‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 3 sur 59 · U DE SAN FRANCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

U DE SAN FRANCISCO AU CANADA

sur leurs intérêts, et me recevoir chez eux; mais aussitôt que je prononçais le nom de Rockefeller, une ombre passait sur leurs visages, le ton de la convcr- ■ sation changeait, et, si je leur demandais de me présenter à leur « ami », je voyais à leur embarras et à leur silence, que je serais mal venu à insister.

Et voilà qu'un soir, h Santa Barbara, au momen'. d'aller nous mettre à table, mon ami le prêtre irlandais (nous ne nous sommes pas quittés!) me montra le potentat.

Comme on écrit l'histoire !

J'avais lu, en France, avant de partir, que M. Rockefeller, cadavre ambulant, blême et penché sur un bâton de chcmineau, n'avait pas mangé depuis six ans, qu'on ne réussissait à le faire vivre qu'au moyen d'une nourriture artificielle. Je me souviens, j'avais lu : « Il meurt, entendez-vous, il meurt de faim, comme un gueux... »

Hélas! Shakspeare! Eschyle! Il faut en rabattre. John D. Rockefeller est un homme de haute taille, à l'ossature puissante. Ses épaules sont à peine voûîées, et il marche sans bâton, d'un pas alerte et sûr. Il n'a, d'ailleurs, que soixante-quatre ans. Certes, il n'est pas beau! Vous ne trouveriez pas un poil ni sur le sommet, ni sur l'arrière, ni sur la face de cette tête maigre et osseuse, aux maxillaires proéminents, mais dont la peau est rouge, sanguine, comme échaudée. Face de Pierrot sérieux et volontaire, à peau de poulet rose soigneusement plumé. Son nez long s'avance entre deux petits yeux ronds, noirs, au regard droit et dur. Des lèvrestrès minces, presque invisibles, s'aplatissentau-dessus d'un menton pointu et saillant, A le regarder attentivement, il donne une impression

de force et de volonté rigide, sans éclat, mais inflexible; sous un capuchon de bure, il semblerait uii vieux moine de l'Inquisition, comme on en voit dans les musées espagnols; drapé dans les plis d'une toge ce serait un intègre Romain de la bonne époque.

Sept heures sonnèrent, et tout le monde se rendit à la salle à manger. Je ne perdais pas de vue le magnat. Il salua en passant M. Frick, de Pittsburg, l'associé de Carnegie, le plus fort des deux, paraît-il, celui qui eut les idées elles réalisa; il salua M. Lincoln, fils du grand Lincoln, M. Marshall Field, le Chauchard de Chicago, un Chauchard riche de 500 millions, et il prit place à une table toute voisine de la mienne.

J'étais favorisé par le hasard, et j'allais donc voir mourir de faim le Roi du Pétrole I

Il était assis au milieu des siens, devant une grande table ronde entre sa femme, une petite créature maigre, à cheveux gris, laide, en toilette rose; son fils, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, entièrement rasé, un binocle d'or sur le nez, des cheveux pommadés séparés par une raie, tête déjeune clergyman; sa belle-fille, avec un long nez et un menton en galoche; une de ses filles, brune, de haute taille, insignifiante, très mal habillée (il paraît qu'il n'entend lui donner que 15 millions de dollars de dot), et le médecin de la famille, un grand homme fort aux favoris courts en pattes de lapin, haut en couleur, l'air réjoui, tout à fait le type des bons parrains dans les comédies de Scribe et d'Augier.

M. John D. Rockefeller ne mourut pas ce soir-là, ayant mangé de tous les plats qu'on nous ser-

vit. Et pourtant, Dieu sait si la cuisine était mauvaise!

Quand mon milliardaire de voisin eut quitté sa table, j'interrogeai la bonne attachée à son service. Il m'avait bien paru manger de tout, mais je voulais en être sûr. La fille me dit :

— Non seulement il mange de tout, mais il a un rude appétit! Pourtant il boit du lait et mange des crackers au lieu de pain (les crackers sont des espèces de biscottes sèches qu'on trouve sur toutes les tables américaines, de même que du beurre et de l'eau glacée).

Celle qui me parlait était une grande fille solide, aux joues rebondies, à l'œil brillant.

— Voilà un homme qui doit être généreux? fîs-je. Elle se mit à rire :

— 11 vient de Pasadena, me dit-elle, et les journaux de Los Angeles ont raconté qu'il avait quitté l'hôtel Green sans donner un sou de pourboire aux domestiques. 11 ne leur a laissé que leurs yeux pour pleurer!

— Voudriez-vous être à sa place?

Elle s'écria :

— Ah! non/ Ah! non!... Si encore il avait des cheveux !

Et voilà la vie, monsieur Rockefeller ! Une pauvre fille de salle, quoi que vous en pensiez peut-être, ne vous envie pas!

Tout le monde alla s'asseoir dans les rocking-chairs du grand hall. Je causai un instant avec M. Frick. Celui-ci, non plus, n'est pas un homme ordinnire. Agé de cinquanie-quatreans, Suisse d'oiigiiie, nrrivé sans le sou en Amérique, il est riche aujourd'hui de

PLAGES DE MILLLVRDAIRES 27

50 millions de dollars, soit à peu près 250 millions de francs. Il possède 23,000 hectares de terrain houiller, comprenant 83 raines de charbon, où 11,000 mineurs travaillent à son compte pour alimenter ses 2,000 fours à coke de Gornelsville. Il me racontait qu'il a produit, en une seule année, 330,000 wagons de coke qui, mis bouta bout, couvriraient la distance entre Londres et la Perse !

M. Frick causait tout à l'heure, sur un canapé, avec Rockefeller. Près d'eux se tenaient debout M. Lincoln et M. Marshall Field. C'était un assez joli bouquet de capitalistes! Frick, court et trapu, ressemble au roi Edouard Vil, avec ses gros yeux bleus et sa barbe grisonnante; Lincoln, grand, barbe roussâlre en pointe, cheveux en désordre, l'air « artiste » ; Marshall Field, mélange d'un GallilTet qui aurait les cheveux longs et d'un Lockroy caporalisé, mais rouge, nerveux, agité; Rockefeller, en confesseur de Philippe II, et son fils, Eliacin de l'église baptiste, le dauphin du Pétrole, se recueillant pour les trusts futurs, composaient un tableau précieux à transmettre aux descendants de ces preux. Que restera-t-il de ces fondateurs de dynastie, dans cent ans? L'Américain n'a pas encore le sens de l'histoire. Il pense trop au présent. 11 regrettera plus tard de n'être pas mieux documenté sur ces pionniers de sa richesse et de sa gloire. Car, chose curieuse, aujourd'hui ces héros des futures légendes n'excitent pas de fièvre autour d'eux. Est-ce affeclation? Est-ce indifférence? Est-ce simple distraclion? On ne regarde pas exagérément ce Rockefeller, qui aurait presque pu payer de sa seule bourse nos 5 milliards d'indemnité à la Prusse! Il va à présent, les mains dans les poches, saluer de vieilles dames à

bonnet de dentelle blanche sans brides; mais c'est à peine si elles font attention à lui. Et je suis sûrement le seul à remarquer ses grosses chaussures, sa chemise plate, son col droit, sa cravate blanche sous son smoking, et son fin sourire de vieux Pierrot. Quand il me tourne le dos, je vois, derrière sa tête, complètement dénudée, de chaque côté de l'occiput, à l'ombre de ses oreilles très séparées du crâne, deux excroissances énormes, monstrueuses, dont je demande la signification aux phrénologues.

Une sauterie s'organise dans un petit salon. Rockefeller, dans l'embrasure de la porte, regarde la danse. Sans perdre mon homme de vue, je fais causer sur lui un de ses amis qui vient de le quitter. Et voici l'ordre de ses confidences :

— Rockefeller doit valoir aujourd'hui 750 millions ie dollars (4 milliards 37 millions). Le Standard OU ;lrust du pétrole) lui rapporte à peu près 25 millions de dollars par an. Ile is very able, very quick (il est très habile, très rapide). C'est un homme d'habitudes régulières. Il ira se coucher tout à l'heure, à dix heures sonnant. Chaque année, le troisième jeudi de mai, il part de New-York pour Cleveland, toujours par le môme train. Il y demeure jusqu'en septembre, revient à New-York, part pour Lakewood, puis vient par ici, dans l'Ouest.

« Très solide, très résistant, adorant le golf et tous les jeux de plein air où il se montre infatigable, il a très bon appétit, mange de tout, et boit du lait parce qu'il l'aime. Il ne s'intéresse pas du tout aux bàlisses, mais achète des quantités de terrains en droite ligne, d'un seul tenant. Il aime les vues, les sites. C'est un passionné de l'art des jardins, de l'ar-

rangement des arbres, des pelouses, des parterres, des fleurs...

— On le dit avare?

— Avare? Il a donné 30 millions à l'Université de Chicago, entre autres. Mais il se refuse aux pourboires, parce qu'il ne trouve pas que ce soit juste. 11 paye ce qu'il doit payer, et c'est tout. Il n'aime pas gâcher l'argent, mettant la même réflexion à une dépense de 100 francs qu'à une dépense de 10 millions. Il ne s'occupe presque plus d'affaires. Il a en traîné son fils, qui est très fin {very keen) et qui fera, lui aussi, un « business-man d de première classe.

— On le dit impitoyable en affaires?

— Il est eœact. Ce qui est dû est dû. Il suit son idée, la réalise par tous les moyens. S'il est devenu si riche, c'est un peu la faute des autres. En formant ses trusts, il a toujours offert de ses actions à ceux avec qui il traitait. Eux n'ont pas voulu, préférant de l'argent. Lui seul avait confiance. Il est payé... »

Dix heures sonnaient dans le grand hall. Je vis Rockefeller vérifier l'heure à sa montre, faire un signe à sa femme, et se diriger vers l'ascenseur.

Le lendemain, je pris un cocher pour aller visiter un rancho à Monte Gito. Chemin faisant, il me raconta qu'il avait conduit l'autre dimanche M. John Rockefeller en voiture à l'église, et ramené le soir. Il espérait pour sa journée un fort pourboire. Et son étonnement ne tarissait pas de n'avoir touché qu'a quarier (25 cents ; 1 fr. 25).

Quel joli pays cela fera plus tard ! quand les routes seront tracées, les villas construites parmi les fleurs bleues des sauges, les manguiers, les goyaviers, les fuchsias, les glycines, les mimosas, les araucarias où grimpent des géraniums, et d'autres arbres inconnus.

Un Français qui habite là et qui est en train de s'enrichir en achetant et en vendant des terrains, M. Dreyfus, me montre un petit musée qu'il a entrepris : pots de terre cuite, colliers de pierres rouges, jaunes, bleues, vases, flèches, et même un rein d'Indien, où le fer rouillé d'une flèche est encore inséré. On a découvert tout cela dans des fouilles.

Sur la plage immense, où viennent mourir les végétations luxuriantes, déjeunes Mexicains dressent pour les jeunes filles américaines de petits chevaux rapides et comme enragés de galop. Au-dessus de l'eau des vols de canards qui s'abattent par groupe parmi les algues roses et lie-de-vin. On me dit que les pélicans fréquentent ces parages.

De l'autre côté de la plage, vers la ville, des enfants jouent, des ânes gris broutent les joncs. Contre de hauts rochers, comme ceux de Biarritz, la mer vient gémir.

De Santa Barbara à Monterey — situé dans une baie abritée et chaude, — c'est une succession de criques arrondies où les pentes des collines et les flots viennent mourir et se joindre. Ou bien des falaises abruptes qui ont laissé choir dans l'eau d'énormes blocs de rochers noirs. Des vaches paissent sur des plateaux. Vues du train, elles ont l'air de brouter la

mer. Sur les voies travaillent des terrassiers chinois habillés à l'européenne, la queue de cheveux enroulée sous un chapeau de feutre. On côtoie sans fin l'océan Pacifique. Puis on traverse une petite Suisse aux monts raisonnables, aux vallées vertes peuplées de cochons noirs. Il n'y a pas de routes praticables, excepté sur le parcours du chemin de fer, dont les bicyclisles peuvent longer les abords. Tout le monde va achevai. D\m village à un autre on peut se risquer dans de petites voitures légères, aux roues très étroites de bois très dur, qui aiïrontenl aisément les ornières.

7,000 kilomètres en chemin de fer. — San Francisco. — La montre du voyageur retarde de huit heures sur Paris. — La rade — Le Presidio, — Le Gliff House. — Les phoques en liberté. — La Marseillaise dans le Far-West. — Pas d'ombrelles ni d'éventails. — La cuisine française. — On se retrouve ! — Mœurs plus libres. — Beauté des femmes. — Un boulevardier : le prince André Poniatowski. — Les clubs. — La colonie française. — Courte histoire de San Francisco. • — Un chapeau de 350 francs. — Vn oignon de 5 francs. — Le trust des bouteilles vides. — Cinquante navires pourrissent dans la baie. — La folie de l'or. — On gagne plus qu'à voler. — Et l'on n'a pas si peur. — Accaparement des chats. — Les salons de jeu. — Les pépites et la poudre d'or sur les tables de jeu. — Blanchissage hors de prix. — Le notaire cireur de bottes. — Une poupée de 1,600 francs. — Une pépite de 20,000 francs trouvée par un Français. — On manque de femmes I

Me voici enfin au point extrême de mon voyage. Depuis New-York, j'ai parcouru, par la Nouvelle-Orléans, 6,730 kilomètres en chemin de fer. A présent, je n'ai pins qu a revenir. Mais si vous n'avez jamais fuit de longs voyages, vous doutez-vous de ce que

c'est que 6,730 kilomètres? Ma montre retarde de huit heures sur Paris. En arrivant ici celte nuit, à 2 heures, dans la ville endormie, je pensais qu'il était 10 heures du matin aux horloges pneumatiques; je me suis représenté le mouvement des rues et du boulevard, et j'ai éprouvé comme la sensation d'avoir la tête en bas...

Je savais que San Francisco datait de cinquante ans, je voulus en avoir une impression vivante et d'ensemble.

Quelle pouvait bien être la physionomie d'une ville si jeune dans ce Far-West romanesque et légendaire? J'en fis le tour en un jour. Je vis la rade immense, entourée de montagnes, belle à la fois comme un grand \^ suisse et comme nos golfes méridionaux; le Park de la Porte d'Or, rempli d'arbres de toutes les essences, avec des prairies où paissent des buffles sauvages, — les derniers, que l'on conserve précieusement en souvenir du temps où ils encombraient les voies de chemins de fer par troupeaux de 20,000; un « Kindergarten •» où sont réunis tous les jeux d'enfants. Je parcourus les avenues du Presidio, réserve de l'État, domaine militaire qui abrite les forts de défense de la rade, avec leurs gros canons menaçants braqués sur toutes les passes et sur la pleine mer; je traversai des rues droites pareilles à celles qu'on trouve dans l'Est, d'autres rues bâties sur des collines, montant et descendant à pic comme une succession de montagnes russes qu'escaladent et dégringolent avec agilité des IramwaysfunicuIaires.Lesmaisonsmeparaissentassez jolies, je parle des maisons de résidence, car celles de la ville commerçante sont toutes de colossales bâtisses

à quinze et vingt étages. On me montra, en passant, l'hôtel de ville qui a coûté 20 millions à bâtir, on me conduisit au Gliff Ilouse, pour y voir les phoques. A cent ou deux cents mètres delà falaise, sur des rocs bas, plusieurs centaines de lions marins s'ébattent au soleil en poussant une sorte d'aboiement sauvage. Ils se traînent maladroitement sur les rochers, comme de grandes limaces visqueuses, se collent en tas les uns contre les autres en remuant leurs têtes dans un va-et-vient continuel, puis ils redescendent en boitant et plongent avec grâce dans l'écume. Des oiseaux voltigent autour d'eux dans la poussière d'eau, se posent sur le sommet des rocs, les considèrent et s'envolent.

A côté du Gliff Ilouse, un vieil aveugle jouait sur l'orgue de barbarie la Marseillaise ! Je fus, ma foi, ravi de cette coïncidence, et je revins sur mes pas pour faire au vieux mendiant une aumône compatriotique.

On me mena dans les restaurants français, chez Marchand d'abord, et au Poodle-Dog, où la cuisine française s'est conservée pure, comme en deux ou trois maisons de New-York. Les cabinets particuliers abondent, avec un luxe de confortable inconnu ailleurs, même dans la mère patrie. Dans les Élats de l'Est, à New-York par exemple, il n'y a pas de cabinets particuliers, car la pruderie de la loi les y interdit. Si vous désirez recevoir quelques amis dans l'intimilé, on consent à vous donner une salle spéciale, mais dont la porte doit rester constamment grande ouverte — ce qui est, ne trouvez-vous pas? d'un cocasse achevé. Les Espagnols et les Français ont apporté ici des mœurs plus libérales, au grand

scandale des puritains qui leur préfèrent la mode hypocrite.

Les gens de l'Ouest paraissent plus affables, plus simples, plus liants, plus vifs aussi, que ceux du Nord et de l'Est. La diiférence est tout à fait sensible dans les rues, où les visages souriants ne sont pas rares, où l'on rencontre des flâneurs, catégorie inconnue de l'autre côté du pays.

Les femmes sont grandes, avec un teint magnifique de camélia rose; beaucoup sont brunes. Fait assez original : dans ce pays de soleil, pas une ombrelle dans les rues, pas un éventail au théâtre. Hommes et femmes ont, en majorité, des types méridionaux où les espagnols et les français abondent, car la colonie française est assez nombreuse. On me dit qu'elle se compose de 8,000 âmes. Comme San Francisco est peut-être la seule ville d'Amérique à la naissance de laquelle des Français encore vivants assistèrent, je vais pouvoir me documenter auprès d'eux.

J'ai trouvé, en effet, parmi eux des hommes charmants, en tête desquels je dois nommer le prince Poniatowski, bien connu des Parisiens. Le boulevardier intelligent est devenu ici un homme d'affaires avisé, et sa situation à San Francisco est tout à fait hors de pair. J'ai pu m'en rendre compte souvent durant les trois semaines de mon séjour. Il fait partie du conseil des premières banques de Californie, et il a créé lui-même, sur un point stratégique important de la Sierra Nevada, un petit chemin de kr d'une ceniaine de kilomètres qui représente aujourd'hui quelques indiscutables raillions. De plu.?, il est allié à l'une des plus riches, sinon la plus riche famille de San Francisco, la famille Ciocker,

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dont les millions de dollars ne se comptent plus. Il vit tranquillement, en sage cultivé, entre une femme charmante et d'adorables enfants, dans un château des environs, à Burlingame, situé au milieu d'une nature sauvage et fertile, parmi des précipices, d'où l'on voit la baie de San Francisco et l'océan Pacifique. Sort enviable! Il m'explique qu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui le Crocker Building — en plein centre des affaires, — il y avait, vers 1865, une montagne de sable que la mer venait battre. On retira le sable de la montogne et on le mit dans l'eau : la mer recula, et on fut débarrassé de la montagne. Le père Crocker — comme on l'appelle à San Francisco, — se plaisait à raconter qu'il avait mis sept mois pour faire à pied le voyage de Kansas City, et qu'après avoir construit le chemin de fer, il fit le même trajet en sept jours.

Il me présenta au club « Pacific Union », le plus riche de la cité, où il me monlra les vieux pionniers qui la fondèrent, parmi lesquels M. Mill, septuagénaire, l'un des hommes les plus riches des Étals- Unis. C'est lui qui a créé à New-York cet asile de nuit dont je vous ai parlé, les « Mill's Ilotels », en disant : « Ce n'est pas de la philanthropie, c'est une bonne affaire, puisque mon argent me rapporte 6 p. 100. > L'élément jeune et vivant de la ville s'est réfugié au c Bohemian Club », où je fus introduit par M. Edgar Peixotlo, un jeune et déjà célèbre avocat, neveu du directeur de l'équitable de Paris. J'ai rencontré là des Français qui tiennent des situations très en vue dans les affaires, MM. Raphaël et Sylvain Weill, M. Le Gallet et plusieurs autres dont j'ai, à mon grand regret, oublié les noms. Ils ont fondé plusieurs œuvres

françaises en pleine prospérité, et, parmi elles, l'hôpital français, que j'irai visiter en détail.

Un de nos aimables confrères de San Francisco, directeur du premier journal français de la ville, M. Lusenehi, m'a communiqué un livre de M. Daniel Lévy, bien curieux et bien intéressant, sur l'histoire de la Californie et sur les premiers colons français qui y arrivèrent après la découverte de lu première pépite d'or en 1848. C'est passionnant à lire comme an roman. D'autre part, le consul général de France, M. Dallemagne, m'a lu un récit de souvenirs du plus vieux résident français à San Francisco, le père Donais, qui fourmille de détails typiques. Je ne résiste pas au plaisir de vous les résumer.

En 1848, San Francisco était une bourgade de cinquante-sept maisons bâties en terre séchée et en bois, abritant à peu près 800 habitants. Aujourd'hui la ville en compte plus de 400,000 ! C'est un Mormon du nom de Marshall qui découvrit, par hasard, le premier placer en desséchant le lit d'un ruisseau. Quand la nouvelle arriva avec le spécimen d'or, les maisons, les magasins, môme les journaux fermèrent (car il y avait déjà deux journaux!); ouvriers, journalistes, typographes, commerçants se ruèrent avec des pioches vers le village de Golorna. Les alcades des communes voisines abandonnèrent l'administration, les garnisons désertèrent, emportant leurs baïonnettes pour creuser le lit des rivières. Les marins qui arrivaient dans les ports firent comme les soldats.

Depuis le 30 novembre 1849 jusqu'au 18 juin 1850, — c'est-à-dire en pleine fièvre, — 35 navires français avaient amené 2,100 passagers; et depuis le mois d'août 1850 jusqu'au mois d'avril 1851 , il était arrivé

directement de France à San Francisco 1,855 hommes et 161 femmes. Total : 4,116 individus des deux sexes, amenés par des navires à voiles. On ne compte pas dans ce chiffre les immigrants français venus par steamers, ni les 91 bâtiments dont les équipages et les états-majors avaient déserté en débarquant à San Francisco. Cinquante-deux navires pourrissaient dans la baie.

Certains d'entre ceux qui, faute d'argent, ne pouvaient aller aux mines, trouvaient à s'employer comme >lomestiques à San Francisco moyennant 500 francs par mois, ou dans les fermes des environs pour 20 francs par jour.

Et comme on ne produisait plus rien, les objets de première nécessité montèrent à des prix insensés; l'argent lui-même devenant rare, on paya avec de la poudre d'or. Le boisseau de fèves coûtait 50 francs; un oignon, 5 francs. Les charretiers demandaient 100 francs pour une course de 30 kilomètres. Un chapeau de feutre se vendit 70 dollars (350 francs 1). Des bouteilles vides valaient 25 francs. On y enfermait l'or en grains.

On assassinait tous les jours. Les troupes qu'envoyait le gouvernement fédéral pour rétablir l'ordre désertaient pour aller aux mines.

La Californie comptait à peine 13,000 âmes en 1848. A la fm de 1849, la population s'élevait à 100,000. Et Ton bivouaquait sous la tente en attendant les maisons.

En 1852, on exporta pour 230 millions d'or. San Francisco, à la fm de cette année 1852, avait 30,000 habitants. La Californie entière en comptait 326,000, dont 204,000 Américains, 30,000 Aile-

mands, 28,000 Français, 20,000 Hispano-Américains, 17,000 Chinois, 20,000 Indiens et 2,000 nègres. Sur ces 326,000 individus, près du tiers étaient aux mines.

Les autres travaillaient à la construction des maisons et dans diverses industries. En 1853, on payait 50 et GO francs par jour les maçons, tailleurs de pierre, charpentiers de navire; les menuisiers, les forgerons : 40 francs; les ferblantiers, les chapeliers : 35 francs; les tailleurs: 25 francs; les cordonniers: 500 francs par mois.

On ne mangeait qu'au restaurant : un œuf frais valait 5 francs; des pommes de terre grosses comme des noix coûtaient 1 fr. 25 la pièce.

Les rats infestaient la ville, et il n'y avait pas de chats. Un nègre eut l'idée d'aller à Los Angeles pour y faire le trust des chats vivants, et vint les revendre de 250 à 500 francs pièce. Il fit une fortune qu'il perdit au jeu.

Car on jouait énormément à San Francisco. Les saloons étaient abrités sous des hangars de planches grossièrement décorés qui ouvraient sur la rue. Pour enjeux les prosperteurs apportaient des pépites qu'on pesait dans des balances; et même il arrivait que des mineurs jetaient sur la table leur sacoche gonflée de poudre d'or ou leurs bouteilles, et perdaient là en une heure la fortune qu'ils avaient faite en un mois. Des femmes mexicaines, des Chiliennes, des négresses, entouraient les tables et couvaient de l'œil les gagnants, ainsi que cela se passe encore en d'autres temples mieux administrés. Les Américains jouaient le pharaon, les Mexicains le monte, les Français la rowîe^fe, le lansquenet et le trente et quarante.

Beaucoup de fortunes eurent des origines presque incroyables.

Un avocat français arrivé en 1849 sans argent, ne sachant que faire, s'avise de ramasser dans la rue les chemises sales qu'on y jetait, car il coûtait plus cher de les blanchir que d'en faire venir de neuves. Le blanchissage d'une chemise se payait en ciïct 2 dollars (10 francs). Il lave les chemises, les repasse tant bien que mal et les revend. Il gagne rapidement quelques milliers de dollars, installe ensuite une blancliisseiie, achète des terrains, spécule et devient très riche.

Un autre homme de loi français débarque d'un bateau venu du Havre. Il n'avait pas encore rais le pied sur la grève qu'on venait lui offrir une once d'or par jour (90 francs) pour faire la cuisine. On disait : « Un Français sait toujours faire la cuisine. »

Les premiers typographes qui arrivèrent furent payés 10 francs par 1,000 lettres, travail qu'on payait à l'époque 50 centimes à Paris et à Lyon. Ou bien ils exigeaient 3 dollars 1/2 par heure de présence (17 fr. 50), travaillant ou non. Tous ceux qui no savaient que faire s'improvisaient typographes.

Un de nos compatriotes gagna, -en cinq ans, plus de 100,000 francs à ramasser de vieilles bouteilles et à les revendre dans les placers.

Un notaire qui avait quitté la France, pour des motifs connus de lui seul, se fit cireur de bottes. Il recueillit une vieille caisse à vin, se servit de brosses qu'il avait emportées avec lui, et s'installa au coin d'une rue, près des salons de jeu. Le premier mineur qu'il décrotta lui demanda ce qu'il devait; il répondit : « Ce que vous voudrez » ; l'autre lui donna 50 cent5

(2 fr. 50). Ce fut le prix qu'il adop(a. II gagna rapidement d'assez fortes sommes. Mais il eut bientôL des imilaleui's et des concurrents à meilleur marché, "^our les battre, il s'avisa de se faire fabriquer un o'outeau d'or avec lequel il grattait la boue des chaussures des mineurs. Sa clientèle augmenta et il put maintenir son prix.

Une jeune fille débarque de France avec une poupée qu'elle apportait pour offrir en cadeau. Le directeur de la douane, qui la voit dans sa malle, offre de la lui acheter pour sa propre fille; elle refuse, mais il insiste tant qu'il finit par la lui arracher pour 320 dollars (1,600 francs)!

Avant la découverte de l'or, il se trouvait déjà quelques Français en Californie. Mais d'autres séjournaient aussi au Mexique, au Chili, au Pérou, aux îles Sandwich et à Tahiti, qui, dès la grande nouvelle, accoururent. Le premier Français arrivé en droite ligne de France, dès 1848, fut M. Eugène Sabatié, qui avait pris place dans un chargement de farine.

Il faut vous dire qu'en ce temps-là, on mettait 75 jours de mer pour aller du Havre à New-York et 35 jours de New-York à San Francisco par Colon, à dos de mules. Les voiliers naviguaient six mois pour venir directement à San Francisco par le détroit de Magellan.

D'après M. Daniel Lévy, le premier groupe important de Français, parti du Havre, arriva le 14 septembre 184-9, à bord d'un petit voilier appelé Meuse. Ils étaient au nombre de 36 à 40. Non seulement nos compatriotes figuraient parmi les premiers arrivants d'Europe, mais ils formaient peut-être l'élément le plus important et le plus remarquable de cette

immigration. Nulle part, en effet, les mngnifiqucs trouvailles laites en Californie n'avaient produit une sensation aussi vive qu'en France et, particulièrement, qu'à Paris. Les uns partirent à leurs frais. D'autres se firent transporter par des compagnies organisées dans ce but. Un très grand nombre apportaient des capitaux et des marchandises.

San Francisco, qui au mois de février '\S^9 ne comptait encore qu'une douzaine de nos nationaux, généralement pauvres, vit, dans l'espace d'une année, s'ouvrir des maisons importantes fondées par nos entreprenants compatriotes. C'étaient des bureaux d'importation de liquides, des maisons de nouveautés, de banque, de coiffure. On y faisait payer 2 dollars la coupe de cheveux et un dollar la barbe.

Deux ans après, la Californie renfermait20,000 Français.

Les mineurs français envoyèrent à leurs familles, de 1850 à 1851, plus de 4 millions de francs, rien que par l'intermédiaire du consulat de France. D'autres sommes considérables étaient envoyées par d'autres voies. Vers la fin de l'année 1850, on exposa à San Francisco une pépite d'or, du poids de douze livres et valant près de 4,000 dollars. Elle avait été trouvée avec plusieurs autres dans les mines du Sud par trois Français qui, en quinze jours, purent réaliser chacun une petite fortune.

Mais on manquait de femmes, comme dans toute l'Amérique. Le maire de San Francisco écrivit à ce moment au gouvernement français qu'il serait heureux de voir venir de France déjeunes paysannes, afin de cimenter par des mariages mixtes l'union des

deux grands éléments dont se composait la population californienne : les Américains et les Français. On comprendra mieux l'insistance du maire de San Francisco quand on saura que la Californie comptait à cette époque deux cent mille hommes et seulement quinze cents /emmesl

(suite)

Visite des établissements. — Le phonographe au tribunal. — Crachoirs partout. — Époux en diverce. — La femme tyrannisée qui mâche de la gomme. — Flegme des plaideurs. — Cas de divorce. — Le Trésor municipal. — Le biceps du voyageur ne peut porter 20,000 dollars en or. — La Bibliothèque. — Catalogue ingénieux. — Les Écoles mixtes. — Chinois et Japonais. — Fausse alarme. — La discipline du sang-froid. — Le traitement des institutrices primaires en Californie. — Trente-trois Clubs de femmes. — Le boycottage. — Un restaurateur qui sourit. — Le restaurateur ne sourit plus. — Un héros delà guerre de Chine. — M. Chamot. — Souvenirs splendides du pillage. — Mgr Favier a donc pillé? — Le sceau impérial. — Mille six cent cinquante perles sur un bonnet. — Un tarif à lire. — Pauvres malades! — Un consul général dans la misère!

J'ai visité le City Hall et les autres monuiTients de la ville, les écoles, la bibliothèque, la prison, les clubs, les universités, les settletnents (œuvres charitables), etc.

De la plupart, rien de particulier à retenir.

Au Tribunal civil, est installé un ascenseur; les juges n'ont pas à s'essouffler pour arriver à leurs sièges. Les débats des audiences y sont recueillis d'une façon assez originale et qui étonnera un peu la basoche française. Les slénographes prennent à tour de rôle les réquisitoires, dépositions, plaidoiries, jugements, etc., et, toutes les cinq ou dix minutes, s'en vont, l'un après l'autre, réciter leurs notes à un phonographe qui les répète ensuite devant un employé à la machine à écrire qui les enregistre alors définitivement.

Les jugements, les actes privés, tous les documents devant être conservés au Tribunal sont reproduits sur des registres à la machine à écrire; ces machines sont très compliquées, puisqu'il faut les adapter à tous les formats et à toutes les épaisseurs de registres ; mais elles fonctionnent admirablement. J'ai compté une vingtaine d'hommes et de femmes occupés à tapoter sur les touches des appareils, devant les gros registres oftlciels.

Je suis entré dans plusieurs Chambres. Les planchers couverts d'un caoutchouc très épais éteignent complètement le bruit des pas. Dans tous les prétoires se trouvent un filtre à eau glacée et un verre à la disposition de tout le monde, et d'énormes crachoirs de 50 centimètres carrés. Souvent on ne voit assis au Tribunal qu'un seul juge, habillé comme vous eL moi. il écoute les avocats en veston qui lui parlent les deux mains dans les poches, sur le ton de la conversation, sans éclats de voix, sans déclamation ni emphase.

Dans l'une des Chambres on jugeait les divorces. J'ai assisté à un débat. La femme plaidait contre le

mnri. C'était une grande femme, mince, assez élégr.nte et assez jolie; assise en face de son époux, elle mâchait sans cesse de la gomme. On la questionnait sur ses doléances : elle répondait que son mari l'avait battue plusieurs fois, qu'il lui refusait souvent de l'argent et rentrait ivre chez lui à trois reprises. Elle disait tout cela froidement, en mâchonnant. Lui, un grand diable maigre, rose, blond, l'œil pas très bon, l'écoutait assis et, les mains dans les poches, il répondait de temps en temps du bout des lèvres, expliquant qu'elle l'avait exaspéré par sa mauvaise humeur, ses reproches et ses injures. La femme, alors, ripostait à peine, sans colère non plus, ne le regardant pas, comme s'il s'agissait de tout autre homme que lui. Les avocats essayaient naturellemen t de rejeter les torts de l'un sur l'autre. Ici , le juge ne parle pas, ou à peine; ce sont les avocats qui interrogent les témoins. Le divorce fut prononcé contre le mari, comme il arrive les trois quarts du temps. Car en Amérique, paradis des femmes, elles ont toutes les prérogatives et toutes les faveurs : de deux affirmations contraires, d'un homme et d'une femme, le juge croira toujours celle de la femme. Le divorce s'obtient assez facilement en Californie, car alors que dans l'État de New-York, par exemple, il n'existe qu'un seul cas de divorce, l'adultère, en Californie, la loi prévoit six cas, qui sont : 1° l'adultère; 2" le refus de subsides de la part du mari ; 3° l'abandon de la femme pendant un an; 4° l'ivrognerie habituelle de l'un des deux époux; 5° la condamnation pour un crime; 6" l' « extrême cruauté >, y compris la « cruauté mentale » — mental cruelty. On entend par « extrême cruauté » les coups et sévices, et par

« cruauté mentale » — cas le plus souvent invoqué, car c'est le plus vague — les injures et le mépris.

On m'a montré, en passant, le trésor municipal, un énorme coffre-fort muni de toutes les mécaniques possibles, d'une horloge de sûreté avec fils électriques, etc., qui renfermait 15 millions en or. Les portes en étaient ouvertes, et j'ai pu voir, d'un œil sec, des piles infmies de pièces de 20 dollars. On m'a même fait soupeser une plaque de cuivre où reposaient 100,000 francs en or. J'ai essayé de la mettre à bout de bras, — en vain.

Le catalogue de la Bibliothèque publique est très ingénieux, conçu d'après une méthode que j'avais déjà vu employer, d'ailleurs, dans d'autres villes américaines : ce sont des bandes de parchemin enroulées sur des bobines qu'on fait tourner avec une manivelle. Les noms des auteurs y sont inscrits par ordre alphabétique, avec l'indication du numéro des rayons où l'on peut les trouver. II y a une bobine pour chaque lettre de l'alphabet. C'est d'une simplicité et d'une rapidité admirables. Quand je pense qu'il faut, en moyenne, une heure et demie pour obtenir un livre à la Bibliothèque nationale!

En Californie, les écoles primaires s'appellent des écoles de grammaire. Les garçons et les filles y sont mêlés. J'ai assisté aux leçons d'une matinée dans presque toutes les classes. Cela ressemble tout à fait

aux écoles de chez nous. La seule difTérence à noter, c'est le sérieux des figures d'enfants. Aucune gaminerie dans les yeux. Les filles, la plupart jolies, semblent même plus sérieuses que les garçons. Quelques-unes, malgré leur jeune âge, ont des hanches et des poitrines presque formées; une propreté absolue dans les vêtements : ce sont pourtant des enfants d'ouvriers. Je vis parmi eux deux grands garçons japonais habillés à l'européenne. Mais on ne reçoit pas les Chinois, sous le prétexte qu'ils ne s'habillent pas comme tout le monde.

Ce qui m'a le plus frappé dans l'ensi-ignement, c'est l'importance extrême donnée aux moindres faits de l'histoire, cependant si simple et si courte, des Etats-Unis. Des noms de généraux complètement inconnus, des dates d'événements médiocres s'enflent dans les livres et dans la bouche des maîtresses, comme les noms de César, d'Attila ou de Napoléon, et comme la date de l'avènement de Cromwell ou celle de la Révolution française. J'ai senti là des efforts passionnés pour créer dans cette population si mélangée et si neuve un sentiment patriotique qui n'aura certes pas grand'peine à se former.

J'ai demandé à la directrice si elle n'avait jamais perçu le moindre inconvénient à la coéducation des sexes? Elle parut surprise de ma question, comme si même elle n'y avait jamais pensé. El en eflet, à regarder atlentivement garçons et filles, on se prend à s'étonner soi-même de ces craintes.

Mais quel souci de dresser les enfants au calme, à la présence d'esprit et à la discipline I La directrice me dit :

— Je vais donner le sis^nal d'alarme en cas d'in-

cendie, et vous verrez comment l'école se videra, cl en combien de temps.

Nous nous trouvions dans l'escalier. Elle siffla longuement dans un sifflet à roulette. Quelques secondes après, un garçon sortit d'une classe, vint se placer à côté d'elle sans dire un mol. Il était là, à sa disposition, pour courir où elle lui dirait d'aller, transmettre, au besoin, ses ordres. En même temps, d'auties garçons, cinq ou six, désignés d'avance pour cela, ouvraient toutes les fenêtres des classes, regardaient dans iarue, essayaient, en se penchant, de voir où était le feu, grimpaient les escaliers, cherchant le foyer de l'incendie. Et simultanément, de tous les étages, les élèves, précédés des maîtresses, évacuaient les chambres au pas, descendaient les escaliers dans le plus grand ordre, arrivaient dans la rue et allaient se poster sur le trottoir d'en face, toujours au pas. Puis, sur un signe de la directrice, tous rentraient dans l'école, au son du tambour. Le tout avait duré moins de cinq minutes.

— Et, comme personne ne sait s'il y a le feu vraiment ou non, en cas d'incendie réel les choses se passeraient exactement de même, me dit la directrice.

J'ai noté les prix des traitements des institutrices, — car ce sont des femmes qui tiennent ces écoles, les hommes se refusant à enseigner pour si peu. Lu directrice touche 150 dollars par mois (750 francs). Les sous-maîtresses débutent à 60 dollars (300 fi ancs) ; elles arrivent rapidement à 75 et 80 dollars (400 francs). Dans les écoles maternelles elles sont les plus payées : 100 dollars (500 francs) comme traitement mensuel de début.

50 DE SAN FRADiCISGO AU CANADA

On compte, à San Francisco, 33 clubs de femmes 1 Tous les clubs féminins de l'iiitat sont fédérés. Leur action est réelle et efficace. Ce sont eux qui obtinrent du Parlement, entre autres réformes, que les enfants criminels fussent jugés à part, et relégués dans des familles sous le contrôle de fonctionnaires spéciaux. Les clubs de Californie avaient envoyé des déléguées à Sacramento pour plaider en faveur de celle réforme.

J'ai vu de mes yeux ce qu'est le boycottage.

Je passais un soir dans Market Street^ la principale rue de la ville. Devant un restaurant, à l'enseigne du « Restaurant Puritain », un homme-sandwich allait et venait en prononçant tout haut les paroles inscrites en grosses lettres sur ses deux affiches : « Travailleurs, n'allez pas au restaurant Puritain, c'est l'ennemi des Unions ouvrières L.. » Le restaurateur se tenait sur le pas de sa porte, en souriant d'un air gêné. Il paraissait très ennuyé, et il devait l'être, en eifet, car sa clientèle semblait mince. Les deux hommes se regardaient avec malveillance. Je m'informai de la raison de ce boycottage. On me dit que le patron employait sans doute des aides de cuisine au-dessous du tarif fixé par les syndicats, et qu'il faisait travailler • en dehors des heures convenues. Alors l'Union avait délégué un de ses membres —

riioiume-sandwich —, pour avertir les unionnistes et les empêcher de donner leur clientèle à cet ennemi. Or, ici, presque tous les ouvriers font partie des 1 unions. Une telle interdiclion produit des effets réels.

Pendant plusieurs jours, je revis l'homme-sandwich à sa faction. En rentrant le soir, à minuit, il s'y trouvait encore, lui ou un suppléant. Le restaurant se vidaiî. Le restaurateur ne souriait plus. Un beau jour, l'homme-sandwich avait disparu : le patron vaincu avait souscrit aux tarifs des syndicats.

J'ai rencontré ici un homme bien curieux et bien sympathique : c'est l'ancien propriétaire de l'Hôtel de Paris, à Pékin, qui fit tant parler de lui pendant la dernière guerre de Chine et grâce à qui les Européens assiégés purent se nourrir et se défendre pendant si longtemps. Il s'appelle M. Chamot. Quand on le met sur son sujet favori, il ne se fait pas prier et vous raconte des choses palpitantes d'intérêt, qu'il ferait bien d'écrire.

Il est marié à une charmante femme américaine, jolie et distinguée, qui fil là-bas, à ses côtés, des prodiges d'adresse au revolver et au fusil d'ordonnance ! Quand elle tirait, elle ne manquait jamais son Chinois, pas plus que son mari d'ailleurs, Suisse d'origine et lauréat, comme sa femme, du Grand Concours fédéral.

J'ai visité ces aimables gens si hospitaliers à tous les Français de passage à San Francisco. M. Chamot

vit de ses rentes et fait bâtir. La famille de sa femme est elle-même très riche, et lui, pour avoir eu son hôtel et sa fabrique de porcelaines bombardés, a touché de belles indemnités des dilîérents gouvernements, sans compter les spéculations heureuses qu'il a pu faire pendant le séjour des troupes alliées.

iMais il a rapporté, de plus, quelques souvenirs assez coquets des palais impériaux. Il m'a montré son petit « musée du pillage » qui n'est pas sans intérêt. Des coupes d'agate, des colliers d'ambre, des bracelets de jade, un sceptre d'or, un magnifique vase de cristal de roche; le général Frey lui a donné, en souvenir et en récompense de ses services, des vases d'ambre de toute beauté; de Mgr Favier il a un brûle-parfum d'un travail inouï et d'un poids colossal. Il a aussi des coffres, des timbres de cuivre, des bouddhas, des éventails ornés de rubis et de vieilles peintures hollandaises du xviii* siècle venues à Pékin on ne sait comment, une armure du fameux prince Li, avec son casque et son porte-flèches damasquinés.

Mais ses deux morceaux principaux sont le sceau impérial et la coiffure de l'Impératrice. Le sceau est un bloc d'or jaune de 10 kilogrammes, vraiment peu commode à manier. M. Chamot fa acheté à Mgr Favier. Ce cachet représente donc une trentaine de mille francs de métal. Mais l'acquéreur a fait une bonne affaire ! Quant à la coiffure de l'Impératrice mère, c'est une sorte de kakoschnick comme en portent les femmes russes, un haut bonnet pointa dont la trame est tout en cheveux tressés, et dont les ornements sont de pierres précieuses, de plumes d'oiseaux-mouches et de colibris, de chimères et de dragons de soies multicolores, incrustés de rubis, de

jade, d'ambre et de perles. M. Chamot et sa femme ont compté les perles du bonnet : il y en a 1 ,650 !

Il a l'intention de l'ofirir au Louvre. C'est d'un bon cœur.

J'ai donné plus haut un aperçu des prix fantastiques payés il y a cinquante ans aux ouvriers les plus ordinaires de l'industrie. Aujourd'hui, ces prix ont un peu baissé: les maçons-poseurs de briques ne gagnent plus guère que de 25 à 35 francs par jour ; les manœuvres, 15 francs; les plombiers et les charpentiers, 28 francs; les conducteursde tramways, 15francs par jour; les sergents de ville, 500 francs par mois Et le reste à l'avenant. Mais une autre catégorie de praticiens a maintenu des prix bien faits pour étonner les malades d'Europe : ce sont les médecins.

Lisez ce tarif :

La première visite d'un médecin à un malade se paye 50 fr.; les autres, 25 fr.; la nuit, c'est toujours 50 fr. Un certificat quelconque de médecin, iOO fr.; vérification de la mort, 250 fr. Si la visite a trait à une question légale, 2,500 fr.; opération à la tête et point de suture, etc., 750 fr.; fracture ou luxation d'un os, 2,500 fr.; ligatures d'artères, 2,500 fr.; opération d'une tumeur, d'un œil, trépan, hernie étranglée, fistule, 2,500 fr.; coup de bistouri dans un abcès, 250 fr.; point de suture à une plaie récente, 250 fr.; réduction d'une petite fracture ou d'une luxation des doigts, 250 fr.; enlèvement d'un corps étranger dans l'oreille, 450 fr., etc., etc.

Ces prix sont fixés par le Syndicat des médecins de San Francisco. Je les ai copiés dans un recueil officiel de la corporation, le dernier paru.

Un petit fait bien significatif qu'on cite à San Francisco :

Le consul général français n'a pas le téléphone I

Mais il se plaint du traitement que la France lui sert, et il se lamente sur les prix exorbitants de tout ce qui est nécessaire à la vie. J'écris sur mon carnet les chiffres et les faits que voici :

Impossible d'acheter moins de dix sous de lait.

Les œufs coûtent de 3 francs à 3 fr. 50 la douzaine.

Le beurre de table, 3 fr. 75 la livre.

Un domestique demande au minimum 35 dollars par mois (180 francs). Certains vont jusqu'à 40 et 50 dollars. Ils exigent absolument un tapis dans leur chambre, acceptent difficilement une natte.

Le gaz coûte 2 dollars 50 (12 fr. 50) les i ,000 pieds cubes (un peu moins de 4 mètres cubes). En France nous payons le gaz qualre sous le mètre- cube ^

Un abonnement à l'eau coûte 5 dollars par moif (25 francs).

Pour poser un tuyau de poêle, 3 dollars et demi : i7fr. 50.

Coupe de cheveux : 2 fr. 50.

î. Il y a là un fait tout à fait particulier à l'Ouest américain qtii est jusqu'à présent complètement dépourvu de charbon, et qui M reçoit d'Angleterre, sur des bateaux français. 11

Raser : i fr. 25.

Cirer les bottines : 0 fr. 50.

Une chambre meublée très ordinaire : minimum 130 francs.

Au total, la vie coûte le double qu'à Chicago, par exemple.

Avis aux amateurs !

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