‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 15 sur 59 · CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES 15T · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES 15T

Et c'est ce qui fait que tous les hommes ne sont pas dignes du mariage plural.

— Pourtant, insislai-je, vous prétendez que l'homme et la femme sont, sinon égaux, au moins équivalents. Or, voici une femme qui fait à un homme le don complet d'elle-même, sans rései-ve et sans partage : n'est-elle pas portée naturellement à exiger l'équivalent de ce qu'elle donne? Et y a-t-il équivalence si l'homme s'en va distribuer par morceaux, d'autant plus petits que les parts sont plus nombreuses, la totalité de l'amour qu'elle croit mériter?

Cette objection parut faire hésiter un instant Mrs Wells. Mais l'une de mes autres interlocutrices prit la parole :

— Moi, je préfère être la dixième femme d'un homme supérieur que la femme unique d'un homme inférieur.

— Je vous comprends, madame, fis-je, surpris du ton de passion énergique qu'elle avait mis dans sa réplique; mais ne préféreriez-vous pas être la femme unique d'un homme supérieur? Voilà ce que je voudrais savoir.

Elle répondit :

— Certainement. Mais c'est un fait que dans une famille de vingt enfants, — par exemple, dix garçons et dix filles — les filles sont en général supérieures aux garçons. Or, puisqu'il y a plus de femmes supérieures que d'hommes supérieurs, il faut bien que les femmes se contentent de partager les hommes supérieurs.

Je ne m'attendais pas à cette sortie et l'argument, que je ne pouvais vérifier, me laissa coi...

— Il faudrait peut-être prouver, dis-je pourtant, que votre calcul est exact.

Elles s'écrièrent toutes à la fois :

— C'est un fait, c'est un fait!

— N'importe, repris-je, ce fait ne vous dispenserait pas de souffrir, si vous étiez très aimante et très sensible, de voir l'objet de votre amour dilapider le sien... En France, une femme qui supporterait cela avec indiiïérence n'aimerait pas son mari...

Mrs Wells, qui réfléchissait, répéta :

— Il faut que l'homme sache partager également son amour...

— Il faut donc, insistai-je, que vous ignoriez totalement le sentiment do la jalousie?...

L'une des dames, qui n'avait pas encore parlé, s'y décida timidement :

— Si on souffre, on ne le montre pas. Il ne faut pas le montrer.

— Mais comment faire, si la souffrance est violente... C'est une question de sensibilité...

Elle riposta :

— C'est une question de discipline..

Je hochai la tête. Ces femmes avaient beau dire. Si elles aimaient autrement qu'avec leurs têtes exaltées à froid, leurs imaginations mystiques, elles auraient dans le regard autre chose que cette lueur glaciale qui est le signe de leur vertu et aussi le secret de leur facile résignation. J'ai envie de le leur dire, mais je sens que je ne saurais pas me faire comprendre de ces créatures assez naïves pour s'être laissé hypnotiser par cette fable enfantine qu'est la religion mormonne, si disciplinées et si froides que la notion même de la

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