DB L HARMONIE ESSENTIELLE
Ce sont trois asclépîades suivis d'un glyconique, c'est-à-dire trois vers à quatre accents suivis d'un vers à trots. D résulte de là une harmonie très-sensible.
Dans la combinaison d'une autre ode du même livre*, il y a deux asclépiades, un phérécratien et un glyamique : ce sont deux vers à quatre accents suivis de deux vers à trois, les trois du phérécratien se réduisant même souvent à deax.
Mais si nous voulons apprécier le progrès fait par les Romains dans ces combinaisons de vers, étudions comparativement les principales de ces strophes, Talcalque et la saphique surtout, et subsidiairement les grandes strophes de Pindare ou des tragiques.
n nous reste bien peu de chose d'Alcée; on reconnaît cependant que, dans la strophe qui porte son nom , les deux premiers vers sont alca!ques, et ont par conséquent quatre accents. Le troisième est un fambique dimètre cataledique, et le quatrième un dactylico-trochaîque tétramètre, lesqueb ont chacun trois accents princi[)aux. Voici un exemple de cette strophe :
Où XP*I Mtxo'iciv êufiàif èiriTpirtty
Cl Bax%/. ^âpfuatov â^âptarovy OJyoif èyetxâfuvoq fuBuaùijv.
La Strophe latine est d'un rhythme tout semblable :
0 diva grétum- quaB régis Antium Praésens vel fmo— tôlière de gradu Mortâle corpus , vei supérbos Vértere funéribus triiimphos*.
Toutefois, si l'on considère les règles adoptées par Âlcée et par Horace, on voit que celui-ci s'est montré plus sévère. La césure des deux premiers vers est penthémimëre dans
* Hor., Carm., I, 2i.
• Hor., Carm.,\, 35.
Des vers anciens. 29 i
les deux langues; mais chez le poète latin cette coupe est constante, et la syllabe finale en est toujours longue. Le troisième vers entrelace rigoureusement les spondées et Flambe, lorsque les Grecs admettaient partout les ïambes concurremment avec les spondées '.
La prosodie latine est donc déjà plus exigeante , et l'harmonie de la strophe devait y gagner. Ce sera surtout évident sur la strophe saphique.
Posons d'abord une strophe de Sapho.
UoticiXSépov' aSâvoT^ ÀSppoêlrx Hou Ai6q , ioXoxXéxs , kiffcof/MÎ as , My fifaureuffi , fUf<^ àviaici ^âfiveiy Tléryta^ ûv/iov.
Voici maintenant une strophe saphique d'Horace -
Mércuri fàciinde, — népos Âliantis , Qui féros ciiltas— hôminam recéntum Yéce formasti — càtas, et decôrs More palaéstraB*.
Analysons les éléments harmoniques de ces deux quatrains. Il y a dans les saphiques latins quatre accents régulièrement-, le nombre de ces accents est un peu variable dans le grec : on en compte trois dans le premier, quatre dans le second et dans le troisième. Première différence.
J'ai marqué par des traits les césures des vers latins-, il n'y en a pas dans les vers grecs , ou du moins elles y sont si peu régulières qu'elles ne peuvent augmenter Tharmonie. La régularité des césures latines est, au contraire, manifeste. Et d'où vient-elle? M. Quicherat nous l'explique: » Horace, dit-il, en transportant la strophe saphique en latin, s'est imposé l'obUgation de mettre un spondée au second pied, n s'est prescrit une autre règle plus gênante : c'est
* M. Quicherat, Traité de versif. lat., c. 28.
* Hor.,Carm., 1,10, ?. 1.
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celle de donner à son vers la césure penlhémimëre*. » Ces deux conditions y isolées l'une de Taulre, ne signifieraieDi rien du tout pour Thannonie; mais ensemble eUes déterminent cette cadence extrêmement remarquable ^ que la syllabe fortement accentuée dans la césure, est toujours la pénultième du mot. Seconde difierence.
Le vers adonique qui termine la stropbe présente de paît et d'autre la clausule si remarquable et si harmonieuse du vers hexamètre y un vrai dactyle suivi d'un vrai spondée. Mais c'est par hasard qu'on a dans Sapho cette finale harmonieuse. Sur les onze strophes qui nous restent de cette poétesse, il n'y en a que quatre où les accents tombent sur la première et la quatrième syllabe du vers adonique, tandis que c'est la forme constante dans Horace^ à peine peuton saisir quatre ou cinq exceptions dans les quarante-neuf stances saphiques qui entrent dans le premier livre des Odes. Cette troisième différence n'est pas moiiis importante que les deux autres.
Passons aux longues strophes de Pindare et des tragiques grecs : rappelons-nous d'abord que l'oreille ne reconnaît l'harmonie versifique que. par le retour bien senti de la même cadence-, elle ne juge aussi de l'harmonie des strophes que si le retour d'une cadence semblable est perceptible pour elle : de sorte que la meilleure condition pour composer une strophe agréable, c'est de n'admetU-e qu'un petit nombre de mètres différents, et de vers dans la strophe entière.
C'est ce que sentirent très-bien les premiers lyriques grées, Alcée et Sapho, dont les strophes n'embrassaient que trois ou quatre vers et se terminaient par un petit vers épisodique *.
■ M. Qnicherat, Traité de vtrsif. lat„ cli. 30. * Denjs d'Halîcarn., De compos, verhar., c. 19.
Un peu plus tard on voulut innover : Stésichore, Pindare et les tragiques , dans les chœurs de leurs tragédies , firent des strophes beaucoup plus longues, où ils entremêlèrent des vers de toutes les formes '. Qu'arriva-t-il? C'est que rharmonle versifique disparut absolument , comme le déclare Cicéron*, quand il dit que, dès qu'on ne chante pas les vers de ceux que les Grecs nonunent poëtes lyriques, l'oreille n'entend plus que de la prose.
Il est inutile y après une condamnation aussi absolue, de chercher quelle pouvait être Tharmonie des strophes de Pindare et des tragiques^ mais nous pouvons assurer, quelle qu'elle fut, que les poètes romains en furent aussi mécontents que Gicéron , puisqu'ils ne l'ont jamais reproduite dans leurs odes, où ils n'ont employé que les petites strophes de quatre vers au plus , et de deux ou trois mètres seulement*.
Sénèque le Tragique imita seul les longues strophes de ses modèles. Mais comment les imita-t-il? de manière à faire voir qu'il ne trouvait chez eux aucune cadence digne d'être reproduite. En effet, si Eschyle, Sophocle, Euripide, admettent des vers de toute mesure, et si vagues qu'on n'a pu jusqu'ici en déterminer exactement la nature, le tragique latin, au contraire, emploie constamment le même vers pendant un certain temps. Il termine ensuite sa tirade par un petit vers qui sert de clausule, et indique ainsi plus nettement la cadence lyrique.
On en trouve un exemple dans ce chœur qui termine le troisième acte de Médée, et qui est tout entier écrit en vers saphiques, suivis, à la fin des périodes et à des intervalles différents , de vers adoniques \ Il suffit de les lire en les
* Denys d'Halicarn., De compo9,verb., c. i9. ■ Orat., 53, no 182.
* M. Quicherat, Traité de versif. lat , c. 39.
* Sénèque, Media, act. 111, v. 607.
201 DE LBAHMONlfi ESSBHTIBLLe
âccenluant comme les Romains pour en sentir aussildi riiarmonie tout à foit isochrone.
M. Quicherat remarque cependan' que quelquefois ces chœurs des tragédies présentent une succession irrégoUà^^ où figurent des vers non-seulement de mesure inégale, Hiats encore de nature dififérente-, où, par exemple, le syslme îrochmque est allié au système tambique. Tel est le chceur d'Agamemnon , qui commence par ces mots :
Argos nobîtibus nobile civibas *.
Mais , quelle que soit l'irrégularité prosodique de ce sy^ tëme, il suffit d'accentuer régulièrement les vers pour s^assurer que tous ils ont quatre accents *, que tous ont la césure après le second ; que les terminaisons sont aussi fort recoanaissables, puisque, à l'exception d'une seule, elles sodI toutes accentuées sur la pénultième.
Cet exemple curieux me semble prouver que , chez les Latins comme chez nous, parmi les règles de la versification , il y en avait de naturelles , c'est-à-dire d'où dépendait essentiellement pour l'oreille la cadence versifique; d'anlres n'étaient que conventionnelles, c'est-à-dire qu'elles n'influaient pas directement sur l'harmonie.
Que fait, par exemple, ici, le maintien du syst^ne lambique exclusivement au trochalque, ou de celui-ci exclusivement à celui-là? La règle est plus sévère ou plus exaclemenl observée, et l'intelligence de celui qui compte les syllabes avec le doigt peut être plus satisfaite. L'oreille qui, comme nous l'avons dit, n'observe pas, hors de certaines places, les différences des longues et des brèves, ne s'aperçoit pas qu'elle y gagne ou y perde rien.
Chez nous aussi , nous avons des règles de ce genre. Proposez à qui vous voudrez ces deux vers :
* Séncque, Agamemn,, act. IV, v. 808.
Enfants, ces champignons que vous avez mangés , Vous n'en connaissez pas comme moi le danger;
on vous dira qu'ils ne riment pas-, et, en effet, la règle grammaticale n'admet pas cette rime , mais roreille s'en ac- ; commode parfaitement ; de sorte que , le plaisir de la consonnance une fois reconnu comme naturel , la règle qui exclut celle de mangés et danger est purement conventionnelle ou grammaticale.
Dans l'exemple cité de Sénèque, l'harmonie réelle déterminée par le nombre des accents, par les césures, par les fius de vers, demeurait la même, quelque système qu'il employât; mais, en mêlant les trochées aux ïambes, il semblait faire des vers moins purs , c'est-à-dire soumis à une règle moins sévère. De là, chez les critiques, moins d'estime, peut-être, pour cette composition-, pour le peuple assemblé au théâtre, il y avait un plaisir égal à celui qu'aurait fait un mètre plus régulier \
Conclusion. — Laissons cependant de côté cette question, que nous n'avons examinée que par incidence. En revenant sur ce que nous venons de dire des vers grecs et des vers latins , on voit que l'harmonie dont le langage prononcé est susceptible suit une progression dont les degrés successifs , parfoitement sensibles, sont marqués par les noms suivants:
i\ La simple parole, le langage de la conversation. Rien ne caractérise l'harmonie de ce genre de discours *, que les accents y soient placés conformément à l'usage, que les syllabes se succèdent sans répétition trop marquée des mêmes voyelles ou des mêmes consonnes, c'est tout ce qu'on peut demander. Le rhythme en est presque insensible , et Tharmonie est médiocre.
2°. La parole animée d'un orateur. Les accents sont plus fortement marqués*, l'alternative des temps forts et des
' Voyez ci-dessus les passages cités d'Horace.
296 OB L HAEHONIE ESSENTIELLE
temps faibles devient plus sensible. D y a là un véritable rhythme et une bannonie dont les discours de tous les orateurs grecs, latins ou français» donneront de nooiI»eui exemples.
S"". Les périodes. Ce sont des. portions de discours ocmi^ posées de parties symétriques cadencées pour le plaisir de Foreille, et qui, prises ensemble , forment un sens cooh plet*. Ces parties symétriques , nommées membre$ ou meisei, ne sont pas égales. Toutefois» elles apportent i iV reille le sentiment d'une certaine parité dans les proIatîoDs; et c'est cette parité» fort làcbe encore et fort indécise, qui les distingue cependant du rhythme ordinaire et leur donne une harmonie reconnaissable.
4*. Les vers considérés en général. Il suffit que les membres des périodes» sans être tout à fait égaux» se r^pro* chent de cette égalité de convention que nous avons indiquée tout à l'heure , qui consiste tantôt dans le nombre absolu des syllabes » comme chez nous -, tantôt dans leur appréciation en brèves et en longues » conune chez les andens. Dès lors» pour peu qu'ils soient admis chez un peuple» ce sont de véritables vers» et l'harmonie en est natarellement supérieure à celle des membres inégaux qui peuvent entrer dans une période. C'est à ce point que les Grecs semblent s'être arrêtés » au moins dans leur belle époque ; les perfectionnements qu'ils ont admis plus tard ne se sont guère introduits chez eux que par imitatioD.
5*. Les vers considérés comme soumis à des formes versifiques spéciales : c'est là particulièrement ce que nous entendons aujourd'hui par le mot vers. Nos habitudes» suite naturelle de celles des Romains , nous font chercher dans la versification autre chose qu'un compte de syllabes. Ce sonl surtout des accents que nous voulons retrouver et eoteodrc
' Cours supérieur de grammaire , t. Il , Uf . I , c. 2.
DES VERS ANCIENS. i97
auiL mêmes places ou à des places symétriques. Les césures régulières ei les fins de vers caractérisées sont destinées à augmenter l'intensité de ces effets*, et^ en les constatant dans les vers latins , nous en avons exactement analysé rharmonie ; nous avons montré combien le système en était supérieur à celui des Grecs.
Ces considérations nous paraissent jeter un grand jour sur la question difficile et embrouillée, surtout aujourd'hui, de la cadence des vers anciens *, et, en nous montrant comment ils doivent être réellement prononcés, elles réduisent à bien peu de chose les théories imaginaires à l'aide desquelles quelques érudits ont voulu concilier la métrique ancienne et les règles toutes modernes de notre musique.
Espérons que, ramenés à la réalité, ils ne se perdront plus dans les idées fausses, et qu'ils consentiront, en parlant comme tout le monde parle et comme parlaient les Latins^ à rendre aux vers d'Horace et de Virgile l'harmonie qui les distinguait.