‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 14 sur 59 · CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES

à six heures, je me trouvai dans un petit salon vieillot, chez Mis Wells, une respectable dame à cheveux blancs, à la physionomie fine et distinguée, jolie en- < ore malgré ses soixante ans sonnés. Une douceur ferme se peignait dans ses traits réguliers et nobles.

Elle m'expliqua qu'elle avait convoqué chez elle plusieurs de ses amies, choisies parmi les femmes les plus remarquables de la secte; l'une était même fille du célèbre Brigham Young, l'homme extrao;dinaire qui avait succédé à Joseph Smith daRi îa présidence de l'Église et qui avait dirigé l'exode des Mormons depuis le Mississipi jusqu'au lac Salé, à travers les Montagnes Rocheuses, en plein hiver, sous la menace permanente des Indiens. Elle me dit l'impression laissée par Brigham Youn^- dans l'esprit de tous ceui qui le connurent.

— Il était grand, il était fort, il était beau, il était puissant; tout le monde lui obéissait comme à un roi, comme à un dieu. 11 avait vingt et une femmes.

Les dames mormonnes arrivèrent bientôt, s'excusant d'être de quelques minutes eu retard. Elles sortaient toutes de leur club ou d'une œuvre quelconque.

Elles étaient au nombre de sept.

Je les dévisageai le plus discrètement que je pus, mais avec une intense curiosité intérieure.

Au premier abord, rien ne. les distinguait des autres femmes de tous les pays, sinon une certaine simplicité de mise qui n'allait pas d'ailleurs sans quelque plume au chapeau et sans quelque ruban : la tenue de petites bourgeoises anglaises protestantes. Mais en les observant davantage, surtout quand elles parlaient, il était facile de remarquer une intense exaltation de pensée, une sorte de mysticisme ardent, une foi énergique

qu'aucone objection ne devait pouvoir ébranler.

Quand je commençai à expliquer le motif de ma curiosité, je vis bien que c'était moi qui devenais, à mon tour, le phénomène. Elles me regardaient curieusement, en souriant avec bienveillance, comme des gens étonnés de l'étonnement des autres, comme nous regarderions la surprise de Papous devant notre civilisation.

J'avouai mon ignorance delà Ui^gion mormonne et de leurs mœurs, et je m'excusai d'avance de l'indiscrétion, de la naïveté et oeut-être de \a brutalité de mes questions.

Ces dames sourirent de l'air condescendant que je vous ai dit, et Mrs Wells m'assura que je ne devais pas me gêner. J'en fus ravi.

J'expliquai alors la difficulté qu'auraient les Européennes à comprendre et surtout à admettre que des femmes, qui ne sont pas des Orientales, acceptent de partager un homme qu'elles aimeraient avec un nombre indéfini de rivales.

— Mais d'abord, me répondit Mrs Wells, ce ne sont pas des rivales. Toutes les femmes d'un Mormon doivent s'aimer entre elles. Rien de plus naturel pour la race humaine que de se sentir attiré vers ceux qui ont les mêmes goûts que nous. Au contraire, donc, de votre pensée, deux femmes qui aiment le même homme doivent, en principe, sympathiser.

— Soit, accordai-je; mais vous dites : enprincipe. En fait, cette sympathie ne cesse-t-elle pas dès que l'une prend à l'autre l'amour de l'homme à laquelle elle croit avoir droit?

— Non, si l'homme sait distribuer son amour avec équité. C'est une question de puissance et de tact.

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