I. — RÉVOLTÉE
On pourrait dire : « La pièce de M. Jules Lemaître est un régal de lettrés. Par Taisance du tour et la distinction de la forme, elle donne, depuis le lever du rideau jusqu'à la dernière réplique, l'impression de quelque chose d'exquis. Elle est tissue de conversations élégantes, d'observations malicieuses autant que justes, de fines analyses, de croquis lestement enlevés, de satires rapides et qui n'ont pas l'air d'y toucher; et les traits les plus spirituels ne s'y comptent pas. C'est l'œuvre d'un moraliste d'autant plus pénétrant qu'il se sent beaucoup d'indulgence pour les misères humaines, d'un curieux qu'amuse le décor de la vie mondaine, l'œuvre enfin de celui de nos écrivains qui écrit aujourd'hui la langue la plus pure et la plus vraiment française. »
(1) Odcon, avril 1889.
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Mais en le disant on n'apprendrait rien à personne. C'étaient toutes choses prévues d'avance. Et la question ne se posait sur aucun de ces points.
La question, en effet, n'était pas de savoir si l'œuvre de M. Jules Lemaître serait pleine de qualités littéraires du premier ordre. Cela ne faisait doute pour personne. Mais on se demandait si cette pièce serait une pièce. Il y avait des incrédules. Un préjugé très répandu veut qu'un critique ne puisse être en même temps ce qu'on appelle de ce grand mot : un créateur.
Ajoutez que le critique des Débats a en outre cette tare d'être un normalien. Un normalien faire du théâtre! Cela est impossible, par définition. Avoir appris pendant trois années à discuter sur toutes choses et à distinguer le fort et le faible de toutes les opinions; avoir ensuite brillamment réussi à démonter les ouvrages des autres, et s'imaginer qu'il vous reste encore assez de naïveté pour camper des bonshommes sur la scène ! Faites des articles, faites des chroniques, faites encore, si vous y tenez, des contes, de petits romans, où il entrera plus d'analyse que de véritable invention. Mais du théâtre ? Cela vous est défendu. — L'objection, s'adressant à M. Jules Lemaître, semblait tout particulièrement fondée. Car on peut bien, en lisant lentement une prose délicate, goûter le charme rare d'une pensée volontairement indécise : au théâtre, nous voulons de la décision, une allure rapide, des partis pris
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très nets. Enfin M. Jules Lemaître n'a jamais caché son mépris pour ce qu'on appelle une pièce bien faite. Cet extrême dédain du a métier » était de nature à inquiéter. Et il paraît qu'on était inquiet autour de M. Jules Lemaître. On ne lui avait pas ménagé les avertissements; lui, très malheureux, en était réduit à revendiquer du moins ce droit qu'a tout homme libre, le droit de faire une sottise. Donc la curiosité était très vive; et les mieux disposés pour l'auteur de Révoltée n'étaient pas les plus tranquilles. Maintenant ils sont rassurés. Révoltée contient des scènes tracées avec la sûreté de main d'un maître ; des scènes vigoureuses, émouvantes et qui ont empoigné le public.
M. Jules Lemaître s'est révélé du premier coup pour un habile, qui n'ignore du métier que ce qu'il en veut ignorer. Dût l'éloge lui sembler pénible à avaler, il faut lâcher le mot : il y a en lui un homme de théâtre.
Révoltée est l'histoire d'une jeune femme qui a plus de nerfs que de cervelle, et plus de cervelle que de cœur. Elle n'aime pas son mari, parce que son mari est laid et gauche; elle va le tromper avec un bellâtre ; elle est au bord de la faute; elle s'y arrêtera d'ailleurs parce que M. Jules Lemaître ne se pardonnerait pas d'avoir alarmé la morale. — Au premier acte, le salon de M'"'' de Voves, un salon « ami des lettres ». M"*' de Voves est tout de noir Jiabillée, et elle a le regard noir : c'est M"* Tessandier. Vous êtes tout de suite renseignés;
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VOUS devinez qu'un secret douloureux a plissé ce front, assombri ce regard. La pièce peut commencer en comédie : il y a du drame dans Pair. — M"" Herbaut, chaussée d'un bas couleur d'azur, est venue inviter M""" de Voves à sa prochaine soirée, et lui demander en même temps si elle ne pourrait lui prêter pour la circonstance un de ses académiciens. En voici un justement, Barillon, qui vient de prononcer un discours délicieux sur les prix de vertu. On Tentoure, on le complimente. Charmant! ravissant! étourdissant! Que d'esprit, que de malice, que de gaieté! Dans ce concert d'éloges, une seule note discordante. La jolie M"' Hélène Rousseau exprime avec vivacité son opinion sur ce petit exercice qui consiste à a blaguer la vertu ». On se dit : pour qu'elle se révolte contre l'innocent badinagc académique, faut-il, mais faut-il que cette petite femme ait envie de se révolter ! Répliques brèves, gestes saccadés, quelque chose d'agressif dans l'allure, un défi de toute la personne. C'est qu'aussi bien Hélène a ses raisons pour en vouloir à la société. Fille naturelle, mise de bonne heure au couvent, elle ne sait même pas qui est sa mère. Elle s'est laissé marier parce qu'elle s'ennuyait. Elle s'ennuie davantage depuis qu'elle est mariée. Sans doute, son mari est un homme excellent; c'est même un homme de mérite, presque un homme supérieur. Mais Pierre Rousseau est un timide : il n'a pas su parler à sa femme et se faire com-
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prendre d'elle. Puis c'est un professeur, et de mathématiques ; il fait des classes, il donne des répétitions, il corrige des copies; rien dans tout cela pour monter l'imagination d'une femme. Il est maladroit, gauche; il ne sait pas nouer sa cravate ; il manque totalement d'élégance, et de toutes les sortes d'élégance. C'est un scientifique. Sa femme l'a pris en grippe.
Un M. de Bréligny a compris la situation, et le parti qu'il en pouvait tirer. Celui-là est la parjTaite antithèse de l'agrégé de mathématiques. Sportsman accompli, membre de l'un de ces cirques mondains où les gentilshommes se donnent en spectacle faisant du trapèze et de la haute école, ce clown intermittent a tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes. Il plaît fort à Hélène. Et ce n'est un secret pour personne, même pour le mari. N'y aurait-il pas moyen d'avertir la jeune femme, de la mettre en garde contre elle-même ? C'est ce que demande à M"* de Voves son fils André. Intime ami de Pierre Piousseau, André a pour Brétigny l'antipathie naturelle à un homme d'esprit pour un imbécile. Il supplie sa mère d'user de son influence auprès d'Hélène, d'eriipôcher un malheur. Restée seule M"** de Voves lève les yeux au ciel, et joignant les mains : « Mon Dieu, E*ieu juste et miséricordieux, épargnez, protégez mon enfant ! Faites que ma fille ne connaisse jamais la même honte, les mêmes tortures dont sa mère souffre si cruellement! » Et voilà pourquoi M'"* de Voves promenait des
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regards sombres ! Nous ne nous étions pas trompés : elle est la mère. — Ce premier acte n'est certes pas celui que je préfère ; les plaisanteries sur les salons littéraires et sur les choses de l'Académie m'ont toujours paru glaciales. Mais le sujet est désormais posé très nettement, les personnages nous sont connus.
Et la prière finale est du plus bel effet.
Les deux actes qui suivent sont de tout point excellents. C'est là qu'il faut chercher ce qu'il y a d'original et parfois de très neuf dans la pièce de M. Jules Lemaître.
Un bal chez M"** Herbaut. Le pauvre Rousseau est venu avec sa femme. Il arrive ce qui devait arriver. Hélène ne valse qu'avec Brétigny; elle se compromet; nous assistons même à un duo où Brétigny est aussi pressant que possible, tandis qu'Hélène résiste avec la mollesse la plus inquiétante, a Ne voulez-vous donc rien tenter? répète André à M""' de Voves. » Et pendant qu'il cause avec elle, il se laisse aller à l'interroger. Mais qui donc pouvait être cette mère d'Hélène ? Une de vos amies, m'avezvous dit ; j'ai beau chercher, je ne puis fixer mes soupçons sur aucune. Gomment se fait-il qu'elle ne se soit point fait connaître de sa fille ? Pourquoi est-ce à vous qu'elle a légué l'enfant ? Et frappé du trouble de sa mère, du vague des réponses, voilà qu'il devine tout, sans qu'on lui ait rien avoué. — La scène est scabreuse et il a fallu toute la légèreté de main de M. Jules Lemaître pour la faire passer. Celle
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qui suit est dans sa siiçplicité d'une grande énergie. André comprend qu'il lui p.npartient de protéger celle qui est sa sœur. S adressant donc à M. de Brétigny il le prie loyalement de cesser ses assiduités auprès d'Hélène. Mais à quel titre s'est-il chargé d'une pareille démarche ? C'est ce qu'il ne peut révéler, et ce qui rend sa situation si poignante. Brétigny le prend de haut, comme cela est naturel. Les deux hommes se battront.
Le lendemain, chez les Rousseau. — L'acte est fait de deux scènes qui sont aussi bien les scènes maîtresses de tout l'ouvrage. Sur le conseil de son ami, Pierre Rousseau s'est décidé à avoir un entretien avec sa femme, à la questionner, à se livrer lui-même et à dissiper le malentendu qui les sépare. Il parle avec la sincérité de l'émotion ; il parle de sa tendresse infinie, et de ce peu qu'il demandait, en retour de tout son dévouement : un peu de pitié, un peu d'affection. Est-il possible qu'Hélène ne se laisse pas toucher ? Mais qu'elle lui dise au moins ce qu'elle lui reproche et s'il l'a blessée en quelque chose... Ici un trait de réalité banale qui est une trouvaille. La porte s'ouvre ; la bonne prévient monsieur qu'il y a là un élève qui l'attend... Et voilà. C'est toujours ainsi. Il dispose à peine de quelques moments, entre deux occupations. Tout ce qu'il fait tourne contre lui. Mais la patience a des bornes.
Qu'Hélène prenne garde. Il y a du moins un malheur qu'il ne serait pas disposé à supporter.
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Le pauvre homme qvait été vraiment beau :
il nous avait touchés avec son éloquence faite de tendresse et dé colère, de langage du cœur et de jargon professionnel. Naturellement Hélène saute sur sa bonne plume et griffonne un rendez-vous à Brétiffnv. Mais M™' de Voves se présente à son tour, et entame, elle aussi, de graves exhortations. « Comment! s'écrie Hélène agacée ; alors tout le monde ? Mais pourquoi me dites-vous ça ? pourquoi vous ? de quel droit? » Et M°" de Voves .: « Hélène, je suis ta mère ! ». — Ce n*est pas la première fois que nous voyons au théâtre une fille qui retrouve sa mère. Et nous savons comment les choses se passent en pareil cas. Nous pensions donc qu'Hélène allait se jeter dans les bras de sa mère, que les deux femmes s'inonderaient de leurs larmes réciproques, et que rafraîchie par ce torrent Hélène allait devenir le modèle des épouses. Eh bien ! pas du tout. Hélène reste très calme : elle est étonnée sans doute ; mais elle n'est pas émue. « Vous..., ainsi c'est vous qui êtes ma mère..., vous qui veniez me voir au couvent, deux fois l'an, pendant une demi-heure... J'ai beau faire, et je dois sans doute vous paraître impie ; mais je ne me sens pas pour vous les sentiments d'une fille... je ne sens rien. » Cette scène est justement au rebours de la scène consacrée ; c'est la négation de la fameuse voix du sang. Vous voyez sans peine combien la scène ainsi présentée estplus vraie. Je dois dire que le public a d'abord été décon-
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certé, qu'il n'a pas compris tout de suite. C'est qu'on ne rompt pas sans quelque difficulté avec une habitude qui ne date pas d'hier.
Ici, par exemple, il faut mettre un point à la ligne. Le quatrième acte n'existe pas; il n'est pas fait; et c'est ce qu'on en peut dire de mieux. Hélène est allée chez M"* de Voves pour attendre l'issue du duel. On ramène André blessé. Hélène fond en larmes, et promet qu'elle ne recommencera plus. André de son côté pleure de douces larmes : il est heureux ; il a réconcilié son ami et sa sœur; cela valait bien un coup d'épée. Tout le monde est content, sauf pourtant le public. Outre que ce dénouement est imprévu et que l'auteur y a visiblement eu recours afin de ne pas se donner la peine d'en chercherun autre, il ne dénoue rien. Car peut-être André guérira-t-il ; mais ce qui est sûr c'est qu'Hélène recommencera et avant qu'il soit longtemps.
Ce quatrième acte, dont l'insuffisance saute aux yeux, est le grand défaut de l'œuvre. On en pourrait signaler d'autres. Je regrette qu'on ait fait d'Hélène si complètement et si uniment une peste ; puisqu'à la fin elle se convertit et que son cœur est louché par la grâce, au moins aurait-il été utile de nous montrer qu'elle a un cœur. Il aurait fallu par un ou deux traits nous indiquer que si elle est légère, frivole, capricieuse et passablement égoïste, cependant elle n'est pas incapable de tout bon sentiment. — Par contre, quelques-uns des traits du caractère
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du mari me semblent inutiles. On nous dit à plusieurs reprises que ce brave homme peut, . le moment venu, se montrer terrible, et qu'il ne faudrait pas se fier à ce mathématicien. Or, il reste jusqu'au bout absolument passif; il ne fait rien; il semble même ne rien comprendre. Et c'est tout juste, à la fin, s'il ne paraît pas ridicule.
Mais c'est un autre reproche que je veux faire à M. Jules Lemaître. Il a eu le grand tort de se défier de lui-même, et de se laisser troubler par les objections qu'il prévoyait. Il a fait des concessions. — Il a d'abord fait des concessions au « théâtre >>. Il a pensé qu'il ne lui était pas permis de négliger tout à fait les moyens, si gros soient-ils, par lesquels on est assuré de remuer les foules. De là cette double reconnaissance, tout comme dans un drame de Dennery : la fille qui retrouve sa mère, le frère qui retrouve sa sœur. De là l'effusion de larmes du dernier acte, et cette si déplaisante exhibition du blessé qui revient en scène, la chemise sanglante, les joues très pâles. — Puis il s'est souvenu qu'on lui a reproché parfois d'être un peu souple sur les questions de morale. De là cet abus des tirades vertueuses ; ces fréquentes invocations aux honnêtes gens, à la morale éternelle, à la société, à Dieu. — M. Jules Lemaître pense encore qu'il est impossible à des gens saturés de littérature comme nous sommes, de rien dire qui n'ait été déjà dit, de mettre en . scène des personnages qui n'aient pas d'an-
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cétres littéraires et de se garder enfin des réminiscences. Aussi, loyalement, il nous prévient. Il fait dire à Tun de ses acteurs, en parlant d'Hélène : « C'est Emma Bovary. » Gela est d'un efifet déplorable; car voilà l'illusion détruite; nous suivons l'exemple qu'on nous donne et nous nous apercevons qu'Hélène ne manque pas de « sœurs en littérature ». Emma Bovary, oui ; et aussi Froufrou, et Paulette, et Séraphine Pommeau, d'autres encore. Mais luimôme Pierre Rousseau, le mari qui adore sa femme et ne lui demande en retour qu'un peu de reconnaissance, l'homme supérieur taillé en rustre, Dieu me pardonne ! c'est cet autre mathématicien : le Maître de forges... Et sans doute nous ne nous serions avisés d'aucun de ces rapprochements saugrenus, si on ne nous y avait invités, et si le dramatiste n'avait laissé passer un petit bout de l'oreille du critique. Que M. Jules Lemaîlre ait la hardiesse d'être entièrement lui-même : nous aurons tout à y gagner.