‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 55 sur 59 · DE SAN FKANCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

DE SAN FKANCISCO AU CANADA

Elle demande à aller les voir, tout en pleurs. Et s'il n'y a pas là d'interprètes, il lui faudra des heures pour se faire comprendre.

Pendant tout leur séjour dans l'île, les émigrants ne paient rien pour leur entretien : les compagnies de navigation qui les amenèrent en ont la charge. Logés et nourris aux frais de ces compagnies, ils couchent dans de vastes dortoirs clairs et propres, garnis de lits de fer à sommier, les hommes et les femmes séparés. Il ya àpeu près cinq cents places pour chaque sexe. Des lavabos très propres, des bassins pour le lavage du linge et des séchoirs à la vapeur sont à leur disposition. On leur donne trois repas par jour dans des réfectoires confortables, qui portent leur enseigne éciite en cinq langues : anglais, allemand, italien, français, russe.

De l'endroit où je suis, je plonge dans le grand hall où tout h l'heure je vis défiler devant les médecins le troupeau des émigrants. Je ne puis me détacher de ce spectacle.

Cette foule grouillante de misérables ou\Tiers, ouvrières, paysans, domestiques, commis, qui portent avec eux toute leur fortune dans ces paquets enveloppés de loques fanées, ces maudits bannis par la malchance de leurs ingrates patries, c'est l'Amérique ! Ce sont eux, ce sont leurs frères de misère, émigrés comme eux des mêmes pays depuis soixante ans, qui ont fait l'Amérique d'aujourd'hui et qui vont faire l'Amérique de demain. Le grand-père Yan der Bilt, le grand -père Gould, le père Rockefelier, CarUi^gie, Frick, tous ces archimillionnaires qui gouvernent aujourd'hui le Nouveau-Monde, sont arrivés ici plus misérables encore peut-être, il n'y a pas bien long-

temps; ils avaient celte allure, cette tenue, ces appétits, mais cette énergie aussi. Car voilà de quoi saisir l'observateur qui prend son temps pour regarder : chez la plupart de ces miséreux une énergie se lit, une idée fixe plisse leurs fronts et remplit leur regard. Est-ce une suggestion? N'est-ce qu'une illusion? Pourtant n'ont-ils pas quitté tout : leurs montagnes, ou leur puszta sans route où volent les cigognes, ou les vallées désolées des sierras, ou lesfiords solitaires, tous leur clocher, leurs habitudes, leurs amis, une mère, une maîtresse, souvent une femme et des enfants; il leur a fallu s'arracher violemment à tout cela, môme à leur habituelle misère, le délibérer, le vouloir, partir enfin, faire quinze jours de voyage de l'autre côté du monde, avec l'idée de débarquer dans cet inconnu bouillonnant sans autre ressource que leur volonté, que leur énergie. Ils sont donc volontaires, leur présence le prouve, et aussi, décidément, leurs mâchoires, leurs mentons pareils à tous les mentons de ce pays, leur donneront dans un an des profils de compagnons de Romulus.

« Avancez ! avancez ! » {Go ahead! Go ahead!) leur crient constamment les agents de service.

Et ils avancent, se bousculent, se piétinent, déjà !

— Avancez ! Avancez !

C'est leur seul but, leur unique idéal. Et cette tourbe avance, progresse; la voilà sur le seuil de l'escalier, la voilà sur le quai, sur le ferry-boat, la voilà en route pour tous les coins de l'Amérique !

Je sors, à la suite de ceux qui sont admis définitivement et dont la destination est New-York. Je l'ai vu. Ils sont presque sans argent, sans relations, et leur profession, ils n'y tiennent guère. Ils feront ce

que la chance leur conseillera de faire. Mais que doivent-ils se dire, en mettant le pied sur les quais de Lîattery Place, devant ce décor mouveau de la grande ville où s'agite un cauchemar d'activité et de bruit? En voici un qui sort, son maigre baluchon à la main. Son pas hésite, il regarde devant lui les hautes maisons, les tramways, il a l'air d'écouter la clameur immense éparse... Il s'arrête, que sepasse-t-il danssa cervelle remplie d'espoir? Je voudrais le lui demander. Le sait-il lui-même? Travailler d'abord, évidemment, puisqu'il est venu pour cela, puis s'acclimater, puis s'orienter à travers les possibilités, les mieux, les occasionssupérieures imprévues, chercher sa chance... Mais comme tout cela doit être fumeux dans sa pauvre tête* !

1. Le nombre des immigrants qui sont arrivés pendant l'année 1904 en Amérique a été de 812,870 personnes, contre 857,016 pendant l'année précédente, ce dernier chitTre étant d'ailleurs le plus éleva qui ait jamais été enregistré dans l'espace d'un an.

Des 812,870 personnes arrivées pendant l'année 1904, 549,100 étaient du sexe masculin; 168,000 des immigrants ne savaient ni lire, ni écrire. La grande majorité, soit 606,019 personnes, sont passées par le port de New-York.

Pour l'année 1904, c'es-t ritalie qui vient en tête avec 193,296 personnes; ensuite viennent l'Autriche-Hongrie, avec 177,156; puis la Russie et la Finlande, qui envoient aux États-Unis 145,141 personnes; pour la Grande-Bretagne et l'Irlande, le chiffre est de 87,590, dont 36,142 pour le compte de l'Irlande. Il est intéressant de noter que l'immigration des Allemands dans les États-Unis, pendant l'année en question, ne donne que le chiffre relativement restreint de 46,380 personnes.

Retour en arrière. — Le voyageur analyse ses impressions. — Grimaces d'Europe vite oubliées. — Sommes-nous plus désintéressés que les Américains? — Le gagne petit européen. — Médiocrité de la vie en France. — Orgueil américain. — Exagération dans le self-approbation. — Recherche générale du gain. — Portrait d'un Américain prospère.— iM. Roosevelt fanfaron et bluffeur national. — Pauvre Europe! — L'Amérique est-elle faite des meilleurs enfants du Vieux-Monde? — Le self-control. — Infériorité des Latins impulsifs. — Critique du stoïcisme. — Théorie de la libre expansion. — Quel sera l'avenir de la race américaine? — Civilisation supérieure ou déchéance brutale? — Un poUman qui a de la mémoire. — Les quick-lunches. — Restaurateurs confiants. — Paysages de l'Est. — Sortie des villes. — Désordre. — Sensation du provisoire. — Un Paul de Kock de 20,000 francs I — Chez Mr. et Mrs. Emery, — Un joli intérieur américain. — Wall Street. — La banque Pierpont Morgan. — L'immeuble du Standard OU. — Le voyageur se foule le pied à trop regarder ces maisons fameuses. Une milliardaire quiafaim. — Pays sans flâneurs. — Comment utiliser les fumées perdues? — Visite de la prison de New- York. — Quelques jeunes assassins. — M. Jérôme, l'attorney général m'admet à son c petit cirage ». — Coney Island. — Foire de Neuilly gigantesque. — Les mille inventions amé-

ricaincs pour se rompre le cou. — M. Rockefi lier a toujours quelques millions au service de ses amis. — L'Europe inhospitaiiére aux pauvres gens. — Mot de Booker T. Washington.

En arrivant au Nouveau-Monde, l'Européen, choqué du mépris, ou plutôt de l'ignorance des règles les plus élémentaires de la sociabilité à laquelle il est habitué, regarde d'un œil sans sympathie ces hommes et ces femmes qui revêtent tous les dehors des classes aisées et polies, et qui n'ont même pas les délicatesses des paysans et des ouvriers de l'Ancien- Monde. Car le peu de manières et d'égards que l'Européen pauvre apporte de son pays en Amérique, il les oublie vite, n'en ayant pas l'emploi ni, comme disent les Américains, « le paiement ». On a beau se dire que ces façons, ces prévenances, ces grâces, ces sourires, ces coups de chapeau, ces formes enveloppées de chez nous ne sont que des grimaces et des hypocrisies, on y est tellement habitué qu'elles vous manquent bientôt. Et elles vous manquent à un point tel que vous avez la sensation, d'ailleurs réelle, d'un monde tout à fait différent du nôtre, un peu barbare, que vous ne comprenez pas, où vous n'êtes pas compris.

Je conservai très forte cette impression pendant les quatre premiers mois de mon séjour. Peu après, et jusqu'à mon départ, mon état d'esprit changea.

Pour ne pas me singulariser, et par la force des choses, je m'étais plié aux manières du pays. Je ne me découvrais plus inopportunément. Je ne remerciais plus sans utilité, je ne souriais plus du tout, en un mot je ne me croyais plus forcé d'être aimable, ni poli à la façon de France. Je n'attendais plus des gens ce

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que je savais qu'ils ne me donneraient pas, je leur rendais strictement leurs bourrades et j'avais le sentiment d'être quitte envers mes semblables.

Après quelques mois de cet exercice, il me parut que quelque chose de l'âme américaine m'avait pénétré. Je me sentais comme purgé des traces d'un état antérieur, et à l'aurore d'une vie nouvelle. Dès lors le côté attrayant de ce pays m'apparut. J'appréciai les grimaces de notre éducation pour ce qu'elles valaient réellement; non seulement je compris qu'elles ne cachaient pas moins d'égoïsme et de brutalité foncière que le sans-façon yankee, — le simple raisonnement m'en avait déjà convaincu, — mais je VéprouvaL En même temps, je fus frappé d'une autre vérité. Je reconnus que, sous tant d'apparences désintéressées, nous ne songions qu'à gagner de l'argent. Nos goûts d'art sont-ils si réels et si profonds? N'inclinonsnous pas, — en général — vers ce qui est riche et ce qui est cher? M'admirons-nouspas de toute notre bassesse et de toute notre envie les gros millionnaires et les fortes caisses? Notre dédain — purement verlial — pour les parvenus de la richesse est-il autre chose qu'une impuissance à les égaler? Et notre hypocrite mépris pour les choses du négoce ne vient-il pas de notre incapacité actuelle d'agir et de lutter contre plus forts que nous?

S'il en est ainsi, si nous sommes hantés commeles autres du souci de la richesse et du bien-être, l'Amérique est le pays idéal pour y atteindre. Ici on ne caclie pas son goût de l'argent. Chacun sait que son voisin n'y est venu que pour en gagner. Et comme il y aura de la place pour tout le monde pendant longtemps encore, la lutte y est non pas moins ardente,

mais moins mesquine que partout ailleurs dans le monde. La lutte qui s'y fait est une lutte de vitesse et d'ingéniosité. Je ne parle pas ici, naturellement, des mai^nats, qui étranglent les plus faibles et s'étranglent entre eux avec tant de féroce facilité ; je parle de l'en.seuible de la vie, de la moyenne visible des 80 millions d'Américains qui peuplent le continent.

On sent partout une telle abondance de vie, chez les plus riches comme chez les ouvriers les plus modestes, qu'on prend en pilié l'existence étriquée de gagne-petit de nos maigres millionnaires européens! Celte pose, cette ostentation détestables que nos bourgeois mettent à dépenser un louis, sont inconnues ici. L'ouvrier, l'employé qui gagnent quinze ou vingt francs par jour, les dépensent, et cela tout simpleuieut. Il vaau théâtre avec sa femme, à des places à cinq francs et à dix francs sans faire pour cela le paon 1 Pensez-vous à la silhouette de « l'épouse » du fonctionnaire de province qui paie dix francs sa place un soir de gala au théâtre municipal? Ici le petit boutiquier, l'employé, le domestique et leurs femmes, comme ils n'étonnent personne en donnant deux dollars pour leurs fauteuils, ne s'étonnent pas eux-mêmes.

Pourtant l'Américain s'admire en (ant que peuple, et il en a bien le droit. Mais il s'admire un peu à l'instar des parvenus, c'est-à-dire naïvement et sans nuance. Il se fait gloire à la fois de l'immensité de son territoire, de ses 80 millions d'habitants, de sa prospérité, de ses 300,000 kilomètres de chemins de fer, de ses richesses naturelles, de ses deux océans, de tous ses climats, de tous ses voisinages, il s'émerveille de ce qu'il possède et de ce qu'il possédera. 11 s'enivre et

se gonfle tant et tant, qu'il en deviendrait insupportable si l'on ne savait que la vie se chargera bien de le rappeler à plus de modestie.

Qu'il pense à nous, et sache que nous souITrons de ce mal si difficile à guérir : la vanité nationale! Jusqu'à ces dernières années, comme il se voyait forcé detouî prendre à l'Europe, il refrénait son orgueil d'être riche et prospère. Déjà, il oublie qu'il doit tout à sa vieille mère l'Europe. II a tendance à croire que c'est lui qui a tout inventé, et il trouve des flatteurs pour le lui dire. Le nombrilisme le guette !

J'ai souvent entendu reprocher aux Français en particulier, aux Latins en général, par les Américains du Nord, les Yankees de l'Est, leur manque de sérieux, leur exubérance enfantine, leur frivolité, l'absence de tout contrôle et de toute discipline morale. Pour ces durs hommes, la supériorité d'un peuple, — et en l'occurrence, il s'agit visiblement du leur, — réside dans la parfaite domination de soi, dans la maîtrise absolue de la volonté sur le reste des virtualités physiques et morales. Pour eux encore, et par conséquent, l'Europe latine est destinée à se laisser absorber et dominer par les races volontaires et énergiques.

L'Américain considère le self-control comme la vertu la plus importante; il en est fier plus que do n'importe quoi. La femme, le mari, la mère, l'enfant meurent, on ne doit pas pleurer. Il est interdit de montrer sa douleur. C'est le contraire chez les race^ méridionales : en France même, la larme facile passe pour un excès de sensibililé, jamais blâmé. En

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Italie, en Espagne, en Corse, dans le midi de la Fran*e, l'usage veut que des gémissements convulsifs accompagnent la douleur en public. C'est pour ainsi dire une règle. Plus on pleure etplus on crie, et mieux on a l'air de remplir le devoir du deuil. Si l'on descend encore vers des latitudes plus chaudes, chez les nègres, les démonstrations touchant à la démence. Je ne crois pas ces mœurs bonnes, elles sont l'exagération d'une qualité, et touchent au cabotinage, puisqu'il s'agit de manifester, pour les autres. Mais n'y a-t-il pas, en sens inverse, une exagération pareille, et n'est-ce pas, pour un vain idéal de volonté et de lutte, s'exposer à tarira la longue les plus riches spontanéités de l'être, remplacer, en somme, par une discipline négative, l'abondante et féconde liberté de l'instinct? N'est-ce pas aussi postr^esattires qu'on se contracte et qu'on maîtrise sa peine jusqu'à supprimer les larmes, et ce cabotinage vaut-il mieux que l'autre? Il est naturel de pleurer quand on soullre. Pour ne pas pleurer à la sensation d'une douleur, il n'est pas mille raayens, il n'en est qu'un : c'est de s'abstraire de la douleur, ou de s'en distraire. Or, est-il si bon, si sain, si admirable de supprimer la compassion qui naturellement fait souffrir? Parla pilié nous nous rapprochons de nos semblables, nous nous améliorons, et par conséquent nous enrichissons notre nature. En n'aimant que soi, c'est-à-dire en supprimant peu à peu — et ce n'est pas long — toute raison de souffrir par les autres et pour les autres, on arrive, en effet, à une maîtrise qu'on peut alors appeler d'un nom plus vulgaire. L'égoïsme doit-il donc devenir l'idéal des hommes de l'avenir? Au contraire, ne marchons-nous pas avec les grands humanitaires

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modernes vers un idéal plus élevé, de solidarité? Par leurs tendances naturelles, leur éducation, leur religion et leurs mœurs, par toute leur philosophie jindividualiste, les Anglo-Saxons paraîtraient desti- Inès à résister à ce mouvement d'expansion bienveillante de la race humaine, si l'on ne songeait à l'inéipuisable richesse de la vie.

En dernière analyse, et en toute impartialité, l'impression qu'on remporte de ce pays extiaordiii.iire, c'est qu'il est composé de faims et de soifs non .■satisfaites de la vieille Europe. El c'est ce qui fait la violence inouïe de cette vie extérieure, des aliaires et du reste.

De là aussi ce chaos et ce désordre des esprits si frappants pour l'ètraM^er et que l'Américain luimême est incapable d'expliquer. Gomment, à l'heure qu'il est, l'unité se serait-elle faite parmi ces millions du compagnons répandus sur des milliers de kilomètres carrés, auxquels viennent chaque année, s'ajouter un million d'êtres nouveaux?

Personne donc ne sait ce que deviendra l'Amérique, ni le fanfaron-brouillon Roosevelt', ni personne, et bien hardis ou bien ignorants ceux qui voudraient le prédire. Comme les parvenus de chez no'ds, peut-être se blaseront-ils, et, assouvis leurs appétits, du calme viendra-t-il, en attendant la dou-

1. M. Roosevelt répète souvent que rAmérique n'est peuplée que de l'élite de l'Europe. A l'entendre, il ne reste donc plus chez nous que des non-valeurs et des incapacités, et les Etats-Unis ont fait le trust des intelligences, comme ils avaient fait le trust de l'acier et de la gomme à claquer. M. Roosevelt va peut-être un peu loin.

ceur des mœurs et le goût de la beauté. Alors ils toucheront à une haute civilisation, à des complications supérieures aux nôtres. Ou bien ils s'abrutiront par des excès de sport et de combativité, ou se dégraderont par des soucis trop étroits. On saura cela dans cinq cents ans.

A mon premier passage à New- York, on avait cru devoir me présenter à un policeman toujours en service au même endroit de Broadway. J'avais demandé la raison de cette présentation. La réponse qu'on me fit fut évasive : c Ça n'est pas mauvais. Il faut être bien avec les policemen ». Et c'est vrai que tout Américain se montre plein de déférence pour eux, paraît fier d'être reconnu par eux. Cherchez pourquoi.

Quand, après six mois, je revins à New -York, — je n'exagère pas, — le même policeman me reconnut, me sourit d'un petit air de connaissance, ôla son gant, et me serra la main avec bienveillance.

Un Quick lunch.

A la porte basse d'un petit restaurant de Broadway, Il est écrit : Qîiick lunch (déjeuner rapide). On fait la queue; ce sont des employés des bureaux de la ville basse. C'est aussi l'heure de mon déjeuner et je me mêle à la foule des affamés, en me promettant de faire comme tout le monde, car il n'y a pas de meilleur moyen d'observer. J'entre donc. Sur ma demande, un des nombreux garçons de l'établissement me sert un plat chaud et me donne un papier (check) où est écrit le montant de ma consommation. Je passe devant une

fontaine, j'y prends un verre d'eau et, mon assiette à la :nain, je vais m'asseoir sur un banc. El je mange sur mes genoux. Je paie en sortant les trente sous de mon repas.

Non loin de là se trouve un autre quick lunch plus original encore. J'y suis allé pour finir de déjeuner. On entre, en prenant à l'entrée, sur une haute pile, une assiette, on se promène à travers une étroite et longue salle où, sur des rayons, sont exposés vingt sortes de victuailles froides. Les prix sont écrits sur chaque plat. Si vous voulez un plat chaud et à boire, vous vous adressez à des comptoirs spéciaux où l'on vous sert à la minute. On mange debout; en sortant vous dites votre total à un garçon qui vous donne un ' heck du montant indiqué par vous et vous payez à ia caisse qui est à côté. Personne ne vous a contrôlé. On s'en rapporte exclusivement à votre honnêteté.

Je demande au patron s'il n'est pas très volé? Il me lépond que c'est rare et insignifiant et que le contrôle Jui coûterait plus cher que ses pertes.

Paysages.

Quand vous avez dépassé les villes au milieu desquelles courent cinq ou six lignes de rails sans barjières, et où des trains continuels frôlent presque les trottoirs, vous tombez dans ce qu'on est forcé d'appeler la campagne, le spectacle est lamentable : le long des voies, des débris, de vieilles loques, des amas de papiers et de décombres, dégringolent des talus jusqu'au bord des propriétés. Même là, à quelques minutes de New-York, la sensation du provisoire, du iiàtif, est opprimante. Les cimelières

eux-mêmes sont en désordre. Les tombes s'étalent pêle-mêle, n'importe comment, sans entourage, couvertes d'une pierre grossière où s'inscrit un numéro, enfoncée dans le tertre à peine visible. Les morts sont là comme ils ont vécu, dans le provisoire.

Au delà, s'étendent des plaines nues et désertes, ou, par endroits, plantées d'arbustes jeunes, de taillis; de temps en temps quelques pauvres maisons de bois entourées de terres incultes ou de marécages ; puis, de grandes étendues désolées qui furent des forêts dont il ne reste que des moignons d'arbres coupés.

Devant les maisons de campagne de l'Est, du Nord, et du Centre, vous cherchez en vain des jardins. Il n'y a que des pelouses et des arbres. On vous dit que les jardiniers coûtent trop cher. Ce n'est pas la vraie raison de l'absence des fleurs. En vérité, on n'a pas le temps de s'occuper de ce luxe inutile. Gela viendra. On ne peut tout faire à la fois. Jusqu'à présent les Américains sont surtout portés à la recherche du confortable utile. Mais on ne résiste pas longtemps aux fleurs. Les Anglo-Saxons en mettent à leurs boutonnières plus que n'importe quel autre peuple. Le goût des jardins viendra aux Yankees quand ils seront un peu plus fatigués et blasés des jouissances plus grossières.

Chez Brentano :

Le grand éditeur américain me montre une édition des oeuvres complètes de Paul de Kock qui vient de paraître en langue anglaise, illustrée, et superbement reliée avec une pimpante préface de Jules Claretie.

Je lui fais répéter trois fois de suite le prix qu'elle

se vend couramment en librairie : 20,000 francs I (Vingt mille francs).

Les mots me manquent...

Visité, dans la 68* Rue, un petit hôtel d'un goût parfait appartenant à M. Emery. M. Emery ne passe pas à New-York pour un homme riche. Son nom ne figure pas sur la liste des millionnaires. Il est marié à une jeune et jolie femme, Virginienne, élégante comme une vraie Parisienne. (Chose curieuse, plus on descend dans le Sud, plus les êtres s'aristocratisenl.) M. Emery doit pourtant jouir d'une certaine aisance, si j'en juge par les tableaux que j'ai vus chez lui, et dont je retouve un fragment de liste sur un carnet.

Une aquarelle et un grand sous-bois de Dupré, des Ziem, des Vibert, des Diaz, un reître de Zamacoïs, un beau paysage de Gonstable, un splendide Troyon, coucher de soleil sur un lac entouré de montagnes, des Corot, des Rosa Bonheur, des Gérôme, des Lefebvre, un Rousseau, un paysage de Gainsborough, un Reynolds, un Henner. Je ne parle pas des ivoires, des porcelaines de Chine, des étoffes, des marbres et des bronzes du xvii* siècle, des faïences, des éventails, des dentelles, des miniatures et des vieilles tapisseries.

M. Emery ne doute pas un instant qu'ils ne soient authentiques.

Qu'est-ce que cette Wall Street, dont il est question dans toutes les biographies de millionnaires? C'est la rue du Stock Exchange, des trusts et des

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grandes banques. Le Stock Exchange est un bâtiment énorme qu'on vient de reconstruire avec des colonnades doriques, corinthiennes, gigantesques, et qui se dresse au milieu de cette petite rue très étroite, perpendiculaire à Broadway, dans la ville basse (Down Town). J'y suis allé plusieurs fois. Wall Street n'a l'air de rien malgré ses maisons démesurées. Je me suis foulé la cheville sur son pavé inégal en regardant la banque de M. Pierpont-Morgan. (Il fallut me conduire chez un masseur, qui me dennanda 20 francs, puis chez un médecin, qui m'en prit 50, en moins de cinq minutes. J'ai des témoins.) C'était juste au coin de Wall Street et de Nassau Street où se trouve le Trésor : une statue de Washington en bronze sale et poussiéreux s'élève sur le palier, entre des colonnes de marbre. Rien d'autre à décrire que le mouvement incessant de la circulation de piétons agiles. îl n'y passe pas de voiture.

La banque de M. Pierpont-Morgan se trouve au coin de Wall Street, n" 23, et de Broad Street, n" 3. Elle n'a que cinq étages uniformes. La façade est en pierre de taille. Au-dessus de l'entrée des bureaux, où se dressent deux colonnes de marbre rougeâtre soutenant un petit portique triangulaire, je lis : t J. P. Morgan et G'* », découpé en relief dans la pierre du triangle. Sur toutes les fenêtres des étages supérieurs, loués à des bureaux privés, on voit, en lettres dorées, des noms de courtiers, de sociétés financières, etc. Rien d'imposant, en vérité, n'était l'idée qu'on se fait de la puissance de l'homme qui monte tous les jours les six degrés de pierre du perron d'où il peut voir la statue de Washington.

La seule notation que je trouve sur mon carnet, c'est

la rencontre devant la banque du milliardaire d'une pauvre vieille femme, en guenilles sordides, la poitrine presque nue, les bras nus, abîmés, rôtis par le froid, tête nue, qui porte des pommes dans un panier et qui mendie. Ses traits conservent pourtant une certaine régularité, et elle dut être belle. Dans ce pays où les pauvres se cachent, où j'ai si peu vu de mendiants, on dirait que cette vieille est venue là pour m'offrir un elTet de contraste facile, et je n'en abuserai pas.

Le building du Standard OU (trust du pétrole) est situé 86, Broadway , près de Bowling Green (Boulingrin, où l'on jouait aux boules au xviii' siècle). On voit encore trois arbres en face. C'est une haute maison grise de quinze étages et de quatorze fenêtres df, façade.

J'y suis entré, voulant faire le même chemin que M. Rockefeller fait chaque jour, sous le poids de ses quatre milliards de fortune. Il entre par New Street, étroite petite rue qui donne sur Broadway. Je me sui;ï fait monter par son ascenseur jusqu'à son bureau, sis au quatorzième étage. On a de là une vue splendide sur riludson et l'activité de la baie peuplée de vaisseaux en mouvement ou accostés. M. Rockefeller n'était pas là. Je me suis contenté de regarder la froide antichambre du bureau sans meuble, tapissée d'une mince carpette.

Je n'avais qu'une pensée : l'homme qui passe ici chaque jour a quatre milliards de fortune, et il pourrait, s'il le voulait, aider une bonne partie de l'humanité à moins souffrir.

J'ai eu une joie l'autre jour en entendant Mme Alfred Vanderbilt, l'héritière de quelques centaines de millions et dont le cou était entouré d'un collier de perles de 500,000 francs, dire : € J'ai faim ! >

Pays sans flâneurs.

Je me suis promené à toute heure sur la 5' Avenue à New- York, et dans toutes les grandes villes, sans rencontrer une seule fois le type connu du promeneur et du badaud. Un homme d'ici aurait honte de se voir surpris bayant aux corneilles, et il éprouverait le besoin de s'en excuser. Mais ce n'est, pas possible...

Le baron Alphonse de Rothschild, qui fait chaque jour sa promenade à pied sur les boulevards, en s'arrêtant aux magasins, serait ici très déconsidéré parmi les biisiness-men.

Réflexion entendue à Chicago, au dix-huitième étage d'une maison, en regardant les fumées qui s'élevaient dans le ciel : — « Que pourrait-on bien faire de toutes ces fumées ? Que de gaz perdus, que

de forces chimiques abandonnées ainsi par notre ignorance I J'ai la foi que la science récupérera cela un jour, avant cinquante ans. »

Visité la prison de ville de New- York.

Les bureaux sont au rez-de-chaussée. On montée prison dans des ascenseurs confortables et rapides qui n'ouvrent sur les couloirs de la prison que grâce à des serrures très compliquées manœuvrées par l'agent qui gouverne le lift. Toutes les cellules ferment par un système automatique qui les rend solidaires; il faut, en plus, deux clefs pour ouvrir une porte. Elles sont éclairées à la lumière électrique. Pour ameublement : un lit de fer à ressort. A chaque extrémité de l'étage, quatre appareils à douche avec eau chaude et eau froide, thermomètre pour régler la température de l'eau. Des W.-G. et des lavabos, comme on en rêve pour les hôtels de la province française.

Le régime des prisonniers consiste en deux promenades de deux heures dans les couloirs circulaires, de 7 à 9 heures du matin et de 2 à 4 heures après-midi. Un philanthrope vient chaque jour faire des conférences et des exhortations aux détenus, dans une salle garnie de bancs. S'il distingue une bonne nature repentie parmi les détenus, il s'emploie à obtenir M grâce.

Gomme c'est l'heure de la promenade, nous croisons dans les couloirs plusieurs voleurs et quatre assassins qui n'ont pas vingt .ans.

DE SAN FPxANClSCO AU CANADA

A la maison de ville.

On me présente à M. Jérôme, le nouvel attorney général, très populaire à New-York, et qui passe pour un réformateur à tous crins, en réaction contre les mœurs déplorables de la justice et de la police américaines, vendues de tout temps, et cyniquement, aux influences politiques.

C'est un homme jeune, rusé, actif comme un business-man.Etcomme je lui suis présenté par le rédacteur d'un influentjournal, il me reçoit avec cordialité. Nous commençons à parler. 11 sonne. Un nègre arrive, lui met un banc sous les pieds et lui cire énergiquement les bottines pendant tout le temps de notre conversation. Je suis tellement distrait par le nègre, que Je n'en retiens que ceci :

— Les réformes doivent se faire lentement. Il ne faut pas les aborder de front et en bloc : they mwU grow from the country itself. Elles doivent pousser da pays lui-même.

C'est toujours cela.

Plaisirs populaires (Goney Island).

L'île de Coney est une foire de Neuilly frénétique, perpétuelle, et multipliée par dix. C'est là que cent mille petits bourgeois, employés, domestiques de New-York vont s'amuser tous les jours delasemain

leur travail fini, mais surtout le dimanche. On y va en bateau ou en tramway. Il faut une heure pour s'y rendre. L'île de Goney est en même temps une plage fréquentée l'été par une trentaine de mille baigneurs.

N'y cherchez pas le flegme américain, les Yankees l'ont laissé à New-York, Ils s'amusent comme ils vivent : à toute vapeur. Un tumulte de kermesse assourdit le voyageur qui débarque. Cent cinquante mille êtres humains crient, mangent, boivent, rient, tourbillonnent sur les montagnes russes, les balançoires, flirtent dans les allées des divertissements. Ici vous pourrez apprécier l'imagination pratique du commerçant et du barnurn américain : c'est leur exposition naïve et fructueuse.

Les amusements préférés de la foule américaine sont les plus violents et les plus bruyants, ceux qui secouent, cahotent, menacent, effrayent, essoufflent, fatiguent ces natures riches et brutales : le chameau, l'éléphant, les chevaux sur lesquels hommes et femmes se tiennent péniblement, chapeaux envolés^ chevelures au vent, gorges déployées ! les dégringolades, sur des rails en pente, de bateaux ivres qui plongent dans l'eau d'un étang ; hurlements de peur eA de plaisir! Ici tout le monde boucle la boucle! Je fais comme tout le monde. On a perfectionné les montngncs russes; les voitures où vous vous asseyez volent avec une rapidité vertigineuse, sursautent à des angles trop brusques, prémédités pour votre plaisir, traversent de longs tunnels obscurs dans une vitesse de délire, dévalent vers des abîmes, sautent dans le vide, reparlent déplus belle. Quand on sort de là, meurtri, étourdi, courbatu, haletant, on jure bien de ne plus recommencer. Au contraire, vos voisines.

jeunes filles roses, vos voisins, jeunes gens rasés ou graves têtes germaniques à lunettes d'or, recommencent dix fois ce sport exténuant et sauvage, et vous font honte.

Mais bien d'autres plaisirs encore s'offrent à vous ! La seule difficulté est de choisir.

Une petite locomotive vous monte par escouades au sommet d'une haute cheminée perchée à la hauteur d'un troisième ou quatrième étage. Là, on vous enfourne sur une pente de bois couverte, glissante et tortueuse, tous, hommes et femmes, et en avant pour le Fire Escape ! Car c'est un appareil de sauvetage en cas d'incendie. Vous tournoyez là-dedans comme une feuille dans un tourbillon. On a mis de ces appareils dans les hôpitaux et dans les écoles. Une maison se vide ainsi en très peu de temps. Quand vous sortez de cet escargot gigantesque, vous vous frottez les yeux et vous vous tenez mal sur vos jambes. Mais vous avez eu la joie d'être deux ou trois minutes dans l'obscurité, en tas avec des filles qui criaient, riaient, et dont les pieds s'essuyaient joyeusement sur vos habits.

Il y a plusieurs joies que je me suis refusées : par exemple, de descendre des escaliers avec des patins à roulettes, de me laisser empaqueter dans un baril qu'on livrerait en liberté à un plan incliné, d'enfourcher une selle fixée par une tige sur un rail et sautant ici et là des obstacles, de faire du trapèze audessus de l'eau, que sais-je encore! Mais j'ai suivi la foule dans la Gave des Vents, labyrinthe étroit et obscur où les couples aiment à se perdre; au Cabaret de la Mort, à l'Enfer, et au Ciel, qui sont, hélasl imités de ceux de chez nous; dans les petits bateaux entraînés par l'action d'un moulin sur une eau

rapide et tortueuse, sous des tunnels sombres, pour le bonheur des liancés. Ici les jeux de massacre ordinaires ne suffisent pas : il y a bien des marionnettes qu'on abat avec des balles, mais on délaisse cet amusement qui demande pourtant un certain amour du combat, pour des buts plus excitants ! Oui, les têtes de massacre, ici, sont des têtes devrais nègres encadrées dans un grand drap blanc. Et les projectiles sont des œufs crus qui vont s'écraser sur la blancheur du drap ou, de temps en temps, sur la face noire, pour la joie du public. A la porte, on entend le crieur clamer : « Par ici. Mesdames et Messieurs, vous avez besoin de rire, et nous avons besoin d'argent! »

Gomme partout, quantité de diseuses de bonne aventure, chiromanciennes, cartomanciennes, phrénologues; des cafés-concerts gratuits moyennant quo vous payiez une consommation ; des bals où deux mille personnes dansent ou plutôt marchent en glissant; des cafés populaires où des nègres chantent et jouent du piano en manche de chemise, pendant que des consommateurs dansent une gigue effrénée; des restaurants à orchestre, bondés de consommateurs, des étalages de saucisses chaudes cuites sous vos yeux et qu'on mange en se promenant, des étalages de blé vert en épis, dont les gens se montrent si friands, d'huîtres qu'on mange debout, de carapaces de crabes fumantes ; des vaches qu'on trait devant vous et dont on mélange le lait avec du soda, et tout ceia par centaines, comme les tirs, les balançoires, les tourniquets, les confiseries, les marchands de sirops, les jeux d'adresse, de hasard, les carrousels avec devrais chevaux, une ménagerie célèbre avec des centaines de bêtes, etc., etc., etc.

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Un spectacle plus compliqué : le voyage dans la Lune. On est assis sur des bancs, ayant devant soi des toiles peintes et mouvantes, éclairées par des jeux de lumière électrique très ingénieux. Par instant, la sensation vous prend que vous planez. New- York passe avec ses millions de feux, disparaît; nous voici dans les nuages, une tempête éclate, tout s'obscurcit, on entend le bruit du vent, la neige tombe, on dépasse les étoiles, on arrive dans la capitale de la Lune. Ici les spectateurs changent de place. On les engouffre dans des couloirs vaguement éclairés de lueurs fantastiques, et d'où surgissent de temps à autre, d'angles ténébreux, et pour vous effrayer, de vrais gnomes habillés d'oripeaux de féerie, qui poussent de petits cris. Sur leur trône, le Roi et la Reine desSélénites, entourés de nains authentiques et inquiétants, agréent vos hommages. C'est idiot et parfois assez saisissant; une peur un peu grossière vous prend, au début, de ces petits monstres évoluant au milieu de ce décor bizarre à peine éclairé.

J'ai fait aussi le tour d'une mine de charbon en wagon; je me suis penché à des fenêtres, et je me suis vu, en face, ma tête encadrée sur des corps ridicules; j'ai essayé de gravir un escalier dont les vingt marches se meuvent entièrement et sans discontinuer de haut en bas avec la régularité d'un battant d'horloge. Il s'agit d'arriver en haut, et ce n'est pas commode, car, outre que lorsque vous montez une marche, l'escalier descend d'une autre marche, vous manquez souvent votre pas et de vous casser la figure. On y arrive pourtant.

En sortant de je ne sais quelle exhibition de ce genre, il faut passer par une porte où est installé un

ventilateur paissant qu'on ne voit pas et qui enlève les chapeaux avec une prestesse qui fait rire. Hommes et femmes déchevelés sont forcés de courir après leur coiffure à travers la foule...

11 faut bien que jeunesse se passe !

J'ai rencontré, dans le train qui me ramena de Buffalo à New- York, M. Harper, le fameux président de l'Université de Chicago, dont j'ai déjà parlé. L'ancien prêtre bapliste me dit la générosité de M. Rockefeller pour cette Université de Chicago dont il est le bienfaiteur magnifique. Quand M. Harper a besoin d'un million — et cela est fréquent, — il le dit à M. Rockefeller qui ne se fait jamais prier. Il lui en explique brièvement l'emploi, examine le devis, et dit : Well. C'est tout.

L'an dernier, M. Harper éprouvait le besoin de 7 millions. H s'en confia à M. Rockefeller qui les promit, à la condition que M. Harper eût ramassé un million avant le 1"^ juillet, car le quatro-milliardaire n'entend pas que les autres richards de Chicago se désintéressent de la philanthropie. Le 1" juillet au matin le million était trouvé.

— And quite easily me dit M. Harper.

Un mot qui me revient de Booker Washington : — L'Europe n'est pas bonne aux pauvres gens.

Pour y vivre il faut être riche. Les pauvres y restent

toujours pauvres.

Et j'y retourne I

Revenu au point de départ. — Examen rétrospectif. — Le soleil et la neige. — Gratitude pour les iitats du Sud et du FarWest. — Vision nouvelle de New-York. — l.a Savoie. — Les adieux. — Le départ. — En route. — Sur le pont. — Les passagers. — La mort à bord. — L'immersion. — Vision macabre. — Les côtes de France. — La jetée du Havre. — Ceux qui attendent. — Accostage. — Joie.

J'ai fini mon tour d'Amérique. Me voici revenu à mon point de départ.

C'était il y a huit mois, en plein hiver, par un temps glacé, un froid cruel. Je me souviens de mon premier effarement de colis vivant ballotté dans New-York, de mes premières réflexions d'étranger : « Pourquoi ces gens vont-ils si vite? Quand prennent-ils le temps de réfléchir, de se regarder, de regarder autour d'eux, de savourer les quelques rares plaisirs de la vie? » Je plaignais les Américains et je me plaignais du long et dur hiver.

Aujourd'hui, quoique j'aie la sensation bien nette de l'extrême petit nombre de gens qui s'apercevraient

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de mon absence déiinitive, de la place infime que chacun de nous, du plus glorieux au plus humble, occupe dans l'immensité de la vie, et peut-être justement à cause de cela, je suis rempli de joie à l'idée de revoir les côtes normandes, puis Paris ! J'y pense depuis des mois avec une émotion souriante et douce; mais voici qu'à la dernière heure, au moment de boucler définitivement ma malle, je m'attarde, et je rêve. Phénomène frappant : des impressions que je n'avais senîies qu'en détail s'élèvent en moi et se totalisent. J'ai presque oublié les heurts du début, le mauvais accueil de la nature, des villes et des foules; mes rancunes, déjà fondues au suave soleil de la Louisiane, ont fini de s'évanouir à la bienvenue des fleurs et des fruits de la Californie du Sud, et depuis ce temps les choses ont changé pour moi d'aspect et de sens.

Non,jen'oublieraijamais la joie douce qui m'inonda dès que j'eus mis le pied à la Nouvelle-Orléans. Ce jour-là ma conscience s'agrandit de la perception nette du produit européen que je suis : j'étais l'animal d'une latitude et, sans m'en rendre compte, je venais, durant les quatre mois passés dans le Nord et l'Est américains, de souffrir profondément dans mon cerveau et d;uis ma chair de la petite mort d'une transplantation brutale. Je compris tout à coup l'agitation des Américains du Nord, leur besoin d'activité, la monotonie de leur vie que seul le mouvement physique peut distraire, leur rudesse et leur résistance.

A présent, je me sens devenu plus équitable envers cette jeune terre colossale. Des figures sympathiques et cordiales se groupent dans ma mémoire reconnaissante. El je voudrais demeurer encore un peu dans

ce pays que je ne reverrai sans doute plus jamais, je voudrais serrer une dernière fois les mains bienveillantes ou exquises qui se tendirent vers les miennes, et revoir, ne fût-ce qu'une heure, les panoramas des paysages fiers, grandioses ou charmants que traversa pendant huit mois ma nostalgie décroissante.

Et voici que New- York m'apparaît à présent luisante et gaie, dans la tiédeur printanière. Le cauchemar qui pesait sur la ville glacée semble s'être évaporé aux rayons du soleil, et l'idée de la Savoie qui va m'emporter me garantit la sûre délivrance.

Il me semble que les gens ont l'œil moins dur, les traits moins contractés, la démarche plus molle, les femmes elles-mêmes ont l'air plus femmes. New-York deviendrait-elle habitable? Mon carnet s'emplit de remarques nouvelles. Je m'aperçois que je suis fait à cette fièvre qui m'apparaît normale, et qui peut-être va me manquer.

Mais je ne reverrai plus tout cela. D'autres émotions m'attendent.

Et c'est ainsi que nous vivons, à nous enrichir sans cesse de la vie abondante, sans pouvoir contenter l'instinct glouton qui est en nous. Chacun dirige cet instinct vers les puissances dominantes de sa nature. Pour moi, j'aurai rassasié mes yeux huit mois durant de gens et de choses nouvelles et de cieux lointains, et satisfait pour un temps l'inassouvissable curiosité qui fait ma torture et ma joie.

Le bateau est là. J'y suis monté dans le brouhaha fantastique de la dernière heure. Je me suis accoudé sur le bastingage.

Du quai, des compatriotes crient, rient, s'interpel-

lent, se font mille recommandations : « N'oublie pas d'embrassermaman! » — a DisàÉdouarddem'écrire! » — c J'irai voir votre mère ! » Et tout cela très fort, très haut, dix fois répété parmi les : « Bon voyage ! » et les mouchoirs qui s'agitent. D'autres pleurent. Le bateau finit par s'ébranler. Mon regard embrasse une dernière fois le quai et la foule... Que les yeux des femmes tristes sont beaux !

La vie de bord commence. Les groupes se forment peu à peu. On se regarde, on se mesure, on se tâte de l'œil. Comme je me lie assez difficilement, je reste étranger à ce manège, ce qui me permet de le mieux observer. Mon compagnon préféré à bord est Léopold Mabilleau, que je connais depuis fort peu de temps, mais dont la nature chaude et droite, abondante, sensible et forte, m'a plu. Il revient, porte-parole dévoué de l'Alliance française, de faire une tournée éreinlante de cent trente-cinq conférences en cent vingt jours dans tous les États-Unis. Partout où j'ai passé après lui, j'ai trouvé des traces de l'admiration sympathiqu'i qu'il y a laissée. Il y a là aussi M. J.-H. Hyde, président de l'Alliance française des États-Unis, dont j'ai déjà parlé, qui a guidé mes premiers pas en Amérique, et dont la jeunesse et la gaîté retentissante animent la promenade du pont.

Il y a aussi des dames, de très jolies dames américaines, dont j'écoute avec une grande curiosité le= opinions et les jugements sur les hommes et les moeurs américains que j'ajoute à ma bibliothèque d'observations.

Pour moi, « je dévore l'étendue », je lis plusieurs heures par jour, je me promène sur le pont, je pense au pays que je vais revoir et à celui que je viens de

quitter. Mon optimisme convalescent met de la bienveillance sur tous les êtres, je suis sûr qu'on m'attend là-bas avec impatience; un reste de regret, juste assez pour n'en pas souffrir, me ramène aux endroits où je viens de vivre huit mois de ma vie, et cela crée en moi un état délicieux d'équilibre émotionnel, qu'augmente le souftle vierge et salubre de la mer. Mais plus nous avançons vers la France, plus s'effacent les souvenirs, plus s'avive l'imagination des émotions futures.

Le temps est merveilleux, l'air n'est pas trop froid. Très tard, le soir, je reste sur le pont à regarder toujours la même chose, l'eau qui scintille sous les rayons de la lune, l'écume d'argent de la proue, le sillage phosphorescent du navire.

Un soir, un peu avant l'heure du dîner, le bruit courut sur le pont qu'une femme était morte à bord...

Je me rappelai avoir vu, la nuit d'avant, un homme venir chercher le médecin dans sa cabine où je fumais une cigarette. Je lui avais demandé avec intérêt s'il avait quelqu'un de malade, car à bord une sorte de solidarité s'établit vite, et son air de robuste santé n'indiquait pas que c'était pour lui qu'il réclamait les secours du docteur. L'homme m'avait répondu simplement que sa femme était souffrante, qu'elle avait sans doute pris froid sur le pont, mais que ce n'était pas grave...

Or c'était elle qui était morte. On allait l'immerger. La plupart des passagers, ignorant l'événement, étaient descendus à table. Quelques-uns, restés sur le pont, attendaient, penchés sur le bord du bastingage, car c'était de l'étage au-dessous, à l'avant du bateau, qu'on allait jeter le cercueil.

Des renseignements se colportaient., Elle avait

40 ans. C'était un couple français qui retournait en France. 11 paraît qu'on a vu sur son corps des taches noirâtres. Ce n'est pas naturel... Serait-ce la petite vérole noire, ou quelque autre épidémie ? Pourquoi se dépêche-t-on de la noyer ainsi ? Nous arrivons demain au Havre... Et les imaginations de se monter jusqu'aux plus terribles suppositions...

Bientôt on voit apparaître, sur le bastingage de seconde classe, un cercueil recouvert d'un drap rouge.

Le soleil est bas sur l'horizon. La mer soyeuse se moire de reflets de perle où de l'or et du cuivre rouge se jouent.

D'ordinaire, pour les immersions, le bateau stoppe. Mais, au départ, nous avons été retenus plusieurs heures dans l'Hudson par le brouillard; de plus, un petit accident à l'un des pistons des machines nous retire plusieurs nœuds de vitesse par jour, et le commandant veut arriver quand même demain au Havre pour la marée. C'est une question de minutes. Le bateau ne stoppera donc pas.

Trente secondes se passent, pendant lesquelles sans doute un prêtre, présent à bord, termine les prières des morts. Puis, soudain, un coup de sifflet strident retentit, le drap rouge est enlevé par des mains que jenevoispas,lecercueil apparaît. Quelques roses naturelles ont été clouées sur le couvercle. Un autre coup de sifflet, plus long, plus douloureux, fend l'air, et j'aperçois la bière projetée au delà du bastingage, puis plonger verticalement dans la mer qu'elle éclabousse avec un « flac I » sourd. On met généralement de la fonte dans les cercueils qu'on immerge pour qu'ils coulent plus vite. Celui-ci ne s'enfonça pas, il

se coucha sur l'eau, flotta... Gomme j'étais assez loin de l'avant, je le voyais s'approcher du point où j'étais accoudé. Alors une chose horrible se passa. Le couvercle delà boîte, mal cloué sans doute, sauta. Mes doigts se crispèrent et mes nerfs se contractèrent devant l'horreur du tableau... L'intérieur du cercueil apparut : on n'y vit rien d'humain ; un paquet informe enveloppé de châles écossais, verts, bleus et rouges, de couvertures de voyages... La boîte flottait sur l'eau d'azur marbrée de veines d'écume argentée, le bateau fuyait de toute sa vitesse. Quelques secondes encore je suivis des yeux l'épave qui parut se débattre dans le sillage écumeux du navire, et ce fut tout... Les roses avaient disparu dans le remous. J'essayai d'imaginer les grands traits de la vie de la malheureuse femme, petite enfant, fille chérie, adolescente, peutêtre adulée, aimée ensuite d'autres êtres encore vivants, — larmes, ardeurs, souffrances. Et la voilà qui s'en va toute seule, dans l'abîme inconnu et sans fond... Jamais l'horreur de la mort ne m'était apparue dans une plus affreuse brutalité. J'adressai mentalement l'hommage de ma compassion à la pauvre morte solitaire, et je descendis à la salle à manger. Le commandant, en signe de deuil, ne parut pas à table ce soir-là. Mais le mari, après cinq minutes écoulées^ était devant son assiette, à sa place ordinaire, lisant le menu du dîner. Le repas terminé, on le vit fumant son cigare au fumoir, comme d'habitude.

. Le soir même, à l'heure du coucher, on apprend qu'un émigrant grec, passager de troisième classe qui retournait dans son pays, est mort aussi, et qu'on va le noyer cette nuit. A une heure et demie du matin, je ne dors pas encore. Pendant que, dans

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ma cabine, j'écris ces noies, j'enlends au-dessous de moi les mêmes coups de sifflet que tantôt et du bruit sur le pont. J'imagine une cérémonie pareille à celle du crépuscule. Par le hublot, je regarde la mer. Elle est toute noire, excepté le champ scintillant illuminé par la lune. Tout à coup, le môme bruit d'éclaboussement m'arrive, celui d'un corps lourd qui tombe dans l'eau. C'est le corps de l'émigrant qu'on immerge. Le cauchemar de la nuit s'njoule à l'épouvante de ces funérailles. Ma pensée va aux deux malheureux abandonnés qui roulent en ce moment dans le mystère des flots profonds, et, la têîe remplie de visions et de songes, je ne réussis à m'endormir qu'au matin.

Au réveil, nous avions traiichi le cap Lizard. Des hirondelles de mer voletaient autour du bateau. Leur vol gracieux nous était comme une bienvenue.

Arriverons-nous pour l'heure de la marée qui est à midi? Si oui, nous aurons battu le bateau allemand parti en même temps que nous de New-York. L'aimable commandant de la Savoie a de l'espoir. Nous aussi.

Nous arrivons. Cinq minutes encore, il était trop tard. Voici la côte normande, les falaises, les petits villages qui s'étagent sur les collines crayeuses, voici le Havre!...

Sur la jetée, des mouchoirs s'agitent. Oh I comme on sent son cœur battre... Où sont ceux qui m'attendent? Les voici, sous le soleil, rouges, épanouis, joyeux, brandissant leurs chapeaux, des mouchoirs, m'appelant par mon nom,s'essuyant le front. Je me contracte, car m.a joie va déborder. Un tel

refour, pour ceux qui ne sont pas habitués aux longs voyages, a presque l'air d'une résurrection ou du salut après un grand danger !

Le bateau accoste, les passerelles s'ajustent, on prend son rang dans la procession du débarquement. Chaque pas fait en avant amène plus de sourire et plus de joie, le cœur gonflé d'amour va crever, des bras se tendent, un magnétisme puissant et doux vous traverse en grandes ondes caressantes, et c'est longtemps et profondément que l'être demeure troublé de cette joie sans égale dans le combat de la vie.

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