‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 42 sur 59 · DE SAN FRANOISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

DE SAN FRANOISCO AU CANADA

fort bien que les Laliiis s'exaspèrent devant l'Américaine, sa froideur, sa maîtrise si évidente, son réalisme étroit, le calcul réfléchi de tous ses actes.

C'est la première impression qu'elle suggère. On sent qu'il n'y a rien à tenter contre celte bastille indifférente, forte avant tout de n'être pas sensuelle. Et pas d'imagination à troubler, pas de curiosité à émouvoir! Vous n'êtes pour elle qu'un homme comme tous les autres — et elli en a connu mille — et vos grimaces elle les connaît, vos regards ne la trompent pas, ni vos sourires, ni même vos compliments qu'elle accepte avec plaisir, mais qu'elle discute et qu'elle pèse, et dont elle ne vous aura pas la reconnaissance que vous croyez.

Même, elle vous mettra fort en colère en les répétant tout haut devant ses amis, hommes et femmes; les hommes n'y attacheront aucune importance, et en marqueront même un peu de dédain pour vous; les femmes se souviendront que vous leur en avez peutêtre dit autant hier, et vous serez bien ridicule. Ce petit mystère que vous voulez créer entre elle et vous, elle s'y refuse, et c'est sa meilleure tactique de défense. Elle ne se fâchera pas de vos déclarations ni de vos œillades, ni de vos manoeuvres, elle se contentera de les percer à jour gaiement, de les rendre publiques, et, bientôt, découragé de ce que vous appellerez hypocritement son « impudeur sentimentale, » vous abandonnerez la partie avec la sourde rancune de l'imposteur démasqué.

Et vous arriverez à la seconde période : l'inidifférence. Vous commencerez à devenir Américain. Vous ne regarderez presque plus les femmes, ni dans le$ rues ni dans les tramways, ni même dans les longs

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voyages en chemin de fer, dont la monotonie et Tennui devraient être si propices I

Quelquefois vous vous laisserez encore prendre aux regards hardis, aux excitations coquettes de certaines jeunes filles, aux conversations osées de femmes mariées que vous vous réjouirez de mener jusqu'au trouble des confidences. Mais la jeune fille, qu'elle consente à vous serrer les doigts, qu'elle vous demande si vous l'aimez, qu'elle vous raconte même q.u'elle aussi vous aime! que la femme mariée vous suive dans vos théories de fausse passion, qu'elle aille jusqu'à s'amuser de vos promesses à doublesens, sitôt que, logique, vous voudrez vérifier — plus loin qu'un baiser volé ou consenti, — l'efficacité de votre stratégie, vous verrez la femme et la jeune fille se refermer comme les coquillages à la marée montante !

Nous arrivons ainsi au troisième état des Latins devant les femmes, plus durable celui-là. On a renoncé aux mœurs animales de certaines contrées d'Europe, piis conscience de la force de résistance des femmes (froideur, raison, sérieux, il n'importe!) et on est pour toujours débarrassé de ce souci, absorbant et maniaque, de la conquête.

Et l'on se prend parfois à regretter, — devant certains spécimens bien équilibrés de la race américaine, — qu'il n'y ait pas en France un plus grand nombrede femmes semblables à celles-ci, émancipées par l'esprit, douées d'une ambition égalitaire qui ne craint aucun ridicule, libres dans leurs mœurs, mais restées pourtant douces et gracieuses, et donnante la méfiance héréditaire du mâle la sensation indéracinable de sécurité que rien ne pourra plus détruice.

Il sort de cet état une élévation générale de la femme — non pas intellectuelle, mais morale — qui n'est égalée, je crois, nulle part au monde. Et ce sera, à n'en pas douter, pour le plus grand bien delà race. Car l'être humain ne peut que gagner à la culture simultanée du mâle et de la femelle. Avoir un père intelligent et robuste, c'est bien. Mais avoir en même temps pour mère une femme d'intelligence forte et cultivée, c'est mieux. En Orient, un homme a beau être le fils d'un chet arabe, il n'en est pas moins le fils d'une esclave.

Dans le Nord il y a collaboration effective dans l'élaboration de l'être humain; on y est le fils ou la fille d'un véritable homme et d'une véritable femme. Sans aucun doute, la libération de la femme dans les pays du Nord y est une des raisons de la force du progrès.

Une autre conséquence peut sortir de cette constalation :

Les Égyptiennes, les Turques, nubiles à douze ans, ne peuvent prétendre à l'égalité avec les hommes, et tout ce qu'elles peuvent faire, en se mariant, c'est d'accepter l'esclavage. Jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans, elles restent puériles et de mentalité à peu près nulle. Quand elles deviennent intelligentes, leur beauté fanée n'a plus de prestige. Au contraire, dans les contrées du Nord, où les femmes commencent à se former à vingt ans, leur intelligence et leur charme physique se sont développés parallèlement; leurs forces sentimentales et intellectuelles étant plus grandes, elles ne craignent pas de prendre des initiatives complètement inconnues des femmes orientales. Aussi, voyez comme les théories de l'égalité

aes sexes font de rapides progrès dans les pays Scandinaves, en Angleterre et en Amérique. N'est-ce pas pour cette raison que plus on monte vers le Nord, plus la qualité des femmes s'élève? Déjà, entre Paris et Toulouse, on voit une différence, dans les rapports entre les sexes. Un homme méridional n'aide pas sa femme à mettre son manteau; il est quelque chose comme le grand Turc, égoïste et despote, et sa liberté est indiscutée. Son prestige près des femmes est énorme, comparé à celui de l'homme anglais, par exemple, au regard des femmes anglaises. Célibataire, tout lui est permis. Un coquebin est ridicule, même auprès des créatures les plus vertueuses de l'autre sexe. Le méridional n'a, pour les jeunes filles, qu'un respect purement théorique. Marié, sa trahison est attendue, presque sûre, et sans très grande importance.

Les Anglo-Saxons doués, au contraire, d'une imagination froide, et n'ayant pas à lutter contre un sang trop chaud, respectent leurs fiancées. Si, par hasard, ils manquent — par ailleurs — à la chasteté, c'est en un jour d'ivresse, après des libations exagérées de whisky ou de Champagne. Et encore s'en cachentils avec soin, ayant honte. Ils ne parlent pas entre eux de ces choses, cherchant à les oublier, comme une tare. M. Roosevelt peut donc, sans ridicule, comme son ami le président de l'Université de Harvard, prêcher la chasteté aux jeunes gens jusqu'au mariage.

Les raisons qui ont fait jusqu'ici de la femme en Amérique un être si particulièrement favorisé sont

diverses. J'ai réussi à en démêler plusieurs. D'abord, au cours du xviii* siècle et jusqu'au milieu du xix% les femmes furent l'objet rare aux États-Unis, les hommes qui s'exilaient d'Europe, dans cette contrce lointaine, étaient en grande majorité célibataires. La femme fut donc traitée en enfant gâtée; on la ménageait, on la mettait dans l'ouate comme un objet d'un prix inestimable. Des usages se créèrent sous ce régime privilégié, des mœurs prirent racine. On épousait les femmes pour elles-mêmes, c'est-à-dire pour leur sexe et leur utilité propre de compagne et de ménagère, et on les épousait sans dot. Aujourd'hui, les Américains se prévalent de cette coutume désintéressée comme d'une vertu, sans songer qu'elle eut comme cause, à son origine, l'utilité pratique, comme d'ailleurs tout ce qui se voit dans ce pays. EUeconlinue d'avoir lieu, et c'est fort bien, en effet, puisqu'elle répond à la conception que l'homme du Nord, en général, et l'Anglo-Saxon, en particulier, se sont laite de la femme.

Au Nord de notre planète l'homme estchargé de faire vivre la femme. Aux pays du Sud, l'idéal de l'homme consiste à faire un riche mariage. Dans le peuple, c'est la femme qui porte les fardeaux; l'Arabe sera plus ménager de son âne ou de sa mule que de sa compagne. Il n'y a que dans le Nord que vous verrez un homme porter un enfant, pousser sa voiturette dans la rue, le dimanche. A Paris, latitude intermédiaire, un homme qui gagne 20,000 francs par an en laissera dépenser le tiers par son épouse en toilettes ; dans le Midi vous ne verriez pas cela, l'homme entend jouir de son gain le plus égoïstement possible.

C'est ce qui explique qu'il n'y a pas de femmes d'affaires en Amérique comme en France. Chez nous. la femme énergique qui, par hasard, se libère, prend un commerce, une industrie, et presque toujours prospère. Et, dans ce cas, c'est l'homme qui est infériorisé dans le ménage. Voyez les maris des blanchisseuses, des fruitières, des marchandes de nos petits commerces : là, le mari est le domestique de sa femme; et, en fait, il mérite son état.

Pourtant, quand on juge les mœurs américaines, il ne faut pas tomber dans l'exagération optimiste. Ce que je viens de dire est plu? général que particulier. Les femmes équilibrées, intelligentes et qui savent rester en même temps vraiment femmes, c'est-à-dire qui ont pris conscience de leur vraie nature, de leurs vraies forces et de leurs infériorités, sont très rares. Ce qu'il faut approuver sans réserve, c'est donc, plutôt que les femmes américaines, l'ensemble des mœurs qui leur permettra de continuer à s'élever en s'affranchissant de la tyrannie abrutissante du mâle. Mais, comme partout, il y a des femmes sotte , poseuses, snobs, manquant de mesure et de tact.

C'est ainsi que la soif d'apprendre des femmes me paraît en général plus artificielle que réelle. J'en ai vu affecter de dresser l'oreille dès qu'on parlait devant elles d'idées graves, d'affaires ou de science. Elles se montraient flattées de voir les hommes s'entretenir avec elles de choses sérieuses. Mais je devinai leur curiosité plus apparente que foncière. Leur attention faiblissait vite, et parl'incohérence de leurs reflexions, elles prouvaient bien qu'elles ne comprenaient pas. Et si je les faisais me raconter ensuite l'emploi de

leurs journées, je me rendais bien compte qu'elles donnaient bien plus d'importance aux visites, aux « tea-parties », aux dîners en ville, aux sports, à la toilette, et aux mille calembredaines de la vie mondaine qu'à l'enrichissement de leur petite cervelle. J'ai rencontré aussi des types antipathiques par un lutre côté du caractère : l'entêtement étroit à des idées préconçues, le refus sectaire qu'elles opposaient à la discussion sincère des aphorismes de leur morale. Il est un type d'Américaine de l'Est, entre deux âges, avec des lunettes d'or, dont je me souviens particulièrement pour l'avoir rencontré plusieurs fois. Elle a les lèvres minces, le regard glacé, la figure impassible. Il n'y a pas de vie dans un être de ce genre, et on peut jurer sans crainte qu'aucune sensibilité n'y est restée si jamais elle fut émue. Elle discute froidement, décide, affirme et tranche de tout sans passion, d'ailleurs, avec une assurance tranquille aussi désagréable qu'une gifle, aussi bornée que la foi du sauvage dans son gri-gri. Ce type de salutiste sans ampleur et sans enthousiasme est un des plus antipathiques que l'on puisse rencontrer aux Etats-Unis.

C'est le pays du monde où l'on « flirte > le plus. Et c'est sans doute pour cela que la passion y est plus rare. Le flirt commencé à seize ans, continué jusqu'au mariage, sans cesse, sans repos, à travers mille caprices, mille coquetteries, mille changements, blase la sensibilité féminine, lui retire son imprévu et sa fraîcheur. C'est ce qui donne à la femme améri-

câine et même à la jeune fille de vingt-cinq ans cette assurance virile si déconcertante pour les piètres séducteurs latins habitués à compter sur leurs troublantes œillades et leurs serrements de main ambigus. Je sais bien que cette désinvolture n'est pas la garantie de la vertu infaillible, et qu'il est d'autres moyens de la réduire. Mais, d'une façon générale, je la crois très efficace contre les égarements puérils des vierges et les entraînements qui suivent chez nous les premières déconvenues du mariage.

La femme américaine et la femme anglaise raisonnent beaucoup etraisonnenttrèsbien.Leurcerveau froid et réaliste leur montre les hommes tels qu'ils sont; l'habitude de la liberté, le flirt, les aident dans ce travail critique, ce qui fait qu'en Amérique, comme en Angleterre, une femme ne tombe que lorsqu'elle l'a elle-même décidé.

En France, la femme se croit obligée de dire non, et de se défendre; pour séduire il faut parler.

En Angleterre, il faut savoir se taire. N'est-ce pas que la femme anglo-saxonne sait d'avance que les raisons qu'on lui donnerait ne vaudront rien, quand chez nous, au contraire, la femme a besoin qu'on lui trouve des raisons et des excuses?

Le flirt étant ce qu'il y a de moins chaste au monde, la jeune fille américaine n'est pas chaste au sens très délicat de ce mot, et les hommes ne s'en choquent pas. Ne peut-on reconnaître dans cette débauche — toute chaste qu'elle est, — un ressouvenir du « Tout mais pas cela » des privautés paysannes et populaires permises chez des gens restés grossiers et que ne choque que :e reste. La délicatesse des races plus affinées se blesse pour beaucoup moins, et l'Américain

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