‹ De quelques points des sciences dans l'antiquité physique, métrique, musiqueChapitre 8 sur 22 · L'ARSIS ET LA THÉSIS · texte numérisé non relu

L'ARSIS ET LA THÉSIS

DAK8 LES

Il y a quelque indécision sur le véritable sens de Vanis et de la thésis chez les grammairiens anciens , et surtout chez les modernes, qui n'ont, pour décider la question, que les ouvrages anciens. Les uns voient dans Vanis le temps fort ou la syllabe accentuée-, les autres croient que c'est la théiii qui représente cette modification de la voix , et que YarsU indique le temps faible. Qui a tort? qui a raison? ou jusqu'à quel point a-t-on raison ou tort? Il serait intéressant de le décider.

Nous pouvons être certains , d'abord , que l'erreur vient ici , conune dans toutes les questions du même genre , du sens figuré dans lequel sont pris les mots, sens qui n'a pas toujours été déterminé exactement , comme nous le verrons tout à l'heure; et de la propension que nous avons à confondre les choses avec leurs signes , ou , ce qui revient au même , à regarder comme identiques des choses dont les signes sont semblables

Les mots lev4 et frappé, par exemple, signifient au propre,

' CcUe dissertation a été écrite en 1851.

l'arsis et la THÉSIS. 351

chez nous , en termes de musique y le mouvement que fait le chef d'orchestre, ou, en général, celui qui bat une mesure à deux temps, quand il décompose cette mesure^ puis, comme selon nos habitudes, le temps fort de la mesure est indiqué par le frappé^ et le temps faible par le levé, on a pris quelquefois ces mots pour exprimer ce qu'ils représentent ordinairement , c'est-à-dire pour indiquer l'intensité plus ou moins grande du son, et, subséquemment , dans un mot la syllabe accentuée et celle qui ne l'est pas. Ensuite , comme il y a quelque analogie de sens entre arsis et levé, thésis et frappé, quelques-uns ont cru que l'arsis , en appliquant ce mot à la prononciation , signifiait la même chose que le levé chez nous, c'est-à-dire le temps ou la syllabe faible, et la thésis, au contraire, le frappé , c'est-à-dire le temps fort ou la syllabe accentuée.

C'est sans doute une faute inexcusable de conclure ainsi; et ceux qui voient exposée tout au long la suite des sophismes qu'on est obligé de faire pour arriver à cette conclusion ne s'imaginent pas que personne puisse se tromper si grossièrement Malheureusement, l'esprit humain n'aperçoit pas toujours ses erreurs, et les premières suffisent pour l'entraîner infoilliblement dans les autres, dans celles même qui paraissent les plus impossibles. Mais tâchons seulement de nous en préserver, sans faire ici le procès à ceux qui y tombent.

Avant d'expUquer les mots anis et thésiSj il faut indiquer avec précision le phénomène vocal à l'expression duquel ces mots ont été d'abord ou se sont plus tard appliqués.

Quand on prononce des mots comme mérité, collage, on remarque facilement qu'il y a dans chacun d'eux une syllabe plus fortement prononcée que les autres : c'est té dans mérité^ c'est la dans collage. Gela est si vrai que ces mots riment avec d'autres où ces syllabes seraient maintenues, comme bonté, moulage, et ne riment pas du tout avec ceux

35 i l'aRSIS et la THÉSIS

OÙ ces syllabes seraient altérées , le reste demeurant exactement le même, comme mériumt^ colUge.

La syllabe dont il s'agit s'appelle chez nous syllabe fork ou aeeentuét; les autres sont les syllabes faible% ou glittoMn. Or, cette différence du son faible au son fort» soit dans les mots, soit dans les phrases, ou même dans le chant, ayant été remarquée par les Grecs dès une époque fort reculée, au plus tard dans l'école d'Aristote, ils désignèrent ces deux modifications du son, savoir : le son fort par iwircunçj qui veut dire $urlen$ionj renflement^ et le son fiiible par Jfve- <nçj qui signifie rémission^ relâchement.

Us les appelèrent aussi, par suite d'une fausse idée qu^ils se faisaient de leur nature, c^vtijÇj acuité, et Qxpvrijç, gravité^ puis, ayant mdiqué dans l'écriture ces deux modifications par des traits de droite à gauche , ou de gauche à droite, ils appelèrent le premier accent aigu, oj^eTaj et le second accent grave, CacpeTx*

Je ne sache pas que les Latins aient employé habituellement ' comme termes techniques les mots tension ou rémission > qui répondent à £T/râ^a<c et avsaiçj ni qu'ils aient pour ce sens emprunté ces deux mots grecs ; mais ils n'en ont pas eu besoin. Les mots acumen et gravitas leur ont suffi pour exprimer cette différence du son. Le premier, (uumen, se trouve employé d'une manière très-nette dans un passage curieux où saint Augustin demande à son disciple si pane, impératif de panere, et pone, adverbe, ne lui semblent pas différer par le son, bien que les lettres et la quantité en soient les mêmes : Nihil tibi videtur $anm dislare? L'élève répond que le son en est très différent^ et comme on veut savoir en quoi consiste cette différence : c'est, ré-

* Je dis habituellement , car les mots contentio et remissio se IrouYeot avec ce sens dans ic De oratore , I, 61 , n« 26i .

pond-il, en ce qu'ils ont YacuiU sur des syllabes différentes. Eo diitat quod in divenis lùci$ habent aeumen \

Le mot gravitas est moins technique , et s'employait plus rarement peut-être dans le sens de syllabe glissante ou non accentuée. Cette signification est pourtant très-certaine dans ce passage du livre de l'Ordre , où saint Augustin dit que la matière du langage n'aurait eu aucune valeur, si les sons n'y étaient réglés par la variété convenable des aecenU aigus et des accenis graves (des syllabes accentuées et de celles qui ne le sont pas). Videbat autem hane materiam esse viHssimam, nisi. , . . oeumnis gravilatisque moderoia varietate scnifigurarentur*. »

Ces deux mots pouvaient donc, dans une langue moins redondante que le grec, et pour des écrivains moins curieux de la multitude des paroles, suffire à exprimer cette modification de la voix par laquelle nous passons du fort au faible, ou réciproquement.

Quoi qu'il en soit, on voit que, jusqu'ici, Tarsis et la thésis ne sont pour rien du tout dans cette signification *, et en effet, à l'origine, ces mots désignaient seulement deux parties distinctes dans celte portion de discoiurs que les anciens appelaient un pied.

Qu'est-ce donc que le pied dans son essence?

Le pied est essentiellement une unité métrique appliquée soit aux vers soit au discours rhythmé. U n'est pas nécessaire de répéter ici les définitions données par les anciens, qui toutes se résolvent en celle-ci. Il suffit de remarquer que quand nous disons une unUi, nous n'entendons aucunement une mesure toujours égale à elle-même, comme cela a lieu chez nous. Ce mot a toute l'élasticité, ou, si on l'aime mieux, l'indécision qu'ont en général les termes em-

* Saint Augustin, De musica , I , i , n* i , p. t2, édit. în-i2.

* Of ordtiM, U, i4, n« 40. Grande édition in-folio.

S84 l'aRSIS BT la THÉSIS

ployés dans les beaux-arts. U est susceptible de plus et de moins ; et de fait, nous voyons que les pieds anciens non* seulement étaient fort inégaux, mais entraient dans les mêmes vers malgré cette inégalité.

A quelle époque ont été inventés les pieds grecs? ont-ib ou précédé ou suivi les vers? De ces deux questions, la seconde seule est vraiment importante pour nous , et doit, d'ailleurs , entraîner la réponse à l'autre. Il est fort évident que les vers ont précédé les pieds. Gicéron le fait entendre très-clairement**, saint Augustin l'explique avec une grande netteté dans son Traité de la musique^ quand il dit que tout ce qui, ayant une terminaison marquée et s'étendant à plus d'un pied, est chanté ou prononcé de manière à flatter l'oreille par une certaine égalité, et avant toute considération de nombres, est un vers. Quum aliquid canitursive prammUa" tur quod habeat cerlutn flnem, et plus habeat quam tnitim jiedem, et naturali motuante constderationemnumerorumy $en- $um quadam œquabilitate demulceat, jam metrum est*. Quintilien, enfin, le déclare expressément : Poema nemo dtiMtoverit imperiio quodam initio fusuniy et aurium mensura et êimiliter decurreffUium spatiorum observatione esee generaium; mox m eo repertos pedes '. Personne ne doutera que les vers se soient d'abord produits sans art, et qu'ils soient nés du seul sentiment rhythmique de nos oreilles , et de l'observation de prolations semblables : bientôt on y a déterminé des pieds.

Les pieds sont donc nécessairement postérieurs aux vers ; c'est un moyen de régulariser la versification qui a été inventé entre l'époque de la composition des premiers vers, et celle des premiers traités où il en a été précisément ques-

' OraL, 55, n« 483.

* De musica, III, 8, n* 19, p. i04.

* Inst. arat., IX, 4, n» H4.

lion : c*est-à-dire qu'ils ont suivi le temps d'Homère ou de la guerre de Troie, et précédé le temps d'Âristote, qui parle en divers endroits de vers hexamètres ou iambiques, et au ca* ractère des différents pieds '.

Mais ces pieds n'étant pas exactement égaux , quel caractère commun pouvaient-ils avoir? Ce fut celui d'une division en deux parties égales ou inégales, et , dans ce dernier cas, unies par certains rapports plus ou moins précis*, et comme , dans tous les cas, l'idée de mesure s'unissait à l'idée de pied, on imagina de marquer les deux parties dont il s'agit par quelque mouvement. On appela ar$i$ celui de la main (ou du pied) qui se levait -, on appela thiiii, au contraire, le mouvement du même membre qui se posait '.

Voici sur ce sujet un passage classique , et qu'on ne saurait trop méditer:

Ergo quum duas videbis esse vinctas syllabas

Efûci pedem necesse est

Bis feriri convenil

Parte nam attolit sonorem , parte reliqua deprimit. Arsin hanc Graeci vocarunt, alteram contra thesin. Una porro bis feriri quando poterit syUaba Temporam momenta sane lege certa divident , Seu duas pes quisque junget , sÎYe plures syllabas. Aut enim quantum est in arsi tantum erit tempus ihesi. Altéra aut simple vicissim temporis duplum dahit , Sescuplo vel una vincet alterius singuluro : Quidquid istis discrepabit, absonum reddet melos '.

Le sens est parfaitement clair. « Quand deux syllabes sont liées ensemble, elles forment un pied.... Il faut (pour avoir un pied) pouvoir frapper deux fois (c'est-à-dire pouvoir compter un frappé et un levé) : par l'une , on élève le son -,

* RMt., IWy 8, no 2.

* Est anis soblatio pedis sine sono, thesis positio pedis cnm sono. Marins Victorinns, dans Putsch., p. 2482.

* Terentian., De iyUabiif etc. Dans Putsch, p. 2412.

i5a L*ARSIS ET LA TUÉSIS

par l'autre, on l'abaisse. Les Grecs ont nommé arsiiTune de ces deux parties-, ils ont appelé Tautre ihisis. Ainsi , quand deux syllabes' pourront être frappées , Tarsis et la thésis diviseront les valeurs des temps par un rapport bien déterminé, soit qu'un pied n'ait que deux syllabes, soit qu'il en ait davantage -, car ou il y aura une valeur égale dans l'arsis et dans la thésis, ou l'une d'elles sera double de Tautre, ou enfin l'une sera sescuple de l'autre (c'est-à-dire dans le rapport de 3 à 2) : tout ce qui s'écartera de ces rapports donnera une mélodie qui n'est pas admise. »

Térentien ne fiiit ici que développer ce que Gicéron avait exposé en termes plus rapides *, et que Quintilien avait répété presque mot pour mot '.

Remarquez bien qu'il n'est jusqu'ici question ni de syllabe accentuée , ni de syllabe glissante , ni de temps fort , ni de temps faible-, c'est un point qu'il ne faut pas perdre de vue, et qui s'établit, d'aiUeurs, solidement par les raisons que voici •

1^. Les Grecs avaient pour ces dernières distinctions les mots d'etitaaiç et A^aveaiç, d'ô^Jrsjç et de Cupun^ç^ qu'ils ne confondaient pas avec ceux d'ipatç et de Oéatç.

2®. Dans les définitions qu'ils nous donnent de l'arsis et de la thésis, la notion du temps fort ou faible n'entre pas, mais seulement celle de la division du pied \

3^. Dans les nombreuses applications qu'ils font de la définition, ils ne parlent que de la quantité prosodique des syllabes. Le procéleusmatique simple, dit A. Quintilien, se forme

* Le texte dit d6ux fois une syllabe. Bis tombe sur una , et non sur fsriri; ear Térentien déclare pins haut qu'il faut deux syllabes, et non. pu une seule.

* Hodus aut duplex, aut sescuplex, aut par fCic, Orat,^ 57, n* 193) ; Ita sit flequalis'dactylus ; duplex iambus ; sescuplex pson. Fbid.

* /fwl. ora«., IX, 4, n» 47.

* Arisl. Quint., De musica, 1, p. 34, li^c 9, édit. Meibom. Bacchius, p. 24, ligne 7.

d'une thésis simple et d'une arsis simple -, le double se compose de deux brèves pour la thésis et d'autant pour Tarais', et il analyse ainsi successivement, dans le genre dactylique, l'anapeste à majore, l'anapeste à minore, le spondée simple, le spondée double, l'ionique à majore , l'ionique à minore; puis il passe au genre îambique et aux autres genres , et fait connaître ainsi une trentaine de pieds divers dont il détermine successivement l'arsis et la thésis , toujours et uniquement par la valeur relative des syllabes*.

4^. Nous trouvons dans le vieux Bacchius la preuve positive que le son fort ou faible n'entre pour rien dans la première définition de ces deux mots. Il donne, à propos des divers pieds, des exemples en grec', et comme, dans les mots grecs , le temps fort est toujours marqué par l'accent , il est facile de voir que ce temps entre tantôt dans l'arsis , et tantôt dans la thésis. Voici ces exemples : hégémon (ou pyrrhiquew), Xoyoçy le temps fort est à l'arsis^ ïambe (y -),

Beov, le temps fort est à la thésis*, chorée (ou trochée - u ), irZxoÇf le temps fort est, selon Bacchius, à la thésis-, anapeste (w -), ^ccaiXstjÇf le temps fort est à la thésis-, spondée (- -), oTriv^Uf l'accent est à l'arsis.

5*^. On pourrait même déduire de ces exemples de Bacchius, et des préceptes d'Aristide Quintilien , que les diflerents pieds commençaient non pas arbitrairement , mais déterminément , ceux-ci par l'une , ceux-là par l'autre ; que le pyrrhyque, Tlambe, le spondée commençaient par l'arsis -, que c'était le contraire pour le chorée, etc. % si les défini-

* Arist. Quint., iMd., p. 36, ligne 13 etsuiv.

^ On peat Toir le tableau de tous ces pieds dans les notes de Meibom sar ce passage , p. 269 et 270.

* Pages 24 et 25.

* lofACoç,.., âp^erat dar3 Sfireaç' xopiioq *..,éipxsrcit à^à Bé<T€C9Ç'* Baccb., Jntrod. harm.f p. 25, lignes 6 et iO.

iS8 L*iUI8IS ET LA THÉSIS

tions données par A. Quintilien n'éiaienl souvent contradictoires h celles de Bacdiius *.

6®. Enfin un passage d'Aristide Quintilien montre qu'il n'y avait rien de bien réglé à cet égard ; car il critique ewtains métriciens qui, pour établir une théorie dont luimême parait se moquer, divisaient capricieusement les vers ou les rhy thmes » en établissaient à leur fantaisie les divers pieds, commençant, selon le besoin, tantôt par Tarais , tantôt par la thésis, tantôt par les syllabes longues , tantôt par les brèves *.

Quoi que Ton pense de ces contradictions , il demeure toujours évident que l'idée de l'accent ou du t^npa fort n'entrait aucunement, pour les Grecs , dans le sens primitif des mots apaiç et biatç : c'est là seulement ce que j'ai voulu (aire bien comprendre jusqu'ici.

Cette idée esWelle restée la même pour les Romains? n'ont-ils pas joint à l'un de ces deux mots l'idée de VépUam ou accentuation forte? à l'autre celle de Yaném ou Mblesse du son? C'est un nouvel aspect de la question précédente, et qui ne manque pas non plus d'intérêt.

Je fais remarquer d'abord que la langue n'était plus la même, que l'accentuation surtout avait changé \ qu'au lieu de dépendre, comme dans le grec, de la dernière syllabe, elle se rapportait & la pénultième, et que surtout eUe s'était régularisée, portant toujours sur cette pénultième, quand celle-ci était longue, et quand, au contraire, elle était brève, reculant sur l'antépénultième.

(c'est rhégémon ou le pyrrhique) se compose d'une th^ arsis brève; et Bacchins dit qu'il commence par Tarsis. U en est de même du spondée , qu'Aristide Quintilien dit se composer d'une thésis longue et d'une arsis longue , tandis que , dans l'eiempie précédemment cité , Baochius a pris pour arsis la première syllabe.

* Kaî Toùç fièv àird ùiveaç^ roùç ^è àrà âp^iuç, jutl roùç fiiy çari iUMpQy^ roùç ^è àrè CpaxsiQv cuvrtéiaai. D$ mutkaf I» P. 40, lignes 21 et suif. Yoyes le passage entier, ci-dessus, p. 237 et 23S.

BANS IBS LARGUBS ANOfENRES. SM

De là, malgré une opinion fon répandue, mais erronée, à mon avis, une grande supériorité d'harmonie pour le latin, el, dans les divers pieds qu'on avait à considérer, une se-* paralion beaucoup plus nette de la partie accentuée et de œlie qui ne l'était pas.

De là aussi une distinction qui, pour n'avoir pas été formulée comme je vais le foire , ne me parait pas moins trèsarrètée chez les métriciens latins : celle de l'arsis et de la thésis considérées dans les mots, et des mêmes affections considérées dans les pieds.

Les pieds, pris dans leur abstraction, ne sont autre chose qu'une réunion de brèves et de longues dans un oettain ordre, et présentant les deux parties désignées par les mots ar$i$ et théiiêj iléwuùm et position^ etc. Voici, par exemple, le dactyle -ou-, voici le spondée--; voici llambe u -; voici le trochée- u, etc.

Si on décompose chacun de ces pieds en deux parties, sous les noms d'arns et de thé$i$, on dira que l'arsis , dans le dactyle, le spondée, le trochée, est la première longue, que c'est la brève dans Hambe, et que la ttiésis comprend dans le dactyle les deux brèves, dans le spondée la dernière longue, dans le trochée la brève, dans l'iambe la longue *, et comme ces valeurs sont prises ici d'une manière abstraite, c'est-è'-dire sans se rapporter à aucune syllabe , toute idée d'accentuation en est absente*, les mots anis et théiis se prennent dans le sens primitif que nous avons expliqué précédemment, pour un simple mouvement de décomposition.

Quand on applique , au contraire , ces pieds à des mots latins, c'est tout autre chose. Grâce à la régularité de l'accentuation dans la langue latine , toutes les fois qu'on prononce un dactyle, comme dReëtë, un spondée, comme &mbrâ$^ un trochée , comme fdgus^ un ïambe , comme eànô^ c'est la première syllabe ou l'arsis qui est accentuée *, le reste du mot ou la thésis ne l'est pas. On voit donc que, chez les

)eo l'arsis et la thésis

Romains , indépendamment de toute théorie préétablie , le terme dont on s'est servi le plus souvent pour déâgner la première partie des mots a emporté, au bout de peu de temps, l'idée d'accentuation ou de syllabe forte , et celui dont on s'est servi pour la dernière partie du mot a fait entendre les syllabes glissantes ou non accentuées.

Or, si chez les Grecs il y avait quelque doute sur la position relative de l'arsis et de la thésis , il n'y en avait pas chez les Romains-, nous le verrons tout à l'heure sur des exemples particuliers. Citons d'abord , pour le principe général , ces mois de Diomède : « Le pied poétique est une mesure de deux syllabes ou plus *, avec une^certaine observation des temps, recevant une arsis et une thésis , c'est-àdire commençant par l'élévation et finissant par la position -, Pe$ est pœticœ dictionii duarum ampliusve syllabanm cm certa temparum observatione modus, recipiem ccpatv et fle- <j/y, id est^ qui incipiî a êublcUUme, finitur po$UUme*\ » el ceux-ci de Sergius : « L'arsis est au commencement, la thésis à la fin. Ani$ in prima paru, thuis in secunda ponenda

La phrase suivante de Priscien est plus démonstrative encore : « La voix qui se forme dans les mots jusqu'à ce que l'accent (syllabe accentuée) soit achevé entre dans Tarsis, et celle qui vient après l'accent est attribuée à la thésis. Ipsa vox quœ per dictiones formalur donec accentus perfieior tur, in arsim depuUUur^ quœ autem post accenUim , tn ihe-

n est donc bien évident que , chez les Romains , Tordre des deux parties du pied n'était pas arbitraire comme il Ta-

* Le plus f ou VampUw du latin , s'applique aux pieds de trois syllabes seulement ; les autres sont des pieds composés.

* Diomède, 111, De pedihus, dans Putsch, p. 471.

* Sergius, dans Putsch, p. 1831.

* Priscien , De accentilms , dans Putsch , p. 1289.

vait été chez les Grecs. L'arsis marchait toujours la première, et la thésis venait ensuite. On pourrait déjà conclure de cette citation que l'arsis contenait l'accent , c'est-à-dire la syllabe forte du mot-, mais nous le verrons mieux sur des exemples positifs.

Priscien^ avant les mots que nous venons de citer de lui, analyse ainsi le son du mot nalura : « Quand je prononce natu^ la voix s'élève, et Varsis est sur tu^ et quand je prononce ra, la voix s'abaisse, et c'est la thésis; et autant la voix s'élève sur tu, autant elle s'abaisse sur ra. Quando dieo natu, ekvaiur vox et est arsis in tu ; quando vero ra, deprifnitur vox, et est thesis^ et tu quantum suspenditur per ar- 5îm^ tantwn deprimitur (ra) per thesim \ »

Térentien entre dans d'autres détails. Il parle de l'arsis et de la thésis , et applique ce qu'il en dit à plusieurs pieds , entre autres à Tamphibraque (o-u ). Voici ce qu'il en dit :

Quàle si velis àmoénûs vel àmîc&s dicere , Arsis bîne sumat tria prima tempera Et thesei relinquat unum. Vel licet verlas rétro, Ârsis UDO sable vetur, déprimant thesin tria'.

« Si vous voulez prononcer amosnvs ou amicus ( prononcez à la façon des Romains, aménus, amicus)^ l'arsis prend les trois premiers temps (c'est-à-dire la brève et la longue, sur laquelle porte l'accent, c'est-à-dire, par conséquent, le temps fort), et elle n'en laisse qu'un à la thésis (c'est la syllabe glissante ou non accentuée de là fin du mot , c'est-àdire le temps faible). On peut aussi renverser ce rapport : l'arsis s'élèvera siu* un seul temps *, il y en aura trois qui abaisseront leur thésis. »

Ces derniers mots , pour lesquels Térentien ne cite pas d'exemple particulier, peuvent s'entendre de deux maniè-

* D9 accentihva , dansPaUch, p. 1289.

* Defediibus trisyllabis^ dans Putsch , p. 2414.

tCt i'ARSIS BT LA IBtSB

fes , soU parce qu'en ^i on pourrait prendre indiffârcniment pour arsis ou pour thésis le commencement ou la fin des mots donnés : alors» ce a^^it le sens primitif; mais ks mots tublm^eiur et deprimaitU paraîtraient appUquéi^à o^mtresens -, soit parce que dans la langue latine la syllabe longue pénultième étant toujours accentuée , il n'était pas po883>le de citer un ami^iibraque latin où Tarsis ne comprit pas les trois premiers temps. Dans ce sens , le renv^s^neni dont il parie ne s'apidiqueraitqu'au grec, où un mot, comme ^yot 91, ayant sa première syllabe accentuée , aurait un seul temps peur son arsis, et trois temps pour sa tbésis.

Quelque sens que l'on adopte» on ne peut douter que Térentien ne prenne plutftt» ou par nécessité , ou par prédQeclion , l'arsis pour la partie du mot qui comprend le temps fort» et la thésis pour le temps faible. Ce qu'il dit un peu plus loin le fait voir aussi-, il parle de l'amphimacre (*v) :

Bômûiôs 81 nominemas, sut âppûfês^ Mt Mticos Sesquiplo metimur istum : quinqQe nam sant tenpora, Nanc duo anle, tria sequantur; mno tribus reààes duo» ttalam si qaaodo mutât gralus seoeutos tonmn : j4ppûiôs nam quando dico, tum in arsei sunt duo; Sôcràtin Graius loqoendo reddet îe thesei duo '.

(( Si nous dis<ms nmûlôt , âppulôg^ 4(^â$ (prcmoncez comme les Romains» rômulo$j dppulos^ iôrica$), nous me* surons ces mots par le rapport sescuple (de 3 à 3» ou de 2 i 3) » car il y a cinq temps : deux d'abord » et trois ensuite (savoir les longues rs, dp^ dô^ qui sont accentuées» et sont» par conséquent» les syUabes fortes de ces mots. Les trois qui viennent après sont les terminaiscms mul^f > fulôâ, €Ss, qui valent en effet trois brèves» et ne portent aucun cent). Au contraire^ deux temps (pour la ttiésis) répondront à trois pour Tarsis» si Taccentuation grecque vient à changer

* De pedibus trUyUabés, daos Putsch, p. 2414.

le son du latin; cfkv quand je dis âppiUôs (prononcez dppuloê), il n'y a que deux temps dans l'arsis. Un Grec, en prononçant sôeràîën {socràlmy que les Latins prononçaient, au contraire, tôcraien), ne laissera que deux temps dans la Ihésîs. »

On peut, à toute force, penser et soutenir après ce passage si net , si détaillé , si péremptoire , que Térentien aurait pu intervertir les deux termes dont il s'agit ; on ne peut douter qu'il n'employât plus volontiers l'arsis pour désigner la partie accentuée du mot, puisque c'est toujours le terme qu'il prend, et qu'il n'admet jamais l'autre.

Du reste, la règle ne tarda pas à devenir si générale qu'on en put faire une définition. Marins Victorinus dit positivement que l'arsis est à la fois une augmentation du temps, du son, de la voix -, que la thésis est l'abaissement, et, en quelque foçon, le resserrement des syllabes. Ani$ en elatio tenir pcriê, $om, voei$; iheM depoiMo et quœdam eontraelio sylkUnurum '. Et après cela vient l'application de ces mots à tous les pieds de deux ou trois syllabes , où il est foeile de voir que l'arsis est toujours accentuée, c'est-à-dire correspond au temps fort.

Tous les grammairiens latins que j'ai consultés m'ont paru d'accord sur le sens de ces mots; je n'ai trouvé d'indécision formelle à cet égard que chez les Grecs. Il semble donc qu'on peut et qu'on doit noter cette différence de signification ebez les deux peuples. Quant & la cause de ce cbangemenl^ il n'y en a pas certainement de plus naturelleni de moins contestaMe que les systèmes d'accentuation qui différaient dans les deux langues. C'est un point qu'on a beaucoup trop négligé, jusqu'ici, dans l'étude de l'harmonie du langage chez les anciens. Il est temps de lui rendre l'importance qu'il y a toujours eue, et dont nous trouverons encore d'autres preuves*

* Marias Victorinns , dans Putsch , p. 2482.

DE

Je veux chercher ce que c'était que rharmonie des vers grecs ou latins, en quoi elle consistait; en d'autres termes, quelle sensation nous éprouverions si un Romain venait prononcer devant nous quelques vers d'Homère ou de Virgile.

Hypothètes à ce iujet. — Cettte question assez délicate a été bien obscurcie par les explications des érudits , qui ont, comme toujours , mêlé plus ou moins les idées modernes à celles de l'antiquité. Gonmie il y a, dans les vers anciens, des pieds composés de longues ou de brèves , ils ont tout de suite pensé à des mesures analogues à celles de notre musique , et cru rendre Tharmonie des vers latins en mettant des blanches sur les longues, des noires sur les brèves, et séparant les pieds par des barres verticales , conmie on foit quand on scande un vers. On en voit un ex^oiple ici :

J JJIJJIJJIJJU JJIJJ

Con-ti-cu - er' om- nés in - len-liqu* ' o- ra te -' ne-bant. Mais il y a ici une difficulté : c'est que, dans notre musi-

' Cette dissertation a été écrite en 1847.

DE l'harmonie essentielle des vers anciens. 265

que, la noie qui suit la barre est celle qui marque le temps fort de la musique, et qui doit correspondre à la syllabe accentuée. Or, dans les mots écrits ici, les syllabes accentuées sont ei^y amj tiq\ o et ne; et notre notation porterait l'accent sur con^ Me et ten, qui ne doivent pas le recevoir : elle n'est donc pas admissible.

Térentien ayant montré ', ainsi que saint Augustin', qu'en détachant la première et la dernière syllabe du vers hexamètre, le reste pouvait se scander en anapestes et spondées, on a saisi cette ouverture, et, en conservant les mêmes valeurs de blanches et de noires, on a avancé les barres d'une ou de deux syllabes :

JIJJJUJUJUJIJJJIJ

Con - ti-ca-er' om-nes in-ten - tiqu' o - ra le-ne-banl.

Cette notation est encore pire que la précédente-, car parmi les syllabes accentuées sont ici ti de conlicuere, in de mtenti^ enfin ra et bant de ora tenebant , qui ne doivent l'être en aucune façon.

Sacchi et Scoppa, guidés par les accents prononcés à l'italienne, et sur d'autres indications malheureusement contestables, concluaient que le vers de six pieds n'existait réellement pas en latin -, que celui qu'on appelle hexamètre ou êtnarim n'avait que cinq pieds efiectifis, et deux demi-pieds que l'on comptait bien dans son nom , mais qui ne frappaient pas l'oreiUe *.

Dans ces derniers temps, M. Vincent, aujourd'hui membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, peu tou-

* De metris , dans Patsch , p. 2423.

* De musica, V, n» 9, p. i61.

' Scoppa, Beùut, poét,, etc., p. 451. — Nous verrons qn*il y a quelque ▼érité dans ceUe proposition ; ma» elle est si mal exprimée , qu'on la croirait d'abord tout à fait fausse.

%M 0B l'hAIMORIB BttBNTISLLB

ché de ces raisons, pensa, au contraire, que le vers de six pieds bien prononcé en avait réellement sept, à caosede deux silences qu'on était obligé d'y introduire*. Ce Pfy tème, qu'on pourrait appuyer d'un passage obscur de Qôtilien *, lui permet, en diqiosant adroitement ses sileneei, de faire coïncider un peu plus souvent les temps forts et les notes accentuées :

JlJi^|JJM|JJ|JjJ|Jj

Con - ti-CQ-er' om*nes in - ten-Uqu* o - ra te - ne-ban(.

Une autre opinion plus simple que toutes celles-là, qui n'ajouterait rien à ce que les anciens nous disent, consisterait à ne pas mêler les deux éléments harmoniques que notre musique reconnaît , et que nous voulons retrouver dans la poésie ancienne, je veux dire les temps égaux et l'accentuation. Marquons celle-ci par des barres de mesures placées devant la syllabe accentuée , et conservons aux syllabes la valeur longue ou brève que la langue latine leur donnail en cette façon :

J JJUUJJJjJ U U\Jl

Con-U-cu-er* om-nes in-ten - tiqa*

Page 1