‹ De quelques points des sciences dans l'antiquité physique, métrique, musiqueChapitre 9 sur 22 · m te- ne-ban · texte numérisé non relu

m te- ne-ban

Voilà les valeurs temporelles des syllabes et l'intensité de la voix exactement représentées, et sans aœnne pétition de principe. U est vrai que les espaces compris entre deux syllabes accentuées ne sont pas égaux; mais où a-t-on janais

' Voyei ItiDiuârtaUon sur le rhythme chêg Im ancisnf.— William Mitfort, dans son ouTrage intitulé An inqtUry Mto th» pHndp^M of harmonff f« language ; and of thê mechanUm ofwrn modem and anUanf^ émet une idée plus originale. Selon lai, les Ters hexamètres et pentanèlras se prononcent toujours i trois temps (p. 246 ,. édit. de 180^. C'est on exemple des erreurs où Tesprit de s|stèiiie peut nous entraîner.

* Inst. orat., IX, 4, n« 98. Cf. t&td., n^" 51.

BfiS VSRS ÀNaBllS. S67

-VU qu'ils le fussent? et cette opinion fantastique > ou qui n'a de base que dana les habitudes de notre musique, autorisetr-eUe à torturer les textes des anciens pour y trouver ce qu'ils n'ont jamais dit?

D fitut avouer aussi qu'il n'y a aucune harmonie dans une pron<Miciatlon pareille; il n'y en a pas non plus dans celles qui ont i^ écédé . et cette dernière a toujours l'avantage de n'introduire aucun élément nouveau dans l'idée qu'on se fait du parler des anciens.

Frai poini de la diffieuUé. — Mais il y a une objection plus générale et plus skieuse : c'est que toutes ces notations, quelles qu'elles soient, peuvent amuser un ^dit qui 86 complaît dans un système. Passez à la pratique , c'est-JH dire Cûtes énoncer par un musicien , avec les valeurs marquées, les syllabes dont il s'agit, et vous comprendrez tout de suite l'absurdité et le ridicule de ces propositions.

Jbuaoais la parole humaine, ni dans la prose, ni dans les vers^ ne s'est scandée ainsi avec une durée simple sur les brèves et une durée double sur les longues. Tant qu'on ne foit qu'énoncer ou écrire cette proportionnalité des syllabes, on peut croire qu'elle a existé; dès qu'on l'entend, c'est à périr de dégoût et d'ennuL On sent bien qu'on ne parle pas comme cela; que jamais un peuple n'a prononcé les mots de sa langue comme un conscrit à qui l'on fait dire gauche, droite^ pour lui apprendre à marcher au pas, ou un choriste inhabile réduit à ciMnptef ses silences pour arriver à la mesure avec ses concertants.

Aussi plusieurs critiques , examinant le vers hexamètre et les valeurs des syllabes, en ont jugé le mécanisme si peu praticable, qu'ils croyaient entrevoir de l'imposture dans les r^es qui nous ont été prescrites sur ce sujet par les an*^ ciens •.

* Scoppa , Beaut. poét., p. 133 ; Sacchi , $ 32 , p. iil.

Toute la difficulté vient, nous l'avons dqà montré ', da sens qu'on attache aux mots brive$ et Umgue$. Dès que l'on sait qu'ils n'expriment que des valeurs de compte, et non pas des durées réelles, la langue latine se prononce comme toutes les langues du monde : avec une insistance plus ou moins marquée sur les syllabes accentuées , avec beaucoup de légèreté et, de rapidité sur celles qui ne le sont pas-, et l'harmonie générale du langage vient , comme partout ailleurs, de l'alternative de ces sons forts ou bibles.

C'est ce qu'exprime avec beaucoup d'énergie saint Augustin, dans son traité d0 l'Ordre , où, parlant du langage: « Notre intelligence, dit-il, reconnut bien que cette mati^« n'avait aucune valeur, si les sons n'y étaient réglés par une certaine mesure de temps, et par la variété convensd>le des accents aigus et des accents graves (des syllabes accentuées et des syllabes glissantes) '. . . . Elle essaya donc de réunir et de disi)oser ces pieds en divers ordres, et, suivant d'abord en cela la sensation , elle y marqua des divisions convenables qu'elle appela membres et ineùes '. »

Cicéron avait dit longtemps avant lui que ce n'était pas par le calculj mais par la nature et la sensalion^ qu'on avait reconnu les vers -, que la raison n'avait fait autre chose que réfléchir sur ce que le sentiment avait produit*, qu'elle avait mesuré la quantité des syllabes , et que l'observation avait ainsi donné naissance à l'art. \

Il est évident, et par ces passages et par beaucoup d'autres des grammairiens anciens , que l'harmonie du langage, et spécialement la cadence des vers , était antérieure à la

* Voyez ci-dessiu la Dissertation sur la quantité prosodique»

* Videbat autem hanc materiam esse Tilissimain , nisi certa dimensîone temporam et acumiais gravitatisque moderato varietote soni figurarentur. De ordine, II, 14, n« 60.

' Et in eo primo sensam ipsom secuta moderatos impressit articulos quœ et C€Bsa et membra nominavit. Ibid. « Oraf., 55, n* 183.

distinction des syllabes brèves ou longues ^ que ce ne sont donc pas celles-ci qui ont pu la produire, et qu'elle venait, comme cbez nous, de la succession alternative des syllabes accentuées et de celles qui ne le sont pas.

Objections. — Ceux qui n'ont appris à connaître la versification latine que dans les traités de prosodie à notre usage me feront cette objection, qu'il est bien étonnant, si l'accentuation jouait un si grand rôle dans la constitution des vers anciens , que les métriciens n'en disent pas un mot. L'objection, quand même elle serait fondée , ne serait pas bien embarrassante*, mais le fait est qu'elle n'est pas fondée; que pour croire qu'on peut négliger l'accent dans l'étude philosophique des vers grecs ou romains , il faut n'avoir jamais bien lu ou n'avoir pas suffisamment compris les textes originaux.

Le mot prosodie lui-même, qui , chez nous , désigne les traités élémentaires de versification grecque ou latine , que signifie-t-il d'abord en terme de grammaire? Précisément Vaceent, V accentuation. Aurait-on jamais donné ce nom à la quantité ou à l'évaluation des vers, si l'acxîent n'eût pas été une des conditions matérielles de ceux-ci?

L'accent était si bien le principe de toute cadence dans le discours, que Psellus n'hésite pas à déclarer que c'est à lui qu'il faut la rapporter, que c'est de lui qu'elle dépend '.

Les vers, d'un autre côté, ne se distinguaient du rhythme, nous disent tous les grammairiens, que parce qu'ils exigeaient certains pieds et se terminaient à une Ihnite déterminée, tandis que le rhythme n'était pas soumis à ces conditions*. Or, en quoi consistait le rhythme? Précisément,

' Tlpdç râvoy r6 fieku^elvy irpàq révov dpfMvia. — MM. Egger et Ga- Ittski s appaient, arec raison , <ur ce vers , dans la préface de leur Méthode pour étudier V(iccent%MtUm grecque , p. ix.

fjtérpa TfjttiTâ(Kr'ai,, Bhêt,, 111, 8, n* I); TÎ fiérpa Srt fMpla, tQv puSfA&y

970 DB L HAMiONlB BSSBimBLLE

comme chez nous, dans rallernative des syllabes Bcctùtuées et des syllabes glissantes*; de sorte que le vers ne ftdsait pas autre chose qu'y joindre le nombre convenu el l'ordre des pieds. « Pour le rhythme » dit Quintilien , il est indifférent que le dactyle commence ou finisse par les brèves, n n'en va pas ainsi dans le vers-, on ne peut pas me^ tre un anapeste pour un dactyle , ni même quelquefois le dactyle ou le spondée à la place l'un de l'autre*. »

Ces pieds eux^nèmes que nous nous représentons, parce que nous les voyons ainsi marqués sur nos livres , comme de simples combinaisons de brèves et de longues, n'étaient-ils, en réalité , rien autre chose? Si fait vraiment \ et les grammairiens ont bien soin de nous dire que s'il n'y avait que cela pour le calcul, il y avait pour l'oreille la distinction et l'appréciation de l'ams et de la théiU, c'est-à-dire du son fort et du son fitible. « Le pied, dit Diomëde, est le levé ou le frappé de deux ou plusieurs syllabes '.m — « U fout savoir, répète Sergius, que tout pied a une anU et une théêi$, c'i

iertj (paveùéy (Aritt., Poet., 4, n® 21); Sont et illa diftcrimiiia quod rhythmis liDera spatii, metris fiiDÎta saut (Quint., Insi. orat,, IX» 4, n« 50). Cf. S. Augustin, De musica, III, 1, n« 2, p. 83 ; 7, n* 15, p. 100.

' Distinctio et squalinm et sepe Tariorum interTallorum percusuo numerum conficit(Gic., De orat., 111, 48, n* 186 h Numerus interralUfl* compotitio Tocibus apparet (Cic, Orat., 54, n» 181); Ordo Terbomm effiât nnmenim sine ulla aperta oratoris industria (/Wd., 65, n* 217); EtiaoH si constat ntrumque pedwus.... numeri spatio ieniponim constant, metra etiam ordine (Quint., Inst. orat.t IX, 4, n« 4o). Cf. Dioniède, dans Putsch, p. 469 ; Maxim. Victorin, p. 1955; Beda, p. 2380 ; Marins Vîctorinus , p. 2484. — Remaraues bien que tous ces espaces , apaUa iêmptH rum , tous ces interralles dans le langage ne peu?ent devenir sensibles à Toreille que par les syllabes accentuées succédant à des syllabes glissantes. Si tout était prononcé exactement du même ton, il n> aurait ancon rfayûime sensible : Numerus in continua tione nullus est (Cic, De omf., 111, 48, no 186); et Torateur romain explique sa pensée par la comparaison suivante, qui ne laissera, je crois, aucun doute sur ce qu'il vent dire : a Numerum in cadentibus guttis , quod intervallis distinguantur, notare possumus : in amni précipitante non possumus. » Ibid,

• Quint., Inst. orat., IX, 4, n- 48 et 49.

* Dans Putsch, p. 471.

^ES VBRS ANCIENS. 371

JtHlire un levé et un frappé \ >» Le pied , selon Marius Vietorinus, est une mesure des syllabes, composée en élévation et position , ou en ar$i$ et théii$ '.

Personne , au reste , n'est aussi explicite , à cet égard, que Térentien : « Lors donc, diWil, que vous trouverez deux syllabes jointes ensemble , elles formeront un pied , quand bien même elles seraient brèves toutes les deux. Une syllabe longue ne peut pas former un pied toute seule , parce qu'il faut pour cela deux mouvements, et non pas seulement une valeur de temps double. Or, on pourra marqua ces deux mouvement» sur deux brèves : l'un élèvera le son, l'autre rabaissera : »

Ergo quum daas Tidebis esse Tinctas syllabas Effici pedero necesse est, sint breyes amb» Hcet. Una looga non valebit edere ex sese pedem, Ictibus quia fît duobus, non gemello tempore. Brevis atrinque sît, licebit; bis feriri convenit : Parte nam attollit sonorem, parte reliqua deprimit *.

U est donc bien compris maintenant que les pieds, considérés comme éléments harmoniques du rhythme ou du vers, c'est-à-dire comme formés par les syllabes des mots prononcés, consistaient essentiellement en une arsù et une thé- $i$^ c'est-à-dire en une partie accentuée ou forte, et une partie faible ou glissante. En tant que composés de longues ou de brèves, comme on nous les apprend dans nos classes, ils constituaient seulement le mètre du vers, c'est-à-dire qu'ils en détenninaient la mesure , exactement comme chez nous le nombre des syllabes détermine la longueur ou la

* Dans Putsch, p. 1831.

■ Patscb, p. 2485. Voyei d-desras, p. 253 et saiv.

* De peâibus, dans Putsch, p. 2412. — S. Augustin remarque aussi que toute rharmonie des pieds leur Tient de Varsis et de la thesis : « Utrum ob aliud pes aurem mulceat, nisi quod in eo dus iUie partes, quamm una in levatione, altéra in positione est, numerosa sibi concinnttate respondent. » De mutieaf V, 2, n<> 2, p. 454.

17 2 DE l'harmonie ESSENTIELLE

dénomination des vers ; mais leur harmonie vient évidem* ment des syllabes accentuées qui tombent à certaines places ou en certain nombre '.

Définition des ver$; forme venifique. — Nous verrons mieux tout à l'heure ce que valaient dans les vers anciens ces diverses parties : remarquons , pour le moment , qu'i^ s'applique en toute rigueur la définition générale des \ers, que ce sont simplement des membres de périodes ^umis à une forme particulière, déterminée dans chaque langue *.

Cette forme particulière consiste tantôt dans la mesure , tantôt dans le nombre et le partage des syllabes, tantôt dans une consonnance, tantôt dans une simple allitération ou dans la réunion de plusieurs de ces caractères. Ce sont là , pour les différents peuples, les marques extérieures plus ou moins agréables auxquelles ils reconnaissent leurs vers, et dont ils font leurs règles prosodiques -, mais la condition essentielle et primitive , c'est que ces vers apportent à notre oreille le sentiment du rhythme, sans lequel nous ne reconnaîtrions dans le discours aucune espèce de cadence, et d'un rhythme mesuré d'une certaine façon , puisque sans cela ils se confondraient avec la prose oratoire.

L'ensemble de ces qualités sensibles à l'oreille peut être désigné sous le nom un peu barbare, mais très-exact, de forme versifiqtAe , et alors la question que je posais tout à l'heure devient celle-ci : Quelle était, chez les anciens, cette forme versifique, indépendante et du sens des paroles, et de la douceur et de la dureté des syllabes, et même de la pro-

^ Cette distinction explique l'opinion de Scoppa rapportée tout à rheore . 265, note 3), sur le nombre réel des pieas dans rhexamètre latin. 'agit-il des pieds calculés , il y en a six incontestablement , dont chacon ▼aut quatre semions. S'agit-il des pieds prononcés et perçus par l'oreille ? nous verrons tout à l'heure nue » dans presque tous les hexamètres latins, il j a cinq accents , c'est-à-aire cinq arsis et autant de thésis , par consé^ quant, cinq pieds inégaux , dont la somme forme toujours douxe longues.

* Cours supérieur d$ grammaire, t. II, liv. 1 , c. 4.

noDcialion de telle ou telle lettre y forme qui faisait qu'à la simirfe audition d'une phrase on reconnaissait un vers y et qu'on ne le regardait pas comme de la prose ?

Pour fciire bien comprendre ma pensée, je rappelle que souvent nous figurons nous-mêmes, presque toujours par moquerie, mais d'une manière trës-reconnaissable , Tharmonie de nos alexandrins , lorsque , pour représenter le débit trop monotone d'un lecteur ou d'un acteur, nous disons :

Tatà , taUtata , taUlâ y UUta .

L'oreille est ici frappée d'une certaine cadence que nous reconnaissons aussitôt pour être celle d'un de nos grands vers. Il n'y a là ni prononciation particulière des mots ou des syllabes, ni mélange des sons clairs ou obscurs, ni signification précise des paroles, mais seulement ce rhythme mesuré qui constitue le vers chez nous. C'est cette forme si nette à la fois et si sensible, que je voudrais déterminer dans.la versification ancienne, et faire apprécier en soi-même, ou par comparaison avec ce que nous avons chez nous.

Il faut pour cela savoir exactement ce que c'est que le mètre j et comment il modifie le rhythme, ou quel efiet il produit pour la cadence du vers.

Nature et influence du mètre. — D'abord , en quoi consiste le mètre? Le mot mètre est pris, chez les anciens, dans plusieurs sens : pour un seul pied dans les vers hexamètre et pentamètre * ^ pour deux pieds dans le vers îambique et ses dérivés*^ pour plus d'un pied chez quelques grammairiens *-, souvent aussi pour les vers eux-mêmes*. Ce sont là des significations détournées dont nous n'avons pas à

* M. Quicherat, Traité de versif, lat.j c. 27. » Ibid.

* Meftniin qoidem esse et eo qnocl plus est auam pes , cerlitinquc fioem habet. S. August., De musica , lit, 7, n" 4o, p. lOi .

* /Wd., V, 1, n** < , p. 153 ; Cf. tous ceux qui ont écrit De mftris.

nous occuper. Nous examinerons le mètre dans le sens général d'une mesure qui s'applique aux vers et les détermine. Eh bien y le mètre en soi n'est que le compte ou l'évaluation des syllabes *, c'est une considération si étrangère à l'harmonie proprement dite, qu'on l'applique aussi bien aux vers écrits qu'aux vers prononcés , et qu'elle existerait encore pour un sourd , si ce sourd connaissait la valeur conventionnelle attribuée aux diverses syllabes.

Cette qualité, cependant, quelque métaphysique qu'elle soit , en s'appliquant au rhy thme et régularisant ses dimensions , lui communique une valeur harmonique à laquelle l'oreille n'est pas indifférente. Voyons donc si nous pourrons reconnaître exactement , d'après les anciens eux--mèmes y la modification dont il s'agit.

<( Il y a , dit Yarron *, entre le rhythme et le mètre la même différence qu'entre la matière et la règle \ » c'est-à-dire que, comme le rhythme donne au discours, et en particulier aux vers, leur harmonie, ce sans quoi ils n'existeraient pas, il en est comme la matière-, le mètre (le mot l'indique) est la mesure qu'on applique à cette matière et qui la détermine à être tel ou tel vers en particulier, mais n'en fait pas l'essence.

La définition de Marins Yictorinus, moins rapide peut-être que celle de Yarron , est plus nette encore : « Le rhythme , dit-il*, diffère du mètre en ce que celui-ci consiste dans les mots (en tant que composés de syllabes longues ou brèves) , et celui-là dans la modulation et le mouvement du corps -, » ou bien « en ce que le mètre est une certaine ordonnance de pieds, et le rhythme une succession symétrique de temps. »

* Inter rhyihmum et metrum id interest quod inter maUriam et r»gvlam» Diomède, dans Putsch, p. 5i2.

* Diffcrt rhythmus a metris, quod metrum in vcrbis, rhythmas in modulalîone ac motn corporis , et quod metrum pedum sit quaedam compositio , rhythmus autera temporum inter se ordo quidam. Putsch , p. 24S4.

Il résulte de là que le rhythme peut exister et se trouve «n effet dans tout langage , même dans celui qui n'est pas mesuré ; et c'est ce que déclarent en termes exprès Gicéron^ Quintilien*, et tous les grammairiens latins-, tandis que le mètre n'existe que dans le langage où on l'a appliqué ; et de là ce mot si fréquent chez les anciens , et dont on a abusé en tant de façons ^ que tout mètre est un rhythme et que tout rhythme n'est pas un mètre *.

Ajoutez , cependant, que tout riiythme devient mètre (plus ou moins accepté et favorisé) dès qu'un poète détermine une certaine longueur de prolation et une certaine combinaison de brèves et de longues comme faisant pour lui un vers. C'est la définition; car, d'après Maxime Yictorin^ le mètre est le calcul joint à l'harmonie du langage-, le rhythme est cette harmonie sans le calcul.

C'est aussi fort exactement l'origine du mètre , puisque tous les grammairiens déclarent qu'il a été inventé pouf déterminer les justes bornes où il fallait s'arrêter et revenir* ; qu'on a nommé rhythme le discours qui marchait toujours «ans avoir une terminaison marquée*, et mètre celui qui, au contraire , était bien déterminé \

C'est enfin ce que l'histoire de la poésie grecque ou latine

' Orat., £15, n» 483.

* Inst, orat,f IX , 4, n» 4 44.

' Omne metrum rhythmus, doq omnis rhjthmns etiam metrnm est (S. August., D9 munca, m, 4, n* 2, p. 84). Dans la rigueur des termes, le rhythme et le mètre sont deux qualités essentiellement différentes. Mais dans la pratique, tout langage mesuré est en même temps rhythme , quoique tout langage rhythme ne soit pas mesuré.

* Metrum est ratio cum modulatione , rhythmns sine ratione modulatio (Putsch, p. 4955). Cf. Beda, De rhythmo, p. 2380.

' Quint., Inst. orat., IX , 4, n» 4 44.

* Quod non esset certo fine moderatum , sed tamen rationabiliter ordinatis pedibus curreret, rhythnU nomine notavit. S. August., De ordine^ II, 44, n« 40; l>0fmi^ca, Hl, 4,2, p. 83.

' Ne longins pedum cursus proYoWeretur qnam cjus judicium posset sustincrc, modum statuit, unde rererteretur. S. August., ibid.

27G DB l/flARMONIE ESSENTIELLE

nous démontre, et ce qu'atteste saint Augustin*, lorsque, à propos des différents vers inventés par Asclépiade, Alcée, Sapho et tant d'autres , il dit que tout le monde en peut £aire autant *, que ceux-là n'ont pas plus de droit que tout autre à créer des vers , et que, comme on pourrait ainsi imaginer des combinaisons à Tinfini , il n'est pas raisonnable de s'arrêter à les examiner toutes.

Ce passage important nous explique donc ce que c'est que le mètre en soi. U ne veut pas dire que toute mesure dût plaire également, et encore moins que tout mètre fût également estimé des anciens-, il établit seulement que c'était d'abord une mesure quelconque , une mesure arbitraire introduite dans le discours. C'est ce que dit d'une autre manière Quintilien*, qu'il n'y a point de prose qu'on ne puisse détailler en quelques espèces de petits vers. Il en est, au reste, de même chez nous, qui pouvons toujours séparer notre prose en parties de trois, quatre, cinq, sept syllabes , etc. , et dire que ce sont des vers blancs de ces diverses mesures.

La conséquence immédiate et rigoureuse de ces prémisses, c'est que le mètre proprement dit, la mesure abstraite conçue ou déterminée dans une portion de discours, ne change absolument rien à l'harmonie du langage. C'est une modification tout intellectuelle, analogue à celle que nous ferions dans une page de prose , en marquant au crayon les syllabes de 10 en 10 ou de 12 en 12-, nous aurions fait le compte des syllabes*, l'oreille n'en serait pas du tout affectée.

Mais si ce compte , conçu dans son abstraction , n'influe en effet aucunement sur la cadence , est-il aussi exact de dire qu'il n'exerce pas sur elle une action indirecte? Non,

* De muiica, H, 7, n» 14, p. 65.

* /«*/. orat., IX, 4,0» 52.

sans doute. Il détermine , au contraire , quelques circonstances qui, toutes 9 influent évidemment sur Tharmonie, et dont voici les principales :

1"*. Le retour d'un rhythme semblable. Tout le monde a éprouvé que Toreille est sensible au retour régulier de la même audition. Si donc des coupes semblables , déterminées par des mètres égaux répétés immédiatement ou après un faible intervalle , frappent Touîe assez régulièrement pour être reconnues par elle y il en résultera cette sensation agréable que nous font éprouver les membres égaux d'une période. C'est ce qu'exprime très-bien saint Augustin quand il dit qu'indépendamment de tout calcul , le mètre réjouit notre sens par une certaine égalité \

2°. Les césures. On appelle ainsi les sections ou coupures de la prolation déterminée par le mètre entier. Le plaisir que nous font les césures est fondé sur la quasi-égalité et , en quelque façon » le contre-balancement des deux parties d'un vers. Cette propriété , observée , sans doute, dès la plus haute antiquité , n'a été nulle part exprimée aussi formellement que par saint Augustin, quand il a défini le vers <c ce qui se compose de deux membres mesurés dans un certain rapport et bien liés entre eux *. » Les césures , dans leur sens étymologique, sont, en effet, les coupures ou parties du vers-, mais , à considérer l'harmonie qu'elles produisent, ce sont des repos momentanés, introduits dans le vers pour en fociliter la prononciation et en augmenter l'harmonie' *, et y par conséquent, l'agrément sensible du vers dépendra toujours, en une notable partie, de l'exacte détermination, de la régularité des césures.

' Metrum.... naturali motu, aate coDsidorationem uumcrorum, scusum quadam aequabilitate dcmulcet. De musica, 111, 8, n* 49, p. i04.

* Versus.... qui duobus inembris certa ralioue dimensîs copulalisque constat. Cf. De musica, Ili , 9, n<» 20, p. 105 ; et 2 , n» 4, p. 87.

* Cours supérieur de grammaire, t. 11, liv. I, c. 7.

978 DE l'UARIONIS ESSENTIELLE

3*. Les homoeoptotes ou chutes semblables. Je prends ce mot dans un sens un peu différent de celui où rentendaieni les anciens rhéteurs ', pour désigner ces combinaisons de sons reconnaissables à Torcille , qui reviennent sans cesse à la même place. Telle est , chez nous y la rime *, tel pourrait être un mot d'un certain nombre de syllabes accentuées d'une certaine façon, qui reviendrait assez régulièrement pour appeler l'attention et nous procurer une sensation agréable.

Il est évident que ces diverses circonstances , et plusieurs autres qu'il est inutile d'énumérer ici', ne sont pas la même chose que la mesure abstraite , mais l'accompagnent , ou , du moins , peuvent l'accompagner, et contribuent à constituer cette forme versifique que nous voulons déterminer -, de sorte qu'il est presque insensé de vouloir se rendre compte de l'harmonie des vers grecs ou latins , et de n'y pas faire d'abord entrer ces premiers éléments de Tharmonie de tout système de versification.

Examinons donc ce qu'ils ont été dans les vers anciens dont nous connaissons exactement le mèU*e par les traités de métrique qui nous sont restés , dont nous pouvons aussi re* produire le rhythme général en appliquant les règles de prononciation correctement accentuée que les grammairiens nous tracent, et nous arriverons certainement & cette connaissance claire et distincte que nous cherchons.

Je n'ai pas besoin de dire que mon projet n'est pas de m'arrèter à tous les vers que distinguaient les itnciens -, je me bornerai aux principaux , savoir : Vhexa$nétre , le pentamètre, Vumbique et les vers lyriques.

Yen hexamètre. Le vers hexamètre contenait de treize à dix-sept syllabes-, en moyenne, quinze. Sur ces quinze syl-

' Cours supérieur de grammaire, liv. II, cli. 7. * Voyez les figures de mots et les figures de construction , dans te même ouvrage , liv. H ^ c. 1 à 23.

labes, plusieurs étaient accentuées et déterminaient le rbytbme du vers.

Ce rhythme était médiocrement régulier chez les Grecs. Le nombre des accents contenus dans un seul vers varie quelquefois, mais bien rarement, de trois à six (en ne comptant, bien entendu, que les accents aigus ou circonflexes qui faisaient réellement accentuer les voyelles). En général, on compte quatre ou cinq accents. La moyenne des anis ou temps forts , dans les vingt premiers vers de Y Iliade, de la Théogonie d'Hésiode, des Argonautiques d'Apollonius et des Posthomériques de Quintus de Smyrnc , parait être de quatre et demi.

Quant aux césures , elles sont moins déterminées encore. Nous verrons , à l'occasion des vers latins , quel soin les poètes romains y ont donné , combien ils les ont rendues régulières. Chez les Grecs , elles sont souvent différentes : les vingt-cinq premiers vers d'Homère offrent dix césures penthémimères , quatorze trochalques et une hepthémimère -, sur les vingt-cinq premiers vers d'Apollonius , il y a douze césures trochalques et treize penthémimères.

Enfin , les fins de vers n'ont rien , non plus ^ de bien régulier. Sans doute, le dactyle et le spondée s'y trouvent ordinairement; mais les accents, au lieu de tomber sur la seconde et la cinquième syllabe en remontant , comme cela doit toujours être pour accuser nettement les longues et les brèves de ces deux pieds , tombent à peu près au hasard sur deux des six dernières syllabes.

L'harmonie versifique qui résulta d'un système si lâche est, on le conçoit sans peine, assez peu marquée. Aussi les vers grecs , prononcés même avec le soin d'appuyer sur les syllabes accentuées , ne nous paraissent guère autre chose qu'une prose coupée en sections à peu près égales.

Dans le système latin , c'est tout autre chose*, les syllabes du vers peuvent varier, comme chez les Grecs, de treize 4.

S80 DB l'harmonie ESSENTIELLE

dix-sept, et il y en a de même quinze en moyenne.

les accents sont , presque sans exception , au nombre de

cinq marqués dans chaque vers.

Les césures sont d'une régularité remarquable ; elles tombent presque constamment, sept fois au moins pour huit, sur la première moitié du troisième pied, ou sur le cinquième demi-pied , comme disaient les grammairiens.

Pour bien comprendre l'intérêt harmonique que présente cette division , il faut se rappeler Tétude délicate et minutieuse que les Romains avaient faite des éléments de leurs vers. Ils n'ignoraient pas que l'harmonie vient surtout du cx)ntre-balancement de deux prolations égales ou presque égales. Saint Augustin , dont nous avons rappelé la définition qui l'établit, remarque à ce sujet', qu'on aurait l'égalité parfaite en divisant le vers hexamètre en deux césures de trois pieds-, mais alors ces pieds n'eussent pas été liés entre eux , c'est-à-dire qu'on eût pu changer les deux césures de place , le vers subsistant toujours ' -, pour empêcher cet inconvénient, on a séparé les six pieds du vers héroïque non en deux moitiés, mais en deux parties les plus approchantes de la moitié ; c'est-à-dire qu'on a mis cinq demi-pieds dans le premier membre et sept dans le second , et il est très-rare que les poètes manquent à cette règle \

Je n'examine pas si la théorie exposée ici par saint Augustin est inattaquable , mais le foit est hors de doute. Il avait été remarqué longtemps avant lui par Yarron. « Dans nos vers, disait cet érudit, le cinquième deny-pied finit un mot, et alors cette première partie contribue aussi puissanvment que les sept demi-pieds qui suivent lirharmonie du

* De musica , V, 3 , u° 3 , p. 1 55.

* Cette raison, qui n^aurait aucune valeur' chei** nous, pouvait en avoir une dans une langue inversive comme le 1a|in.

* S. Augustin, ibid.f p. 156.

vers'. » En effet, dans un vers composé de deux parties bien arrêtées y la première représente la protase , et l'autre Tapodose , dans la petite période qui compose le vers. La seconde répond à la première, et toutes les deux sont indispensables au vers entier et Tune à l'autre. Varron pot donc se vanter avec raison qu'il démontrait cette propriété par une sorte de raisonnement ou de rapport géométrique*.

Du reste, pour sentir cette division comme Yarron et saint Augustin 9 nous n'avons qu'à accentuer les vers comme le faisaient les Latins-, et, toutes les fois que la césure tombera au cinquième .demi-pied , c'est-à-dire sept fois environ pour buit vers, nous reconnaîtrons la vérité du principe.

Pàstor Aristaéus — fiigiens Penéia Tempe Amfssis, ai fàma— épibus morbéque faméque '.

C'est surtout dans les fins de vers que l'accentuation romaine mit une régularité de cadence dont les Grecs ne s'étaient pas doutés. En effet , les règles de cette accentuation, combinées avec celles de la prosodie qui défendent , au cinquième pied , l'emploi d'une dernière syllabe coupée du mot précédent, et qui ordonnent de finir le vers par un mot de deux ou de trois syllabes , font ouïr distinctement les dactyles et les spondées finaux. Là , dans les vers bien faits, les longues et les brèves ne sont plus seulement des valeurs de compte^ ce sont des longues ou brèves bien réelles formant une clausule * que Toreille reconnaît presque aussi exactement que notre rime.

' Varro scripsit observasse sese iu versu hciametro quod omni modo quintus semipes versus finiret, et quod priorcs quinque semipedes aequo magnam viui haberent iu effîciendo versum atquc alii posteriores septem. A. Gellias, Noct. AtHc, XVllI, i5.

* Aulu-Gelle , ibid. '■

» Virg.,Georflf.,lV, v. 314,

* Sur rimporiancc des cadences finales, voyez Gicëron, Orat,, 59^

i82 DE l'hARMONIB ESSENTIELLE

Ductôres Dàaaum— tôt jam labéntibas ànnis Instar mentis équum— divfna Pàiladis àrte i£dfficant*.

N'entend-on pas distinctement cette tennlnaison : labéniibus ànnis , Pàiladis àrte » fàma vagàtur, etc. , où la longue accentuée est toujours suivie de deux brèves sans accent , puis d'une autre longue accentuée et de la douteuse de la fin y et termine ainsi chaque vers par une cadence pareille et facilement reconnaissable ?

Ce point est si important dans la théorie qui nous occupe, que je n'hésite pas à indiquer un moyen de vérification bien remarquable , que j'ai été conduit à^ employer pour m'assurer moi-même que je ne me trompais pas dans la valeur que j'attribuais à l'accentuation régulière des derniers pieds du vers latin.

On sait que les enclitiques que, ve, ce ,ne (interrogatif) déplacent l'accent et l'attirent sur la finale du mot auquel ils sont joints*. Gela étant , si nous considérons surtout le mot qw y si souvent employé dans le dactyle qui forme le cinquième pied , nous voyons qu'il peut y entrer soit comme seconde y soit comme troisième syllabe , par exemple y dans quique pa/tidts % et ipsaque iellus \

Mais, d'après ce que j'ai dit ailleurs, le dactyle ipsaque , bien que correct pour la prosodie , ne doit pas l'être pour l'oreille -, car l'accent transporté sur la brève sa doit la rendre longue à l'audition , et alors on n'a plus cette chute cadencée qui caractérisait, chez les Romains, la fin de l'hexamètre.

no 199 ; Quintilien, Inst. orat,^ IX , 4, n»* 61, 68, 96 ; les autres rhéteurs disent la même chose. Voyez aussi sur la terminaison monosyllabique de Hiexamètre Quint., Inst, orat,, YUl, 3 , n« 20.

• Virg., yEn.,ll,v. 12.

* M. Quicheral, Traité de versif. lat,, c. 40, p. 346.

• Virg., Georg,^ 1, v. 113.

* Virg., Georg.f I, v. 127.

Si ces conjectures sont fondées, un poète harmonieux comme Virgile ne doit se permettre que rarement et, en quelque sorte , par exception , le qw à la fin du cinquième pied. Au contraire, il doit le prendre toutes les fois qu'il se présente comme seconde syllabe du même pied.

Voilà assurément une règle nettement formulée. Vérifionsla. Je trouve dans les Bucoliques entières un seul exemple du dactyle que je signale ici comme anomal**, j'en trouve dix-neuf du régulier '. Je parcours le premier livre des Giorgiques : je trouve six exemples seulement du mauvais dactyle*', il y en a trente-quatre pour le bon \ La différence est assez frappante pour qu'il ne soit pas nécessaire de pousser l'épreuve plus loin. Le vers hexamètre est donc suffisamment connu maintenant.

Vers pentamètre. — Le vers pentamètre, chez les Grecs, se trouve, d'une part, dans les Pensées de Théognis, dans les Exhortations de Tyrtée, dans \es Fragments de Gallinus, de Mimnerme et de Solon, qui remontent au vi^ ou vn^ siècle avant notre ère-, de l'autre, dans quelques fragments du commencement de l'ère chrétienne, et surtout dans YAntholagie , dont presque toutes les pièces appartiennent à l'époque romaine.

Le vers pentamètre de l'époque ancienne n'est déterminé que par sa mesure prosodique. Il suffit d'ouvrir le recueil des poètes que je viens d'indiquer pour reconnaître qu'il n'y a rien autre chose. Ainsi Mimnerme écrit :

Âvôea TÎîç iJCiyç ylyvtrai dpxaXéa

• Virg.,JB:d.,Vm,v.34.

• Virg., Ed., 11, 33; Ul, 46; IV, 2, 15, 51; V, 28, 59, 78; VI, 2L 27, 32, Î2, 85 ; VUI , 22, 27; X, 27. 35, 58, 65.

» Virg., Georg., I, v. 58, 127, 173, 306, 480, 498.

284 DE l'harmonie ESSENTIELLE

c'est-à-dire que le sens ne se iermiDe pas avec le distique. Théognis écrit aussi :

c'est-à-dire qu'il n'y a pas de césure marquée après deux pieds et demi, comme nous le trouvons presque toujours en latin.

En descendant même jusqu'à Gallimaque , qui florissail S50 ans avant notre ère , et dont nous avons des épigrammes en assez grand nombre , on voit qu'il ne s'astreignait pas aux règles sévères d'une versification plus avancée. L'épitaphe qu'il a composée à propos de Lycas de Naxos * donne dans ses six vers l'exemple des licences ou irrégularités que nous venons de signaler.

Le distique est plus soigné chez Méléagre, qui florissait 80 ans avant notre ère , et qui , le premier, dit-on, fit, sous le nom A' Anthologie, un recueil des plus jolies pensées ou des meilleures épigrammes connues des Grecs. La préface qu'il avait faite pour son recueil, et qui a cinquante-huit vers, ne donne pas un seul exemple bien marqué de l'enjambement d'un distique sur l'autre.

C'est mieux encore si l'on passe à quelques pièces postérieures, et, par exemple, aux vers d'Andromaque le Vieux, adressés à Néron sur un remède appelé gcUéné. Là, on trouve appliquées toutes ou presque toutes les r^les de la versification latine, sur lesquelles il faut insister ici; car les Romains ont mis dans le pentamètre , comme dans rhexamètre , un degré de perfection et une régularité de cadence tout à fait inconnus aux Grecs.

Ils sentirent que le sens devait se terminer avec le distique -, cela devint chez eux une règle absolue-, et, s'ils permirent à l'hexamètre de rejeter quelque chose sur le penla-

• Anthol.,\n, n'»272.

mètre, jamais, depuis Properce et Tibulle, le pentamètre ne rejeta rien sur l'hexamètre suivant.

Le vers fut aussi coupé par la prononciation en deux hémistiches ou parties équivalentes , et donna ainsi l'exemple d'une petite période à deux membres égaux , c'est-à-^ire de la cadence la plus nette et la plus précise que comportassent les vers anciens. Â peine trouve-t-on quelques exemples comme celui-ci de Tibulle* :

Non agnamve sinu pigeât fœtumve capellsB I>esertain, oblita— matre, referre domam,

où la césure tombe mal à la moitié du vers.

Par cette règle, la première partie du pentamètre étant presque toujours la même que celle de l'hexamètre, la différence harmonique des deux vers se trouvait concentrée dans la seconde , et y devenait surtout sensible par la terminaison. Car ce fut aussi une règle, que le dernier mot du pentamètre n'çût que deux syllabes. L'accent tombant ainsi sur la première de ce mot et sur la dernière du précédent, fonna une fin ou clausule aussi nette que celle du grand vers , et qui s'en distinguait parfaitement.

On saisira ces deux caractères , si l'on accentue selon les règles de la prononciation latine les distiques où Ovide raconte comment il s'est trouvé forcé, par l'amour lui-même, d'écrire en vers élégiaques , et non en hexamètres purs :

Arma gravi numéro - violentâque bélla parâbam Édere, matéria — conveniénte médis.

Que l'on compare pour l'harmonie ces vers à ceux-ci de Blimnerme , et l'on verra quels progrès avait faits l'art de cadencer les paroles et de les rendre harmonieuses :

' El«g.,\, I, V. 34,32.

• Amor.f 1, 1, V. i et 2.

S80 DE L HAnMOMIB ESSENTIELLE

HfuU ^oJa re (pôXXa (pùei ToXuâvôefio^ »^

Toif fxf Ao( , wif^iov èirî xp6vov âyôecriv 9^if< TepxâfieBxt xp6ç ùeQv eWreç oùre xcatâvj OÔT àyaéév'

Yen ïambiqtAes. — Des changements analogues se produisirent dans les vers iambiques sévères. Ceux du commencement de Y Electre de Sophocle ont de trois à cinq syllabes accentuées, en moyenne quatre-, il ne parait pas qu'il y ait de césure marquée -, et quant aux terminaisons, il suffit de regarder les treize premiers vers de VCEdipe roi pour s'assurer que le poète ne s'est asU'eint sur ce point à aucune règle-, les derniers mots y sont d'une, deux, quatre ou cinq syllabes, et le dernier accent aigu tombe sur la dernière, la pénultième, l'antépénultième, et même la quaUîème et h cinquième en remontant.

Chez les Latins c'est tout autre chose, au moins pour les vers Iambiques soignés , car je ne parle pas ici de ceux des comiques. Les accents y sont en moyenne au nombre de quatre ou cinq par vers. Les césures y sont bien marquées-, il y en a deux : l'une après trois pieds et demi -, l'autre, qui est de beaucoup la plus fréquente, après deux pieds et demi «. Ces césures se retrouvent à peu près sans exception dans les vers Iambiques libres , comme ceux de Phèdre et des comiques.

M. Quicherat remarque, de plus*, que les trimèb*es de Sénèque se terminent presque tous par un mot de deux syllabes, conune le vers pentamètre. L'accentuation de ce mot était donc semblable dans ces deux vers , c'est-à-dire que l'accent portait toujours sur la pénultième syllabe -, mais le mot précédent ne se terminant jamais par un trochée dans riambique, et finissant toujours par ce pied dans l'élégia-

« M. Quicherat, Traité de versif, lat., c. 27, p. 221 . • /Wd., p. 220.

DBS VERS ANCIENS. 387

que, on voit qu'ils ne pouvaient pas se confondre. D'ailleurs, les césures n'étaient pas égales; les deux vers apportaient donc à l'oreiUe une harmonie essentiellement différente.

Le monologue d'Hécube, dans les Troyennes, s'il est accentué convenablement, donnera une idée de l'harmonie du vers iambique ;

Quiciimque régne fîdit, — et mégna pôtens Dominâtur aiila — née lèves métait déos , etc.

Les Grecs , du reste , semblent avoir reconnu eux-mêmes plus tard la supériorité d'harmonie de l'fambique latin ; car la cadence de ce vers n'est pas du tout la même à l'époque de Périclës et à celle de la domination romaine ou du Bas- Empire. Il nous reste, en effet, de ces derniers temps des ouvrages d'une valeur inégale et souvent médiocre en vers îadibiques trimètres, où l'on est frappé, toutefois, de la différence du système de versification.

Nous avons d'abord de Lucien, qui vivait au milieu du second siècle de notre ère, une tragédie burlesque sur la goutte, où le changement, quoique réel, est peu sensible Plus tard on trouve des ouvrages , comme les vers de Philès sur les caractères des animaux, adressés à l'empereur Michel Paléologue, au xiii® siècle-, la Galéomyomachie et rAmitU exilée de Théodore Prodrome, qui appartient à la même époque*, et là, non-seulement les césures sont celles que les Romains ont admises , mais l'accent final du vers tombe presque sans exception sur l'avant-dernière syllabe. Les scazons de Babrius sont aussi composés suivant la règle latine , avec des césures régulières , et surtout l'accent final

sur l'avant-dernière syllabe'.

' 11 y a peut-être dans cette considération un élément nonyeau et tout à fait négligé jusqu'ici , pour déterminer Tépoquc encore incertaine où tivait ce poète.

Ce dernier caractère est aussi remarquable que facile à vérifier : sur près de cent-quatre-vingts vers pris dans Eschyle, Sophocle et Euripide S cinquante ont l'accent sur la dernière syllabe -, seize l'ont sur l'antépénultième ^ cent onze l'ont sur la pénultième , c'est-à-dire que cette dernière accentuation, quoique déjà la plus fréquooitey n'entre cepaidant que pour trois cinquièmes dans l'ensemble des finales, tandis que plus tard elle en embrasse la totalité. Cette remarque, que je ne crois avoir vue nulle part, prouve invinciblement que l'accent entrait pour beaucoup plus qu'on ne le pense dans Vharmonie venifique. On n'en parlait pas dans les traités de métrique , mais l'oreille guidait les poètes, comme elle les a toujours guidés chez nous, et leur a fait placer convenablement l'accent de nos vers , bien que nos traités de versification n'aient jamais rien dit à cet égard*.

Vers lyriques. — Les vers lyriques sont très-nombreux chez les anciens , et il serait assurément superflu de les étudier tous. Mais, en se bornant à ceux qui ont été le plus souvent employés, on reconnaît qu'indépendamment des syllabes longues ou brèves, dont la diverse disposition fcisait la différence spéciale de ces vers, il y en avait à deux, à trois et à quatre accents. Je laisse de c^té, bien entendu, les exceptions qui, peu nombreuses, n'influent pas sur le caractère général des pièces.

Les vers à deux accents , ou à deux frappés , comme nous dirions chez nous, sont, par exemple, l'odonî^ti^ , dans cet exemple de Boèce :

Gaddla pélIe Pelle timérem ;

* Escbjle , Prométhée , exposition , 35 vers ; Sophocle , Étâctrê , eiposition , 76 vers ; Euripide , Iphigénie en AuUde , le récit d'Agamemnon , 66 vers; total, 477 vers.

* 11 faut excepter M. Qnicfaerat, qui, dans son Traité d9 vern/ication française, a, dès sa première édition, imprimée en 1S38, insisté sur ce point.

DBS VERS ANCIENS. 280

el Yanapestique fnonomètre, comme dans Ausonc :

0 Flôs jûvenum , Spes laéta pàlris.

Les vers à trois accents étaient : le gly conique, comme dans Sénèque :

Régem non fàciunt opes ;

le phiréeralienj dans Martianus Gapella :

Témmt nôctis honérem.

Les vers à quatre accents sont nombreux : c'est, par exemple, Yakaïque, le saphique^ Youclépiade, comme on le voit dans la première ode d'Horace :

Mecaéuas, étavis édite régibus ^

En comparant ce vers au saphique, qui a quatre accents comme lui , qui a deux trochées à la fin au lieu de deux dactyles , on reconnaît sous le même rhythme général une différence dans la terminaison, qui suffisait à différencier les vers -, de même que l'hexamètre et le pentamètre , quoiqu'ils eussent l'un et l'autre cinq frappés , ne se confondaient pas k l'oreille.

Mais la véritable distinction des vers lyriques vient des strophes où on les fait entrer, des combinaisons qu'on en forme , des clausules qu'on y ajoute. Alors les petites différences rhytbmiques que peut introduire la diverse position des mots qui forment les pieds du vers , disparaissent devant l'ensemble mélodique produit par la strophe entière.

Je prends pour premier exemple cette ode d'Horace :

Péstor quum tràberet per fréta nâvihus Idaéis Hélenen pérfidus héspitam, lugréto céleres ôbruit étio Véntos, ut caneret fera'.

• Hor., Carm., 1,1.

• Hor., Carm. y 1, 15.

Ce sont trois asclépiades suivis d'uD glyconique, c'est-à-dire trois vers à quatre accents suivis d'un vers à trois. Il résulte de là une harmonie très-sensible.

Dans la combinaison d'une autre ode du même livre \ il y a deux asclépiades, un phérécratien et un glyconique : ce sont deux vers à quatre accents suivis de deux vers à trois, les trois du phérécratien se réduisant même souvent à deux.

Mais si nous voulons apprécier le progrès foit par les Romains dans ces combinaisons de vers y étudions comparativement les principales de ces strophes y Talcaîque et la saphique surtout y et subsidiairement les grandes strophes de Pindare ou des tragiques.

Il nous reste bien peu de chose d' Alcée ; on reconnaît cependant que, dans la strophe qui porte son nom , les deux premiers vers sont alcaîques, et ont par conséquent quatre accents. Le troisième est un fambique dimètre catalectique, et le quatrième un dactylico-trochaîque tétramètre, lesquels ont chacun trois accents principaux. Voici un exemple de cette strophe :

Où xpii Mtxotffiv Ûu/Âdv èxirpéretv

Ïlpoic64^0fuv *yâp oùHvy àaà/isvoty

n Bax%/. ^àpfAoxov /âpiCTOVy

OJvoy èveixâfievoç fU$u(T^y, '

La strophe latine est d'un rhythme tout semblable :

0 diva grétum-qiuB régis Antium Praésens vel imo«— tôlière de gràdu Mortale corpus , vel supérbos Yértere funéribas triûmphos*.

Toutefois, si l'on considère les règles adoptées par Âlcée et par Horace, on voit que celui-ei s'est montré plus sévère. La césure des deux premiers vers est penthémimère dans

» Hor., Carm,, I, 21.

• Hor., Carm,, I, 35.

les deux langues \ mais chez le poète latin cette cou])e est constante, et la syllabe finale en est toujours longue. Le troi* sième vers entrelace rigoureusement les spondées et l'ïambe, lorsque les Grecs admettaient partout les ïambes concurremment avec les spondées '.

La prosodie latine est donc déjà plus exigeante , et Tbarmonie de la strophe devait y gagner. Ce sera surtout évident sur la strophe saphique.

Posons d'abord une strophe de Sapho.

TloïKiXSôpoy' aôâvar^ ÂCppo^ira liai Ai6ç j ^oXotX6xs , XhtrofLai <tb ,

Voici maintenant une strophe saphique d'Horace *

Mércuri faciinde,— népos Âtlàntis, Qui féros ciiltus— héminum recéntum V6ce formàsti— câtus, et decôrsB More palaéstrse*.

Analysons les éléments harmoniques de ces deux quatrains. Il y a dans les saphiques latins quatre accents régulièrement^ le nombre de ces accents est un peu variable dans le grec : on en compte trois dans le premier, quatre dans le second et dans le troisième. Première différence.

J'ai marqué par des traits les césures des vers latins ) il n'y en a pas dans les vers grecs , ou du moins elles y sont si peu régulières qu'elles ne peuvent augmenter l'harmonie. La régularité des césures latines est, au contraire, manifeste. Et d'où vient-elle? M. Quicherat nous l'explique: « Horace , dit-il , en transportant la strophe saphique en latin, s'est imposé l'obligation de mettre un spondée au second pied. U s'est prescrit une autre règle plus gênante : c'est

* M. Quicherat, Traité de versif. lat., c. 28. ■ Hor.,Carm., I,i0, V. i.

291 DE L HARMONfR ESSENTIELLE

celle de donner à son vers la césure penthémimère*. » Ces deux conditions 9 isolées l'une de Tautre, ne signifieraient rien du tout pour rbarmonie-, mais ensemble elles déterminent cette cadence extrêmement remarquable, que la syllabe fortement accentuée dans la césure y est toujours la pénultième du mot. Seconde différence.

Le vers adonique qui termine la strophe présente de part et d'autre la clausule si remarquable et si harmonieuse du vers hexamètre, un vrai dactyle suivi d'un vrai spondée. Mais c'est par hasard qu'on a dans Sapho cette finale harmonieuse. Sur les onze strophes qui nous restent de cette poétesse, il n'y en a que quatre où les accents tombent sur la première et la quatrième syllabe du vers adonique , tandis que c'est la forme constante dans Horace ^ à peine peuton saisir quatre ou cinq exceptions dans les quarante-neuf stances saphiques qui entrent dans le premier livre des Odes. Cette troisième différence n'est pas moins importante que les deux autres.

Passons aux longues strophes de Pindare et des tragiques grecs : rappelons-nous d'abord que l'oreille ne reconnaît l'harmonie versifique que par le retour bien senti de la même cadence; elle ne juge aussi de l'harmonie des strophes que si le retour d'une cadence semblable est perceptible pour elle : de sorte que la meilleure condition pour composer une strophe agréable, c'est de n'admettre qu'un petit nombre de mètres différents, et de vers dans la strophe entière.

C'est ce que sentirent très-bien les premiers lyriques grecs, Âlcée et Sapho , dont les strophes n'embrassaient que trois ou quatre vers et se terminaient par un petit vers épisodique*.

* M. Quicherat, Traité de versif, kil., ch. 30. ■ Denys d'Halicarn., De compos. verbor.^c. 19.

Uu peu plus tard on voulut innover : Stésichore , Pindarc et les tragiques , dans les chœurs de leurs tragédies y firent des strophes beaucoup plus longues , où ils entremêlèrent des vers de toutes les formes*. Qu'arriva-t-il? C'est que rharmonie versifique disparut absolument, comme le déclare Cicéron% quand il dit que, dès qu'on ne chante pas les vers de ceux que les Grecs nomment poëUs lyriques j Toreille n'entend plus que de la prose.

Il est inutile, après une condamnation aussi absolue, de chercher quelle pouvait être Tharmonie des strophes de Pindare et des tragiques; mais nous pouvons assurer, quelle qu'elle fût, que les poètes romains en furent aussi mécontents que Gicéron, puisqu'ils ne l'ont jamais repro* duite dans leurs odes , où ils n'ont employé que les petites strophes de quatre vers au plus , et de deux ou trois mètres seulement '.

Sénèque le Tragique imita seul les longues strophes de ses modèles. Mais comment les imita- t-il ? de manière à faire voir qu'il ne trouvait chez eux aucune cadence digne d'être reproduite. En efifet , si Eschyle , Sophocle , Euripide , admettent des vers de toute mesure , et si vagues qu'on n'a pu jusqu'ici en déterminer exactement la nature, le tragique latin, au contraire, emploie constamment le même vers pendant un certain temps. Il termine ensuite sa tirade par un petit vers qui sert de clausule, et indique ainsi plus nettement la cadence lyrique.

On en trouve un exemple dans ce chœur qui termine le troisième acte de Médée, et qui est tout entier écrit en vers saphiques, suivis, à la fin des périodes et à des intervalles différents , de vers adoniques ^ Il suffit de les lire en les

* Denys d'Halicarn., De compos. verb., c. 10. « Orat., 55,n«182.

* M. Quichcrat, Traité de versif, to< , c. 39.

* Sénèque, Medea, act. lll, ▼. 607.

accentuant comme les Romains pour en sentir aussitôt Tbarmonie tout à ftdt isochrone.

M. Quicherat remarque cependan' que quelquefois ces chœurs des tragédies présentent une succession irrégulière, où figurent des vers non-seulement de mesure inégale, mais encore de nature différente; où, par exemple, le système trachcSque est allié au système ïambique. Tel est le chœur d'Agamemnon , qui commence par ces mots :

Argos nobdibus nôbile civibus *.

Mais , quelle que soit Tirrégularité prosodique de ce système, il suffit d'accentuer régulièrement les vers pour s'assurer que tous ils ont quatre accents \ que tous ont la césure après le second ; que les terminaisons sont aussi fort reconnaissables , puisque , à Texception d'une seule , elles sont toutes accentuées sur la pénultième.

Cet exemple curieux me semble prouver que , chez les Latins comme chez nous , parmi les règles de la versification , il y en avait de naturelles , c'est-à-dire d'où dépendait essentiellement pour l'oreille la cadence versifique; d'autres n'étaient que conventionnelles, c'est-à-dire qu'elles n'influaient pas directen^ent sur rbarmonie.

Que fait, par exemple, ici, le maintien du système iambique exclusivement au trochaique , ou de celui-ci exclusivement à celui-là? La règle est plus sévère ou plus exactement observée , et l'intelligence de celui qui compte les syllabes avec le doigt peut être plus satisfaite. L'oreille qui , comme nous l'avons dit, n'observe pas, hors de certaines places, les différences des longues et des brèves, ne s'aperçoit pas qu'elle y gagne ou y perde rien.

Chez nous aussi , nous avons des règles de ce genre. Proposez à qui vous voudrez ces deux vers :

* Scncquc, Agamemn,^ acl. IV, v. 808.

Enfants , ces champignons que vous avez mangés , Vous n'en connaissez pas comme moi le danger;

on vous dira qu'ils ne riment pas *, et ^ en efifet , la règle grammaticale n'admet pas cette rime , mais l'oreille s'en accommode parfaitement *, de sorte que , le plaisir de la consonnance une fois reconnu comme naturel^ la règle qui exclut celle de mangés et danger est purement conventionnelle ou grammaticale.

Dans l'exemple cité de Sénèque, l'harmonie réelle déterminée par le nombre des accents^ par les césures^ par les fins de vers, demeurait la même, quelque système qu'il employât ; mais , en mêlant les trochées aux ïambes , il semblait faire des vers moins purs , c'est-à-dire soumis à une règle moins sévère. De là , chez les critiques , moins d'estime f peut-être , pour cette composition ) pour le peuple assemblé au théâtre, il y avait un plaisir égal à celui qu'aurait fait un mètre plus régulier \

Conclusion. — Laissons cependant de côté cette questiop, que nous n'avons examinée que par incidence. En revenant sur ce que nous venons de dire des vers grecs et des vers latins , on voit que l'harmonie dont le langage prononcé est susceptible suit une progression dont les degrés successifs , parfaitement sensibles , sont marqués par les noms suivants :

1*. La simple parole, le langage de la conversation. Rien ne caractérise l'harmonie de ce genre de discours -, que les accents y soient placés conformément à l'usage, que les syllabes se suox^èdent sans répétition trop marquée des mêmes voyelles ou des mêmes consonnes, c'est tout ce qu'on peut demander. Le rhythme en est presque insensible, et l'harmonie est médiocre.

2^. La parole animée d'un orateur. Les accents sont plus fortement marqués-, l'alternative des temps forts et des

' Voyez ci-dessus les passages cités d'Horace.

i96 DE l'harmonie essentielle

temps faibles devient plus sensible. Il y a là un véritable rfaythme et une harmonie dont les discours de tous les orateurs grecs 9 latins ou français, donneront de nombreux exemples.

3*. Les périodes. Ce sont des portions de discours composées de parties symétriques cadencées pour le [daisir de l'oreille , et qui , prises ensemble , forment un sens complet*. Ces parties symétriques, nommées membre$ ou tuciiei, ne sont pas égales. Toutefois, elles apportent à l'oreille le sentiment d'une certaine parité dans les prolations-, et c'est cette parité , fort Iftcbe encore et fort indécise , qui les distingue cependant du rhythme ordinaire et leur donne une harmonie reconnaissable.

4"*. Les vers considérés en général. Il suffit que les membres des périodes , sans être tout à fait égaux , se rapprochent de cette égalité de convention que nous avons indiquée tout à l'heure, qui consiste tantôt dans le nombre absolu des syllabes , comme chez nous -, tantôt dans leur appréciation ^n brèves et en longues , comme chez les anciens. Dès lors , pour peu qu'ils soient admis chez un peuple , ce sont de véritables vers , et l'harmonie en est naturellement supérieure à celle des membres inégaux qui peuvent entrer dans une période. C'est à ce point que les Grecs semblent s'être arrêtés, au moins dans leur belle époque *, les perfectionnements qu'ils ont admis plus lard ne se sont guère introduits chez eux que par imitation.

5"". Les vers considérés comme soumis à des formes versifiques spéciales : c'est là particulièrement ce que nous entendons aujourd'hui par le mot ven. Nos habitudes , suite naturelle de celles des Romains , nous font chercher dans la versification autre chose qu'un compte de syllabes. Ce.sont surtout des accents que nous voulons retrouver et entendre

* Cours supérieur de grammaire , t. II , liv. I , c. 2.

aux mêmes places ou à des places symétriques. Les césures régulières et les fins de vers caractérisées sont destinées à augmenter l'intensité de ces effets*, et, en les constatant dans les vers latins, nous en avons exactement analysé rharmonie -, nous avons montré combien le système en était supérieur à celui des Grecs.

Ces considérations nous paraissent jeter un grand jour sur la question difficile et embrouillée, surtout aujourd'hui , de la cadence des vers anciens -, et, en nous montrant comment ils doivent être réellement prononcés, elles réduisent à bien peu de chose les théories imaginaires à l'aide desquelles quelques érudits ont voulu concilier la métrique ancienne et les règles toutes modernes de notre musique.

Espérons que, ramenés à la réalité, ils ne se perdront plus dans les idées fausses, et qu'ils consentiront, en parlant comme tout le monde parle et comme parlaient les Latins, à rendre aux vers d'Horace et de Virgile l'harmonie qui les distinguait.

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