EXPLOITATION FORESTIÈRE
L'exploitation forestière au Canada commença i l'époque du Blocus continental, par suite de la néces-
site où se trouvait l'Angleterre de chercher dans ses colonies des sources d'approvisionnement.
La valeur totale des forêts canadiennes, d'après le recensement de 1891, est de 400 millions de francs, dont 3S5 millions pour les quatre provinces d'Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse. La superficie des forêts exploitées dans la province de Québec est approximativement de 60 millions d'hectares. Or, la Russie en possède 200 millions, l'Allemagne 20 millions, la Suède 18 millions, l'Autriche 10 millions, la France 9 millions 600,000, la Norvège 8 millions, la Hongrie 7 millions et les Etats-Unis 200 millions. Tous ces pays réunis ne possèdent pas en forêts une moyenne de plus de 35 p. 100. A elle seule, la province de Québec en possède 8 dixièmes.
Deux bois sont surtout exploités dans ces forêts : le sapin et l'épinette grise, rouge ou noire. Mais ils possèdent une grande variété d'essences : le pin blanc, jaune et rouge, qui fournit une pulpe très fine et très forte; la pruche, qui fournit quantité de dormants de chemins de fer à la Grande-Bretagne et aux États-Unis; l'érable, dont la feuille est l'emblème national du Canada et dont une variété fournit un sucre excellent; le frêne, le noyer, l'orme blanc employés pour les charpentes, les moyeux, les jantes de roues et les carènes de navires; le bouleau blanc, le tremble, le cyprès, le hêtre employés surtout pour la fabrication de la pulpe et du papier.
L'exploitation des forêts canadiennes se fait par lots appelés c limites » et affermés au plus haut enchérisseur. Longtemps, cette exploitation se fit sans règles et sans méthode. Les incendies allumés par l'imprévoyance des passants, les étincelles des locomotives.
Vimprudence des bûcherons, étaient fréquents et ravageaient d'immenses espaces désignés par les Canadiens sous le non de « brûlés ». L'exploitation actuelle est réglementée par la législature.
L'exploitation des bois s'opère facilement grâce aux rivières gelées. Les bois équarris sont réunis sur les rives du Saint-Laurent pour former au printemps, lors de la débâcle, des radeaux de bois qui arrivent aux immenses chantiers de Québec pour être de là exportes en Europe.
Plusieurs centaines de navires, montés par 15,000 à 20,000 matelots, sont employés chaque année pour le transport en Europe. Les 3/4 des bois exportés vont en Angleterre. Presque tout le reste aux États-Unis.
Mais depuis un demi-siècle une industrie nouvelle s'est développée au Canada qui utilise une grande partie du produit de l'exploitation forestière. C'est l'industrie de la pulpe qui fut introduite au Canada et aux États-Unis après la découverte faite en Allemagne en 1848. Cette pulpe est employée pour la fabrication du papier, à la place des chiffons et des fibres de certaines plantes herbacées.
L'industrie de la pulpe a fait des progrès énormes au Canada. On évalue approximativement à 450,000 tonnes la production annuelle. Trente fabriques, dont trois travaillent pour l'exportation, sont occupées à cette fabrication.
Elles trouvent dans les ressources naturelles du pays des conditions tout à fait favorables à leur développement.
A l'exception de la Sibérie, le Canada possède les forêts d'épinette les plus vastes du monde. Dans la seule région du lac Saint-Jean, d'immenses terri-
i78 DE SAN FRANCISCO AU CANADA
toires peuvenl fournir une matière première à peu près inépuisable à rinduslrie de la pulpe et du papier. L'étendue des forêts est évaluée à 7 millions 808,000 hectares qui fournissent 390 millions 400,000 mètres cubes de bois à pulpe, ce qui permet de fabriquer 65,066,666 tonnes de pulpe ou 1 million de tonnes pendant soixante-cinq ans, c'est-àdire que le territoire du lac Saint-Jean suffirait à la production annuelle du papier aux Etats-Unis pendant soixante-cinq ans.
Outre la richesse des forêts, le Canada possède d'admirables forces hydrauliques naturelles. Pour mettre en marche une usine capable de produire de 25 à 30 tonnes de pulpe moulue par vingt-quatre heures, il faut une force motrice de 2,500 à 3,000 r.Uevaux-vapeur. Si l'on additionne tous les pouvoirs moteurs delà région du lac Saint-Jean (fleuves Mitassi, Chamoucliouane,Ouitchouane,Métabetchouane,e(c.), on arrive au chiffre formidable de 650,000 chevauxvapeur, chiffre qui dépasse de beaucoup celui des rivières de Suède et de Norvège réunies.
Quant à la main-d'œuvre, elle est d'un bas prix relatif, condition essentielle au succès de cette industrie. On estime que chaque tonne de pulpe, depuis l'abatage de l'arbre jusqu'à la livraison en gare, représente en main-d'œuvre la journée de 6 hommes au prix de 1 dollar 25 ou 2 dollars par jour.
L'emploi de plus en plus étendu de la pulpe à une foule d'usages laisse prévoir le grand avenir de cette industrie. 75 p. 100 des papiers fabriqués en Amérique et en Europe sont faits avec des pâtes de bois. 25,000 journaux, tant aux États-Unis qu'au Canada,
RICHESSE DU CMADA 479
s'impriment sur papier de pulpe de bois. Le Neiv-York World consomme pour son tirage 75 à 100 tonnes de papier, 270 environ pour le numéro de Noël. Or, |270 tonnes de papier nécessitent 230 tonnes de pulpe moulue, ce qui représente 200,000 pieds d'épinette. Le Globe de Boslon, 60,000 cordes d'épinette par an, c'est-à-dire 200 arbres par jour. Le Pelil Parisien de Paris, 1 20,000 arbres par an, c'est-à-dire laproduction de 25,000 acres de forêts.
La pulpe est de plus employée pour une foule d'autres usages : seaux, récipients, cbarpies pour pansements, imitation de coton et de soie, boîtes de cigares, cadres, corniches et panneaux d'architecture, roues de wagons, pignons, poulies, conduites de vapeuretd'eau,poteauxpourfils électriques, cercueils, canots, tapis, matelas, crayons de plomb, paille arli ficielle, fers à cheval, conserves de fruits, chapeaux, tuiles, etc., etc.
Une roue de wagon faite en papier peut parcourir 3,300,000 kilomètres sans éprouver aucune détérioration; elle est plus forte que celles faites en acier et en 1er et coûte beaucoup moins cher. On a môme essayé de construire des machines à vapeur en papier et l'on prétend que la pulpe sera aussi utile dans l'avenir que le fer et le bois.
Les principales usines appartiennent à des compagnies américaines. Celles de Sault-Sainte-Marie, Grand'mère, Shawenegan, etc., comptent parmi les plus importantes; mais la Compagnie canadiennefrançaise de Ghicoulimi lutte avec succès contre la concurrence américaine.
L'exportation se fait surtout en Angleterre, en Belgique, en Espagne et en Italie. La France a cessé
tout à coup d'importer et se fournit en Suède et en Norvège. Les irai lés de commerce entre elle et le Dominion admelient pourtant un minimum de tarif pour l'entrée de la pulpe. Quant au marché des États-Unis, il est actuellement frappé pratiquement par un droit de 27 fr. 50 à 32 fr. 50 par tonne. Néanmoins l'industrie de la pulpe ne redoute aucune concurrence sérieuse (si ce n'est celle de la Russie), à cause des conditions exceptionnelles qu'elle rencontre au Canada. C'est pourquoi cette industrie mérite l'attention sérieuse de la papeterie française.
Le tamis de l'émigralion. — L'Ile d'Ellis. — Débarquement de l'Europe au Nouveau-Monde. — Tableau. — 3,000 hommes, femmes et enfants arrivent chaque jour. — Formalités. — Visites corporelles. — Enquêtes. — Ceux qu'on renvoie. — Désespoirs. — Attentes. — Le tribunal d'enquête. — Avezvous 30 dollars? — Canalisation des immigrants vers leur destinalion. — Organisation pratique. — Origine des immigrants. — L'Italie et l'Autriche se dépeuplent. — Les reconnaissances. — La cage isolatrice. — Ivresse des effusions. — Une jeune mulâtresse qui ne parle que français. — Le voyageur patriote s'entremet. — Les abandonnés. — Les œuvres de secours. — Bureaux de placement. — La vieille femme en larmes. — Dortoirs. — Coup d'oeil d'ensemble. — Où sont les futurs milliardaires? — Go aheadt — Le premier pas sur la terre du Nouveau-Monde. — Statistiques.
J'ai voulu, avant de quitter l'Amérique, me rendre compte de la façon dont elle accueille ses futurs millionnaires; j'ai voulu surtout recevoir l'impression de ces milliers de misères, d'énergies et d'espoirs à leur arrivée dans l'inconnu.
Et, de retour à New-York, je suis allé visiter Ellis- Island.
L'île d'Ellis est l'endroit où le gouvernement amé-
ricain reçoit la première visite des émigrants : c'est ranlichambre de la Terre Promise. Nul colon ne peut débarquer s'il n'a passé par là.
On a bâti, sur une île minuscule, située au milieu de la baie de isew-York, une construction en briques el fer qui, de loin, a l'air d'un grand casino. Je me tenais, par un clair matin de juin, devant la passerelle du débarcadère par où allaient défiler les émigî'nnts. Le navire accosta, et le défilé conjniença. Italiens du Nord et du Sud, Slovaques, Russes, Hollandais, Arméniens, Juifs, Allemands, Roumains, Hongrois, Grecs, Monténégrins, des jeunes gens, des vieillards, des enfants, des femmes; des allures fortes^ décidées, des silhouettes fatiguées, énergies déjà aux trois quarts abattues, des airs ouverts, souriants, braves, des regards timides, fuyants, des dos qui saluent sans raison el des tailles qui se redressent, et des moustaches provocantes. Tous ces gens sont encombrés de paquets mal ficelés, de caisselins sans couvercles, de valises bondées, à demi ouvertes, de ballots éventrés, de nippes et de couvertures, de car- Ions défoncés, de faisceaux.d'us!ensiles, deparapluieSj de paniers, de boîtes, de cabas, d'étuis à violon, à mandoline, à guitare, des mouchoirs à carreaux enveloppant du linge ou des vêlements, des sacs en serpillière qu'ils portent à la main, sur leur dos ou sur leur tête; les femmes, plus chargées encor^i que les hommes, traînent en même temps des enfants à leurs jupes, en portent dans leurs bras, sur leur dos. Toutes les coiffures de l'univers : des chatieaux à fleurs, des fanchons, des madras multicolores, des foulards en pointe, des cornettes, des bonnets, des capuchons, jusqu'à des aurausses napolitaines el des chapeaux
d'hommes en feutre mou, en feutre dur, des bonnets de fourrure, des casquettes, des ralottes, des tarbouches, des chapeaux de paille, un lurbaaet même un chapeau haut de forme; et des chaussures de même style : gros souliers ferrés de montagnards du Piémont, bottes de Tcherkesses, éculées, décorées de broderies rouges ou bleues, bottes russes, socques, espadrilles, chaussons, butant sur le bois de la passerelle, s'écrasant maladroitement les uns les autres.
Tout ce monde est canalisé vers un hall immense où un premier triage se fera. Ils sont là 3,000, ch.acun un papier vert à la main et un numéro épingle à la poitrine : bêtes marquées pour le sacrifice, troupeau ahuri, effaré et docile, qui obéit au moindre geste des officiers en dolman orné de ganse noire. On les bouscule, on les presse, ils n'opposent aucune résistance, ne disent pas un mot de protestation, comme endormis, hébétés par les quinze jours de mer, l'impiévu de cette organisation, de ces formalités, et surtout, sans doute, par l'inconnu qu'ils sentent gronder là, tout près d'eux, deri ière ces barrières qui se dress'jnt encore entre eux et leur définitive liberté. Mon regard s'attache de préférence sur les femmes que je devine seules avec leurs petits dans les bras ou suspendes à leurs robes. Beaucoup sont grosses; leur ventre ballonné relève leurs jupes déjà courtes, montrent leurs chaussures pauvres ou leurs bottes et leurs bas de laine grossière.
Ignorantes de tout cela, elles voudraient parler à quelqu'un, se renseigner; elles s'adressent à moi qu'elles voient circuler librement parmi les groupes, me prenant pour une autorité. Je ne comprends pas leur langage, et j'essaie de le leur faire enteudre;
mais, comme les enfants, elles n'admettent pas que je ne comprenne pas une chose si simple, elles insistent, s'accrochent à moi, et me voilà au milieu de dix, vingt personnes, hommes et femmes mêlés, qui me montrent des papiers fripés et gras, en parlant tous à la fois des langues inconnues.
La première formalité à remplir est celle de la visite des médecins. On place les arrivants à la queue-leu-leii . et on les dirige vers un grand hall divisé dans toute sa longueur par des barrières et des grillages. Quand ils se présentent à l'entrée de la salle, deux médecinsinspecteurs, en uniforme, dolman noir et boutons de cuivre, les reçoivent, et très vite les dévisagent. Un leur dit : « Regardez-moi bien en facel » Les gens obéissent comme des hypnotisés, demeurent immobiles tandis que le médecin leur retourne prestement la paupière pour s'assurer qu'ils n'ont pas le trachoma, maladie contagieuse des yeux, écarte leurs cheveux pour vérifier l'état du cuir chevelu, leur fait ouvrir la bouche dont il vérifie la santé des muqueuses, se plonge les mains dans un bassin d'eau mélangée de sublimé et passeau suivant. Tout cela demande moins detempsque je n'en ai misa vous le dire. Souvent le fonctionnaire se dispense de ces examens, jugeant au simple aspect de l'individu qu'il est en bonne santé. Si, au contraire, il a découvert une tare, — maladie incurable ou contagieuse, — il met le malade de côté pour l'examiner plus en détail ensuite. Ceux que l'on retient le plus souvent pour raison de santé, ce sont des Juifs. Beaucoup de ces malheureux sont des dégénérés. La vie d'épouvantable misère qu'ils mènent en Russie, en Pologne, en Autriche, en Arménie, le défaut de croisement de la race depuis dessiècles les ont fait tomber au dernier rang de
l'animalité humaine. Il ne leur reste que l'indomptable énergie du sang, l'instinct vital si tenace dans ces complexions débiles. A voir côte à côte un de ces pauvres Juifs épuisés, mais à l'œil pénétrant et lucide, et ce jeune et rustique moujick rose, souriant d'un sourire béat et presque stupide, on est naturellement porté à songer aux siècles de culture qui séparent les deux races, à la force de brutalité qui sommeille chez l'un, aux trésors d'ingéniosité, aux ressources multiples, à la souplesse que les persécutions séculaires ont crées chez l'autre. Justement le médecin vient d'arrêter toute une famille : le père, la mère et quatre enfants; le dernier né, âgé de cinq ans, est à moitié paralysé et ne peut parler. On ne le laissera pénétrer en Amérique que lorsque ses parents auront établi qu'ils ont les moyens de l'élever sans avoir recours à la charité publique. Il n'est pas admis de non-valeurs sur le sol américain I '.
Je demande :
— Qu'arrivera-t-il si vous ne l'acceptez pas?
— Les parents s'arrangeront pour le faire recon-
1. Les étrangers qui habitent le pays depuis moins d'un an sont eux aussi souœis aux lois des émigrants. Si un émigraiit devient une charge publique pendant une période de douze mois ou s'il a recours à la charité publique, il est rembarqué, aux frais de la Compagnie de navigation. Le a Outdoor poor Bureau » entretenu par li Cité de New-York règle 2,090 cas de ce genre chaque année.
Le cas du prince Ranyi T. Smilie est intéressant. Le prince, venu à New-York comme un potentat oriental avec un cortège de suivants au teint jaunâtre, n'était qu'un vulgaire cuisinier dont l'arrivée habilement explo.tée, servait de réclame à un restaurant orientah dont il était le cuisinier, et où ses suivants lavaient la vaisselle. Quand le restaurant fit faillite, les garr.ons demandèrent un secours. Ils furent envoyés à l'île d'Ellis et bientôt après rembarques,
duire d'où il vient par l'un d'eux, puisqu'ils ont trois autres enfants.
— Qui décidera cela?
— La commission d'enquête permanente qui fonctionne ici et dont le rôle est de décider des cas douteux.
— Et qui paiera le voyage?
— La Compagnie de navigation qui les a amenés et qui en est responsable.
Lorsque les émigrants ont subi l'examen médical, ils arrivent, groupés par nationalité, devant des inspecteurs chargés de les interroger dans la langue de leur pays, sur leur état civil, leur passé, leurs moyens d'existence, leurs relations aux États-Unis et leurs projets.
L'inspecteur a devant lui le dossier de chaque émigrant établi au départ du paquebot par les agents de la Compagnie de navigation. Ce dossier comprend les renseignements suivants :
Nom et prénoms de Vémigrant. — Son âge. — Son sexe. — S'il est marié ou célibataire. — Sa profession.
— S'Usait lire ou écrire. — Sa nationalité. — Sa dernière résidence. — Ses ports d'embarquement et de débarquement. — La résidence où il doit se rendre. — S'il a un billet pour cette résidence. — S'il a payé luimême le prix de la traversée, ou si elle a été payée par d'autres personnes, par une corporation, une sociétéf une municipalité ou un gouvernement. — S'il porte sur lui une somme d'argent, et si celte somme est supérieure à 30 dollars (150 francs) et de combien?
— Si cette somme est inférieure à 30 dollars, Vémi*
grant va-t-il rejoindre un parent? — Le nom et V adresse de celui-ci? — S'il est déjà venu aux Élals- Unis? — Quand et où? — S'il a été en prison, à Vhospice ou dans une maison de secours? — S'il est polygame. — Son état de santé physique et mentale. — S'il est estropié ou difforme. — Et si oui, les causes de cette difformité.
L'inspecteur interroge chaque émigrant sur toiu ces points pour vérifier si ses déclarations concortlent. Dans le cas affirmatif, et s'il montre les 150 francs fixés comme minimum, et s'il verse les deux dollars exigés par le gouvernement américain comme prix d'entrée dans le Grand Cirque national, l'homme est admis. Sinon, il attendra que son tour vienne d'être interrogé par la Commission d'enquête.
Mais, même s'il satisfait à toutes les exigences de la loi, il n'est pas encore libre. A moins que le but de son voyage ne soit New-York, il ne mettra pas le pied dans la ville. Parques dans une immense rotonde, les émigrants sont groupés par destinations. Des couloirs de barrières, disposés en éventail, les conduiront jusqu'au quai d'embarquement où des ferry-boats les recevront pour les mener diroiiement à leurs gares respectives où on les surveillera jusqu'au départ des trains. Car la plupart de ces gens sont de grands enfants qui ne peuvent se conduire eux-mêmes et que le gouvernement américain, de concert avec les sociétés d'émigration, prend sous sa tutelle. Avant cette organisation, il arrivait que des malheureux venus pour rejoindre leurs parents ou leurs amis et se mettre sous leur sauvegarde, ou des femmes à la recherche de leurs maris, allaient
levs eux pendant que ceux-ci venaient au-devant d'eux; des adresses mal données, de simples erreurs d'orthographe faisaient que ces gens se cherchaient quelquefois pendant des mois sans se trouver, ou môme ne se retrouvaientjamais. Aussi, lesprécautions prises par l'administration, pour excessives qu'elles paraissent, ne sont que strictement utiles en réalitf^
En passant je recueille quelques chiffres : En quatrevingts ans, de 1821 à 1900, plus de 19 millions d'émigrants ont débarqué aux Etats-Unis. L'Allemagne en a envoyé 5 millions, l'Irlande près de 4 millions, la Grande-Bretagne 3 millions, les États Scandinaves 1,246,000, l'Autriche 1 million, l'Italie 1 million. Autrefois le courant d'émigration venait du Nord de l'Europe, à présent il vient du Sud. Il y a maintenant une entrée annuelle de 180,000 Autrichiens, 190,000 Italiens, 130,000 Russes. A eux trois, ces pays font les 75 p. 100 de l'émigration totale aux États-Unis. Et la proportion augmente tous les jours*.
Je suis le flot des émigrants qui déambule à travers les halls, les grillages et les barrières. Je les regarde passer devant le bureau de change. Leurs caractères se montrent là dans toute leur naïveté. II y en a qui ne veulent pas changer leur argent, par méfiance; d'autres, seulement prudents, qui n'en changent qu'une partie. D'autres, enfin, qui étalent tout leur
1. Le plus curieux, c'est que, pendant ce temps, Tltalie qui se dépeuple, paraît devenir plus prospère. Le phénomène s'expliqua par les 100 millions d'or que les émigrés italiens en Amérique, renvoient annuellement dans leur pays, produit de leurs économies. Il n'y a, en effet, qu'à peine une moitié d'Italiens qui se Qxent définitivement aux États-Unis.
ELLiS-ISLAND 489
petit pécule avec une confiance souriante. C'est un déballage attendrissant de vieux porte-monnaie, de sacs de cuir, de drap ou de toile; les doigts gourds tirent avec des gestes précautionneux les roubles, les lires et les florins de papier, les marcks d'argent et les sous de nickel ou de bronze. Et, longuement, l'argent rendu est compté, recompté, et replacé dans les sacs et les porte-monnaie aussitôt enfouis dans les jupons de dessous ou sous le plastron de la chemise. Les caissiers, pommadés, froids et corrects, s'impatientent parfois de ces lenteurs.
Quand ils ont subi les inspections médicale et verbale et changé leur argent, les émigrants à destination de l'intérieur du pays sont conduits, par un escalier spécial, au bureau des billets de chemin de fer où des employés parlant toutes les langues leur indiquent avec précision leur itinéraire. Dans une pièce contiguë, ils trouvent un étalage de victuailles à la manière allemande, où domine la charcuterie, et où ils font à bon compte leurs provisions : c'est la Société de secours aux émigrants qui tient ce magasin. Le bureau de poste et de télégraphe est rempli de la foule d'émigrants qui, sachant écrire, sont pressés de donner de leurs nouvelles à ceux qu'ils ont laissés.
Les émigrants à destination de New-York sont divisés en deux sections : ceux qui sont réclamés par quelqu'un de la ville (maîtres, parents, amis), ceux qui n'y connaissent personne et n'ont pas d'emploi assuré. Des escaliers différents les mènent à des salles différentes.
Suivons d'abord ceux qu'on attend. Ils savent que leur délivrance est proche, et leur hâte est fiévreuse. Ils courent, ils sautent, ils rient pour la plu-
part; i\s se donnent des tapes dans le dos. Les voilà dans une première salle. Ils regardent de tous côtés, anxieusement; mais ils ne voient rien encore : un grand rideau est tendu sur le grillage de fil de fer derrière lequel se trouve la salle d'attente du public. On évite ainsi les cris, les scènes bruyantes qui avaient lieu autrefois, quand, des deux côtés de la clôture, les gens se reconnaissaient. On ne comptait plus les crises de nerfs, les attaques... Aussi, à présent, on les appelle par tout petits groupes. Les personnes qui atlendeat s'approchent d'un compartiment grillé et, le rideau écarté, peuvent voir celui ou celle qu'elles sont venues chercher. Deux ou trois minutes se passent encore, et l'homme est libre! Il y a bien des manifestations, mais peu à la fois, moins fortes grâce à la prccniïtion prise pour en épuiser à rebours l'intensité. Du côté du public toutes les figures sont heureuses, illuminées d'une joie touchante. Du côté des émigranls, le tableau est plus saisissant encore. Tes gens abattus, tristes, fatigués, qui languissent depuis des heures dans l'espoir de leur délivrance définitive, se transforment soudain à l'appel de leurnom. Les voilà riant, gesticulant, oubliant déjà les ennuis et les souffrances passés, tout à la joie sentimentale de retrouver de la sympathie après l'affreux désarroi du départ, du voyage et de l'arrivée 1
Ce que je ne vous dis pas, c'est l'indescriptible brouhaha d'allées et venues, d'interpellations, de prières, de demandes de renseignements dans toutes les langues, qui se croisent dans cette fourmilière. Car, une fois l'inspection passée, Russes, Italiens, Allemands, Tchèques, n'ont plus devant eux que des agents américains ne parlant que l'anglais. Et si
ces pauvres gens n'ont pas bien compris ce qu'on leur expliqua un peu hâtivement, les voilà comme des âmes en peine, tenant à la main leurs papiers qu'ils présentent à tous ceux qu'ils rencontrent, avec des airs désolés. Je croi::e une petite mulâtresse coiflee d'un chapeau de coquelicots, et qui s'adresse en vain aux agents galonnés qui se trouvent sur son passage. Elle ne parle que le français I Et personne ici ne la comprend. J'ai pitié d'elle et je m'arrête. Elle m'explique qu'elle vient de la Guadeloupe, et qa'elle est envoyée comme domestique chez une dame de Nev^-York dont elle a l'adresse. Mais cette dame n'est pas venue au-de r-at d'elle, et elle veut savoir ce qu'elle doit faire. JV^ plique cela à un fonctionnaire qui lu rassure et lui proaiet d'écrire aussitôt à ladite dame. Mais combien d'heures lui faudra-t-il attendre?
Il y a en effet, de pauvrôs gens qui piétinent là depuis deux ou trois jours : leurs ictires ne sont pas parvenues, ou l'ami ou le paicîil sur lesquels ils comptaient sont malades, o^i que liefnls morts, et ils se morfondent, dans une iiiceititud déprimante; tas d'épaves de raalchanceu:. que la giugne poursuit jusque dans leur effort dét^^péré de la fuir en un autre hémisphère !
Si, finalement, quelqu'un ne vient pas les réclamer, on les met entre les mains des sociétés de bienfaisance qui les aident provisoiremenl et leur procurent rapidement de l'ouvrage. Ces sociétés sont fort bien organisées, la société allemande, la sociéié italienne et la société anglaise surtout. Elles ont créé des caisses de secours et des bureaux de placement dont le fonctionnement est, me dit-on, parfait.
Ceux et celles qui ont été « réservés » soit par les médecins, soit par le contrôleur administiafif, sont conduits, comme nous l'avons dit, devant une commission d'enquête composée de quatre membres. Ils doivent répondre à un véritable interrogato/re. S'ils se trouvent sans argent ni relation en Amérique et si, avec cela, ils sont vieux ou n/alades, on les renvoie d'où ils viennent. Mais un homme jeune, bien portant, décidé, avec une profession, n'est jamais refusé, môme dénué de ressources et do références. C'est une question d'espèces : les États-Unis ne veulent pas hospitaliser des non-valeurs. A la porte de ce tribunal, je rencontre un jeune Polonais de quinze ou seize ans qui pleure parce qu'on l'a séparé de son ami dont le cas est douteux. Il a peur de rester seul dans ce pays inconnu, et, en nous racontant son angoisse, il gémit et sanglote à fendre l'âme; d'une main il lient un sac de papier ouvert rempli de reinesclaude, de l'autre quelques loques nouées par une corde, et il essuie ses pleurs avec sa manche. Une vieille femme en cheveux blancs est là aussi, qui attend. Son fils est mineur dans le Colorado; il lui a bien envoyé son billet de voyage pour le rejoindre, mais non les 30 dollars supplémentaires exigés par les règlements pour entrer en Amérique. Alors, on la retient jusqu'à ce qu'une attestation en règle établisse que son fils est réellement en état de subvenir à tous ses besoins. Il faudra pour cela des jours, peut-être des semaines. Et la pauvre vieille se lamenta. Voici encore des épaves, des
vieillards, un jeune idiot, des scrofuleux, des juifs, arrêtés par le service de santé, à qui on va signilif^r le refus d'entrer, et qui s'en doutent et qui sont tristes à mourir, des criminels évadés des prisons d'Europe, ou en rupture de ban, signalés par la police, des ouvriers qui ont signé d'avance un contrat de travail, ou plutôt qui se sont loués à des entrepreneurs à des conditions défendues. Ils racontent leurs histoire.^ à tout venant, me prennent à témoin, suppliant mon guide de les écouter et de les aider. Pauvres gens ;
En haut, se trouve la salle où attendent ceux dont les cas n'ont pu être réglés tout de suite. Des lettres à écrire dans leur pays d'origine, des références lointaines à vérifier, les retiennent quelquefois pendant des semaines, les hommes dans une salle, les femmes et les enfants dans une autre. Un vieux dit son chapelet dans un coin, d'autres sont assis tristement sur un banc ou s'appuient mélancoliquement sur le rebord de la fenêtre d'où ils voient l'Iludson et ses escadres ensoleillées; il y en a qui marr-henl sans s'arrêter à travers la pièce; en voici un qui lit à voix basse, en voilà qui sommeillent, la tête appuyée au mur.
Dans le quartier des femmes, des enfants hurlent, courent, ou sont assis, les jambes nues sur le carreau, s'amusent avec des bouts d'étoffes, jargonnent tout seuls; d'autresdormentcommedesbienheureux,latètc sur un oreiller appuyé au banc; les femmes, figures de douleur, de résignation, et aussi d'énergie, cousent ou tricotent. L'une d'elles, une paysanne piémontaise, vient à nous pour nous expliquer qu'elle est veuve, et qu'on l'a séparée de ses deux petits enfants tombés malades en route et qu'on a mis à l'hôpital en arrivant.