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On ne s'appelle plus aujourd'hui même au théâtre ni Péponet, ni Edgard.
On remarquerait aussi que les Faux Bonshommes sont le triomphe de la pièce « mal faite. )) Je ne parle pas de la pauvreté des moyens employés pour conduire Faction et dignes tout au plus du vaudeville. Le soupirant Octave, brouillé avec son oncle, du jour où il est entré dans la peinture, se jette brusquement dans les affaires' afin de rattraper Tamitié et l'héritage de son farouche parent. Il ébahit tout le monde par sa promptitude à chiffrer, par la hardiesse de ses opérations. Or, nous conservons d'invincibles doutes sur la valeur des opérations de ce financier improvisé. Après quoi, et le tour une fois joué, il reprend ses pinceaux et peut braver néanmoins les foudres de l'oncle berné, car le ministre vient de lui envoyer le ruban de la Légion d'honneur. Décoré! il est décoré ! On fait cercle autour de lui : il sera la gloire de la famille. Quand je vous disais que tout cela nous reporte à une époque déjà lointaine ! — Remarquez surtout que les différents acteurs de la comédie viennent on ne sait d'où, qu'il n'y a aucune raison pour qu'ils se trouvent réunis, et que la fantaisie du dramaturge en a seule décidé ainsi. Ils entrent, ils sortent, sans qu'on sache pourquoi, et ils pourraient dire, comme dans la Révoltée de M. Jules Lemaître : Voilà une drôle d'entrée ! Voilà une sortie bizarre! L'action enfin, si tant est qu'il y en ait une, nous laisse positivement froids, et
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qu'Emmeline, au lieu d'épouser M. Octave Delcroix, peintre, épouse M. Anatole de Massane, jeune agioteur, ou même M. Raoul Dufouré, ou qu'elle les épouse tous les trois, ou qu'elle n'en épouse aucun, ce sont autant de combinaisons auxquelles nous nous prêterions avec la même docile indifférence.
C'est ici que se réjouissent ceux qui méprisent le « métier », et dont au reste je ne suis pas. Car, en négligeant toutes les habiletés de mise en scène, et en laissant aller sa pièce à la diable, Théodore Barrière est arrivé à créer des types vivants, durables : et cela vaut bien autant que de charpenter adroitement un vaudeville. Péponet, Bassecourt, Dufouré sont à eux trois toute la pièce. Des trois c'est peutêtre Bassecourt qui est resté le plus célèbre, quoique celui-là ait moins un caractère qu'une manie et un tic. C'est lui qui commence toujours par dire du bien des gens, et qui, la conversation allant son train, finit par les déchirer. Il a de terribles : « seulement ». Il vous estime, il vous aime, seulement... seulement il vous sait un défaut, oh! rien qu'un et tout petit, mais qui fait que vous pouvez donner la main aux pires vauriens. Ce procédé, qui fait que tous les propos du Bassecourt tournent à l'aigre, n'est chez lui d'ailleurs pas entièrement voulu : c'est moins une tactique qu'une habitude, un travers de nature, une tournure d'esprit. Cet homme le voudrait, qu'il ne pourrait s'empêcher de dénigrer : il a cela dans
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le sang. Peut-être ne songe-t-il pas à vous faire du mal, et peut-être même, au moment où il vous perd, aurait-il la meilleure envie de vous servir : ses perfidies sont à demi inconscientes. Ayez Bassecourt pour ennemi :
ne commettez pas la maladresse de l'avoir pour ami. Il vaut mieux l'avoir contre soi que pour soi. Dufouré, le faux bonhomme de la douleur, n'a qu'une scène, mais admirable. Sa femme est malade, en danger. On lui pose, avec toute sorte de ménagements, cette question : «Voyons si un malheur arrivait, que feriez-vous? » Et on s'aperçoit qu'il a examiné l'hypothèse, et que minutieusement toutes ses précautions sont prises : « Mon Dieu! j'irais vivre à la campagne, j'achèterais une petite propriété en Normandie, à quelques lieues de Rouen. La vie des champs, c'a toujours été mon rêve. Mais avec cette pauvre chère femme je n'aurais jamais pu le réaliser. Ce n'était pas dans ses goûts. Mais si un malheur arrivait... D'abord, voyez-vous, lors même que j'aimerais Paris, je n'aurais plus la force d'y demeurer. — Les souvenirs, n'estce pas? — Oui, et puis tout est si cher ! tandis qu'à la campagne... Je vivrai là, tranquille : je recevrai seulement quelques amis ; nous ferons la petite partie.... et puis, j'irai de temps en temps à Rouen. 11 faudra venir me voir au beau temps; l'air est très sain. 11 y a des bois magnifiques : j'achèterai une carriole, avec un cheval. » — • Enfin, il sera très heureux. Tout est prévu : et il y a évidemment indélicatesse de
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la part d'une femme à déranger, en ne mourant pas, ces projets de bonheur.
Le caractère de Péponet, qui semble moins neuf, est plus complet aussi, et contient plus de vérité commune. Adoucissez un peu les traits, et celui-ci ressemblera à bien des gens que nous connaissons. Ce qu'il cherche, en somme, c'est à marier ses filles le plus avantageusement possible : on n'a jamais dit que ce fût un crime. Seulement... seulement, comme dirait Bassecourt, il fait la chose sans élégance. Il y a chez lui de Joseph Prudhomme autant que de Géronte. Il est bête mais solennel, indélicat mais sentencieux. — La pièce est soutenue par ces trois cariatides de l'égoïsme bourgeois : triple incarnation de la sottise et de la méchanceté.
Mais voici ce qui nous a frappé tout particulièrement, qui est digne de remarque, et qui est le trait significatif de cette reprise. C'est que le genre de comique de Théodore Barrière est justement celui auquel on revient aujourd'hui, et que l'auteur est tout à fait dans le courant. Dans telles pièces du Théâtre-Libre, et dans celles par exemple de M. Ancey, le comique est féroce, la gaieté méchante et le rire est un rire sec de pessimiste. Les personnages qu'on fait se mouvoir devant nous sont moins des hommes encore que des bonshommes occupés à nous montrer leurs laideurs morales. Or, c'est ainsi que procédait Barrière. Il y a dans son observation beaucoup d'amertume: et
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on sent qu'il prend plaisir, en dépouillant Tanimal humain, à mettre à nu ses difiibrmités. Eux aussi, les Péponet, les Bassecoiirt et les Dufouré sont tournés à la caricature. Eux aussi, ils passent leur temps à se montrer sous tous les angles, et de profil, et de trois quarts et de face, afin que nous admirions combien ils sont, de quelque côté qu'on les prenne, également déplaisants. Eux aussi, ils nous livrent leur pensée de derrière la tôte, et mettent leur soin à dire tout haut ce que d'habitude on s*avoue à ])eine à soi-même. « Il n'y a rien d'écrit, » répète Péponet chaque fois qu'il manque à ses promesses ; et encore : « Un Péponet marier sa fille sans dot!.. Que dirait le monde ?» — Ce sont des maniaques. Enfin la fameuse scène du contrat est d'un comique macabre: « On ne parle que de ma mort là dedans ! » s'écrie Péponet. Et tous à l'envi insistent et lui remettent sous les yeux cette perspective d'une mort qui après tout est certaine : « Vous mourrez un jour, il faut vous y attendre... Vous ne serez pas éternel... Pensez un peu à ce qui se passera après votre mort. Supposez un instant que vous soyez enterré... » L'impression dernière qu'on emporte de ce spectacle d'une humanité irrémédiablement méchante, ancrée dans ses ridicules, dans ses travers et dans ses vices, c'est une impression pénible. On est mal disposé. On voit les gens en pire. Décidément Georges Ancey fait école.
Et vous sentez bien que je ne songe aucune-
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ment à diminuer par ce rapprochement Toriginalité de l'auteur des Inséparables. Mais tout se recommence en littérature. On est très surpris de retrouver à des années et à des siècles de distance les tendances les plus modernes.
Nous n'avons pas inventé le pessimisme au théâtre. Barrière ne Pavait pas inventé, puisqu'il est déjà dans Molière, qui lui-môme.. •