U DE SAN FRANCISCO AU CANADA
à Tatmosphcre claire, et entourées, assaillies, ceinîiircss de verdure et de fleurs. C'est la première fois qu'en Amérique je rencontre des architeclures originales. Et non seulement elles ne ressemblent pas à celles que j'ai vues jusqu'ici, mais elles sont d'un goût adorable, ingénieuses et variées comme cette nature elle-même, gracieuses, élégantes, soignées, intimes et engageantes. Beaucoup sont d'un style Renaissance espagnole — « style-mission », — avec des toits presque plats de tuiles rouges, de petites tours rondes surmontées d'un dôme hispano-mauresque, des galeries aux arceaux de plein cintre, comme les cloîtres des Franciscains du dernier siècle; d'autres mélangent le style colonial avec le style mexicain, imitant les constructions grossières d'a<fo6é, et toutes sont personnelles et jolies !
Par les fenêtres des cottages on aperçoit des plis de rideaux coquets, des vases d'une forme choisie, des fleurs encore. Sans nul doute, les gens qui habitent là doivent penser à orner leur vie. Ce ne sont pas seulement des faiseurs d'affaires et des producteurs de richesse; il y a là, à coup sûr, des artistes, — et s'ils ne le sont pas, soyez certains qu'ils le deviendront bientôt... La nature les y aidera. Car il doit être difficile, pour des êtres déjà civilisés, de viwe indifféremment au sein d'une telle beauté.
Et quelle nature!
Des palmiers hauts de dix mètres, amples, touffus; des yuccas colossaux, échevelés comme des têtes d'Euménides; toutes les plantes grimpantes, rosiers, géraniums, valubilis, glycines, clématites, capucines, enlaçant les troncs des dattiers, des cyprès, des cocotiers, escaladant les branches et se bissant jus-
qu'au sommet des caoutchoucs, des saules, des aloès énormes, aigus comme des épées. Et l'air, embaumé des émanations des citronniers, des orangers, des camphriers aux feuilles d'érnail rose, des mimosas en lleurs, des jacinthes plantées entre les écailles des dattiers, et de toutes les fleurs éparses dans les parterres, lis, œillets, iris, datiiras, héliotropes, et surtout des roses! Cette profusion de plantes aromatiques et de parfums vous donne une impression de richesse luxuriante et magnilique et d'intarissable fécondité.
C'est ici que les meurtris de la lutte américaine viennent se refaire. On y entend beaucoup tousser. Des gens pâles se promènent lentement dans les rues bruyantes — ce qu'on ne voit nulle part ailleurs. S'ils sont forcés de travailler et que leur profession soit trop dure, ils se font garçons de restaurant ou conducteurs de tramways, pour ne pas quitter ce climat béni.
Il paraît qu'il ne pleut pas souvent à Los Angeles; mais quand il pleut, c'est pour de bon ! J'ai assisté à une journée de pluie, car il faut bien tout voir! Dans les rues, les avenues transformées eu véritables ruisseaux opalisés par les traces de pétrole, qui sourd à chaque pas du sol en ce pays, les tramways seuls pouvaient encore — mais à grand peine — circuler. Leurs chasse-pierres fendaient l'eau comme des proues de bateau. Les trottoirs sont heureusement assez élevés au-dessus de la chaussée; sans eux, les maisons seraient inondées. A chaque coin de rue, des gens se déchaussaient et relevaient leur pantalon pour descendre des cars. D'autres, plus indifférents, pataugeaient floginatiquement avec leurs bottines dans l'eau jaunâtre où ils
trempaient jusqu'au mollet et quelquefois jusqu'au genou. Les chiens n'avaient pas besoin de se baisser pour boire. Quand une dame voulait traverser, soit pour monter, soit pour descendre, il lui fallait faire quelquefois des kilomètres pour trouver un gué. Mais il arrivait que, selon l'humeur du conducteur ou le minois de la voyageuse, celui-ci s'élançait bravement dans le fleuve en la portant dans ses bras. Il revenait de son expédition trempé jusqu'aux jarrets. Et tout cela tranquillement, froidement, sans rires et sans cris.
Pasadena (prononcez : Paçadîna). C'est le nom d'une station d'hiver, à une heure de tramway de Los Angeles. Pays de résidences riches. La nature y paraît plus luxuriante encore qu'à Los Angeles. J'ai vu là des vergers miraculeux. C'étaient, autour de villas somptueuses et parmi d'autres arbres et d'autres fleurs, des pamplemousses et des orangers qui oftVaient à la fois leurs fleurs blanches et leurs fruits d'or. Près des orangers, étaient plantés des buissons de roses roses et de roses blanches, tout en fleurs. Ces milliers de roses grimpées très haut, atteignaient le sommet des orangers, et redescendaient en cascades parmi la verdure et les fruits.
Les rues de Pasadena, bordées de trottoirs de ciment, d'une propreté idéale, de pelouses et de parterres verdoyants et couverts de fleurs, plantées de camphriers, de lataniers et de poivriers, ressemblent à nos plus belles promenades des villes de la Côte d'Azur. Mais on sent ici une terre plus forte et plus
neuve, une sève plus abondante, pius de vraie richesse, moins d'élégance et de recherche. Qiielquerois des auloraobilistes passent à toute vitesse. Que sont venus faire ici ces fous ? Il me semble qu'on ne devrait y recevoir que des gens paisibles, qui aiment à contempler et à vivre en paix. Le spectacle de ces villas est tellement adorable ! Les tenêtres sont grandes ouvertes. Devant les façades, dévorées par les roses et les géraniums, ou couvertes par des haies de fuchsias ou des rideaux d'églanlines, de clématites et d'autres belles fleurs inconnues, s'étalent des parterres d'œillets, de verveines, de primevères, d'héliotropes ; sur le gazon, des averses d'oranges sont tombées ; les troncs des palmiers ont l'air de sortir de grands vases de roses, de jacinthes, de géraniums rouges et roses et de capucines. On a devant soi un horizon de montagnes bleues et de sommets neigeux; des oiseaux chantent dans la chaleur du jour; l'air est embaumé du parfum des fleurs, des orangers et des citronniers; sur la route, des jeunes filles coilîées d'un béret rouge, à califourchon sur de petits chevaux mexicains, galopent à côté de voitures légères aux roues étroites traînées par des chevaux à peine harnachés, presque nus, que des femmes conduisent. Sensation de richesse opprimante, d'abondance presque exagérée, de beauté presque trop parfaite, de douceur tyrannique ; on n'a pas envie de faire un mouvement, un geste, de travailler, ni d'agir.
De Los Angeles, on va à Catalina Island : c'est une lie située en plein océan Pacifique, à trois heures de
bateau. On y consacre généralement une journée à se promener par les sentiers abrupts, remplis d'une végétation abondante et rare, et à regarder sur le panorama immense du Pacifique passer les grands bateaux qui vont à San Francisco. Sur la plage, de petites barques, dont le fond est de cristal, vous emmènent à quelque distance dans le golfe tranquille pour admirer les végétations sous-marines. A travers l'eau verte et bleue défilent les paysages aquatiques. Le batelier nomme les plantes, les poissons, indique les profondeurs. On s'étonne, on interroge, on s'écrie. Voici des rocs incrustés de coquillages, des poissons rouges, des poissons verts, des poissons d'argent, qui zigzaguent lentement à travers les fougères mouvantes, les algues gracieusement balancées par le flot; sur des fonds lointains de gravier, la mer s'opalise de reflets changeants ; voici de vrais arbres aux longues branches qui semblent agités par un vent d'orage; de gros poissons de toutes formes apparaissent comme à travers les vitres d'un aquarium ; il y a des poulpes géants, des madrépores, des étoiles de mer accrochées aux flancs des rochers ; puis, des feuillages encore, des rubans couleur d'arsenic avec des grappes de fruits semblables à l'olive. On a l'illusion de champs fertiles submergés par une tempête. Penchés sur le verre transparent, les gens admirent et s'extasient.
Je suis allé aussi à Hollywood, à une dizaine de kilomètres de Los Angeles. Le long de la route, de tous côtés, des ranches d'orangers, de citronniers, de
pêchers et de fraises, s'étendant aussi loin que l'œil peut voir, jusqu'aux collines qui ondulent gracieusement à l'horizon. On vient là pour respirer des parfums, je suppose, et l'atmosphère est, en effet, suave. Le regard, d'abord ravi de ces milliers d'arbustes qu'on dirait illuminés pour des Noëls en plein air, se fatigue vite des alignements géométriques et de la monotonie des verdures.
Sur le bord de la route, se trouvent un hôtel, quelques cottages et une banque!
C'est sur cette route, dans un encaissement, que, deux jours avant mon excursion, le tramway électrique de Santa Monica avait été arrêté par deux ou trois bandits qui, faisant irruption dans le car, tentèrent de dévaliser les voyageurs. Vous savez comment ils procèdent. Ils crient : Hands up! (Les mains en l'air I). Si on tient à la vie, il faut leur obéir. Un revolver à la main, ils obligent les gens à vider toutes leurs poches devant eux, s'emparent de l'argent et des bijoux, et s'en vont. Malheur à qui résiste ! Au moindre geste de défense, ils n'hésitent pas à tirer. Généralement, on ne résiste pas. Ce jourlà, par hasard, un jeune homme qui se trouvait dans le tramway avec sa mère voulut se défendre. Il reçut une balle dans la poitrine, et mourut quelques heures après. Mais les bandits n'insistèrent pas, et s'enfuirent. Les journaux de Los Angeles racontaient l'histoire le jour de mon arrivée comme un fait-divers ordinaire. Dans ces contrées bénies la tradition calabraise s'est transmise très pure.
La côte du Pacifique. — Plages à la mode. — Monierey, San Diego, Sauta Barbara. — Les cloîtres des vieilles missions espagnoles. — L'Ariiéricain n'aime pas le repos. — Vision de rêve : MM. Rockefeller père et fils. — Un pétrole qui éclaire. — 4 milliards de fortune. — Courte biographie. — Un homme que même ses amis craignent. — Légende à rectifier. — Rockefeller mange de tout. — Sa sanlé. — Médecin de parade. — Quelques multi-millionnaires. — Marshall Field. — Frick. — Lincoln. — Portraits. — Mrs Rockefeller. — Une milliardaire mal habillée. — Son fils. — Philosophie d'une servante. — Rockefeller ne donne pas de pourboires, mais il fait des cadeaux de 30 millions. — Ses habitudes. — Dix heures sonnent. — Paysages. — Pays sans routes. — Dressage de chevaux mexicains.
A Los Angeles tout le monde m'a dit : « Vous ne pouvez pas quitter la Californie sans avoir vu Santa Barbara, Coronado Beach, Monterey, San Diego, Riverside. Ce sont les plages de TOuest à la mode, et si vous retournez en Europe sans avoir vu cela, vous ne pourrez pas dire que vous connaissez l'Amérique ».
PLAGES DE MILLIARDAinES 21
Or, si je ne tiens pas à dire que je connais l'Amérique après l'avoir pourtant arpentée du haut en bas et de long en large avec des zigzags pendant huit longs jnois, je tiens au moins à ne pas quitter ce sol lointain :vec le remords de m'êtrc sciemment desintéressé, i oit d'un beau spectacle à ma portée, soit d'une instilution typique.
Je suis donc allé visiter les plages sud-californiennes. Elles se ressembleet à peu près toutes par la ' haleur du climat, la douceur du lîot, la végétation luxuriante, par l'abondance des fleurs, par la cherté de la vie d'hôtel et aussi par les gens qu'on y voit. A Riverside, près d'une immense avenue de magnolias, j1 y a de fantastiques cactus-cierges plus grands que des arbres, et dont les troncs sans feuilles, hauts de dix mètres, sont cannelés comme des colonnes ioniques qui auraient des arêtes vives armées d'aiguilles et de dents de scies. A San Diego \ j'ai vu des palmiers de près de vingt mètres qui furent planlés en .760; près de Santa Monica, on montre uue avenue d'eucalyptus de 16 kilomètres de long. Partout, non loin des grèves, s'élèvent de ravissantes missions espagnoles, exposées dans des coins abrités, au pied Jes monts, loin du bruit, au centre de vergers édéniques où abondent les figues, les oranges, les pêches et les fleurs. Quelques Pères franciscains vivent là, sous les arceaux de cloîtres blancs et frais couverts de tuiles roses ; une vieille fontaine coule au milieu de la cour dans une vasque de pierre inousi-ue ; des roses et des géraniums grimpent le long
1. C'est aussi à San Diego que j'ai vu des femmes-pilotes, ea .upe cûurle et casquette galonnée.
des piliers de briques qui s'effritent. Ils y mènent la vie que devaient mener là, il y a un siècle, les fondateurs des missions espagnoles et portugaises qui furent en même temps des colons. On va visiter ces lieux comme les seuls vestiges du passé du nouveau monde. Et les Américains ont, naïvement, devant ces murs sans histoire et sans architecture, à peine séculaires, la même curiosité, le même respect que nous ressentons devant nos cathédrales du moyen âge ou les ruines des Parlhénons.
Une réclame énorme en affiches, en brochures, en prospectus, en annonces de journaux, essaye d'attirer dans l'Ouest les Américains qui veulent se reposer. Mais, c'est dur... L'Américain veut travailler, les journées sont courtes, et la Californie est à quatre ou cinq jours de l'Est. Aussi, y voit-on relativement peu de monde, et un monde spécial : hommes entre cinquante et soixante ans, femmes entre deux âges, peu ou pas de jeunes filles.
A l'hôtel de Santa Barbara, le soir, dans les allées et venues de l'avant-dîner, parmi la foule animée des habits noirs et des toilettes de femmes, dans le grand hall de l'hôtel étincelant de lumière, on me montre M. Rockefeller, le père !
Vous connaissez le nom de cet homme, le plus riche des milliardaires américains, c'est-à-dire, à coup sûr, le plus riche de tout l'univers. Dans ce pays où l'effort individuel trouve le plus facilement à se déployer, et où seul il compte, M. John D. Rockefeller est évidem-
menl le plus extraordinaire des hommes. On estime à plus de 4 milliards de francs sa fortune totale. Mais personne n'a compté avec lui, et il n'a jamais fait de confidences à personne. On sait seulement qu'il y a neuf ou dix ans, lorsqu'on a procédé au recensement des bons du trésor des États-Unis, il y en avait pour 400 millions de dollars 4 p. 100 à son nom. On sait aussi que le Standard OU, sa grosse affaire, c'est-à-dire le trust du pétrole, lui rapporte par an 100 millions de francs. Enfin, son nom figure parmi les plus gros propriétaires des plus fortes compagnies de chemins de fer américains.
Or, il y a quarante ans, en 1864, il n'avait pas 1,000 dollars en poche. C'était un pauvre garçon de librairie à Cleveland, dans l'Ohio. Il se mit à étudier les affaires d'huile de pétrole, entra comme employé aux Docks, et commença par quelques petites spéculations heureuses, qui, depuis, ont prospéré sans cesse. Aujourd'hui, il est le maître absolu du pétrole, on peut dire du monde entier; chaque coup de balancier des puits à huile l'enrichit, et s'il lui plaît un matin en se levant de faire un cadeau de quelques miUions à son ami Harper, président de l'Université de Chicago, il n'a, d'un trait de plume, qu'à augmenter d'un sou le cours du jour.
Voilà donc un homme puissant. Et c'est aussi un homme que l'on craint. A New-York, à Piltsbiirg, à Chicago, j'ai rencontré de ses amis, ou du moins des gens de son intimité, car John D. Rockefeller n'a pas d'amis. Ces gens, riches eux-mêmes de plusieurs centaines de millions, à la tête des plus grosses affaires de banque, d'industrie et de chemins de fer des Etals-Unis, voulurent bi3n me renseigner sur eux,