DE SAN FBANCISGO AU CANADA
s'étonne de notre susceptibilité. Ainsi deux vocables bien troublants reviennent souvent dans leur langage courant ; attractive et fascinating . Ils se disent fort bien d'une femme par un homme, et inversemcni d'un homme par une femme ou une jeune fille. Cela se dit même à quelqu'un^ en face, en pleine figure, et devant le mari ou devant la femme. Imaginez qu'une Parisienne dise àun monsieur, dans un coin de salon : « Vous êtes fascinant b. C'est une proie qui se livre. Là-bas, le mari entend répéter ce mot tous les jours par sa femme au sujet d'un homme qui n'est pas lui. Il y reste indifférent. D'abord, il sait que cela n'ira pas plus loin. Mais le plus curieux, c'est qu'il n'en souffre pas du tout! Dans les pays méridionaux une femme dirait les mêmes mots, tout haut: son frère, son ami, son père même, s'en montreraient jaloux, — en qualité d'hommes. En Amérique, l'homme plus froid en amour, n'a pas le goût de domination exclusif de l'Espagnol ou du musulman, pour prendre des extrêmes, et comme il sait, en outre, qu'il a affaire à une égale, l'idée de la tyrannie, si elle se présente à son instinct, est naturellement réprimée.
Ce que les hommes américains me paraissent aimer surtout de l'amour, c'est son côté maternel, affectueux, prévoyant, attentif. Les hommes sont froids pour plusieurs misons, dont la première et la meilleure est qu'ils sont en majeure partie d'origine anglaise, germanique, Scandinave et flamande, et que l'on rencontre
très rarement chez les hommes de ces contrées des tempéraments physiquement passionnés. Une autre raison en est qu'ils vivent encore dans un pays très rude, sous un climat qui réclame, pour y résister, le maximum des forces vitales. Enfm, et ceci est spécial à l'Américain du Nord, son activité est telle, elle l'absorbe à un point si anormal, qu'elle s'oppose à l'existence ou du moins à la culture sérieuse de toute autre passion. Ils ne sont donc pas des amoureux, dans le sens que les Latins attachent à ce terme. Remarquez — car il faut que je prenne à chaque pas cette précaution si je ne veux pas me faire conspuer — et encore! — remarquez que je ne dis pas que le mari américain ne fait pas un excellent mari, et que la femme américaine n'aime pas son mari au sens où on l'entend généralement chez les peuples du Nord. Un homme dit : j'aime la lecture, et il lit deux ou trois livres par an. Peut-on croire là à un véritable amour? Non. Pourtant, lui le croit, et il est sincère. C'est dans ce sens-là que je dis que les Américains ne sont pas des amoureux. Ils ont beau protester, et avec une bonne foi parfaite, ils ne sont pas bons juges.
Comme tous les êtres à qui on accorde toutes leurs volontés, les femmes sont naturellement portées à abuser de la suprématie que les hommes leur ont consentie.
Et déjà se dessine dans la société une réaction contre des mœurs qui tendent à faire exclusivement de l'homme une « machine à produire de l'argent ». A voir les Américaines se promener en bandes élégantes, souveraines, coquettes et souriantes, on irangine fort bien une société future où les femmes tyranniques, cultivées et féroces, auront réduit le
mâle à la seule fonction de produire pour elles le luxe et la richesse.
Un parti de célibataires récalcitrants s'est levé pour réagir contre l'égoïsme étouffant du sexe autrefois faible. Il prétend que l'invasion en Amérique de l'élément germanique — qui créa au moyen âge le culte de la femme en Europe — a exagéré la fausse chevalerie, et qu'aujourd'hui les hommes humiliés sont devenus presque les domestiques de la femme. L'égalité, disent les révoltés, va bientôt cesser d'exister dans les ménages américains : l'homme sue l'arfjent, la femme le dépense et n'entend faire que cela. Que de telles mœurs durent encore cinquante ans, cent ans, et l'homme avili n'osera plus relever la tête : les femmes seront toutes des reines d'abeilleSj aristocrates et paresseuses, et les hommes seuls travailleront à la ruche.
Un écrivain new-yorkais, M. Gleveland Moiïett, s'est mis à la tête de la croisade. Il dit aux Américaines : « Avez- vous jamais fait le moindre effort pour soutenir vos époux dans la lutte pour la vie, que vos appétits et vos exigences rendent si âpre dans notre pays ?» Et il leur démontre qu'au contraire, en tendant de plus en plus à supprimer la vie de famille par l'usage de l'hôtel, du restaurant, du boarding-house, en confiant le soin des enfants à des mercenaires, elles désapprennent leurs devoirs les plus importants, elles abandonnent les seules responsabilités qu'on leur demande d'accepter.
— Vous n'êtes plus que des fainéantes I leur crie-t-il rudement.
De fait, l'Américaine ne se soucie pas du tout des affaires de son mari. Je dis un jour à une dame
mon étonnement à cet égard. Elle me répondit :
— Mon mari s'occupe-t-il de ma cuisinière? Que m'importent ses alîaires ?
Et le mari que je questionnai ensuite sur le même sujet, se mit à rire placidement et me dit :
— C'est vrai que je n'ai pas besoin qu'elle s'occupe de mes affaires... Mais il n'est pas juste de prétendre que je n'ai pas d'ennuis avec ses domestiques. Quand elle est embarrassée au sujet d'un valet ou d'un fournisseur, c'est à moi qu'elle s'adresse, et il faut bien — à contre-cœur — que j'intervienne...
N'y a-l-il pas une contradi( tion flagrante entre celle oisive royauté, tant redoutée par M. Moffelt, et le mouvement d'émancipation féministe qui permet aux Américaines le libre accès aux fonctions libérales? Ou bien celte contradiction n'est-elle que superficielle ? Il s'agit de décider — et ceci n'est pas en mon pouvoir, — si cette libération vient d'un désir ardent d'indépendance, de l'amour du travail, d'un vif sentiment de dignité qui pousse la femme à l'orgueil de devenir maîtresse de sa destinée, ou bien si c'est un calcul de son esprit réaliste et positif, une sorte d'assurance qu'elle prend sur les événements à venir, mais une assurance provisoire, vite abandonnée dès qu'un mari se présente pour en tenir lieu? A l'appui de cette dernière hypothèse, on remarque que sitôt mariée, la femme-médecin, avocat, architecte, professeur ou employée, abandonne sa profession, si lucrative qu'elle soit. Son métier a été jusqu'ici un capital actif qui lui permettait de satisfaire ses goûts de luxe ; mais l'Américaine ne se contente pas à peu de frais, comme nos jeunes Françaises, déplaisirs modestes. La médiocrité l'exaspère. Elle voyage, visite les capitales et les musées, aime les
villégiatures à la campagne ou au bord de la mer, fréquente théâtres et concerts et s'habille à grands frais. Sa coquetterie de citadine toute neuve — puisqu'hier encore, elle vivait dans les campagnes d'Irlande, d'Allemagne ou de Scandinavie, — l'entraîne à mille dépenses inutiles, et si, privée de fortune, elle veut la satisfaire quand même, le moyen le plus simple est de gagner de l'argent. Le goût du luxe l'emporte alors sur laparesse. Mais qu'elle se marie. Alors, toutchange. Systématiquement, elle refuse de s'occuper. Est-ce dans la crainte d'être absorbée par les soucis de maîtresse de maison et de mère de famille? Non point. Elle habite souvent un boarding-house ou l'une de ces maisons nouvelles où la domesticité est collective, ou bien la tenue de son propre intérieur est si simplifiée qu'elle n'existe pas, car je crois qu'on peut dire qu'en général T Américaine méprise les travaux du ménage, ignore ce qu'est un raccommodage, préfère un trou à une reprise, et laisse aux domestiques le soin de «gâcher» à souhait. Ses enfants? Elle les confie, quand elle en a, à des mercenaires. Son mari? Elle ignore tout de ses occupations. Ses affaires ne l'intéressent qu'en raison des dollars qu'elles rapportent ^ Toute son existence n'est qu'une perpétuelle flânerie : courses dans les magasins, stations prolongées dans les « refreshment rooms » où elle absorbe force icecream-sodas et gâteaux, soirées au théâtre ou au con-
1. A-t-on jamais entendu dire, à New-York ou à Chicago, qu'une femme fût au courant de la situation de son mari, si ce nest en ce qui concerne les dollars qu'il gagne? Tous les mois, celui ci doit lui présenter exactement ses comptes et lui en remettre le moiiLint: la femme est sur ce point plus intransigeante que le plus intransigeant des patrons vis-à-vis de son comptable. Quant au reste, elle veut l'igoorer, cela ae la regarde pas. Pourtantson malheureux époux
certoù elle exhibe, selon sa fortune, des robes et des chapeaux presque toujours « exagérés ».
Faut-il donc penser que l'horreur du travail est pour l'Américaine l'unique raison du changement entre sa vie de jeune tille et celle de femme mariée? Ne calcule-t-elle pas aussi que travailler, ce serait peut-être réduire lapuissance productrice de l'homme, arrêter ou atténuer son entraînement maniaque, lui permettre de se reposer, de compter au besoin sur l'aide de sa femme? Aussi s'y refuse-t-elle complètement, car où s'arrête-t-on dans cette voie?
On peut se demander aussi si chez d'autres le choix d'un métier n'est pas une sorte de défi jeté à l'homme, une démonstralion effective et tapageuse de l'égalité qu'elles proclament?
Beaucoup de nos jeunes filles, déclare encore M. Moffet, sont des joueuses passionnées de poker; elles boxent et font de l'escrime comme des hommes, boivent du whisky et du cocktail à faire rougir, envahissent, dans les trains, les compartiments de lumeurs, jouent aux courses, spéculent à la Bourse et s'habillent comme des hommes. Pourquoi? Si ce n'est par un naïf besoin d'affirmer extérieurement leur indépendance et de montrer leur mépris pour les occupations ordinaires de leur sexe.
Il reste donc, parmi le très grand nombre defemmes qui en Amérique exercent un métier, un petit groupe
travaille comme un esclave pendant six jours de la semaine. Une se résigne à cette vie de forçat que pour satisuire les besoins de sa femme, car luL-;:îême n'en a pas. Pourtant il ne viendra jaaais à Tespril de cet homme qui se tue pour sa femme de lui dire ses espoirs et ses inquiétudes, de lui demander son appui, sa collaboratioQ ou même ses conseils. (Gleveland Moffsrx.)
de féministes convaincues. Leur émancipation n'est pas un acte de vanité ou de calcul intéressé. C'est l'œuvre d'une digrsité active, d'une volonté forte, soucieuse de se prouver à elle-même sa résistance. Mais celles-là sont si rares, qu'on pourrait presque les compter.
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Les signes de réaction contre la tyrannie féminine commencent donc à se faire sentir.
J'ai recueilli les doléances d'une dame de la haute société américaine au sujet des rapports intellectuels entre les sexes. Elle m'assure que les femmes de son monde se plaignent que, dans le smart set, le chic soit de se montrer le plus détaché possible des femmes. Dans un bal, les jeunes hommes abandonnent les femmes, vont seuls au fumoir, parlent à peine à leurs danseuses, et ne dansent que par hygiène. Quand vient l'heure du souper, les groupes masculins se forment, s'emparent des tables pour être seuls entre eux; de sorte que les femmes sont forcées de souper entre elles, etc., etc.
L'indignation de Mrs, Rose G. T... était réelle et profonde. C'est pourtant une des plus jolies créatures qu'on puisse rêver. Si elle se plaint de tels procédés, que doivent souffrir de moins belles et de moins intelligentes qu'elle!
Cette confidence assied davantage ma conviction que l'extrême respect, presque soumis, des Américains pour la femme, doit cesser un jour d'être général aux États-Unis. A présent, dans les classes riches, la femme abonde, puisque c'est un fait reconnu que le nombre
des naissances féminines l'emporte sur celui des naissances masculines, el les jeunes gens trouvent plus commode de s'affranchir d'un servage un peu exagéré qui leur prend un temps et des forces, qu'un autre despotisme peut-être plus conforme à leurs goûts réels, — celui des sports, — réclame énergiquement. D'ailleurs, en demandant l'égalité de sexe et un l'obtenant, en devenant plus exigeantes au fur et à mesure des faveurs qu'elles conquièrent sur les hommes, les femmes ne légitiment-elles pas cette réaction? Depuis qu'une jeune femme put boxer durement un employé de chemin de fer qui voulait l'empêcher de fumer, il n'y a plus de raison — au moins pour celui-là — de rendre à la faiblesse féminine des hommages qui finiraient par lui paraître ironiques. De même, tous les emplois étant accessibles aux femmes, les hommes qui s'en voient chassés par elles n'éprouvent pas un besoin irrésistible de galanterie. Puisque les femmes passent les premières à toutes les portes, l'habitude se perdra de s'effacer devant elles.
Les femmes ne s'habillent pas pour les hommes, qui ne regardent pas les toilettes. Elles s'habillent les unes pour les autres.
Je sais bien qu'il en est un peu ainsi chez nous où les vieilles femmes conservent le goût des atours. Et l'on ne peut pas dire que ce soit pour les hommes. Mais en Amérique, il ne viendrait pas à la pensée d'un homme de complimenter une femme, même la sienne, sur sa toilette : il ne la voit pas.
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Le travail des femmes du peuple.
Dans les centres industriels, les lilles vont dès l'âge de seize ans à l'usine, pas avant. Les garçons y sont admis à treize ans.
En général, les femmes mariées ne travaillent pas. Il y a les exceptions de celles qui s'ennuient chez elles, ou qui désirent augmenter, pour elles seules, et non pour leur ménage, ses revenus. L'argent qu'elles gagneront, elles l'emploieront à leur toilette, au théâtre, ou surtout chez le confiseur.
Toutes les filles ne vont pas travailler à l'usine. Elles se font de préférence nurses (infirmières) dans les hôpitaux et les cliniques privées, ou employées de magasins ou de bureaux. Elles ne gagnent jamais moins de 5 dollars par semaine, soit 100 francs par mois. Les types-writers-sténographes gagnent de 30 à 100 dollars par mois, suivant leur habileté.
Je n'ai jamais entendu un homme se plaindre d'être trop occupé.
Mais en revanche on entend à chaque instant les femmes répéter :
— On n'a pas le temps !
Dans ce pays, où la femme est mieux traitée que dans n'importe quelle autre partie du moade, il y a de 18,000 à 20,000 divorces par an.
Dans les rues, où cent fois je m'amusai à les observer, je remarquais qu'elles s'arrêtaient davantage aux élalai^es de candies (confiseries) qu'aux devantures des magasins de modes.
Je me rappelle le singulier effet que me fil un jour, à New-York, la silhouette d'une femme sepromenanl sur les échafaudages d'une maison en construction, au 13* étage, un crayon et un papier à la main, un binocle d'or sur le nez, et qu'on me dit :
— C'est l'architecte.
J'ai vu un jour à Boston une pièce qui fait le tour des Élats-Unis depuis des années : My old Kentucky, sorte de drame de l'Ambigu mêlé de danses nègres et de courses de chevaux qu'on voit arriver au poieau dans un galop effréné. Tout le monde s'y a.niise comme des enfants, et non pas seulement le public populaire de nos théâtres de banlieue, mais le public ordinaire des salles de théâtre, le même qui assistait la veille à la Mort de César de Shakspeare.
Il y a dans la pièce un ou deux comiijues, un traître, et une jeune délurée qui, pendant cinq actes, court à la conquiHe de son fiancé. Ce qu'elle fait pour cela est inimaginable. C'est elle qui se déclare, c'est elle qui
le sauve des embûches du traître, c'est elle qui se déguise en jockey pour courir la course qui doit faire gagner à son futur la forte somme, sur le cheval qu'elle a sauvé de l'écurie en flammes. Ce jeune homme qui se fait prier, cette enfant à qui il faut dix héroïsmes consécutifs pour se faire épouser, ne sont pas les types actuels de la société américaine. Ce sont peut-être les types idéaux de demain. Les rôles apparaissent renversés. Mais ils témoignent de l'élan qui pousse le sexe féminin vers l'indépendance absolue.
Les femmes américaines ont donc les qualités qui pourront faire d'elles dans l'avenir les créatures les plus civilisées de la terre, quand elles auront appris quelques-unes des formes les plus essentielles de la sociabilité, par exemple à se soucier des hommes. Car beaucoup ont la bienveillance, la simplicité, la douceur, — je ne parle pas du sentiment d'une dignité très éle ée qui leur viendra quand elles seront définitivement libérées du contrôle économique de l'homme.
Car ici, comme partout, le problème de la libération économique de la femme se pose. S'il n'est pas si aiga que chez nous, pour les raisons que nous avons dites plus haut, il existe néanmoins. Mais déjà, les femmes, môme domestiques, ont su conquérir cette espèce d'indépendance qui les dispense de besognes viles : il y a des nègres pour cela!
les accidents du travail. — Frappante injustice. — L'indigriation des consuls étrangers. — Massacres industriels. — C'est la faute des ouvriers ! — Le trust de l'acier paie les funérailles. — Indemnité ridicule.
Théories syndicales. — M. Moffeit, du Syndicat de la Maçonnerie, discute. — Les Syndicats locaux s'inclinent devant la Fédération du Travail. — Comment on mate les employeurs. — Les entrepreneurs menacés d'un exode dos ouvriers. — La fortune d'un Syndicat. — 5 millions en caisse. — Tarifs de salaires. — La crise prochaine de l'industrie. — Acheminement vers le collectivisme. — Quietly, Quietlyt — Tyrannie syndicale et liberté du travail. — Le bon despotisme. — Les patrons s'unissent. — C'est la guerre.
Il existe une décision de la Cour suprême de Pennsylvanie éUiblissnnt que, en cas d'accident survenu à un ouvrier étranger dans les usines de l'Etat, la famille de cet ouvrier, si elle n'est installée en Amérique, ne pourra revendiquer des doin magesintérêts. De sorte qu'un ouvrier français, italien, ou slave, travaillant à Pittsburg en attendant l'instal-
lation de sa famille qui doit le rejoindre bientôt, est blessé ou meurt dans un accident, laisse ses enfants orphelins à sa femme veuve sans qu'ils puissent demander compte à l'usine de ses responsabilités.
J'ai causé de ces mœurs avec les consuls d'Autriche et d'Italie à Pittsburg. Ces fonctionnaires sont outrés des faits qui se passent presque chaque jour dans les usines de Pittsburg et de la région, faits auxquels ils se trouvent naturellement mêlés par leurs fonctions.
— Ce sont de continuels massacres, me disent-ils. Aucune précaution n'est prise pour sauvegarder la vie des ouvriers, et comme les compagnies sont toutespuissantes, que les tribunaux leur sont acquis, et qu'en outre la loi elle-même est en leur faveur, elles ne se gênent pas... Elles répondent toujours : « C'est la faute des ouvriers, ils connaissaient le danger. »
— Mais enfin, si ces malheureux laissent une famille dans le besoin, que font les Compagnies, quel recours avez-vous contre elles ?
— Les compagnies donnent, en cas de mort d'un de leurs ouvriers, de 1 ,700 à 2,000 francs à la famille, quelquefois 5,000 francs si l'affaire est par trop grave, et cela à condition que cette famille habite la ville, car, autrement, rien I Les pouvoirs que les héritiers naturels enverraient de l'étranger pour plaider contre la Compagnie seraient nuls. Telle est la loi.
— Est-ce possible ?
— C'est ainsi. Pensez donc que nous sommes payés pour la connaître, cette loi barbare 1 Nos chancelleries ont chaque jour à s'occuper des successions, des accidents de leurs nationaux, et nous nous heurtons toujours à l'égoïsme féroce des compagnies et à une léga-
lité plus féroce encore peut-être. Que feraient-ils, sans nous, ces pauvres Italiens, ces Slaves, ces Croates, qui arrivent ici ignorant jusqu'à la langue du pays, et qui ont contre eux la loi et les juges !
Un accident, entre autres, est courant. Les Italiens sont employés aux mines. Il arrive que des charges de dynamite posées souterrainement n'éclatent pas. Si elles restent là, elles constituent un danger permanent pour les ouvriers. Il faut donc décharger ces mines. Les Américains, habitués à ce travail et prudents de leur nature, ne s'y risquent pas, et même s'y refusent. Mais il y a toujours là des Italiens nouveaux venus, habitués seulement à la poudre ordinaire, ignorants du danger qu'ils courent, etqui, sous l'œil des autres et des contremaîtres, se dévouent. Il n'est pas rare de voir cinq ou six hommes tués dans l'accident. Leurs misérables familles réclament. La Compagnie répond : « C'est leur faute ». Elle offre, comme je vous l'ai dit, 1,700 francs ou 2,000 francs, et les malheureux doivent s'en contenter. Nous n'essayons même pas de faire un procès. Nous le perdrions à coup sûr. Les juges, élus au suffrage universel, changent tous les cinq ans. Ils sont donc dans la main de la Compagnie qui peut assurer ou empêcher leur réélection. Pas moyen de lutter. Il faut s'incliner... C'est lamentable, je vous assure.
« Les pauvres gens qui arrivent d'Europe avec leurs femmes et leurs enfants, attirés par les gros salaires, ne savent pas à quoi ils s'exposent. Naïvement, ils croient trouver le Pactole. Et que vienne la maladie (la pneumonie les frappe par centaines) ou l'accident, et les voilà plongés dans la misère la plus noire. Car, à Piltsburg, où la vanité ignorante de
M. Carnegie a installé comme partout une bibliothèque publique, d'ailleurs toujours vide, iln'y apas d'hôpital gratuit...
— Et vos compatriotes sont nombreux ici ?
— Je compte plus de 60,000 Italiens à Pittsburg et aux environs et 300,000 Slaves, Slovaques, Croates, Hongrois, etc. Chaque jour, on constate des disparilions. Où passent ces gens? Morts, tués, partis, on n'en sait rien. L'état civil est tenu n'importe comment. Il n'existe pas d'organisation administrative sérieuse pour les immigrants : c'est le fumier des États-Unis, c'est avec leur sang et leur chair que s'édifie la fortune j de l'Amérique! »
Ces paroles graves, émues, convaincues, me sont' entrées dans la mémoire, et y demeurent avec le mot qui m'avait dit le superintendant de Homestead, actuellement Président du Trust de l'acier :
— On prétend que la Compagnie agit mal avec ses ouvriers victimes des accidents, eh bieni je vais vous dire ceci : c'est nous qui payons toujours le? frais des funérailles 1 »
Théorie syndicale.
Je ne suis pas venu en Amérique pour étudier la question sociale : mon but était de parcourir les États- Unis d'an bout à l'autre et de prendre des croquis et des impressions les plus variées possible des hommes et des choses. J'avais donc écarté de parti pris les questions politique, économique, judiciaire, sociale,
qui eussent exigé, pour être étudiées consciencieusement, chacune au moins un an d'études sérieuses et patientes.
Mais, cela rentrant dans mon programme, j'ai voulu voir un de ces puissants syndiqués à qui toute une corporation obéit, et dont le pouvoir ne subit pas, comme chez nous, le contrepoids des hommes politiques et de l'opinion. Ici les syndicats savent bien ce qu'ils veulent, et le public est toujours avec eux. Quant aux politiciens, ce sont les valets du suffrage universel, avilis à un point ignoré chez nous, même aux plus mauvaises heures des luttes électorales.
Je suis donc allé voir à New-York M. Moffett, ancien poseur de briques, rédacteur en chef de l'organe du syndicat des maçons, grand diable joyeux, avec une longue barbe noire en désordre et une tête hirsute, à la voix profonde et bonne enfant.
Une menace de grève des ouvriers du bâtiment courait la ville, et ce n'était pas une mince affaire. Une fièvre de bâtisse emplit en ce moment l'Amérique entière; ce ne sont que chantiers de constructions, échafaudages, tranchées, sur toute la surface du pays. Un arrêt dans cette fièvre peut être cause de grands désordres et des catastrophes financières les plus graves; sans compter le trouble apporté dans la vie intime de la population. Car l'une des corporations du bâtiment se mettant en grève, toutes les autres peuvent la suivre, sur un signe.
— C'est vrai, me dit M. Moffelt, et les patrons le savent. Aussi soyez tranquilles, ils hésiteront avant de nous pousser à bout. Il y a 85,000 maçons dans les Unions, qui sont au nombre de 700 pour tous les États. Rien que dans l'État de New-York, je compte
SQ Unions de maçons et poseurs de briques. Et notre discipline est admirable. Jugez-en. Une de nos Unions de l'État de New-Jersey avait déclaré la grève. Les patrons refusaient l'arbitrage. Notre Union centrale approuva l'Union locale : les patrons s'inclinèrent aussitôt. Mais, à leur tour, les ouvriers refusèrent l'arbitrage, prétendant imposer toutes leurs revendications sans discussion. Alors le bureau de notre Fédération, à Washington, menaça l'Union du New- Jersey de lui retirer sa charte, c'est-à-dire de la mettre en dehors de la Fédération, et l'Union s'inclina comme un petit garçon.
— D'où vient le différend actuel entre les patrons et les maçons de New-York?
— C'est un coup monté par les patrons qui essaient de se syndiquer aussi entre eux pour lut(er contre nous. Voici l'histoire. Les charretiers de bois n'étaient pas encore syndiqués; aussi leurs patrons faisaient d eux ce qu'ils voulaient. Or, les charretiers sont en train de créer enfin une Union. Les patrons pour les en empêcher, leur refusent l'ouvrage. Ce qui fait que les entrepreneurs de bâtiment manquant de bois, invoquent le cas de force majeure pour ne pas donner d'ouvrage aux maçons. La vérité, nous le savons bien, c'est que les patrons essaient de se solidariser. Mais ils doivent prendre garde. Car, s'ils continuent à refuser de l'ouvrage aux maçons pour cette raison, nous télégraphierons immédiatement à toutes les Unions des autres liitats pour leur demander s'ils n'ont pas besoin de maçons chez eux. Et nous enverrons, en très peu de temps, les 12,000 maçons de New-York dans les États voisins. Et il n'y aura plus un maçon à New-York. Alors, aucun entre-
preneur ne pourra travailler. Ils seront bien avancés, hé?
— Pourtant, est-il juste de rendre responsables les entrepreneurs de maçonnerie des fautes — s'il y en a — des entrepreneurs de charrois ?
— Qu'ils s'arrangent entre eux. Qu'ils fassent comme nous I
— Croyez-vous donc que les grèves soient bonnes en elles-mêmes, pour la classe ouvrière?
— Très bonnes. Il faut de l'excitation, du bruit, pour donner à l'ouvrier le goût de la lutte, l'habitude de défendre ses intérêts, de s'occuper à autre chose qu'à boire et à manger. C'est très bon, la grève.
— Mais, en attendant, ils pâtissent?
— Non. En cas de grève, l'Union donne à chaque syndiqué 25 francs par semaine, et 35 francs s'il est marié. Ceux qui distribuent l'argent aux camarades gagnent 12 dollars (60 francs) par semaine.
— Et quand vos fonds sont épuisés? Car ils doivent vite se tarir à ce taux-là?
M. Moffett sourit dans sa grande barbe broussailleuse :
— Nous avons i million de dollars en réserve (5 millions de francs).
— Où avez-vous pris cette fortune ?
— Pour entrer dans l'Union, il faut verser de 5 à iO dollars, plus une souscription annuelle de 6 dollars par an en moyenne. Et les amendes viennent s'ajouter à ces recettes.
Que pense le prolétariat organisé de la situation actuelle des Etats-Unis, de cette prospérité inouïe î
Ces salaires fanlastiques' ne pourront pas croître toujours. Qu'arrivera-t-il quand les patrons ayant alteint leur maximum, refuseront d'aller plus loin?
— Je crois, me dit M. Moftelt, que nous sommes, en effet, près d'une grande crise. Au dernier Congrès des quatorze cents fabriques qui s'est tenu à la Nouvelle-Orléans, on entendit à cet égard de terribles discours. Les patrons américains sentent bien qu'ils vont bientôt être débordés. -
— Qu'arrivera-t-il, alors?
— Qu'on se battra de plus en plus, fait M. Moffett sans s'émouvoir, jusqu'au moment où les patrons fatigués (car vous pensez bien que les ouvriers ne seront jamais fatigués, eux) s'en iront. Et alors, le public innocent se refusant à souffrir de ces querelles, s'adressera directement aux Unions pour ses travaux.
— Et ce sera le collectivisme?
— Et ce sera le collectivisme, parfaitement. Mais cela se fera tout doucement, tout doucement {quietli/, qnielly...) par la force des choses. C'est si simple. si naturel!... Ne pensez-vous pas?
1. Les maçons poseurs de briques gagnent 5 dollars 30 par jour (26 fr. 50), c'est-à-dire 3 fr. 25 par heure, pour 8 heures de travail. Et ils demandent 3 fr. 50 de l'heure. Les manœuvres gagnent de 10 à 15 francs par jour. Ils veulent gagner i5 francs minimum. Les Italiens nouvellement immigrés ne gagnent que 1 dollar 1/2 à 2 dollars (7 fr. 75 à 10 fr. 25) par jour, parce qu'ils ne parlent pas l'anglais, et qu'ils sont moins prompts à comprendre les ordres et à les exécuter. Les typographes gagnent 27 dollars par semaine (535 francs par mois environ), pour 6 journées de travail de 7 heures par jour, ce qui revient à 25 francs par jour). Les forgerons gagnent îl francs par jour. Les employés des tramways et de VElevalei (chemin de fer aérien) gagnent 15 francs par jour. Ceux qui reçoivent les billets aux portes des gares, généralement des vieux retraités, gagnent de 7 fr. 50 à 10 francs par jour.
CHOSES OUVRIERES i05
— Auparavant, ne prévoyez-vous pas d'autres étapes intermédiaires?
— Certainement, certainement. Comme en Nouvelle- Zélande, nous en arriverons bientôt à l'arbitrage obligatoire et perpétuel. Mais les ouvriers n'en veulent pas, ils disent que les juges sont corrompus. Ils ont raison, on le voit très bien pour les petites choses. Que serait-ce pour les grandes?
J'objecte que si les juges sont corrompus, c'est que les électeurs qui les nommèrent étaient achetés.
— Oui, mais il y a tant de façons de tromper les gens simples, me répond-il.
Je discute alors la théorie de la liberté de l'individu,
— Pourquoi les ouvriers des Unions se croient-ils le droit d'empêcher les autres de travailler s'ils ne font pas partie de leurs syndicats?
— Ils les empêchent dans leur intérêt 1 Ils leur expliquent d'abord qu'il vaut mieux qu'ils travaillent aux prix fixés par les Unions, toujours plus élevés que les autres. Les autres répondent qu'ils sont libres. A quoi les unionists ripostent que, s'ils ne sont pas unis, ils ne sont pas forts; que si les patrons diminuent un jour le salaire de 10 sous, ils peuvent le diminuer ainsi indéfiniment. Et alors que deviendront-ils? Ne regretteront-ils par leur erreur passée? Souvent, ils comprennent, et suivent leurs camarades. S'ils ne veulent pas comprendre, on les secoue quelquefois un peu, c'est vrai, dit en riant M. MolTett; mais cela ne peut pas leur faire grand mal, et, en tout cas, c'est dans leur intérêt. On donne bien quelquelois des petites lapes aux enfants qui veulent jouer avec le feu, n'est-ce pas, pour leur éviter une plus grande douleur? Pour nous, l'intérêt individuel passe après
l'intérêt collectif; s'il plaît à cent ouvriers, par bêtise, par ignorance, ou par intérêt, de compromettre la vie de cent mille de leurs camarades, va-t-on, au nom de la liberté individuelle, les laisser faire? Il ne faut donc pas parler de liberté à propos de ces choses, il faut parler de l'intérêt public, de la masse.
« Pour revenir à notre cas à nous, dans notre guerre contre le patronat, conclut M. Moffett, nous n'avons aucun ménagement de cet ordre à garder. Les patrons se moquent bien des théories de liberté, ils se gardent de les invoquer, et pour cause, car ils font exactement la même chose que nous ; ils ont formé des Unions sur le modèle des Unions ouvrières, et ils refusent de vendre des briques, du bois, du ciment, aux patrons ne faisant pas partie de leur syndicat. De ville en ville, d'Élat en État, les réfractaires sont traqués, ils ne trouvent plus de matériaux pour réaliser les commandes qu'ils ont assumées. C'est une guerre absolue et sans ménagement.
« Ilsnepeuventdoncpas trouver mauvais que nous employions contre eux les procédés dont ils se servent les uns contre les autres. Aussi ne vous étonnez pas trop quand vous entendez dire que telle ou telle ville des États-Unis se trouve sans ouvriers. Ce sont nos Unions qui sont en train de mater un entrepreneur. >
De New-York à Montréal. — Le voyageur constate qu'il est patriote. — Brown et Lafleur. — Un déjeuner avec d'anciens compatriotes. — Le terroir normand à Montréal. — Promenade autour de la ville. — Le Saint-Laurent gelé. — Le (obogan en son pays d'origine. — Le cimetière. — La terre gelée empêche l'ensevelissement. — Le linceul de neige. — Le charnier. — Le Cercle du tobogan. — C'est le soir. — Tableau féerique. — Un village canadien. — Saint-Lambert. — Chmois blanchisseurs, Normands agriculteurs. — En traîneau. — Conversation avec un vrai Canadien. — Que restct-il de patriotisme français dans l'âme des descendants des pionniers? — Guère. — Ils ignorent jusqu'au nom de t Normandie >. — Une c réserve > de Peaux-Rouges. — Cauk'hnauwaga, village d'Iroquois. — Le pont sur le Saint-Laurenl. — Une tempête de neige. — Traversée dangereuse. — Les ■voyageurs font du tobogan sur leur derrière. — Bureau de poste hospitalier. — A Vêpres. — L'office en iroquois. — Un prêtre aimable. — Visite à un notable Iroquois. — Il revient du Klondyke. — Sa fille se met au piano qu'elle frappe comme un gong. — Générosité des sauvages.
Il faut quatorze heures d'express pour allerde New- York à Montréal. Je n'étais pas fâché, après quelques mois d'Amérique, de la comparer avec un pays colo-
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nisé par des Français, et, au mois de janvier, j'y fus*.
Montréal a presque l'aspect d'une ville française. Les rues sont peuplées de maisons de style normand, couvertes d'enseignes françaises pour la plupart, on y entend parler français par des gens qui ont l'air enchanté de vous répondre dans votre langue, et ceci est un plaisir.
Je ne sais plus qui a dit, — peut-être Balzac, — qu'un Français, athée à Paris, se ferait tuer pour la foi en Jésus-Christ à Constantinople. En effet, quand nous sommes chez nous, nous plaisantons volontiers nos qualités et nous blaguons ce que nous avons de mieux, tout en nous vantant, d'ailleurs, de qualités que nous n'avons pas. L'étranger, qui nous écoute surpris, prend à la letfre cette fronde superficielle, et, en nous quittant, croirait volontiers que nous ne valons pas grand'chose. Mais une fois la frontière passée, un besoin instinctif de sauvegarde et de défense nous ramène à croire que la terre que nous venons de quitter est la meilleure du globe entier, que le ciel y est le plus doux, que les hommes qui l'habitent sont les seuls supportables; et si l'étranger essaie alors de le discuter, nous n'avons pas assez de tout notre enthousiasme pour exalter la France, et pas assez de toute notre critique pour diminuer la valeur des pays étrangers.
Que de fois, au cours démon voyage, n'ai-je pas vérifié cet état d'âme 1 L'ignorance candide des Américains qui les fait vous demander naïvement si, en Europe, on connaît les choses les plus élémentaires.
1. J'ai donc isterverti, dans ce livre, l'ordre de mon voyage. Voir le volume : De New-York à la Nouvelle- Orléans.
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comme si ce n'était pas l'Europe qui a fait l'Amérique avec ses enfants et av-ec la science des siècles accumulés; la suffisance ingénue de ces gens cultivés s'in formant si la France a eu des inventeurs; la croyance aveugle qu'on leur insuffle du génie sans égal de leurs hommes d'État, de leurs savants (?), de leurs généraux même, sont à la longue un peu irritantes, malgré qu'on se surveille et qu'on se domine.
Aussi, l'idée de mettre le pied sur une terre presque française sourit-elle au voyageur. Les noms des rues résument l'histoire de France : Montmorency, Condé, Saint-Denis, Richelieu; puis la géographie normande: Yonville, Bon-Secours, Lagauchetière, — mais aussi, il est vrai : Wellington, Sherbroock, Grosvenor ; et des Brown, des Black, des Mac Dougall et des O'Gonnor, en quantité, et tous les noms populaires des enseignes : Lafleur, La Rivière, Lapoiie, Lapierre, Lapointe, Laramée, Larue, Larocque, Lavigne, Laviolette, Laverdure, Labonté, Labranche, Ladouceur, Laflammc, Lafranchise, Lajoie, Lafrance, Laliberté, Lalumière, Lamalice, Lamoureux, Lebon, Lebœuf, Ledoux, Letendre, Lesage.
J'avais été invité, en compagnie de M. Hyde, dont j'ai déjà parlé, et du bon conférencier Germain Martin, à déjeuner au Cercle Saint-James de Montréal. Unehospitalité charmante, un accueil gentil, empressé nous attendaient. Les notabilités de la ville se trouvaient là. Tout le monde parlait français, un excellent français avec le pur accent du terroir normand, conservé aussi savoureux qu'à Bayeux ou à Vire. Ce qu'il y avait de plus saisissant encore, c'est que la plupart de ceux qui étaient là n'avaient jamais mis le
pied en France, ni leurs pères. C'étaient les arrièrepetits-fils des premiers colons normands !
Les toasts du déjeuner furent charmants. A part les ordinaires congratulations empreintes ici de sincérité, car il ne s'agissait que de sentiments parfaitement désintéressés, de la propagation de la langue-mère des fondateurs de la colonie, la tournure des toasts, leur langage et leur plan (si l'on peut s'exprimer ainsi pour des improvisations spontanées), me transportèrent en France, dans une bonne ville du Calvados ou de l'Eure, à la fin d'un banquet où les orateurs trempés de finesse et d'esprit croisent leurs sourires et leurs pointes en portant des santés !
Après le repas, on nous mena faire une promenade sur le mont Royal, dans de vastes traîneaux solides, à quatre places, traînés par de vigoureux petits chevaux canadiens. On traverse, sur la neige craquante, des terrains vallonnés, les bois de sapins ouatés, d'érables et d'ormes dépouillés, puis, tout à coup, au sommet du mont, c'est la découverte d'un paysage charmant, une vaste plaine de neige jusqu'au Saint-Laurent gelé, dont les glaçons semblaient de loin, de petits flots immobiles. Le reflet du ciel baignait le fleuve et la plaine d'une lumière bleu électrique, limpide. De jeunes garçons et de jeunes filles s'amusaient à glisser le long des pentes, allongés ou assis sur de longues planches de bois en forme de traîneau plat, à la pointe recourbée, longues de deux ou trois mètres, munies de cordes où les mains s'agrippent, et qu'on appelle des tobogan^. Je voulus faire comme eux, et je m'assis à la turque sur le traîneau, derrière un jeune Gana-