LETTRE A M. QUICHERAT
Ce vénérable ilotr-fat aTerti*.
Si j'ai pu reocontrer Chemin pour y venir — que tu en uses *.
D'où venait celle mesure boiteuse et désagréable oonserrée, jusque dans le milieu du siècle dernier, par J.-B. Rousseau et par Voltaire? Ne senûl-ce pas de ce que l'hexamètre latin portait aussi , de temps en temps , une fois à peu près pour huit, sa césure au septième demi-pied, et, par conséquent, son accent à la fin du troisième pied?
Ce vers de Virgile répété plusieurs fois par l'auteur, el blâmé par Voltaire avec quelque rAison, en donne un exemple :
Fata Lyci fortémque Gyan,~fortéinque Glointhum ;
it se rend littéralement en français , et en conservant les accents sur les mêmes mots, par le décasyllabe suivant, où la césure vient, comme en latin, après le troisi^e pied :
LyciSs, le fort Gyàs,— le fort Cloàntlie.
5^ L'enjambement, qui dépare si cruellement nos autres vers , et qui appartient , à peu près exclusivement , à notre décasyllabe, n'offre-t-il pas encore une forte présomption en jbveur de l'origine que je lui assigne? Sans doute, la raison physique qui rend l'enjambement possible, et même agréable , dans les vers latins et dans notre vers commun , n'est pas la même. Elle dépend évidemment, pour les uns et pour l'autre, des conditi(ms intimes de la prononciation des deux langues. D n'est pas moins remarquable que ces rejets d'un vers sur le suivant, qui étaient une des conditions des hexamètres latins, et qui sont généralement exclus de notre versification, se retrouvent précisément dans notre vers commun,
^ Marot, Épitre au roi.
* Tfau Sebilet , vers placés en tète de VArt poéiiqiM,
LETTRE A M. QUIGHERAT. Si7
ei Ton peut dire d'une manière absolument identique aux rejets ordinaires des latins , tantôt par le nombre absolu des syllabes, qui était souvent de quatre, conune chez nous , tantôt par leur évaluation , puisqu'on renvoyait aussi souvent à Taulre vers la césure entière*, comme nous le Cusons nécessairement.
6^. C'est encore une circonstance remarquable qiic le vers de dix syllabes a pu, de tout temps, être employé seuL Nous trouvons, et chez les troubadours* et chez les trouvères*, des pièces composées tout entières en vers décasyllabes , tandis que le saphique latin se joignait toujours à des vers d'autres mesures, et notamment à l'adonique, pour compléter la strophe.
7^. Une autre raison qui n'est pas, comme les précédentes, tirée de la forme matérielle du vers, mais de son caractère, c'est qu'autrefois notre vers commun était regardé sans difficulté comme vers épique. Cette opinion était-elle bien fondée, comme je le crois, ou erronée , comme on le dit communément? c'est une question qu'on peut débattre. Je constate ici un fait avoué de tout le monde : c'est en vers de dix syllabes que Hugues Salel, valet de chambre de François I®**, traduisit les onze premiers livres de V Iliade; c'est en vers de même espèce qu'Amyot traduit presque tous les vers cités par Plutarque^ c'est aussi en décasyllabes que Ronsard a écrit sa Franciade.
S\ Une considération du même genre que la précédente, et qui concourt de même & prouver que ce n'est pas du saphique que vient notre décasyllabe, c'est que ce vers est le moins lyrique de tous les nôtres. Je ne trouve ni dans Mal-
' M. Quicherat, Traité de versi/icatUm latine, ch. 24, p. i73.
' Voyez ime chanson de Pierre de Barjac , et une autre de Guillaume Faîdit.
' Voyez plusieurs pièces de Thibaut de Champagne » de Charles d'Âajou, etc.
318 LETTRE A M. QUICBEIUT.
heri)e, ni dans Rousseau, ni chez Lefiranc de Pompignan, ni chez Lebrun , une seule strophe caractérisée où se place le vers commun, soit seul , soit périodiquement avec d'autres. On y trouve les petits vers, et mène les alexandrins, tanldt mêlés, tantôt seids : le décasyllabe est exclu rigoureusement. Certes ce serait un phénomène bien extraordinaire que, né du vers latin , qu'on peut dire lyrique par excellence, U fftt chez nous absolument anti-4yrique.
ÎP. Ne peut-on pas ajouter ici qu'on trouve dans l'origine que je lui assigne la réponse à une observation ingénieuse, ou à une question que vous vous posez sur la règle de notre césure ' ? Vous pensez que la sixième syllabe de notre vers alexandrin, ou la quatrième du décasyllabe, étant accentuée, il était superflu d'exiger, en outre, que le mot fût complet à la césure -, qu'on pouvait lui laisser une syllabe muette sans être obligé de l'élider-, qu'ainsi le vers :
Oui , je Tiens dans son tem— pie prier l^Étemel ,
serait aussi satisfaisant pour l'oreille que le vers régulier qui commence Aihàhe :
Oui , je Tiens dans son temple— adorer l'Étemel.
Que de même, au lieu de :
Souffrez qu'âne âme — et fidèle et sinoàre.
Voltaire aurait pu mettre, s'il n'eût consulté que rharmonie, et n<m la règle de notre versification :
Souffrez qu'une à— me fidèle et sincère.
Ce n'est pas mon opinion \ je crois sentir une différence qui est toute à l'avantage de la césure régulière, et je m'explique cette différence par ce que je regarde comme le prin-
* Traité de versification française, note 2, p. 322.
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cipe réel de l'harmonie des vers firancais^ et que je fais connallre ailleurs \
Mais, sans examiner aucunement ici votre opinion en ellemême et au fond, il me semble indubitable que si notre décasyllabe vient réellement du saphique latin , comme dans celui-ci on n'hésite pas à rejeter sur le second hémistiche la syllabe glissante qui vient après la syllabe forte de la césure , on devrait pouvoir faire la même chose en français. Or, le fiiit est contraire : les exemples très-curieux que vous citez montrent que jamais cette prolongation n'a été régulièrement admise en français. D'où cela peut-il venir?
Si mon hypothèse est vraie, la règle s'explique bien facilement ; car la césure des hexamètres latins avait toujours une syllabe muette :
Arma vinimqtte câno— Trôj® qui primas ab ôris.
Cette syllabe no, appartenant au mot camaj s'est naturellement contractée avec la précédente dans le passage du la* tin au français ; alors, elle n'a pas dû subsister ou compter pour la seconde partie du vers. Nous voyons , en efiet, que les hexamètres latins bien prononcés se divisent à l'oreille en deux césures où les mots sont exactement terminés:
Nos patriœ fCoes — et diSlcia Hnquimus érva.
Nos pàtriam fûgimus; — ta, Tftyre, léntas in limbra,
Formésam resonàre , — dôces Amaryllida sflvas.
Il était naturel qu'en opérant la contraction que nous avons dite, on mainthit la séparation des mots avec le silence que le sens peut nécessiter, et qu'ainsi l'on n'admit pas comme comptant dans le second hémistiche la syllabe muette qui terminait un mot du premier, si cette syllabe, en se rejetant, devait empêcher cette séparation Or, c'est justement ce qui
' Voyez la dissertation suivante.
930 LETTRE A M. QUICHEKAT.
a lieu : le repos^ dans ce système, n'est plus posmble après la césure , et le vers lui-même n'est plus suffisamment harmonieux.
Voilà, en peu de mots , les raisons qui me font regarder le vers hexamètre latin comme l'origine première de noire décasyllabe
Quant à l'objection qu'on pourrait me fiaire , que la jnanière dont nous prononçons aujourd'hui rhexamèlre ne se rapporte pas du tout à celle dont nous prononçons notre vers commun, je l'ai mentionnée ; mais elle ne mérite pas qu'on la discute. Vous savez mieux que personne que , nous autres Français , nous accentuons le latin en dépit des règles et du bon sens. Vous avez remarqué, avec beaucoup de justesse, que cette prononciation détestable avait entndné les poètes du XVI* siècle à composer des strophes sur des mesures barbares qu'ils croyaient latines-, et quand vous avez voulu montrer l'analogie physique du vers saphique avec notre décasyllabe , vous avez eu bien soin de l'accentuer comme le fedsaient les Latins. J'ai dû foire et j'ai foit de même pour le vers hexamètre -, c'est, en effet , de la prononciation réelle des Romains, et non de la nôtre, qu'il fout partir pour apprécier l'harmonie primitive de ce vers, et celle à laquelle il a plus tard donné naissance, en se modifiant, à travers les siècles, dans le passage d'une langue à l'autre.
Marmontel , examinant les vers anciens , après avoir attribué leur harmonie à Tentrelacement régulier de leurs pieds y et avoir avoué pourtant que dans ce système les vers lyriques grecs ou latins , composés presque tous de mesures inégales , sont une énigme pour notre oreilk, a le courage d'écrire que, « quoi qu'il en soit, au moins dans les vers réguliers comme l'hexamètre, l'égalité » la précision du nombre est encore si sensible, même pour notre oreille, que nos vers rhythmiques n'ont rien de semblable ni d'approchant*. » B entend par ver$ rhj/thmiquei nos vers en général , qu'il croit probablement fondés sur le rhythme seul , sans aucune mesure-, il les oppose aux ver$ métriques des anciens , c'està-dire à ceux où on ne se contentait pas de compter les syllabes ; on les estimait comme brèves ou longues , et on les . admettait selon cette valeur dans chaque Vers.
Ce passage est un de ceux qui montrent le mieux jusqu'où l'erreur ou le préjugé peuvent entraîner même le&
' Cette dissertation a été écrite en 1845. * Encyclopédie tnéihoâiqWi mot Vers.
33t DBS VERS LATINS
gens d'esprit ^ quand Us parlent de ce qu'ils ne connaissent pas parfedtement.
1*. Il est complètement faux que l'égalité des temps ou des divisions du pied dans rhexamètre et les autres vers anciens , soit la cause de ïeur harmonie. Rien ne nous est plus focile que de prononcer ces vers en donnant aux syllabes leur valeur convenue. Essayez cette prononciation ridicule sur le premier vers venu de YÊnMe , vous s^ez surpris que Marmontel ait pu proposer ou seulem^it louer un système si absurde et si maussade.
2* Il est tout aussi faux que nous donnions , en général , aux syllabes grecques ou latines la valeur que les anciens leur attribuaient. Tout le monde sait, au contraire, que, par suite de notare système de prononciation qui nous Cut accentuer les dernières syllabes des mots, tandis que les Romains accentuaient toujours les pénultièmes ou antépénultièmes, nous allongeons les finales et abrégeons, au contraire, les syllabes initiales ou médiales*, de sorte que, en dépit de la quantité latine, nous scandons ainsi , dans la prononciation , ce vers de Virgile :
/n/diiidam r^^â jubés renOfarS do/orêm.
3^ Il est faux que nous trouvions les vers lyriques moins harmonieux que les autres \ tout ce que l'on peut dire, c'est que nous y sonunes moins habitués qu'à l'hexamètre. Mais nous trouvons une harmonie très-sensible dans les strophes d'Horace , particulièrement dans l'alcafque et la sajdiique , qu'il a employées le plus souvent, et auxquelles, par conséquent, nous nous sommes le plus accoutumés.
4^ Il est &UX encore que l'harmonie des vers anciens vienne des pieds qui y entrent. Ces pieds règlent la mesure des vers *, ils n'en produisent pas la cadence , qui vient essentiellement du rhythme \ et ce rhythme consistant toujours dans l'alternative des sons forts et des sons faibles, ou
des syllabes accentuées et des syllabes glissantes , comme nous renversons complètement , dans notre prononciation du latin , les rapports de ces syllabes , nous donnons, en eflet, aux vers de Virgile et d'Horace une harmonie contraire à celle qu'ils avaient.
5*. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans l'erreur de Marmontel y c'est que cette harmonie qu'il admire dans les vers latins y et dont il croit que celle des nôtres ne peut approcher, n'est pourtant, en réalité, qu'une partie, ou, pour mieux dire , une dégradation de celle de ces mêmes vers français. Nous ne faisons pas autre chose qu'y transporter autant que nous le pouvons la prononciation de nos propres mètres. En un mot, nous disons les poèmes de Virgile et d'Ovide comme nous réciterions des vers français mal mesurés \ et nous n'y mettons pas d'autre harmonie que celle que nous mettrions dans des membres de période à peu près égaux, tels que ceux, par exemple, dont Turgot a composé son poème de Didon.
C'est là ce qu'il s'agit de montrer.
Pour cela, rappelons encore que les vers, pris en général, sont des membres ou des incises de pénodes soumis à une forme particulière et constante, et que cette forme particulière est déterminée selon la nature de la langue et les dispositions ou le choix de chaque peuple *.
Quelle a été, chez les anciens, l'origine des vers? ou , si on l'aime mieux , quel a été le principe fondamental de leur harmonie? Us nous le disent bien clairement*, et il est facUe de le montrer sur un exemple.
Prenons une phrase bien cadencée, telle que la suivante*,
' Gi-destnt , p. 303» et note 1.
* Arist., Potfl., 4;Gic., Orai., 55, n«lS3; Quint., fiMl. ùrat., IX, 4, n* ii4; S. Aog., De ordme, U, 14, n« 40. — Voyes, au reste, le résumé que donne Batteux de toute cette théorie, dans son Ttaité de la canetruC" tUm oratoire f section II , c. 2 et suit.
* Cic., In Verrem, De tuppl.f dans la péroraison. •
994 iW VEBS LATINS
et proiioDçoii9^1a à la focon des Lfatins , qa accentuant les syOabes marquées de l'aceoit aigu; nous y reponnaitroiis un rhythme parfiiitemeol sensible :
Téque, Hercules, quem iste Âgrigéntî, nôcte iDtempésU« mm instnicta et comparàtamànu, cooTéllere ex tdis sédibus^ àtqae auférre conâtus est. ...
On remarque ici ces sons forts suivis de sons bibles : tique, Hercules, quem i$U, etc. Ces ensembles de sons d'intensités différentes étaient appelés des piedt ; en effet , il n'est personne qui ne sente , à l'audition de cette phrase , qu'elle se partage pour l'oreille en un certain nombre de parties à l'aide desquelles on peut mesurer le tout II y a^ par exemple, ici, dans la prolation totale, seize prolations partielles ou incises qu'on peut regarder comme des unités relativement à la phrase entière.
Considéré quant à l'hannonie du discours, ce tout s'appelait rhythme } on voit qu'il est indéfini, puisque l'orateur peut étendre sa période autant qu'il le voudra.
Les parties s'appelaient piede^ comme nous venons de le dire, et nous savoQS que les anciens avaient distingué un grand nombre de pieds. Imaginons qu'ils eussent seulement distingué ceux de deux, de trois , de quatre et de cinq syllabes, sans s'occuper de leur valeur prosodique, et suppo^ sons que la phrase précédente se fût naturellement divisée en sections de quatre pieds , comme ci-dessous :
Téque, | Hercules, | quem (ste | Âgrigénii, Nôcte I intempésla, | servôrom i instnicta Et comparéta | manu, | convéllere | ex tiiis Sédibus, I âtque | auférre | conâtus est....
Nous aurions alors, au lieu de prose, quatre vers évidemment , puisque ce seraient là des membres de période soumis à une forme particulière et constante. Maintenant nous savons que les Grecs ni les Romains
n'estimaient leurs pieds d'après le nombre de leurs syllabes seulement -, ainsi , les petites prolations marquées ici peuvent n'être pas des pieds reconnus par eux. De plus , ils formaient leurs vers avec un certain iu)mbre de pieds déterminés d'avance *, de sorte que les sections formées ici sont bien des vers dans le sens général du mot, mais peuvent n'être aucun des vers latins admis par les prosodistes.
Toujours est-il que le principe luurmonique dans la versification ancienne , ce sont , comme l'exposent très-bien les métriciens et les rhéteurs , des sections réglées et , sinon égales , du moins à peu près équivalentes dans le rhythme total, autrement dit, des systèmes de pieds revenant ou dans le mtème ordre ou dans un ordre convenu et accepté.
Saint Augustin en. donne quelque part cette définition : «c Le mètre se forme évidemment de la juxtaposition des pieds les uns à côté des autres*. » Lui-même , dans le quatrième livre du De Mtuiea, s'amusant à créer des vers imaginaires d'après oe système , les compose tour à tour de pyrrhiques, de trochées, d'ïambes et de spondées , en les faisant croître de six i trente-deux syllabes'-, et Servius, dans son CmUkiuifum ', dispose de la même manière les v«ns réeb des Romains, sous les genres iàmbique, Irochaiiiiie, dactylique, anapestique, ohoriambique, antispoih tique , ionique à minori ou à majari , et divers. Dans chaque genre, il part des mètres les plus courts, et montre comment, par l'addition successive des syllabes ou des pieds, on arrive aux vers les plus longs.
Voici ses premiers modèles dans le genre dactylique : i® le vers adonien (dactyle et spondée) : Fimdî(« fleîuêi 2* l'hinnénachien (deux dactyles) : Tibia perswM ,* 3^ l'ar-
' Metnim manifestom est pedam collatione eonfici. De muticaf V, 2, ii»2,p.i54.
* De musica, IV, 3 à S, p. 142 à i20.
* Potsch.p. iSlSetsuiT.
536 DBS VBRS LATINS
chiloquien (deux dactyles et une syllabe) : Gamila vemil atrii; 4^ ralcmanien (deux dactyles et un spondée) : TmndiU peelara pdlmii; 5* le sîmonidien (trois dactyles) : Indute pallia êtriea, et ainsi de suite, jusqu'à Tibycira, qui est le dix-huitième, et comprend sept dactyles et une syllabe : Venieulai fibî dadglicoi cecim, puer aptime^ qwm faeioi.
Il sera bien fiicile d'appliquer cette définition ou ce système à tous les vers d'Horace ou de Yii^e. Je ne m'y arrête pas. Je fais seulement remarquer que nous n'avons chez nous rien d'analogue à cette formation de vers par collation de pieds. Nous ne concevons pas qu'après le v^rs de douze syllabes on en forme un de quatorze ou de seize , pas plus qu'on ne forme l'alexandrin en ajoutant deux syllabes au vers commun , ou celui-ci en ajoutant deux syllabes au vers de huit.
Il est donc vrai que , si le système romain a passé diez plusieurs peuples de l'Europe, chez les Anglais', les Espagnols*, les Italiens*, les Allemands, qui admettent plus ou moins des pieds et composent leurs vers d'une suite d'ïambes, de trochées, de spondées, etc.-, pour nous, notre système est tout différent : et c'est ce qui explique cette observation deMarmontel , « qu'un vers italien, un vers allemand, un vers anglais , n'a ni cadence ni mesure sensible pour une oreille française-, qu'un vers français n'en a guère plus pour l'oreille de nos voisins \ » D'où cela pourrait-il venir, sinon de ce que le principe harmonique n'est pas le même chez eux et chez nous, et qu'ainsi, cherchant dans leurs mètres la qualité qui fait les nôtres et ne l'y trouvant pas , nous n'acceptons plus leurs vers que comme des membres
* Gamberwordi, Grammaire anglaise,^, 39i et suIt.
* Ghalameau de Vernenil , Grammaire de VacadéméB espagnole , p. 01 3. ' Bîagtoli, Grammaire itaUenne, p. 395 et suif.
* Bncydop^tie méthodique , mot Vers.
de période dont la symétrie ne nous frappe pas assez pour nous paraître poétique.
En quoi consiste donc , chez nous , l'harmonie versifique ? comment se rapproche-t-clle , comment s'éloigne-t-elle de celle des anciens?
Elle consiste d'abord, comme toujours et essentiellement, dans une prolation rhythmée et mesurée. C'est là ce qu'elle a de commun avec les vers latins, comme avec ceux des autres peuples de l'Europe moderne. Elle en difFère par la manière dont la mesure s'y applique et \rax le caractère de cette mesure.
Les vers anciens se sont produits par la détermination et la juxtaposition d'un certain nombre de pieds : le vers adonique en a deux , le glyconique trois , l'îambique dimètre quatre , et ainsi de suite jusqu'à l'îambique tétramètre, qui en a huit ' *, tandis que chez nous , qui n'avons pas de pied proprement dit ' , nous avons moulé nos vers non par parties successives, mais dans leur ensemble, sur nos mesures musicales à un, deux , trois ou quatre temps.
Il faut bien entendre que ces temps , quoique susceptibles d'une égalité parfaite, comme ceux de notre musique, n'ont pourtant pas besoin d'être et ne sont pas , en général , pro-
* Voyez pour tous ces vers S. Augustin, De musica^ IV, 3 et suiv., et M. Quicherat, Traité de versification latine,
* Le mot pted, chez nous, ne signifie que la réuniou de deux syllabes; il représente une idée analogue à celle que nous nous faisons des pieds latins , en les considérant comme des combinaisons de brèves et de longues. Mais, comme nous Tavons dit, ce n^est là qu'une règle prosodique ou de calcul. Ce qui caractérisait les pieds dans la prononciation des vers , et ce qui les rendait susceptibles de contribuer a Tharmonie poétique, c'est
Îru^ils avaient une arsis et une thésis, c'est-à-dire un son fort et un son aible formant une partie du rbythme ; c'est là ce que nous n'avons pas du tont ; et c'est ce qui fait que nos pieds ne sont qu'un moyen de compter les syllabes , on de régler la longueur des vers. Notre alexandrin , par exemple, a six pieds, c'est-à-dire douze syllabes. Mais il n'a pas six arsis, il n'en a que quatre , comme nous le dirons ; et voilà pourquoi , quand nous voulons étudier l'harmonie de nos vers, nous laissons de côté ces pieds pour ne parler que des syllabes accentuées ou glissantes.
nonces avec cette précision scrupuleuse. La parole allonge ou abrège les temps selon le besoin , comme nous avons vu qu'elle altérait autrefois les longues et les brèves. Il nous suffit que l'oreille soit avertie , par la place des syllabes ac^ centuées , du nombre des temps y et que le sentiment de la mesure soit ainsi maintenu.
Quelques exemples rendront sensible cette vérité.
Les vers fondés sur la mesure à un temps ^ c'est-à-dire qui ne se divisent pas en sections , ou dont la prolation entière vient aboutir à la rime sans temps d'arrêt à Tintérieury sont particulièrement ceux de cinq syllabes y et & plus forte raison les vers plus petits*. Les vers suivants de Pezai en donnent la preuve :
La fleur printanière Qui naît la première Au premier beau jour.
Tant qu'elle est nouvelle Voit Zéphir près d'elle Soupirer d^amour.
Il est visible que si l'on prononce chacun de ces vers d'une haleine y en accompagnant du mouvement de la main , sur une table , la syllabe finale ou la rime y conoune il n'y a pas de division sensible, on n'aura , eneCTet, qu'un frappé , c'est-à-dire une mesure à un temps.
parce
* Je ne parle pas ici de ces vers au-dessous de cinq syllabes, d*abord ^ rce qu'ils sont peu usités, et n*ont pas même de caractère poétique; puis parce que je veux seulement donner ici une idée sommaire du principe harmonique de nos vers , et non Tétudier avec détails sur chacun d'eux. Cette remarque me permet de m'arrêter à ce qui est vrai en général , et de négliger les exceptions ; elle explique aussi la sorte de contrariété qu'on peut trouver entre M. Quicherat et moi, dans Tanalyse que nous misons de Tharmonie de nos vers. M. Quicherat appelle accents ces sfllabes accentuées qui me semblent analogues aux temps de nos mesures. Il accorde [Traité de versif. franc, ^ p. 198) deux accents au vers de cinq syllabes, et croit que c'est le vers de quatre qui n'en a qu'un (p. 199). Cette différence dépend évidemment de la manière de prononcer plus lente ou plus rapide ; elle n'infirme pas plus le principe général que les alexandrins dans lesquels on trouvera trois ou cinq accents au lieu de quatre.
Laissons de cdté le vers de six syllabes y qui ne s'emploie
presque pas seul , et passons aux vers de sept et de huit
On y reconnaît immédiatement un levé sur une syllabe de
rintérieuf du vers et un frappé sur la rime. Je marque le
premier par un petit trait vertical après la syllabe qui le
porte.
Le dieu | dont l'aile est légère Alla Yoir I les noires sœurs.
A Tisiphone , j et Mégère , 11 préféra, i ce dit-on.
L'impitoyable | AlecioR '.
Les vers de huit syllabes se décomposent de même :
Chacun tourne , | en réalité , Autant qu'il peut , | ses propres songes. L'homme est de glace | aux vérités , Il est de feu | pour les mensonges *.
Le vers de neuf syllabes est peu usité. Celui de dix s'accommode particulièrement à la mesure à trois temps , le second temps tombant sur la césure , le troisième temps ou le plus faible sur une syllabe intérieure du dernier hémistiche, et le premier ou le plus fort sur la rime. Je conserve la même notation , en marquant seulement la césure par un trait horizontal , pour indiquer que cette division est plus forte que la suivante.
A Nevers donc — chez | les visitandines. Vivait naguère — un perroquet | fameux , A qui son art — et son cœur | généreux , Ses vertus même — et ses grâ- | ces badines Auraient dû faire — un sort | moins rigoureux , Si les bons cœurs — étaient | toujours heureux *.
* La Fontaine, Fables, VIU, 20.
* La Fontaine, Fables^ IX , 6.
' Gres8et, Vert-Vert , ch. i.^ On peut aussi, au moins quelquefois, scander le vers de dix syllabes en quatre temps :
Vivait I naguère — un perroquet | fameux, A qui I son art — et son cœur j généreux.
Mais cette manière est si lourde , si traînante , qu'elle ne semblera sans doute pouvoir être employée que par une exception bien rare .
Le vers alexandrin répond évidemment à notre mesure à quatre temps. Le premier temps y ou le plus fort , est à la rime *, le troisième , ou second temps fort , est à la césure -, les second et quatrième temps y ou les plus faibles , tombent sur une des syllabes intérieures de chaque hémistiche.
Ni Tor I ni la grandeur — ne nous ren- | dent heureux.
Ces deux | divinités — n^accor- | dent à nos vœux
Que des biens | peu certainà , — des plaisirs | peu tranquilles.
Des soucis | dévorants — c'est | Fétemel asile,
Vérita- | ble vautour -^ que le fils | de Japet
Représente | enchaîné — sur son tris- 1 te sommet *.
Il doit être maintenant bien clair que , si les vers anciens se forment ou se conçoivent comme formés par Taddition successive des pieds 9 notre système est tout différent; que nos vers y conçus d'abord dans leur totalité , ne se divisent pas , ou se coupent en deux, trois ou quatre parties , qui ne sont pas des pieds, mais des sections analogues aux temps de nos mesures musicales.
Cette considération , aussi importante que je la crois nouvelle, nous explique immédiatement plusieurs difficultés dont on ne s'est pas toujours rendu exactement compte soit dans notre versification , soit dans celle des anciens , eu égard , du moins , à la manière dont nous prononçons leurs vers
Parlons d'abord de ce qui nous regarde :
l"". D'où vient que les vers de dix et de douze syllabes ont une césure , tandis que les autres vers n'en ont pas ? — C'est que, dans les vers à deux temps, le second temps est complètement faible relativement au premier ou au i&mps marqué par la rime. Il n'y a donc aucune confusion possible , et ce second temps peut alors tomber sur toutes les syllabes intérieures sans que l'harmonie soit détruite. Au con-
* La Fontaine, Philémon et Baucis, y. i.
traire > dans la mesure à trois et à quatre temps, Taccent qui tombe à la césure , plus faible que celui de la rime y doit être plus fort que les autres. Il a donc fallu l'arrêter en un lieu invariable et l'assujettir aux règles communes : c'est ce qu'on a MX en déterminant sa place.
2®. Suffirait-il, pour marquer cette césure , d'une syllabe accentuée? Pourrait-on prolonger le son du mot, comme Ta pensé M. Quicherat*, par une syllabe muette finale qui compterait dans l'hémistiche suivant? — Non : car l'idée de césure entrsdne pour nous la possibilité d'un repos trèsmarqué \ or, cela ne se peut plus si la syllabe muette ne disparait pas tout à fait par l'élision , puisqu'elle ne pourra compter dans le second hémistiche qu'en se séparant du mot auquel elle appartient.
3*. D'où vient encore qu'on admet et même qu'on trouve agréables , dans le vers décasyllabe , les rejets ou enjambements qui sont insupportables dans l'alexandrin ? — C'est que ce rejet, qui occupe toute la première section du vers, forme à lui seul un temps complet , bien détaché , et qui ne saurait aucunement se confondre avec les deux temps qui le suivent.
Certain ivrogne, — après | maint long repas, Tomba malade; — un docteur | galéuiquc Fut appelé. — Je trouve ici | deux cas, Fièvre adurante — et suif | plus que cynique *.
Dans l'alexandrin, au contraire, si on rejette six syllabes pleines, l'égalité des deux hémistiches, qui ne diffèrent que par l'accent final , produit dans le vers une indécision désagréable. Si on rejette plus ou moins que les six syllabes , le repos qu'on est obligé de faire sentir pour la terminaison du sens parait augmenter l'intensité du son, et porter sur un
' Traité de versif. franc., note 2 , p. 322. ' J.-B. Rousseau, Epigrammes ^ 111, i3.
des temps faibles racceniuation qui ne devrait être qu*à la césure. Dans tous les cas, Tharmonie est altérée, tandis qu'elle ne l'était pas dans le vers de dix syllabes.
4^. On pourrait enfin se demander d'où vient qu'entre tous les peuples , les Français sont les seuls dont les vers soient , dans leur ensemble , fondés sur la mesure musicale? On en trouverait sans doute la cause, d'une part, dans la mobilité de nos accents , que notre prononciation supprime de tous les petits mots pour les porter sur la dernière syllabe des sections de phrase , et qui nous empêche ainsi d'avoir des pieds proprement dits, avec leur arsh et leur ihésis f de l'autre , dans les circonstances qui ont présidé à la formation de nos règles prosodiques, lorsque trouvères et troubadours allaient chanter, non pas par métaphore , mais en réalité , leurs poésies dans les châteaux , en s'accompagnant du luth, de la rote ou de la mandore, et soumettaient naturellement leurs vers aux convenances de la musique.
Quoi qu'il en soit , et c'est le point principal de cette dissertation , nous appliquons le même système à la prononciation des vers latins , par la raison bien simple que nous n'en concevons pas d'autre; et ainsi le vers hexamètre, prononcé par un Français, représente pour nous, presque sans exception, une mesure à cinq temps, avec le second temps fort, c'est-à-dire avec la césure après lui :
Tityre | tu palulas — recubans | sub tegmine | fagi, Silvestrem | tenui — musain | meditaris | avena.
Cette mesure à cinq temps, boiteuse et désagréable, à tel point que notre musique ne Tadmct pas du tout, est pourtant ce que Marmontel, et on peut dire presque tous ceux qui ont fait leurs études latines, ont le coeur de préférer à l'harmonie de nos vers alexandrins, si pure, si musicale, si constamment satisfaisante pour Toreille. C'est bien là le cas
de rappeler ces excellentes paroles de Batteux au commencement de ses Réflexions sur la langue française * : « Avant que d'entrer dans cette matière, il est nécessaire de suspendre^ pour quelques moments , les préjugés que nous avons tous en faveur des Grecs et des Romains. . . »
C'est, en effet, pour honorer l'art antique, dont ils croyaient bonnement reproduire en quelque point l'harmonie, que Marmontel ou ses imitateurs , et avant lui, Rollin et tant d 'autres, ont admiré la forme matérielle des vers laUns prononcés par eux-mêmes.
C'était cependant si bien un préjugé que quand Turgot, convaincu sans doute par leurs raisonnements , voulut passer à la pratique, et composa son poème de Didon * de vers français coupés exactement comme il coupait ceux de Virgile , tout le monde trouva l'invention détestable : « Il n'y a, lui ditron, aucune harmonie dans des lignes comme celles-ci :
Eofio I lorsque rAurore •* a de ses feux Lorsque du jour | naissant — les clartés
blanchi | rhorizoD, ont chassé ( les ombres ;
rendez-nous nos vers de douze syllabes, plutôt que de gâter l'harmonie latine par une imitation maladroite. »
On pouvait avoir raison au fond, c'est-à-dire trouver qu'il n'y a là qu'une cadence extrêmement médiocre. Turgot, aussi, pouvait être fort loin de l'harmonie réelle des vers latins prononcés par les Latins, ou même par nous, suivant le système latin. Mais ce qu'il y a de sftr, c'est qu'il mettait dans ses prétendus vers la même cadence qu'il faisait entendre dans les vers latins correspondants :
Postera | Phœbea — lustrabat | lampade | terras , Humenteinque | Âurora — polo | dimovcrat | umbiTis.
' A la suite de sa traduction du Traité de Varrangement des mott^ l>ar Denys d^Ualicarnasse.
^ In-i^'de f08 pages, imprime eu 1778.
G*est le même sens^ c'est la même coupe ^ ce sont les mêmes repos et les mêmes accents. Assurément, ceux qui admirent la mélodie du texte, dans renonciation que nous en faisons, devaient approuver celle de la traduction, si le préjugé laissait jamais place à la justice. Mais continuons cet examen de notre prononciation du latin.
Le vers pentamètre et l'asclépiade sont pour nous des alexandrins plus ou moins réguliers.
Tempora | si fuerint — nubila | solus eris ^
nous représente une mesure à quatre temps, comme notre grand vers. Seulement, les hémistiches ne sont pas exactement de six syllabes.
Mscenas | alavis — édite | regibus *,
nous donne , au contraire , la coupe exacte de notre vers de six pieds , et parmi ceux qui le suivent dans la même ode , quelques-uns encore la rapportent exactement.
Le vers alcaique, le vers saphique sont encore pour nous des vers mesurés à quatre temps , c'estnà-dire des alexandrins quelquefois avec une syllabe de moins :
Velox I amœnum — sspe | Lucretilem Mutai I Lycœo — Faunus | et igoeam ^.
Et de même :
Vidimus | flavum — Tiberim | retords Littore | Etrusco — violenter | undis *.
On comprend tout le système. Quels que soient les vers à prononcer, nous y appliquons la prononciation des nôtres^
» 0Tid.,rri*«.,l,9, V.6.
* Hor., Carm.y I, i, v. 1.
» ibid,, i7,v. i.
PHONONCÉS A LA FRANÇAISE. 345
c'est-à-dire que nous voyons dans le vers entier une prolalion qui doit rmipiir une mesure à deux , trois , quatre ou cinq temps, le temps fort arrivant toujours à la dernière syllabe, les autres se répartissant sur les finales des mots assez longs pour que nous leur fassions porter Taccent.
Le nombre des temps de la mesure totale est, d'ailleurs , évidemment réglé par celui des mots ainsi accentués*, le glyconique est à trois temps :
Regem | non faciunt | opes.
Non vestîs | Tyri» | color • ;
Tadonique est à deux temps :
Gaudia | pelle , Pelle I timorem , Spemque | fngato';
et ainsi pour tous les vers latins ou grecs.
Cette prononciation, on le pense bien, a de graves incon^ vénients. Non-seulement elle renverse raccentuation et la quantité, et, par conséquent, détruit l'harmonie latine-, mais par elle nous jetons dans les vers des repos contraires au sens ou à la liaison naturelle du discours.
En efiet, de cela seul que les syllabes accentuées de nos vers représentent les divisions d'une mesure musicale , il s'ensuit que ces accents ne sont pas égaux , qu'ils exigent des repos après chacun d'eux, et que la fin du vers, pour coïncider avec l'accent le plus fort, doit toujours s'arrêter à un sens nettement suspendu. Chez les anciens, rien de semblable : dans tous les pieds, l'arsis était également forte, la thésis également faible -, de sorte que ces pieds se succédaient immédiatement, les séparations ou silences n'étant jamais réglés que par le sens , et non pas du tout par la ca-
' Senec., Thyestes^ acte 11, v. 344.
' Boelh., De consoL philosoph.y liv. I, ù la lin.
deDCC versifique. Appliqué aux vers iaUns, notre systàne nous entraine donc à violer toutes les règles de la ix>nDe prononciation, soit quant aux distances des mots entre eux, soit quant aux césures, soit quant aux fins de vers, soit quant aux formes exceptionnelles ou licences.
1^ Diitanceê des mois. •— Examinons , par exemple, ce vers connu :
In T^tiam diicit cuip» fuga, si caret àrle,
que nous prononçons à la française , ainsi qu'il suit : In vitium | ducit — culps fuga, | si caret | arte ';
nous rapprochons évidemment ducit de vitium, et nous 1 eloignons de culpœ, dont il devrait d'autant plus se rapprocher que son sujet fuga vient après lui. Nous séparons aussi carei de arte, pour faire sentir les deux pieds de la fin du vers. Chez les Latins , les cinq premiers mots étaient liés ensemble , et l'on mettait un léger repos après fuga , parce que le sens y est suspendu , comme l'indique la virgule *, rien ne séparait ensuite les mots si caret arte, la thésis de Tun conduisant immédiatement à l'arsis de l'autre.
â^. Césures. — La séparation que nous faisons des césures est souvent aussi à contre-sens.
VÊnéide commence par ces vers :
Arma virumque cano , TrojaB qui primus ab oris Italiam , fato profugiis , Lavinaque petit Littora.
Selon notre prononciation , nous nous arrêtons dans le premier vers, après cano , et ce point d'arrêt y est bien placé, parce qu'il coïncide avec la virgule. Quant au second , nous le coupons ainsi :
Italiam | fato — profugus ; Lavînaquc | petit; ' Hor , Ara poet.^ v. 31.
PRONONCÉS A LA FKANÇAISE. 347
c'estrà-dire que, pour marquer la césure, nous séparons mal à propos fato et profugus , qui doiveot marcher ensemble cemme se régissant l'un l'autre, et nous rapprochons le premier d'/laltatn^ le second de Lavina, auxquels ils ne se rapportent pas du tout y et dont ils sont séparés par des virgules.
3^. Fins (le vers. — C'est encore pis à la fin des vers, où nous mettons des repos très-forts, d'autant plus marqués que, comme il a été dit, le vers, chez nous, est un tout complet, clos, de toutes parts, et d'une harmonie si serrée qu'elle domine le discours même et en détermine d'avance les points d'arrêt. Dans le système ancien , le vers n'était pas quelque chose d'existant par soi, ou de tellement absolu dans sa composition qu'il pût rendre telle ou telle ponctuation obligatoire. C'était une division particulière dans un discours rhythmé, division qui réglait bien une fois pour toutes la nature et le nombre des pieds, mais qui n'influait pas autrement sur le langage, et se prêtait, par conséquent, comme nos membres ou incises de périodes, à tous les accidents du dialogue ou du discours*.
Les Romains prononçaient donc d'une teneur, et sanâ s'arrêter, deux ou plusieurs vers dont le sens n'était pas divisé. En d'autres termes, les enjambements, si communs chez eux^
* Qu^on réfléchisse à ceUe dificrence , et Ton concevra , ce qui n*a jamais été expliqué d^une manière satisfaisante , comment Vii'gile a pn laisser dans YEnéid» tant de commencements de vers non terminés. Sans doute le temps lui a manqué pour les compléter ; et en cela il ressemble à tous les poêles qui n'ont pas pu revoir leurs ouvrages. Mais, ce qui nous semble inconcevable , c'est qu'il ait écrit et laissé publier des bouts de vers et non des vers entiers, ce qu'assurément aucun poète châtié ne se permettrait cbex nous. La raison en est qu'en français, des vers qui ne sont pas complets ne sont rien du tout comme vers ; ce sont des incises qui ne se lient & rien , et qui nous frappent désagréablement par leur chute sans harmonie. Ce n'était pas la même chose en latin : ajoutés aui vers précédents, ees reiets continuaient le rhythme total, et donnaient en quelque façon des vers de sept, huit, neuf pieds, au lieu de six; ils conservaient toujours, à peu près rharmonic générale, ot n'avaient rien de trop disparate.
et qui nous paraissent produire des séparations moins étranges encore que barbares, n'étaient pas même sensibles pour l'auditeur. Vous le verrez , du reste, vous-même, si vous accentuez convenablement^ quelques vers latins qui enjambent l'un sur l'autre :
Ô abi campi Spercheosque , et virginibus bacchàta iacaénis Taigeta! 0 , qui me gélidis in vallibus Haémi Ststat, et iogénti ramôrom prôtegat dmbré '.
Et n'entendez-vous pas de plus , et très-nettement , la fin des vers par cette chute cadencée : bacchâia laccLéms, ihîUî- 6tis Haémi, prôtegat ûmbra? Les vers se distinguaient donc parfaitement les uns des autres , et néanmoins ia prononciation se prêtait à ce qu'ils restassent liés entre eux , si les mots l'étaient par le sens.
4®. Moti coupés en deux. — Cette observation nous explique comment des mots se coupaient quelquefois en deux parties, dont l'une finissait un vers et l'autre commençait le suivant '.
Si non oflénderet unum quémque poetarum Hmse làbor et môra *,
L'œil voit ici le mot unutnquemque partagé en deux : et selon notre manière de prononcer, nous en sonmies parfaitement avertis, puisque nous portons l'accent le plus fort, et un repos après lui, sur la syllabe ntim. Chez les Romains, cette syllabe n'était pas accentuée du tout. L'accent portait sur ém, et le mot unumquémque se prononçait là comme il se prononçait partout, de sorte que l'oreille n'en était pas choquée le moins du monde.
Elle ne l'était pas davantage dans des exemples qui nous
• Virg., Georg., il, v. 486.
' M. Quicherat, Traité de versif, iaf., p. 401, note sur le vers adouiquc.
» Hor.. Àrxpoet., v. 290; Cf. v.42*;Sae. ll,3,v. il7et 170.
paraissent plus monstrueux encore que celui-ci . savoir, quand un mot^ non pas composé comme unumquemqtie^ mais simple comme uxarim, ullimos, se trouve réparti sur deux vers *, par exemple^ dans Sapho * :
T/Vtf / MfTB Xtlùvi -
fil ffoyijyeffffav ^iXérarcc ;
OU dans Horace :
Labitur Hpa, Jôve non probante, uxôrius âronis *.
Prononcez ces vers avec l'accentuation marquée ici, et vous ne vous apercevrez pas du tout de ces coupures. De sorte que si l'on a fait chez les anciens une règle de terminer les mots en même temps que les vers', c'est moins par nécessité ou pour augmenter l'harmonie poétique , que pour en faciliter la division graphique , et par une sorte de sentiment de convenance.
Un mot curieux d'Ovide semble même indiquer que cette division était une ressource assez communément employée, quand on voulait Ceiire entrer dans des vers un mot que sa quantité ne permettait pas d'y placer. Le poète écrit à son ami TiUicanuSj dans le nom duquel il y avait une brève entre deux longues. Il s'excuse galmeut de ne lui avoir pas écrit, sur cette quantité prosodique inadmissible dans les distiques. Il cherche de quelle manière il aurait pu introduire ce nom dans un vers en allongeant ou «n abrégeant une syllabe , ou en coupant le mot en deux. Il rejette , bien entendu , tous ces moyens , sans quoi
< OdêàVénuSyY. 18.
• Carm.,l,2,v. 49;Cf. Catu/., XI, il.
• ïlSv fMérpov sîç reXslav Teparoùrat Xé^iv. Hépheslion, ch. 6. — Cela est vrai en général y mais il y a de nombreuses exceptions : Héphestion en cite lai-mêinc plusieurs dans la poésie élégiaqnc et comique.
550 IIBS VBHS LATINS
son excuse n'aurait rien valu, et dit en particulier du dernier :
Nain pudet in genilnos ita nomen findere Tersus , Desinat Qt prior hoc, inclplatqae minor '.
Le refus d'employer ce moyen en prouve l'usage; et nous venons de voir qu'en efiet il ne choquait pas l'oreille \
5^. Eliiians entre deux vers, — La même observation explique parfaitement les élisions pratiquées d'un vers sur l'autre. On s'imagine dans nos classes que l'élision faisait , comme chez nous , disparaître la voyelle élidée -, et on a de la peine à concevoir cette mutilation d'un mot articulé fortement à la fin d'un vers ; par exemple , dans Virgile :
Jamqiie , iter emensi, turres ac tecla Lalinorum Ardua cemetNint*.
Mais les deux idées qu'on se fait ici sont également erronées. Les syllabes élidées ne comptaient pas dans le mètre-, toutefois, elles se prononçaient*-, or, à la fin des vers, ces syllabes étaient toujours très-faibles, et, parce qu'il n'y avait pas alors d'intervalle entre ce mot et le suivant, elles glissaient si facilement qu'on ne s'apercevait pas du tout qu'elles fussent de trop : c'est là tout le mystère de ces élisions, d'ailleurs assez rares. Nous pouvons reproduire cet effet en accentuant les vers donnés ici et tous autres semblables à la façon des Romains. On verra que la langue subsiste dans toute sa pureté , et que si l'harmonie finale du
» ExPonto.W, 12, V. H.
* Marmontel {Encyclopédie méUiodique, mot Strophb) tombe à ce sajet dans les erreurs les plus singulières ; il arrive à regarder les vers anciens comme une énigme indéchiffrable dont il ne faut pas se fatigaer à chercher le mot si loin et à travers tant de nuages.
» jEneis y \\\, y. iQO.
* Voyez Aulu-Gello, Noct, a^fic. Vil, 20. — Le passage prouve dcmonstrativcmcnt, quoique la proposition n*y soit pas exprimée en tonnes formeU , que les syllibes clidces se prononçaient encore dans les vers.
vers est un peu moins complète que dans les fins régulières, elle est encore fort satisfaisante.
6"*. Ven trop longs ou trop courts. — Il y avait des vers qui, sans élision aucune, avaient quelque syllabe de plus ou de moins que leur compte juste * : on les appelait dans le premier cas hypercatalectiques ^ dans le second eataleetiques , ou brachycalalectiques. L'accentuation n'en était pas plus altérée qu'elle ne l'est en italien, dans les vers sdruccioli, ou ironehi, par rapport aux vers piant; et en espagnol, dans les vers agudoSj ou esdrujulos, par rapport aux Itanos. Gela ne ressemble pas du tout à ce que nous aurions si nous tronquions un mot final, ou si nous y ajoutions une syllabe.
7**. Changement de quantité. — Les licences les plus communes étaient celles qui consistaient à changer la quantité d'un mot. Dans ce cas , les poètes s'étaient avisés d'un expédient singulier : avaient-ils besoin d'une longue , ils doublaient la consonne après la voyelle ; leur fallait-il une brève, ils la dédoublaient. Le premier vers de Ylliade nous donne l'exemple de ce dédoublement*, on y lit ^Axi^ijoç , parce que Homère a besoin que le mot commence par deux brèves-, mais au septième vers les deux lambda reparaissent dans 'A;^/AA£t;$, parce que la seconde syllabe doit être longue-, au contraire, dans religio^ re est naturellement bref-, mais en écrivant relltj^io^ il devient long, et le mot peut ainsi entrer dans un vers hexamètre.
Considérée ainsi , cette licence parait avoir quelque chose d'exorbitant. Que dirait-on si , chez nous , un poète ayant besoin d'une syllabe de plus pour faire son vers, l'ajoutait de sa gr&ce , et écrivait , par exemple :
L'un des suquecetseurs du grand Chardemagne , * Diomède , dans Putsch , p. 501; Sorrius, t6td., p. i8i7.
au lieu de suceesieun et de CharUmagne? Ne rirail-on pas avec raison de celui qui se permettrait d'estropier ainsi la langue? Soyons persuadés qu'il en eût été de même chez les Romains , si ces licences avaient altéré le langage. Puisqu'ils les acceptaient, c'est que la prononciation n'en était pas sensiblement gâtée.
En effet, les syllabes les plus remarquables sont 1^ syllabes accentuées ; nous savons qu'elles sont toujours longues par le fait , bien que brèves peut-être par leur valeur prosodique, quand elles sont pénultièmes ou antépénultièmes. Ainsi, dans religio, ou relUgiOj c'était réellement la syllabe H qui se prononçait longue , quoique prosodiquement brève; re, ou relj était toujours prononcé bref, parce que c'était une syllabe glissante. Le doublement de la consonne n'était donc qu'un signe orthographique pour avertir le lecteur, et non pour lui faire prononcer un barbarisme \
En résumé, l'harmonie des vers anciens et des nôtres, bien que dépendant en général du rhythme, diffère pourtant par l'unité ou, si on l'aime mieux, par la mesure qu'on y applique. Cette mesure une fois posée , toutes les règles générales ou particulières des deux systèmes de versification ont dû en venir, et s'y rapportent en effet. Mais ces mêmes règles, si bonnes dans chacun d'eux, deviennent inadmissibles et même absurdes , si on les transporte dans le système opposé *, de sorte qu'on ne saurait , sous une telle confusion, avoir une prononciation correcte, ni même se faire une idée raisonnable de l'harmonie des vers prononcés ainsi en dépit de toutes les règles.
* Nous avons dans notre versification des règles ou Itccnces analogues. Par elles Torthographe seule est un peu changée ; on respecte la prononciation, comme la respectaient certainement les Romains et les Grecs.