LE DÉPUTÉ LEVEAU (l
Une comédie d'une allure hardie et neuve, prise en pleine vie moderne et aussi en pleine humanité, faite de spirituelle raillerie et plus encore d'observation pénétrante, d'émotion sincère et de vraies larmes, une comédie qui d'un bout à l'autre de ses quatre actes soutient et renouvelle l'intérêt, et dont un acte, le second, est égal à ce qu'il y a de plus beau dans le théâtre moderne : telle est l'œuvre nouvelle de M. Jules Lemaître.
Le premier mérite de cette pièce, c'est qu'elle n'est pas une pièce à allusions. M. Jules Lemaître n'a aucunement recherché un succès de scandale. Il a mis plus haut ses ambitions. Le point de vue auquel il s'est placé, c'est le point de vue désintéressé du moraliste, qui s'élève au-dessus des querelles des partis et ne retient des événements contemporains que ce qu'il faut pour nous faire entendre la leçon qui s'en dégage. Partout où l'allusion se présentait comme d'elle-même et semblait solliciter l'auteur, il l'a soigneusement écartée : et il ne nous a laissé ni le pouvoir ni le droit de nous
(1) Vaudeville, oclobie, 1890.
LE DÉPUTÉ LE VEAU. l65
tromper sur ses intentions. Le personnel de l'aventure boulangiste a pu lui fournir le milieu réel dans lequel il a fait baigner son action; mais on perdrait son temps en cherchant à mettre sur les personnages de la comédie les noms des hommes d'aujourd'hui. En ce sens, une comparaison avec Rabagas pourrait être instructive. On y verrait quelle distance il y a entre deux auteurs, l'un qui, escomptant pai avance l'effet produit par les sifflets et les réclamations, s'applique à attiser toutes les rancunes, l'autre qui s'efforce de présenter d'amères vérités avec assez de mesure et un tact assez délicat pour que ceux mêmes sur qui elles retombent puissent les entendre. Et on apprécierait aussi la différence qu'il y a entre un art incapable de dépasser la surface et d'apercevoir dans les mœurs d'un temps autre chose que leur apparence risible, et cet art qui enfonce jusque dans les profondeurs douloureuses du cœur humain.
M. Jules Lemaître est de ceux qui dans l'étude d'une société pénètrent jusqu'aux traits essentiels, et qui savent discerner les désordres spéciaux à un temps, à un certain état des mœurs. Or, si la France d'aujourd'hui est une démocratie, elle a derrière elle de longs siècles de tradition aristocratique. Dans cette France vieillie, et qui ne s'est avisée que sur le tard de se donner une constitution égalitaire, il reste toujours et quand même une société d'en haut, qui continue d'exercer son près-
l66 JULES LEMAITRE.
tige sur ceux-là mêmes qui la combattent, adversaires dont rhostilité est pour une bonne part faite d'envie. Grâce à la forme républicaine, les succès de la politique bouleversent les situations sociales avec une singulière rapidité, avec une brusquerie qui ne ménage pas les transitions. Parti d'en bas un homme se trouve tout d'un coup porté aux sommets. Qu'adviendra-t-il donc de l'homme du peuple qui se verra subitement accueilli dans un monde dont il a longtemps, et sans se l'avouer, envié les élégances ? Ne se produira-t-il pas chez lui comme une débâcle générale et une soudaine débandade de tous les principes qui ont semblé jusque-là diriger sa vie? Telle est l'étude que s'est proposée l'auteur du Député Leveau,
Le premier acte sert à nous présenter les personnages. C'est dans le « salon » de M. de Maubrun, gentilhomme sceptique, qui se plait à réunir chez lui tous ceux qui, venus d'un monde ou d'un autre, ont leur heure de célébrité dans ce Paris si hospitalier et si peu bégueule. Les marquises authentiques s'y rencontrent avec les sociétaires de la Comédie- Française. Les artistes s'y mêlent aux politiciens. Tous les groupes du Parlement y envoient leurs leaders, et jusqu'au centre gauche dont on se montre avec curiosité le représentant. Mme Leveau y arrive avec sa fille, et tout de suite elle est très entourée et très complimentée, car son mari est Thomme du jour. Mais c'est par des jérémiades que M"" Le-