de la fin y et termine ainsi chaque vers par une cadence pareille et facilement reconnaissable?

Ce point est si important dans la théorie qui nous occupe, que je n'hésite pas à indiquer un moyen de vérificatioa bien remarquable , que j'ai été conduit à employer pour m'assurer moi-même que je ne me trompais pas dans la valeur que j'attribuais à l'accentuation régulière des derniers pieds du vers latin.

On sait que les enclitiques que, ve, ee,ne (interrogatif) déplacent l'accent et l'attirent sur la finale du mot auquel ils sont joints*. Gela étant, si nous considérons surtout le mot que, si souvent employé dans le dactyle qui forme le cinquième pied , nous voyons qu'il peut y entrer soit comme seconde, soit comme troisième syllabe , par exemple, dans quique pcUudis \ et ipeaque telhu \

Mais, d'après ce que j'ai dit ailleurs, le dactyle ipeaqm, bien que correct pour la prosodie , ne doit pas l'être pour l'oreille-, car l'accent transporté sur la brève $a doit la rendre longue à l'audition , et alors on n'a plus cette chute cadencée qui caractérisait, chez les Romains, la fin de l'hexamètre.

ii« 199 ; QointilieD, /fut. orat., IX, 4, ii«« 61, 68, 96 ; les autres rjiéteoR disent la même chose. Yo^fes aussi sur la terminaison monosyllabique de rbexamèlre Quint., Inst. oraL, Ylll , 3 , n« 20.

• Virg., yEn., n.Y. 12.

• M. Quicberat, Traité de versif, to/., c. 40, p. 346. » Virg.,Georflf., l,^. 113.

• Virg., Georg.,\,y. 127.

Si ces conjectures sont fondées , un poète harmonieux comme Virgile ne doit se permettre que rarement et, en quelque sorte , par exception, le quê à la fin du cinquième pied. Au contraire, il doit le prendre toutes les fois qu'il se présente comme seconde syllabe du même pied.

Voilà assurément une règle nettement formulée. Vérifionsla. Je trouve dans les Bucoliquei entières un seul exemple du dactyle que Je signale ici comme anomal*-, j'en trouve dix*neuf du régulier *. Je parcours le premier livre des Géorgiqueê : je trouve six exemples seulement du mauvais dactyle**, il y en a trente-quatre pour le bon \ La différence est assez frappante pour qu'il ne soit pas nécessaire de pousser répreuve plus loin. Le vers hexamètre est donc suffisanmient connu maintenant.

Vers pentamètre. — Le vers pentamètre, chez les Grecs, se trouve, d'une part, dans les Pensées de Théognis, dans les Eahartaiions de Tyrtée, dans les Fragments de Gallinus, de Mimnerme et de Solon, qui remontent au vi^ ou vu® siècle avant notre ère-, de l'autre, dans quelques fragments du commencement de l'ère chrétienne, et surtout dans YAnthologie , dont presque toutes les pièces appartiennent à l'époque romaine.

Le vers pentamètre de l'époque ancienne n'est déterminé que par sa mesure prosodique. Il suffit d'ouvrir le recueil des poètes que je viens d'indiquer pour reconnaître qu'il n'y a rien autre chose. Ainsi Mimnerme écrit :

• Virg.,^d.,VlIl,v.34.

• Virg., Ed., 11, 33; Ul, 46; IV. 2, i5, 5i; V, 28, 59, 78; VI, 21, . 27, 32, 42, 85 ; VIH, 22, 27; X, 27, 35, 58, 65.

* Virg., Georg., I, v. 58, 127, 173, 306, 480, 498.

* Gdor^., 1,^.11,16,27,33, 52, 65, 75, 76,106,113, 118, 122,131, 165, 235, 243, 249, 253, 264, 274, 279, 300. 302, 321, 325, 362, 401, 424, 435, 444, 455, 458, 470, 478.

S8i DE L HARMONIE ESSENTIELLE

c'esi-à-dire que le sens ne se termine pas avec le dislique. Théognis écrit aussi :

c'est-à-dire qu'il n'y a pas de césure marquée après deux pieds et demi , comme nous le trouvons presque toujours en latin.

En descendant même jusqu'à Galiimaque » qui florissait 250 ans avant notre ère , et dont nous avons des épigrammes en assez grand nombre , on voit qu'il ne s'astreignaii pas aux règles sévères d'une versification plus avancée. L'épitaphe qu'il a composée à propos de Lycas de Naxos * donne dans ses six vers l'exemple des licences ou irrégularités que nous venons de signaler.

Le distique est plus soigné chez Méléagre, qui florissait 80 ans avant notre ère , et qui, le premier, dit-on , fit, sous le nom A' Amholagie , un recueil des plus jolies pensées ou des meilleures épigrammes connues des Grecs. La préface qu'il avait faite pour son recueil, et qui a cinquante-liuit vers , ne donne pas un seul exemple bien marqué de l'eujambement d'un distique sur l'autre.

C'est mieux encore si l'on passe à quelques pièces postérieures, et, par exemple, aux vers d'Andromaque le Vieux, adressés à Néron sur un remède appelé gaUnè. Là, on trouve appliquées toutes ou presque toutes les règles de la versification latine, sur lesquelles il faut insister ici; car les Romains ont mis dans le pentamètre , conmie dans l'hexamètre, un degré de perfection et une régularité de cadence tout à fait inconnus aux Grecs.

Ils sentirent que le sens devait se terminer avec le distique ', cela devint chez eux une règle absolue; et, s'ils permirent à l'hexamèlre de rejeter quelque chose sur le penta-

• ^iM/Aoi.,VII,n«272.

DBS VERS ANCIENS. 285

mètre, jamais, depuis Propercc et Tibulle, le pentamètre ne rejeta rien sur l'hexamètre suivant.

Le vers fut aussi coupé par la prononciation en deux hémistiches ou parties équivalentes ^ et donna ainsi l'exemple d'une petite période à deux membres égaux , c'est-à-dire de la cadence la plus nette et la plus précise que comportassent les vers anciens. A peine trouve-t^on quelques exemples comme celui-ci de Tibulle* :

Non agnamve sinu pigeât fœtumve capellae Desertnm, oblita-matre, referre domam,

ou la césure tombe mal à la moitié du vers.

Par cette règle, la première partie du pentamètre étant presque toujours la même que celle de l'hexamètre, la différence harmonique des deux vers se trouvait concentrée dans la seconde , et y devenait surtout sensible par la terminaison. Car ce fut aussi une règle, que le dernier mot du pentamètre n'eût que deux syllabes. L'accent tombant ainsi sur la première de ce mot et sur la dernière du précédent, forma une fin ou clausule aussi nette que celle du grand vers, et qui s'en distinguait parfaitement.

On saisira ces deux caractères, si l'on accentue selon les règles de la prononciation latine les distiques où Ovide raconte comment il s'est trouvé forcé, par l'amour lui-même, d'écrire en vers élégiaques, et non en hexamètres purs :

Arma gravi numéro - violentàque bélla paràbam Édere, matéria— conveniônte médis.

Que l'on compare pour l'harmonie ces vers à ceux-ci de Mimnerme, et l'on verra quels progrès avait faits l'art de ^adencer les paroles et de les rendre harmonieuses :

Eleg,,l, l,v. 31,32.

' imor., I, \,v,iei%

986 DE LBARMOMIE ESSENTIELLE

Bfioçy Br 04/ aùyil aS^ireu ijeXiou,

Tepwé/uéat rpèç 6e&¥ tWrtç oùrt »a*6¥^ OÙT àf/Mv

\tf% lambigtM. — Des changements analogues se produisirent dans les vers lambiques sévères. Ceax du commencement de XÈUtirt de Sophocle ont de trois à cinq s^labes accentuées, en moyenne quatre-, il ne parait pas qu'il y ait de césure marquée -, et quant aux terminaisons, il suffit de regarder les treize pruniers vers de l'CBdipe m pour s'assurer que le po€te ne s'est astreint sur ce point à aucune règle-, lea derniers mois y smt d^mie, deux, qmlre o« cinq syllabes, et le dernier accent aigu tombe sur la dernière, la pénultième, l'antépénultième, et même la quatrième et b cinquième en remontant.

Chez les Latins c'est tout autre chose, au moins pour les vers lambiques soignés , car je ne parle pas ici de ceux des comiques. Les accents y sont en moyenne au noml^re de quatre ou cinq par vers. Les césures y sont bien marquées; il y en a deux : l'une après trois pieds et demi ; l'autre, qui est de beaucoup la plus fréquente, après deux pieds et demi ^ Ces césures se retrouvent à peu près sans exception dans les vers lambiques libres , comme ceux de Phèdre et des comiques.

M. Quicberat remarque, de plus", que les trimètres de Sénèque se terminent presque tous par un mot de deux syllabes, comme le vers pentamètre. L'accentuation de ce mot était donc semblable dans ces deux vers, c'est-à-dire que l'accent portait toujours sur la pénultième syllabe; mais le mot précédent ne se terminant jamais par un trochée dans l'Iambique, et finissant toujours par ce pied dans l'élégia*

« M. Quicberat, TraMi de versif. lat., c. 27, p. 221. • /Wd., p. 220.

DBS VERS ANCIENS. S87

que y on voit qu'ils ne pouvaient pas se confondre. D*ailleurs; les césures n'étaient pas égales-, les deux vers apportaient donc à l'oreille une harmonie essentiellement différente.

Le monologue d'Hécube, dans leê Traymneê, s'il est accentué convenablement, donnera une idée de l'harmonie du vers iambique ;

Qaiciimque régno fîdit,— et mégna pôtens Domioàtar aiila — nec lèves métuit déos , etc.

Les Grecs 9 du reste, semblent avoir reconnu eux-mêmes plus tard la supériorité d'harmonie de l'iambiquc latin *, car la cadence de ce vers n'est pas du tout la même à l'époque de Périclës et à celle de la domination romaine ou du Bas* Empire. Il nous reste, en effet, de ces derniers temps des ouvrages d'une valeur inégale et souvent médiocre en vers lambiques trimètres, où Ton est frappé, toutefois, de la différence du système de versification.

Nous avons d'abord de Lucien, qui vivait au milieu du second siècle de notre ère, une tragédie burlesque itir la goutte, où le changement, quoique réel, est peu sensible Plus tard on trouve des ouvrages, comme les vers de Philèssur les caractères des animaux, adressés à l'empereur Michel Paléologue, au xiii^ siècle^ la Galëamyomachie et V Amitié exilée de Théodore Prodrome, qui appartient à la même époque-, et là, non-seulement les césures sont celles que les Romains ont admises , mais l'accent final du vers tombe presque sans exception sur l'avant-dernière syllabe. Les scazons de Babrius sont aussi composés suivant la règle latine, avec des césures régulières, et surtout l'accent final sur l'avant-dernière syllabe'.

Ml y a peat-étre dans cette considération un élément nouToau et tont à bit négligé jusqu'ici , pour déterminer Tépoque encore incertaine on yivait ce poète.

288 DE LHAlHOmB ESSENTIELLE

Ce dernier caractère est aussi remarquable que hicïk à vérifier : sur près de cent-quatre-vingts vers pris dans Eschyle ^ Sophocle et Euripide S cinquante ont racceni sur la dernière syllabe; seize l'ont sur l'antépénultième', cent onze l'ont sur la pénultième , c'est-à-dire que cette dernière accentuation, quoique déjà la plus fréquente , n'entre cependant que pour trois cinquièmes dans l'ensemble des finales « tandis que plus tard elle en embrasse la totalité. C^te remarque, que je ne crois avoir vue nulle part, {Nrouve invinciblement que Taccent entrait pour beaucoup {dus qu on ne le pense dans rharmame venifique. On n'en parladl pas dans les traités de métrique, mais l'oreille guidait les poètes, comme elle les a toujours guidés chez nous, et leur a fait placer convenablement l'accent de nos vers , bien que nos traités de versification n'aient jamais rien dit à cet égard'.

Vers lyriquei, — Les vers lyriques sont très-nombreui chez les anciens, et il serait assurément superflu de les étudier tous. Mais, en se bornant à ceux qui ont été le plus souvent employés, on reconnaît qu'indépendamment des syllabes longues ou brèves, dont la diverse disposition faisait la différence spéciale de ces vers, il y en avait à deux, à trois et à quatre accents. Je laisse de c^té, bien ^itenda. les exceptions qui, peu nombreuses, n'influent pas sur le caractère général des pièces.

Les vers à deux accents , ou à deux frappée , comme nous dirions chez nous, sont, par exemple, Yadomqtêe^ dans cet exemple de Boèce :

Gaiidia pelle Pelle tiroorem;

' Ëschjle , PrométMe , exposition , 35 vers ; S<M>bocle , Étectre , exposition, 7o vers; Enripide, Iphigénie en AiUide, le récit d'Agamenmon , 66 vers ; total, 177 vers.

* 11 fant excepter M. Qnieherat, qui, dans son Traité é^ tmrH/tcatk» française j a, dès sa première édition, imprimée en ISdS» insisié sar c point.

DES VERS ANCIENS. iSO

et Yanapestique mofMmélm, comme dans Ausone :

0 Fiés jûvenum , Spes laéta pétris.

Les vers à trois accents étaient : le glyconique, comme dans Sénëque :

Régem non faciant opes ;

le phéréeraiimy dans Martianus Gapelia :

Téranît nôctis honérem.

Les vers à quatre accents sont nombreux : c'est, par exemple, Yàleatquej le saphique^ Vcuclépiade, comme on le voit dans la première ode d'Horace :

Mecaéoas, étavis édite régibus *.

En comparant ce vers au saphique, qui a quatre accents comme lui , qui a deux trochées à la fin au lieu de deux dactyles, on reconnaît sous le même rhytbme général une différence dans la terminaison, qui suffisait à différencier les vers; de même que l'hexamètre et le pentamètre, quoiqu'ils eussent l'un et l'autre cinq frappés, ne se confondaient pas à Toreille.

Mais la véritable distinction des vers lyriques vient des strophes où on les fait entrer, des combinaisons qu'on, en fonne, des clausules qu'on y ajoute. Alors les petites différences rhythmiques que peut introduire la diverse position des mots qui forment les pieds du vers , disparaissent devant l'ensemble mélodique produit par la strophe entière.

Je prends pour premier exemple cette ode d'Horace :

Pastor qnum trâheret per fréta nàvibus Idaéis Héleoen pérfidus héspitam, Ingrate céleres ébrnit ôtio Véntos, ut câneret fera*.

' Hop., Carm., l, 1.

• Hor.,Carm., IJ5.

Page 1