‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 16 sur 48 · KEAN · texte numérisé non relu

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Il faut avouer que le drame du vieux Dumas est tout à fait amusant. Je sais tout ce qu'on pourrait dire contre cette pièce, si on la prenait par hasard pour une œuvre littéraire, et qu'on voulût la soumettre à l'examen de la plus superficielle critique. Le peinturlurage de la couleur locale y est d'une qualité particulièrement grossière. Les événements y sont de la dernière invraisemblance. L'action est toute en gros effets de mélodrame. Le style, si j'ose dire, en est peu châtié. On y relèverait non seulement des locutions empreintes de quelque emphase : le métier de comédien, « cette robe de Nessiis qu*on ne peut arracher de dessus ses épaules qu'en déchirant sa propre chair » ; l'art, « ce vampire mourant de faim à qui nous jetons un manteau doré sur les épaules » ; les critiques

(1) 1886. — Reprise i rOdéoo, octobre 1891.

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(( ces anges du jugement de la nation » ; mais encore des métaphores qui ne sont pas exemptes d'incohérence. C'est ainsi quïl y est parlé du « revers d'une médaille brillante qui porte deux couronnes, une de fleurs, une d'épines », et du théâtre « qui est une carrière dont il faut vider la coupe et le calice, boire le miel et la lie » ; et qu'on y voit briller des phrases telles que celle-ci : « Quoi qu'on ait essayé d'imiter mon écriture, ce n'est pas la mienne... » Mais à quoi bon s'arrêter à ces chicanes ? On sait de reste que Dumas père ne soignait pas son style, et qu'il n'avait pas le temps. Il ne s'occupait ni des mesquineries de l'exactitude ni des subtilités de l'étude morale. Et c'est avoir de Tencre à perdre que d'en dépenser afin de démontrer que l'auteur des Trois Mousquetaires et de Monte-Cristo^ de Charles Vil et de Kean^ n'écrivait pas pour les délicats.

Ce qui est bien plus curieux, c'est de songer de quelle conception de la vie et de la société procède une pareille œuvre. Dans quel cerveau étrangement conformé ont pu se dessiner ces silhouettes d'ogres et de bons géants? Dumas père était de bonne foi. De même ceux qui l'applaudissaient. En vérité, les hommes de ce temps-là étaient de grands enfants. — Kean est un comédien. Il appartient à une profession sur laquelle pèse un préjugé. Il est en dehors de la société et hors la loi. Cela suffit. Il n'est pas d'héroïsmes, de noblesses, de saintetés dont il ne faille auréoler le front de ce paria sublime.

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Kean est grand. Il est vraiment roi sur la scène où il triomphe, devant la salle qui racclame. Tour à tour Hamlet ou Roméo, Othello, Falstaff ou Prospero, il est sombre, il est touchant, il est terrible, il est gai, il est fou, il est sage. Il fait parler tous les sentiments. Il incarne en lui toutes les passions. Et dans l'enthousiasme que soulèvent ses merveilleuses créations, on oublie que tout de même Shakespeare est pour quelque chose dans l'affaire. — C'est pourquoi les premiers de l'État briguent l'honneur de son amitié. Tout Londres a vu passer Kean dans la voiture de son compagnon le prince de Galles. Les ambassadeurs étrangers l'invitent à leur table. Mais surtout les femmes consacrent, par la défaite de leur pudeur, la toute-puissance de leur superbe vainqueur. Ce cabot a des maîtresses à ne savoir qu'en faire. On ne nous montre que trois de ces femmes éperdues d'amour, mais elles ont un caractère symbolique et une valeur représentative. Ketty, la blonde, symbolise l'amour que toutes les femmes du peuple nourrissent pour Kean. Anna Damby symbolise l'amour dont toutes les riches héritières brûlent pour Kean. Elena, comtesse de Kœfeld, symbolise l'amour dont flambent toutes les grandes dames pour le grand Kean. Suivant l'expression si justifiée du souffleur Salomon, il est le soleil de l'Angleterre. Comme le soleil, il réchauffe et vivifie. Une jeune fille se mourait succombant au climat meurtrier de Londres ; il faisait froid dans son cœur, nuit dans son

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âme embrumée par les brouillards delà Tamise. Le hasard veut qu'elle assiste à une représentation où jouait Kean. Aussitôt elle renaît à la vie, le sang se remet à circuler dans ses veines, ses joues reprennent de bonnes couleurs. Kean a fait ce miracle, et ne l'a pas fait exprès. Il est le Christ ressuscitant les jeunes filles déjà couchées dans la tombe. Il est le bon Dieu.

Comme il est grand, comme il est beau, comme il est fort, Kean est généreux et bienfaisant. Une jeune fille peut aller chez lui et lui demander des renseignements sur la profession de comédien. Elle sortira de chez Edmond Kean aussi pure qu'elle y est entrée. Et attendu que Kean insiste sur la loyauté dont il fait preuve en pareille occasion, et que tous les personnages l'en félicitent à Tenvi, force nous est de conclure à notre tour que c'est vraiment là l'effet d'une vertu singulière. Il est encore admirable avec les femmes mariées. Il n'est pas de danger où il ne s'expose plutôt que de risquer de les compromettre. Il n'est pas fier.

Dans la plus obscure des tavernes, il deviendra le partenaire du premier boxeur à qui prendra fantaisie de lui pocher un œil, quitte à s'étonner ensuite qu'un grand seigneur refuse de s'aligner avec lui. Onques n'a-t-on ouï dire que Kean ait manqué à sa parole. Il est intraitable sur les questions qui touchent à Thonneur. Il est bien vrai qu'il ne paye pas ses dettes. Mais le prend-on pour un vilain ? Il est le

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