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tueuses. Elle est inconsistante et légère. Fautil s'en étonner ? et faut-il le lui reprocher ? puisqu'elle est femme. Elle est incapable de réflexion et de toute pensée suivie. Dans sa petite âme mobile, les idées passent et ne laissent pas de trace. Des sentiments très contraires ne s'y combattent même pas, mais l'un remplace l'autre. Elle est capable de colère et point de rancune, capable de faillir et aussitôt de s'en repentir. Une grande passion ne serait pas son fait, et son cœur ne serait pas assez large pour la contenir. Toujours... cela est bien long! Passionnément... cela est bien grave ! Il ne faut pas trop lui demander. Elle a besoin d'un peu d'indulgence et de beaucoup de protection.
Encore une fois, elle est femme. C'est une femme qui aurait aimé son mari, qui aime son enfant quoiqu'elle le néglige. Elle n'a pas de sécheresse de cœur. Elle n'est pas même coquette au sens tragique du mot: elle ne prendrait aucun plaisir à torturer un cœur d'homme et à compter les gouttes de sang que ce cœur saignerait pour elle. D'autre part, elle n'est pas non plus dominée par les sens. Mais elle aime à plaire : elle a conservé, sous la liberté de ses allures, une sorte de naïveté qui l'empêche d'apercevoir et de mesurer le danger. Elle est aimable. Elle est bonne. Et c'est pourquoi elle est terriblement exposée... Il y a beaucoup de Froufrous de par le monde, si môme il n'y a un peu de Froufrou chez toutes les femmes, et chez les meilleures. Il y en a dans toutes les
conditions et dans toutes les situations. Il v en a qui sont restées tout de même respectables et chastes : la vie a été clémente pour elles. D'autres ont fini comme Froufrou, et d'autres plus mal encore. La société les condamne, et elle n'aurait point tort, si, en les condamnant, elle ne se hâtait de s'absoudre elle-même...
Quoi qu'il en soit, on ne peut dire que Froufrou soit une figure d'exception. Et je sais gré aux auteurs de ne pas nous avoir montré en elle un monstre de perversité, comme sera la Parisienne de M. Becque. Leur étude en prend une application d'autant plus générale. Froufrou est de celles dont on peut attendre beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant qu'elles seront façonnées par la vie.
Or il semble bien au premier aspect, que Froufrou n'ait pas le droit de se plaindre de la vie, et qu'elle en ait été môme une privilégiée. Elle n'a trouvé autour d'elle qu'affection, sympathie, dévouement. Elle a été choyée par les siens, bien accueillie par le monde. Elle est jolie et elle est riche. Elle a un mari qui l'adore. Elle a un enfant. De tout ce qu'une femme peut souhaiter rien ne lui a été refusé. C'est ce qu'on appelle : le bonheur... Pourtant il n'est personne qui n'ait été coupable envers elle.
Les uns ont péché par légèreté et par égoïsme ; les autres, et cela est plus grave, par maladresse. — Voici à peu près comment se répartissent les responsabilités. En les énumérant on comprend bien que je ne songe pas à inno-
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center Froufrou. Chacun de nous, en fin de compte, est responsable de sa destinée. Mais, en outre, nous avons notre part de responsabilité dans la destinée d'autrui. Il est bon* il est sain de nous le rappeler.
Il a manqué d'abord à Froufrou d'être mieux élevée. Chargé, lui tout seul, de l'éducation de sa fille, M. Brigard a fait ce qu'il a pu : cela est hors de doute. Nous voyons qu'il lui arrive de faire la grosse voix, et de reprocher à Mlle Froufrou ses excentricités. Mais comment lui aurait-il enseigné que la vie est chose sérieuse, attendu que lui-même ne s'en est pas encore avisé ? Car il est de ceux dont l'incorrigible jeunesse défie Tàge et les épreuves, qui prennent des années sans vieillir, et vivent sans rien apprendre de la vie. Il a pris plaisir à retrouver dans sa fille la gaieté et la légèreté de son propre caractère. Il s'en est amusé.
Puisqu'aussi bien son autre fille, Louise, avait pris pour elle toute la raison et tout le bon sens, il les lui a volontiers laissés. Et peu à peu il a habitué Froufrou à cette idée qu'on peut dans la vie faire son choix, qu'on peut n'en prendre que les choses agréables et laisser les pénibles ; mais au contraire pour tous la vie est mêlée de tristesse et de joie et de moins de joie que de tristesse.
Pour d'autres raisons, et d'autre façon, l'excellente Louise a agi dans le même sens.
A force d'épargner à sa sœur tous les ennuis et toutes les difficultés, elle a fait que Froufrou
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dût se trouver sans force, étonnée et désarmée, au premier choc de la réalité. Aussi bien ce qu'il y a de plus démoralisant ici-bas, ce n'est pas le spectacle du mal, mais c'est de voir à quoi aboutissent les meilleures de nos résolutions, et quels sont les eflets des plus nobles entre nos actes. En se sacrifiant pour sa sœur, Louise a fait ce qu'elle devait. Agir autrement eût été d'une âme égoïste. Et pourtant, si elle avait cédé à un mouvement d'égoïsme, si les intérêts compromis de son bonheur lui avaient ouvert les yeux et fait lire dans l'avenir, qui sait combien de ruines elle aurait pu conjurer? Ou peut-être a-t-elle eu trop de confiance en elle, et son tort a-t-il été de croire que pour certaines natures il n'est pas de sacrifice audessus de leurs forces. Car sans doute elle a en toute sincérité renoncé à Sartorys. Elle a fait effort de tout son courage pour tuer l'amour qui était en elle. Elle croit en toute bonne foi qu'elle y est arrivée. Mais si savante qu'elle soit, elle ignore certaines choses du cœur, et de son propre cœur. Ce soin qu'elle met à veiller au bonheur de Sartorys, à s'occuper de l'enfant de Sartorys, à sentir que celui qu'elle a aimé est protégé par elle, n'est-ce pas encore une forme de l'amour? Ne cède-t-elle pas, sans le savoir, à un attrait que son affection pour sa sœur ne suffit pas à expliquer ? Il est de ces obscurités dans les consciences les plus loyales. Et l'effroi qu'elle éprouve quand Froufrou lui reproche d'aimer encore Sartorys, ne procède-
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t-il pas en partie de ce qu'elle vient d'apercevoir brutalement éclairés ces coins obscurs de son âme ?
Il y a dans Froufrou une figure qui n'est ni la moins vraie ni la moins curieusement étudiée : celle de la baronne de Cambry. La baronne est de celles dont Thonnêteté est faite de froideur. « Moi, dit-elle, si Ton venait me parler d'aimer sérieusement un autre homme que M. de Cambry, ce serait absolument comme si, après avoir reçu cinquante coups de bâton par devoir, on venait me proposer d'en recevoir cinquante autres, par plaisir. » Protégée par cette froideur comme par une triple cuirasse, elle va librement côtoyant des dangers qui pour elle n'en sont pas. Un poète a dit qu'il n'est plaisir plus grand que de contempler des dangers dont on est soi-même à l'abri. C'est par une raison de cette sorte que la l)aronne prend un singulier plaisir aux histoires d'amour. Elle ne joue pas la comédie elle-même, et cela l'amuse d'autant plus de la voir jouer. Ajoutez qu'elle est très clairvoyante, rien ne venant troubler sa vision tout intellectuelle des choses. Elle s'est ainsi acquis une expérience dont les autres ont fait les frais. Sa curiosité est devenue perspicacité. Elle lit dans un cœur ainsi que dans un livre ouvert, et. ce qu'elle y lit de préférence, ce sont les sentiments qu'on ne s'est pas encore avoués à soi-même. Partant, elle ne se fait aucune espèce d'illusions ; et si elle a une morale assez accommodante, son ju-
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gement reste très sévère. Lorsque Froufrou, après la faute, s'étant réfugiée à Venise et songeant à M. de "^/alréas, dit : « Ah ! si je l'avais épousé, je ne serais pas ici... » la baronne laisse échapper un « Heu! heu! » qui en dit long, plus long que telle condamnation en règle et en forme. Curiosité, indulgence avec des retours de sévérité, c'est assez bien de quoi se compose Topinion mondaine... Avec ses yeux qui voient si clair, la baronne a vu très nettement comment les choses se sont engagées entre Froufrou et M. de Valréas. Certes elle ne souhaite pas qu'il arrive malheur à Froufrou ; c'est elle pourtant qui la force à s'apercevoir que Valréas est vraiment amoureux d'elle, amoureux pour de bon, amoureux fou. Au besoin, comme dans la scène de la répétition, au second acte, elle s'entremet entre eux très gentiment... Le monde fait ainsi. Il s'amuse des Froufrous, et il les pousse tout doucement vers l'abîme.
Mais, comme on le pense bien, celui qui est le plus vraiment coupable envers Froufrou, c'est son mari. Au moment où elle l'a épousé, Froufrou peut-être ne l'aimait pas, mais elle ne demandait qu'à l'aimer. Elle était touchée de voir qu'elle lui eût inspiré, elle qui est une si petite personne, une passion si grande. Le caractère sérieux de Sartorys et la gravité du personnage n'étaient point même un obstacle. C'est un beau ténébreux; et ce genre a coutume de plaire aux écervelées. Il s'en fallait donc que la partie fut perdue d'avance. Seulement, pour
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la gagner, il fallait beaucoup d'habileté. Froufrou n'est pas si folle qu'elle ne s'en soit rendu compte, et dès le premier jour, et la veille même du mariage : « La bataille entre lui et moi sera plus grave que tu ne veux croire... Ah! il est très fort, je sais bien... mais quand il le serait cent fois plus encore, quand il me serait prouvé qu'il est de force à mener l'Europe, il ne me serait pas du tout prouvé pour cela qu'il est de force à mener Froufrou. » Elle dit bien. Mener Froufrou, cela est beaucoup plus difficile et plus compliqué que de mener l'Europe. Mais cela est tellement plus important!... Or ce que Froufrou a compris, son mari ne s'en avise même pas. Cet homme si supérieur, pour qui les chancelleries n'ont pas de secrets et les protocoles sont sans mystère, est, comme il arrive, un pauvre écolier dans les choses du cœur. Il a passé à côté de la tendresse passionnée de Louise sans rien deviner, sans songer même que le bonheur était là. Il a ignoré Tàme de Louise; maintenant il va ne pas comprendre celle de Froufrou. Il a entendu dire qu'il suffit d'aimer, et que TafTection appelle l'affection, et qu'une femme est toujours reconnaissante à qui Taime uniquement, et autres banalités optimistes mises en circulation parles femmes apparemment, afin d'endormir la défiance des hommes. Il y a cru. Il s'apercevra de son erreur, un peu trop tard. Aimer n'est rien, mais il faut en outre savoir aimer.
Il accumule les maladresses, et on jurerait
qu'il le fait exprès; mais on ne réussit ces choses-là si bien que parce qu'on ne les fait pas exprès. Là première, et qui entraîne toutes les autres, c'est qu'il oublie de faire sentir à Froufrou qu'elle a en lui un maître. Le peuple dit que de battre un peu les femmes, c'est le moyen de leur plaire ; et le peuple, en disant cela, parle grossièrement et tient un langage de peuple.
Mais il n'est pas douteux que toute femme n'aime à être dominée : car cela doit être, et l'oràre de la nature le veut ainsi. Sartorys fait tout plier et céder aux caprices de Froufrou. Il faut voir comme celle-ci l'en remercie avec un sourire malicieux d'enfant gâté, et une phrase où il y a une nuance de dédain : « Mais si... mais si... la meilleure façon d'aimer sa femme, c'est de faire tout ce qu'elle veut... parce qu'alors la femme se pique d'honneur et fait de son côté tout ce que veut son mari. » Croyez cela, ô Sartorys ! Donc Froufrou veut jouer la comédie dans un concert de bienfaisance, et y paraître costumée en débardeur. Si candide que puisse être Sartorys, il n'ignore pas que ces distractions innocentes se terminent parfois moins innocemment. En tout cas, sa femme en débardeur sous le regard ironique de madame de Cambry, et aussi sous d'autres regards plus complaisants, cela le fâche. Mais puisque tel est le bon plaisir de Froufrou !... Ceci est un peu plus grave. On a offert à M. de Sartorys un poste de ministre à La Haye. Mais La Haye ce n'est pas Paris, et il va sans dire que Froufrou
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ne saurait se passer de Paris. Donc Sartorys refuse; il compromet sa position et brise son avenir, en vertu de cette théorie, que ce n'est pas la femme qui se doit aux intérêts sérieux du mari, mais que le mari se doit aux fantaisies de sa femme... Cependant la maison va au petit bonheur ; l'enfant est indisposé ; Froufrou l'apprend par hasard. Sans doute il ne s'agit pas que Froufrou, comme elle y songe, conduise son fils aux Tuileries et le fasse jouer au cerceau, puisque cela est de mauvais ton et puisque nos femmes, les petites bourgeoises, ont seules le droit d'être entièrement des mères. Mais encore faudrait-il que Froufrou ne trouvât pas que la maison est ennuveuse et cm'elle est vide, quand elle y a son enfant auprès d'elle... Tout cela est mauvais. Tout cela est dangereux. Sartorys enfin s'en aperçoit. 11 n'y peut rien. Il n'ordonne pas. 11 ne défend pas. Le procédé le plus maladroit est justement celui qu'il emploie. Trop faible pour rien empêcher, il laisse faire; après quoi il reproche, il récrimine, très discrètement d'ailleurs, et par voie d'insinuation. Cet homme, intelligent et brave, et capable au besoin d'énergie et de résolution, est un timide. Et c'est ce qu'une femme n'a jamais pardonné.
A ces études de caractère, à ces remarques et à ces déductions morales, il fallait trouver leur forme scénique. Il fallait nous mettre sous les yeux la situation de Froufrou « moralement abandonnée ». C'est ce que MM. Meilhac et
Halévy ont su faire dans leur troisième acte. Et cet acte-là est de tous points admirable. Gilberte est effrayée en sentant tout d'un coup que des pensées sérieuses lui viennent. Cela est anormal et grave, et l'avertit qu'elle est en danger. Et donc comme une femme qui veut rester honnête, elle demande du secours à qui devrait lui en donner. La baronne de Cambry... lui conseille de se montrer à l'Opéra en costume de Circassienne. Son mari... Elle s'adresse à lui sincèrement et bravement. Elle veut lui faire sa confession. Elle est prête à avouer ses torts, pourvu qu'on veuille en entendre l'aveu. Elle réformera sa conduite, pourvu qu'on veuille en discuter le programme avec elle sérieusement. Elle fait appel à cette autorité qui s'est toujours dérobée. Elle demande que pour une fois on consente à la traiter comme une femme et non comme un enfant. A cette démarche loyale, Sartorys répond du haut de sa supériorité, en imbécile. Son père... mais ce père n'est qu'une vieille coquette. Son fils... on l'a emmené. Ses devoirs... on l'en a déchargée. Tout ce à quoi elle essaye de se rattraper lui manque à la fois. Il ne faut plus qu'une occasion. Et voilà que Froufrou s'avise d'être jalouse de sa sœur. Cette scène entre les deux sœurs, résultat et résumé de tout ce qui a précédé, est le point culminant du drame... Maintenant c'en est fait de Froufrou. Pauvre Froufrou!
Les deux derniers actes, qui sont purement de drame, ont aussi ceux où l'impression des
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▼érité diminue^ et où Tintérèt faiblit. II y a pourtant au quatrième acte une belle scène, et dont on ne pouvait se dispenser, celle qui met en présence Froufrou et son mari. Et il y a surtout un bout de scène qui est une pure merveille. A Venise Gilberte et Valréas sont à table. On leur apporte les journaux de Paris. Avec un empressement curieux ils lisent les nouvelles, le programme des théâtres. A mesure qu'ils lisent, leur voix devient grave et puis triste. Kt après un temps de silence, s'étant devinés, ils éprouvent l'un et l'autre le même besoin de se donner l'assurance, l'assurance menteuse, qu'ils ne regrettent rien...
Froufrou meurt en scène. Elle dit des choses très touchantes et parle de la robe blanche couverte de petites roses, qu'elle veut qu'on lui mette, afin qu'elle soit souriante encore et jolie jusque dans la mort... Cela nous gène. Nous en avons trop vu mourir déjeunes femmes sur les planches. Mais je crois bien que cette impression nous est particulière, et qu'un autre public ne l'éprouverait pas. Quand on y songe, on se rend compte que la pièce ne pouvait finir autrement. Et puisque nous devons en dernier lieu continuer de plaindre et d'aimer Froufrou, il est clair que la mort seule pouvait rendre à son image toute sa poésie.
Ce n'est ni dans leurs bouffonneries fameuses, ni dans une comédie telle que Froufrou que MM. Meilhac et Halévy ont mis ce que leur talent a de plus original. Mais il y a eu dans ces derniers temps une forme de comédie légère, qui semble sans attaches avec les développements antérieurs du théâtre et dont on n*a donné depuis que des contrefaçons. La Petite Marquise (i) est l'une des merveilles de cette comédie qu'on a appelée « parisienne » et qui n'est que la comédie de Meilhac et Halévy. Nous pourrons donc, en la prenant pour type, indiquer de quels éléments fort complexes est formé cet art, produit d'un état d'esprit et en rapport avec un état de société tout à fait particuliers.
C'est de fantaisie d'abord qu'est fait cet art, de fantaisie comique, d'invention plaisante et d'imagination bouffonne. L'intrigue est parfaitement folle. Un mari, Kergazon, qui veut se séparer de sa femme Henriette, convient avec celle-ci qu'il introduira une maîtresse au domicile conjugal, mais une maîtresse pour rire
(1) 1874. — Reprise aux Variétés, janvier 1803.
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et pour faire semblant, à seule fin de se mettre en règle avec le code . Henriette, profitant de sa liberté toute neuve, court chez Boisgommeux, le plus empressé de ses soupirants, afin de lui annoncer qu'elle va être à lui pour toute la vie. L'accueil fait à cette nouvelle est trop significatif. Et c'est pourquoi Kergazon aura inutilement procédé à un semblant d'adultère. — La folie de Tintrigue n'a de mér.iî qu'autant qu'elle se combine avec l'observation et la vérité. MM. Meilliac et Halévy connaissent une portion de l'humanité qui n'est pas très vaste et dont on pourrait dire qu'elle n'est pas très intéressante, mais où les idées se compliquent avec tant de bizarrerie, où les sentiments se déforment avec une telle étrangeté, un coin de monde où l'atmosphère est si conventionnelle et factice qu'il faut, pour s'y débrouiller et s'y reconnaître, une extraordinaire subtilité. Sur la Parisienne de nos jours, sur les mondains et les viveurs qui l'entourent, sur la vanité de la première et sur la sottise des autres, ils ont dit des choses très justes. Et comme les sociétés ne sont pas si difl'érentes qu'en quelques points elles ne se ressemblent, et parce que c'est la forme seule des travers qui change mais que l'égoïsme, la sottise et la coquinerie se retrouvent toujours les mêmes, il est arrivé à Meilhac et à Halévy de toucher, rien qu'en passant et sans en avoir l'air, à ce fonds commun de l'universelle bôtise et de la méchanceté éternelle.
Ce mélange d'observation et de fantaisie, ce concours de choses folles avec d'autres qui sont sérieuses, c'est un élément de la comédie de Meilhac et de Halévy. Ce n'est d'ailleurs pas celui qui est essentiel. Mais ce qui caractérise leur manière, c'est l'emploi d'un procédé dont on a coutume de dire qu'il est en contradiction avec la nature elle-même de l'œuvre dramatitique : l'ironie. Il est bien clair que les auteurs ne prennent pas leurs personnages au sérieux, mais qu'ils s'en moquent. Ils se placent en dehors et à côté d'eux : ils les regardent agir, ils les écoutent parler, et ils ne nous cachent pas qu'ils les trouvent infiniment ridicules. Ils se moquent de leurs spectateurs aussi, comme on fait aussi bien des gens à qui on trouve convenable de conter des histoires à dormir debout. Ils se moquent de leur pièce qu'ils laissent aller à la dérive, au hasard et au petit bonheur. Ils se moquent de plusieurs conventions admises entre auteurs dramatiques, et aussi de plus d'une idée reçue entre les hommes. Leur ironie prend parfois les allures un peu grosses de la parodie : ainsi dans les scènes d'amour entre Boisgommeux et la petite marquise ; à d'autres moments, elle est, cette ironie, singulièrement fine, et les traits pour n'être pas appuyés n'en égratignent que mieux. <c Ce n'est guère mon affaire à moi, les cocottes, dit Boisgommeux. Vous savez que j'ai toujours préféré les femmes mariées. » — « Et je vous en estime, » repart Kergazon. Les reparties de
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ce genre éclatent à chaque instant dans le dialogue. Elles en indiquent le tour de malicieuse raillerie. Et sans doute on ne parle guère de ce style dans la conversation courante. Cela est factice et conventionnel. On a souvent montré l'analogie de cette manière avec le maniérisme de Marivaux. Et c'est assez bien cela : du Marivaux pervers.
Avec ces éléments Meilhac et Halévv ont traité, dans une forme qui leur appartient, le grand sujet de la comédie moderne, et qui est même Tunique sujet du théâtre de nos jours :
l'adultère. La pièce est à trois personnages, la petite Marquise étant une honnête femme.
Voici sous quels traits, à peine chargés, on nous présente l'éternel trio.
La femme. — Pour ce qui est d'Henriette de Kergazon, son mari en trace en quelques mots un portrait si ressemblant, que tout ce qu'on peut faire c'est de commenter et de développer ces paroles judicieuses et pleines de sens. « Je sais, lui dit ce mari claivoyant, que vous avez de vous-même une très haute idée et que cette illusion est entretenue chezvous par une demidouzaine de freluquets qui se pâment à vos mines et mangent mes dîners. Mais mon avis à moi, je puis bien vous l'avouer puisque nous sommes entre nous, mon avis à moi est que vous êtes la plus impertinente petite pécore. » On ne saurait mieux dire. Henriette est un des types les plus réussis, un exemplaire de choix de ce qu'on appelle une poupée de sa-
Ion. La cervelle est vide, vide de toute idée, môme frivole. Son esprit, ou ce que quelquesuns prennent chez elle pour de Tesprit, n*est fait que de la témérité qu'elle a de parler sur toutes choses à tort et à travers et plus volontiers à contresens. Elle est au demeurant médiocrement intelligente et même un peu sotte. Son idéal ne dépasse pas celui des modistes liseuses de romans. La conception qu'elle se fait de l'amour va des élégances du jeune premier aux tendresses du chanteur de cavatines. Boisgommeux pour la charmer n'a pas eu besoin de se mettre en frais d'invention^ et les banalités de la phraséologie la plus usée lui ont suffi pour trouver le chemin de son cœur.
Qu'est-ce d'ailleurs que le cœur de la petite marquise, et peut-on dire qu'elle ait un cœur? Elle n'aime personne et d'aucune sorte d'amour. Il est bien vrai qu'elle a encouragé Boisgommeux : « Un petit coup d'œil, un éclat de rire à propos de rien, quelques mots insignifiants derrière l'éventail, et puis, quand vous me quittiez, un regard bien d'aplomb. » Mais n'estce pas manège accoutumé de femme du monde et ne doit-on pas se conformer à l'usage ? Il est exact encore qu'elle se laisse meubler un petit appartement, et qu'elle y a donné rendez-vous : mais ce sont les cœurs les moins remués qui ont le plus de besoin d'émotion. Dans sa faute, il n'y aura ni passion, ni tendresse, ni même de sensualité, mais rien que vice de l'imagination et perversion de l'esprit. Une femme entre,
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plusieurs, toute vanité et toute frivolité, tête légère et cœur sec, incapable de s'intéresser à rien et d'aimer personne sauf elle-même, une pécore, pour redire le mot, telle est la petite marquise; c'est par où elle ressemble à tant de nos contemporaines, et des plus séduisantes.
Le mari. — Kergazon est un honnête homme et un sot. Ces deux attributs ne vont pas nécessairement de pair. Et de même tout mari imbécile n'est pas un mari trompé. Néanmoins il a des chances. Car une feipme ou tout au moins une femme telle qu'est la marquise de Kergazon peut pardonner bien des choses à un homme. Elle lui pardonnera une faute et voire un vice. Elle ne lui pardonnera pas un ridicule. Or Kergazon a un ridicule : ce gentilhomme mène une vie de rat de bibliothèque; il pourrait s'occuper de sport, faire courir, jouer, s'occuper d'une femme, s'occuper même de sa femme; il s'occupe à écrire une Histoire des Troubadours au quinzième siècle. La fameuse chanson : « C'est le trou... c'estle trou... c'est le troubadour, » est-elle du quinzième siècle, ou serait-elle plus moderne ? Et y avait-il des troubadours à cheval, comme il y a gendarmes à pied et gendarmes à cheval ? Voilà les questions qui passionnent ce descendant des preux. Ajoutez que Kergazon a un timbre de voix désagréable. « Oh ! cette voix, dit Henriette, surtout cette voix ! » Comme c'est Baron qui depuis l'origine incarne le personnage, il nous
est permis de supposer que la marquise a dans l'ordinaire de la vie précisément cet organe qui fait chaque soir, avec la stupeur des provinciaux, la joie du public des Variétés. Ce n'est pas que cet organe tout à la fois claironnant et empâté soit par lui-même déplaisant. Mais on sait assez bien que, de ceux que nous n'aimons pas, tout nous devient odieux. Telles sont les raisons pour lesquelles la marquise a pris son mari en grippe. Elles sont péremptoires.
Boisgommeux est l'amant, ou il va l'être.
C'est toute la définition de son caractère, et il n'est pas besoin d'en donner une autre. Si on y voulait regarder d'un peu près, on trouverait que c'est un assez vilain monsieur. Homme de plaisir, il l'est jusqu'au cynisme. Ses goûts sont vulgaires et ils sont même bas. Il possède aux environs de Poitiers une châtellenie, où il mène la vie de seigneur de village entendue au sens le plus grossier. Lorsqu'il est fatigué d'avoir paradé dans les salons, porté l'habit noir avec la boutonnière fleurie, et fait aux dames des déclarations aussi fleuries que sa boutonnière, il se retire dans ses terres. Il s'y met à l'aise. Il endosse la veste du chasseur. La pipe remplace les cigares très chers. Et la familiarité des filles de ferme suffit à cet élégant pour lui tenir lieu de ce qu'on appelle l'amour. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il ait dans sa tournure des grâces irrésistibles, et que le son de sa voix ait des douceurs non pareilles.