‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 23 sur 48 · THERMIDOR. QQ · texte numérisé non relu

THERMIDOR. QQ

Second acte. Chez M'"' Bérillon, costumière.

Son mari est le type connu du trembleur. Brave homme, modèle des époux et des pères, parangon des lampistes, il s'est déguisé en sansculotte. Il s'est débaptisé, lui et les siens, et s'est afTublé du prénom de Casca, « pour le quartier ». Il est en train de s'équiper, sabre am côté, bonnet rouge en tôte, afin d'aller retrouver ceux de sa section. Le programme est celui de tous les jours : boire d'abord aux frais du nouveau Casca; ensuite, prendre des mesures contre les liberticides qui, sous prétexte de modérantisme, sèment parmi les patriotes les ferments de la discorde... C'est chez la bonne M"*® Bérillon que l'excellent Labussière conduit ses protégés. On s'installe, on se met à table, on mange ; et tout en mangeant on s'explique et on se conte son histoire. Histoire de Labussière. Mais je vous ai déjà expliqué au premier acte comment il profite de ses fonctions au Comité de salut public pour sauver des innocents : Florian, M"' de Custine, la Montansier. Histoire de Fabienne. Renvoyée par la personne à qui Martial l'avait confiée, sans nouvelles d'ailleurs de Martial, elle a songé d'abord à demander secours à un ancien domestique de sa famille, François Héron, qui est aujourd'hui quelque chose dans le gouvernement. Quand elle s'est présentée chez lui, Héron était pris de vin et menaçait d'avoir le vin tendre. Elle s'est enfuie. Puis elle a retrouvé des sœurs de son couvent, aujourd'hui dispersé*

Elle vit avec elles, gagnant par des travaux manuels le pain de chaque jour... Mais le temps presse. L'unique moyen pour Fabienne d'échapper à la rancune de François Héron, c'est de gagner la frontière avec Martial. Y consentirat-elle ?

Ici la grande scène.

Martial doit décider Fabienne à fuir avec lui. (Notons, si vous le voulez bien, les différents moments par lesquels il est inévitable que passe une grande scène.) Et d'abord : {Étonnement.) Martial s'étonne de la résistance de la jeune fille. {Interrogations.) D'où vient cette froideur à laquelle il n'est pas accoutumé? Douterait-on de lui ? Ou si c'est qu'on lui cache quelque terrible secret ! {^sfeu.) Un secret ! C'est vous qui l'avez dit! Hélas! Martial, quelle peine je vais vous causer ! Mais il n'y a pas de ma faute. Je vous croyais mort. Et voulant ici-bas n'avoir aimé que vous, j'ai renoncé au monde, j'ai prononcé des vœux. [Explosion de colère.) Des vœux, ditesvous, Fabienne. Ah ! comme je reconnais bien là le zèle imprudent de ces nonnes, jalouses seulement des intérêts du ciel ! [Essai de discussion.) Mais voyons ! Raisonnons ! L'engagement n'est pas valable . Vous aviez prononcé vos vœux, croyant que j'étais mort. Mais je ne suis pas mort, puisque me voici qui vous parle. Donc il y a eu erreur. Vous êtes libre. [Echange de reproches.) Libre, Fabienne, tu l'es. Mais voilà, tu ne m'aimes pas assez. Tu ne comprends pas ma douleur. — Ta douleur ! Et la mienne... — Ah! si tu m'ai-

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mais! — Sî je t'aimais, cruel! Et ne faut-il pas que je t'aime pour supporter que tu me parles comme tu fais, pour chercher avec toi un moyen d'échapper à la destinée, pour me débattre entre ma passion et mon devoir? [Sanglots, Atten-^ drissement. Elan filial,) Eh bien ! si c'est un crime, tant pis. Que Dieu me pardonne ! Martial, je t'aime trop !...

Restait à trouver une belle fin d'acte. La voici, telle qu'on ne pouvait souhaiter mieux : véritable modèle de lin à grand orchestre. On entend des vociférations qui viennent de la rue : « Dansons la Carmagnole! » Mais peu à peu, dominant le hideux refrain^ s'élargissant dans une puissante et pure harmonie, monte un chant sacré. Ce sont les religieuses du couvent de Fabienne qu'on mène à la Force. Fabienne s'est montrée. Et tandis que des soldats envahissent la chambre, elle s'avance : « Celle que vous cherchez, c'est moi, Fabienne Lecoulteux, en religion sœur Marie-Madeleine!... »

Troisième acte, Un salon du pavillon de Flore. Contre les murs, décorés de fraîches peintures de Boucher, des rayons de bois blanc où s'empilent les dossiers. C'est dans ce bureau qu'opère Labussière. Et c'est d'abord un grand va-et-vient; ça va chaufïer aujourd'hui à la Convention; chacun s'empresse afin d'assister à la séance. Resté seul, Labussière introduit Martial. Tous deux s'entretiennent des affaires du jour. Martial feuillette les dossiers qui doivent être remis le jour même au tribunal

révolutionnaire avant trois heures ; le tribunal siège pendant deux heures ; à cinq heures les charrettes emmènent les condamnés. Les chefs d'accusation sont odieux et futiles. Celui-ci est accusé d'avoir eu deux cent mille livres de revenu, cet autre de ne fréquenter que des gens comme il faut, un. troisième d'avoir conservé des jetons à Teffigie du tyran. Et comme Martial s'indigne, Labussière lui refait à nouveau l'historique de la Révolution française, que nous nous souvenons d'avoir entendu déjà au premier acte. — Cependant le patriote Marteau apporte un dossier supplémentaire, tout spécialement recommandé celui-là. Quelle n'est pas la stupeur de Martial et de Labussière lorsque sur le dossier laissé par Marteau il lit le nom de Fabienne Lecoulteux ! Eh quoi !

Elle a été arrêtée. Le tribunal dans une heure. La condamnation certaine!

Ici seconde grande scène, destinée à s'appeler « la scène des deux hommes » pour faire pendant à la scène de Dora dite a des trois hommes ». Il est curieux de voir avec quelle exacte symétrie se répondent et se répètent les procédés chez M. Sardou, auteur fécond, mais économe.

Les deux hommes sont en face d'un problème atroce et qui semble insoluble. Comment, par quel moyen tenant du prodige arriveront-ils à sauver Fabienne? Les minutes se passent, les précieuses minutes, et ils ont beau se mettre à la torture, avancer des idées rejetées aussitôt

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que proposées, se perdre en inventions folles, se dépenser dans cette recherche de l'impossible, ils ne trouvent rien... Si, pourtant! il y aurait un moyen, mais si atroce qu'on n'y doit pas songer. Ce serait de substituer au dossier de Fabienne un autre dossier. Martial, qui aime, qui ne voit et qui ne sait que le salut de Fabienne, supplie Labussière de ne pas se refuser à cette tentative désespérée. Si c'est un crime et un assassinat, il en prend sur lui la responsabilité. D'ailleurs, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux la mort d'une inconnue? Ceci seul est en cause : à savoir qu'ils auront eu un moyen de sauver Fabienne et qu'ils ne s'en seront pas servis... Vaincu par l'ardente supplication de son ami, Labussière se dirige vers le casier où il trouvera des dossiers au nom de Lecoulteux. Il s'y glisse comme un voleur. Et c'est défaillant, le visage baigné de sueur, qu'il se hisse sur un escabeau... Voici trois dossiers Lecoulteux. Un vieillard de quatre-vingts ans ! Impossible, et si aveugle que soit le tribunal, il s'apercevrait de la sulDStitution. Une femme de quarante-deux ans. Mais quoi! deux enfants. Faut-il sacrifier les enfants avec la mère ?... Ah ! fille Lecoulteux, vingt-six ans ! Voilà notre affaire, nous n'avons pas mieux, crie Martial. C'est vrai, mais si jeune, vingt-six ans ! — Fabienne en a vingt-deux! Lis d'ailleurs, Labussière. C'est une fille, elle a été la maîtresse d'un grand seigneur. C'est quelque créature.., ^- Une créature humaine |

Io4 VICTORIEN SARDOU.

Telle est cette scène sur laquelle on a compté pour tendre nos nerfs jusqu'à l'extrême limite. Elle est au surplus inutile. Car tout d'un coup la salle est envahie par le flot.de ceux qui reviennent de la Convention. Ils racontent que c*en est fait de Robespierre. Dans la joie de cette nouvelle, Labussière et Martial oublient tout à fait et leur débat et leur projet de criminel sauvetage. De dossiers et de substitution de dossiers, il n'est plus question.

Quatrième acte. Dans la cour du guichet de la Conciergerie, qu'on peut voir encore aujourd'hui à la droite du grand escalier d'honneur du palais de Justice. Robespierre est tombé.

Mais le tribunal n'en a pas moins continué de fonctionner. Fabienne est désignée pour la fournée qui va quitter à l'instant la prison. Aux portes, sur l'escalier, sur les murs, une foule grouillante insulte les condamnés. Labussière et Martial n'ont pas perdu tout espoir. — Ici se place la troisième grande scène, taillée d'ailleurs justement sur le patron des deux précédentes. Il existe pour les femmes un moyen de faire surseoir à leur exécution. C'est de se déclarer enceintes. Le bon Labussière obtient d'un des geôliers qu'il rédige un procès-verbal en ce sens. Il n'y manque plus que la signature de Fabienne. Les deux hommes supplient la jeune fille. Est-ce le temps de discuter sur les moyens, et discute-t-on avec la guillotine? Et voici que, par un de ces brusques retours que n'ignorent pas les dramaturges à prétentions skakespea-

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riennes, la foule s'intéresse pour Fabienne.

Qu'elle rentre dans sa cellule, puisqu'on ne veut pas d'elle ! Bien sûr on ne va pas exécuter un petit citoyen qui n'a pas encore eu le temps de devenir suspect. Mais Fabienne : « Ils en ont menti! Menti !... Cet homme n'est pas mon amant... Je suis pure... N'insultez pas une vierge chrétienne... Ne lui refusez pas sa part du martyre !.. » Et elle va, victime volontaire... Martial, affolé, se précipite sur les soldats. L'un d'eux riposte par un coup de pistolet. Martial tombe mort.

En contant ce drame par le menu, en insistant sur les situations les plus tendues, sur les scènes à grand effet et sur les effets de théâtre, je crois bien en avoir dit tout ce qu'on en peut dire. Il ne saurait être question ici de l'étude historique. Elle est tout à fait superficielle. Quelques tirades ne sauraient nous donner le change. Pour ce qui est des personnages, on ne prétendra pas sans doute qu'ils aient môme l'apparence de la vie. Ce ne sont que des rôles de théâtre et du théâtre de M. Sardou. Ce Labussière qui conduit toute la pièce, qui se multiplie et se donne tant de mouvement, et dont la parole abondante s'épanche en développements, réflexions, aperçus, mots à facettes et mots à l'emporte-pièce, ce n'est autre que le « raisonneur ». Il s'appelle Clotilde dans la Famille Benoiton. Martial est un amoureux quelconque. Pour ce qui est de Fabienne, dont il semble pourtant que la figure aurait dû être étudiée

avec le plus de complaisance, il se trouve que c'est des trois rôles le plus vide. Des exclamations, des sanglots et des gestes ne tiennent pas lieu d'une étude de sentiments. Mais M. Sardou n'a jamais su faire parler les femmes ni les jeunes filles. Il s'en est tenu au type de convention de V « ingénue ». Fabienne n'est qu'une ingénue tragique.

Il reste que pour l'agencement scénique, pour l'entente du théâtre. Thermidor est Tun des exercices les plus réussis de M. Sardou.

MEILHAG ET HALEVY

Que Froufrou (i) soit une comédie charmante et touchante, d'une jolie observation mondaine, d'un tour de dialogue aisé et spirituel, et .pleine aussi de douces larmes, c'est ce qu'on a toujours dit. Mais en le disant et en tenant cette comédie pour Tune des plus réussies entre les pièces de genre, on lui faisait tort. Après vingttrois ans, elle n'a point vieilli. Dans le cadre de la Comédie-Française, elle n'a pas semblé trop mince. C'est qu'avec leur légèreté de main et leur air de n'y pas toucher, MM. Meilhac et Halévy ont fait cette fois une œuvre large, humaine, qu'ils y ont traité une situation nullement exceptionnelle, mais fréquente et commune au contraire , abordé une question douloureuse, qui est d'aujourd'hui comme elle était d'hier.

(i) iSdd. — Repnse à la Comédie-Française, mai i8^

108 MEILHAG ET HALÉYY.

Je pense bien que ceux qui n'ont pas vu jouer Froitjrou Font lue tout au moins, et que j*ai à peine Ijesoin d'en rappeler la fable. Gilberte, la plus délicieuse entre les enfants gâtés, tôle folle, cervelle d'oiseau, gentille de gaminerie, d'étourderie, d'imprudence et de frivolité, éprouve, sans prendre même la peine de s'en apercevoir, une vague sympathie pour un écervelé, très séduisant et très insignifiant : Valréas. Sa sœur, Louise, raisonnable, réfléchie, et qui est, d'un mot, justement l'opposé de Froufrou, aime le sérieux, le grave M. de Sartorys. Comme il arrive, c'est Froufrou qu'aime M. de Sartorys; il l'épouse, Louise ayant fait le sacrifice de ses propres sentiments, et plaidé auprès de sa sœur la cause de celui qui lui déchire le cœur en demandant à une autre le bonheur de sa vie. — Quatre années se passent. Sartorys, qui adore sa femme, la traite comme tout le monde a fait jusque-là, en enfant gâtée. Les aimables défauts de Froufrou pendant ce tempslà n'ont fait que grandir. Elle est la plus fêtée et la plus adulée des femmes. Et la vie pour elle n'est vraiment qu'une fête. Pour ce qui est du sérieux de la vie, on l'en dispense : ces devoirs de maîtresse de maison, de mère, que Froufrou abandonne, une autre les prend pour elle.

Louise, qu'elle a invitée et presque contrainte à s'installer dans la maison, se substitue peu à peu à elle pour tout ce qui est pénible, ennuyeux et morose, comme de compter avec les fournisseurs et de choisir la gouvernante de l'enfant.

Dans une crise d'énervement et d'agacement, dans une de ces minutes terribles où Ton a besoin de faire une folie, et où le coup de tête s'impose comme une nécessité, par colère, par jalousie, par lassitude, par ennui et par dépit, bien plus que par amour. Froufrou se sauve avec Valréas. Puis le mari se bat avec l'amant et le tue. Puis Froufrou meurt...

Comment une femme, qui n'était ni méchante, ni vicieuse, et qui pouvait rester une très honnête femme, devient-elle coupable ? De quel malentendu e«t-elle la victime ? A quel concours des circonstances, à quelle complicité des choses et des gens va-t-elle succomber?

Comment ceux qui l'aiment le plus travaillentils inconsciemment, mais de leur mieux^ à la perdre ? Et combien dans la faute des coupables entre-t-il de la faute des honnêtes gens?...

c'est la troublante question que les auteurs de Froufrou ont mise à la scène, et c'est ce qui fait la portée de leur œuvre.

Non, vraiment, cette Froufrou, ce n'était pas une mauvaise nature. Elle n'était pas destinée et condamnée au mal. Elle n'avait pas apporté avec elle ces dispositions contre lesquelles échouent les conseils et l'exemple, ces instincts plus forts que la volonté. Elle n'était pas de la race de celles qui naissent pour le désespoir des femmes et pour le châtiment des hommes.

Ses défauts ne sont qu'à la surface, et de ces défauts-là est fait le charme de beaucoup de nos contemporaines qui sont restées très ver-

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