‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 32 sur 48 · LE DÉPUTÉ LEVEAU. I · texte numérisé non relu

LE DÉPUTÉ LEVEAU. I

lia cruauté de l'abandon où elle est, la certitude qu'elle a d'être trompée; son mari, contrairement à leur habitude de toujours, a voulu faire chambre à part. D'ailleurs, elle Ta suivi un jour qu'il allait au rendez-vous. — Des grincheux ont réclamé : Une mère ne dit point de telles choses à sa fille... Et à qui voulez-vous qu'elle les dise? Ou crojez-vous qu'elle va se taire? Elle n'a pas été élevée sur les genoux des duchesses, peut-être. Ce quelle a sur le cœur, il faut que ça sorte! Depuis des semaines il s'amasse en elle tant de haine contre l'accapareuse qui a mis le grappin sur son mari, qui le tient et qui ne le lâche plus! — Entrée de Leveau, bientôt suivi de la marquise, devant qui se retirent aussitôt les deux femmes. — La marquise est venue pour obtenir que le leader du radicalisme, au risque de se compromettre et de se perdre, signe le programme du marquis, candidat aux élections du conseil général. Lui, voudrait en échange qu'elle lui promît, le cas échéant et grâce au divorce, de devenir sa femme. La marquise est adorable de coquetterie savante; quand elle part, elle a tout obtenu sans s'être engagée à rien. — C'est ici que se place la scène attendue, qui devait mettre aux prises le mari et la femme, et faire s'entrechoquer les reproches douloureux de l'une et les reparties haineuses de l'autre. « Elle est ta maîtresse, gémit M""* Leveau. Ne nie pas. Je t'ai suivi. — Ah ! tu m'espionnes, maintenant.! Eh bien! oui, c'est vrai; elle est ma maîtresse.

Et puis après ?... Penses-tu par hasard que tu sois la femme qu'il me faut? Voyons, regardetoi un peu. Te crois-tu capable, par exemple, de tenir un salon ?» La pauvre ne s'est jamais fait d'illusions sur elle-même ; elle s'est adressé bien souvent le reproche dont aujourd'hui Leveaula soufflette cruellement. Etvoici qu'elle s'humilie et demande pardon : « Je t'ai gêné, je t'ai fait souffrir par mes manières, par mon peu d'intelligence. Je t'en demande pardon... Mais cependant, souviens-toi, quand tu m'as épousée... tu m'aimais... — Ah! dame! En ce temps-là, tu étais certainement gentille. Tu m'apportais une jolie dot. Et puis... et puis... /e ne savais pas encore ce que je valais! » Et pour un mot de nature, en voilà un, ou je me trompe. — Leveau essaye maintenant d'amener sa femme à accepter l'idée du divorce : « Voyons, tu dis, n'est-ce pas? que je te rends malheureuse, que la vie que je te fais est insupportable. Eh bien, il y a un moyen d'arranger tout cela. — Lequel? — Le divorce. — Jamais. — Jamais! Et pourquoi cela? Par scrupule religieux? Tu ne vas pas à la messe... — Je crois tout de même au bon Dieu, qui était là le jour de notre mariage. Et d'ailleurs, la vraie raison je l'avoue : Tu es mon mari^ je ne veux pas te perdre^ voilà ! Depuis bien du temps je m'aperçois que tu ne m'aimes plus, que tu te détaches de moi chaque jour davantage. Mais je me disais : attendons! Il me reviendra...

plus tard... quand il sera vieux. Et aujourd'hui

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tu viens me parler de divorce! Je refuse. Je n'ai plus pour moi que ceci, c'est d'être la femme légitime, l'épouse. C'est tout ce qui me reste ^ je le garde. »

Ah ! l'admirable langage ! Comme tout cela est simple et vrai ! combien on sent que c'est la nature elle-môme qui parle! Quelle touche large et puissante, et sûre ! Quelle superbe scène, taillée en pleine humanité, et telle que depuis Augier nous n'en avions pas vu une seule au théâtre.

Restée seule et aflFolée de douleur. M"* Leveau cherche par quel moyen elle pourrait se défendre contre la marquise. Le seul qui se présente, c'est le moyen classique : la lettre anonyme. Elle griffonne une dénonciation à l'adresse du marquis... Mais Leveau la surprend, s'empare de la lettre. Il est venu pour lui proposer une transaction. Qu'elle consente à demander le divorce, il consentira au mariage de sa fille avec Deslignières. M"* Leveau essaye encore de tenir bon. Puis, voyant le chagrin de sa fille, elle cède. Elle accomplira tout le sacrifice...

Troisième acte. L'acte des élections, rempli de jolis détails et qui contient une trop juste satire des étranges compromis occasionnés par l'alliance des radicaux et des réactionnaires. C'est pour Leveau le commencement de la fin.

Il est blackboulé dans sa circonscription, tandis que le marquis de Grèges, qui depuis des années ne récoltait qu'un nombre de voix déri-

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soire, passe à une immense majorité. Leveau commence à soupçonner qu'il a été joué. Du moins il aura pour se consoler l'amour de la marquise ; il la presse de tenir ses engagements, de divorcer ainsi qu'il a fait lui-même, afin d'être toute à lui, comme il sera à elle. La marquise, très douce : « Mais je ne comprends pas, mon ami... Je ne vous ai jamais rien promis de tel... Nous resterons dans l'avenir ce que nous avons été jusqu'ici l'un pour l'autre... Je serai pour vous la meilleure des amies... Même, puisque vous allez être tout à fait libre, nous pourrons nous voir plus souvent... Mais on vient, mon ami. A demain. Je vous expliquerai. Demain, à notre rendez-vous habituel. » Leveau, & qui tout échappe à la fois, est empli d'un besoin de se venger. Il laisse sur la table la lettre anonyme à l'adresse du marquis.

Au quatrième acte. Dans le petit appartement où Leveau et la marquise se sont aimés, Leveau tente une dernière fois d'obtenir de la marquise qu'elle consente à devenir sa femme. On frappe à la porte. Mme de Grèges cherche à fuir. Traquée !

Jci encore M. Jules Lemaitre a fait preuve d'un tact bien délicat. Il y avait des chances pour que le mari si complètement trompé semblât ridicule. D'autre part, il eût été fâcheux do le faire parler en croque-mitaine de mélodrame . On a su lui trouver une attitude assez (ligue pour que la tentation mt>me de sourire ne vînt à personne. « Si je suis venu

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commence-t-il par déclarer à sa femme, c'est que j'ai été averti, c'est qu'on m'a ouvert les yeux. Car, je veux que vous le sachiez, j'avais en vous une entière confiance... Voici ce que j'ai décidé. Je demande le divorce. Vous ne porterez pas mon nom une heure de plus que la loi ne vous y autorise... Je donnerai demain ma démission de député, parce que je dois en partie mon élection à M. Leveau. Je lui renverrai exactement les sommes qu'il m'a fait gagner. Quitte envers lui, je lui demanderai alors la réparation qu'il me doit... » Restée seule avec Leveau, la marquise remet lentement son chapeau, et du ton d'une femme prise au piège :,« Allons! je serai M"' Leveau. » C'est le mot de la fin.

Ce dénouement par sa brusquerie a quelque peu surpris. C'est qu'il dérange nos habitudes et va contre la convention qui veut qu'au théâtre le rideau ne baisse que sur une action entièrement terminée. Mais si l'on y songe, on verra que ce dénouement est le seul acceptable. 11 est également conforme à la logique du théâtre et à celle de la vie : car un rustre tel qu'on nous présente Leveau peut bien se laisser jouer par une marquise, mais à la fin il se venge, fût-ce en se perdant lui-même. Il est encore d'une belle portée morale. Il nous ouvre une longue échappée sur l'avenir, et il nous laisse, en partant, songer à ce que pourra être ce couple d'époux ennemis, se punissant l'un par l'autre de leur faute commune...

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On pourrait chercher à M. Lemaître au moins des chicanes de détail. 11 est regrettable par exemple que le drame ait atteint au second acte toute son intensité d'émotion. Il se trouve que M"* Leveau est celle à qui nous nous intéressons davantage; or il ne sera plus question d'elle. Elle restera à la cantonade. — Peut-être aussi le dernier acte est-il trop rapide. Il semble que Fauteur ait été pressé de finir.

— Je regrette Temploi de ce moyen si usé : la lettre anonyme. Dans une pièce d'un tour si neuf, cette vieillerie fait un effet plus choquant.

— M. Jules Lemaître se montre encore trop dédaigneux de certaines parties de métier :

les entrées et les sorties de ses acteurs pourraient être mieux ménagées. — Enfin sur le caractère du principal personnage nous aurions voulu quelques renseignements de plus. Que la marquise de Grèges garde en sa physionomie quelque chose d'énigmatique, cela ne gêne aucunement. Mais nous aurions besoin qu'on nous préparât davantage à accepter le rôle de Leveau continûment odieux... Je n'aperçois guère d'autres objections.

Par contre, ce que je vois nettement, ce sont les qualités de premier ordre dont ces quatre actes sont remplis. J'admire cet art viril, qui va droit devant lui et ne se préoccupe que de serrer de tout près la réalité humaine. Je me réjouis de trouver une œuvre pleine de pensée, et qui prouve surabondamment que le théâtre peut, sans tomber dans le pédantisme de la

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