‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 31 sur 48 · LE DÉPUTÉ LE VEAU · texte numérisé non relu

LE DÉPUTÉ LE VEAU

veau répond à ces félicitations. Ah ! bien, oui, qu'on lui en parle des succès de son mari ! C'est chaque fois pour elle l'occasion de tristesses nouvelles et des plus amers déboires. « On me croit heureuse, parce que Leveau est un homme supérieur ! Oh ! je le sais bien. C'est un homme qui n'a pas son pareil. Pour Tesprit, la parole et tout, il n'en craint pas un. Et il vous a des manières, quand il veut!... Seulement, moi, je ne peux pas le suivre. Je suis une ignorante et une provinciale. Bonne ménagère tant qu'on voudra ; mais femme du monde, jamais... Ça fait que Leveau et moi nous sommes chaque jour plus loin l'un de l'autre. Plus il monte, plus je descends... » Et elle continue sur ce ton. Elle est peuple, et comme tous ceux du peuple, elle a un besoin de conter ses chagrins, de s'épancher en confidences geignardes.

Cependant, et tandis que la conversation se continue de groupe en groupe occupée du seul Leveau, lui-même le triomphateur fait son entrée. En réclamant l'urgence pour la discussion d'une proposition relative à là séparation de l'Église et de l'État, le député radical a renversé le ministère. Il annonce complaisamment sa victoire, et, comme s'il se croyait encore à la tribune, il ajoute quelques-unes de ces banalités sonores qui dans les Assemblées enlèvent l'applaudissement. 11 éclate de vanité satisfaite. C'est un homme heureux. Aussi le jeune Deslignières, député du centre gauche, choisit-il ce moment pour adresser à Leveau une demande

l68 JULES LEMÀITRE.

déjà plusieurs fois repoussée. Desligniëres aime Mlle Leveau et il en est aimé ; pourquoi lui refuser la main de cette jeune fille? Une différence d'opinions politiques est-elle, en vérité, un obstacle insurmontable? Mais c'est qu'entre Desligniëres et Leveau il y a tout autre chose qu'une différence de teintes politiques, il y a une antipathie de nature. Desligniëres est un délicat, de ceux qui, par une sorte d'atticisme moral, recherchent avant tout la mesure, se défient des mots qui trahissent les idées, et craignent sans cesse de « surfaire »; ceux-là croient à un tas de choses, naïvement et bêtement, et s'en cachent tout de même, se protégeant sous des apparences de scepticisme, mettant l'ironie comme un voile entre eux et le public. Leveau tout au rebours est une nature vulgaire, incapable de nuances, n'apercevant les idées qu'en gros, telles qu'elles lui apparaissent dans l'emballement de la tribune, déformées et amplifiées hors de toute proportion par le coup de gueule oratoire. Entre ces deux hommes, l'accord est impossible. Leveau no verra jamais dans ce croyant fin de siècle qu'un imbécile qui fait de l'esprit. Ou plutôt il soupçonnera vaguement que ce Desligniëres est fait d'un autre limon que lui, et qu'il possède sans y tacher cette véritable distinction de l'esprit, que rien ne remplace, et à laquelle, lui, Leveau, malgré ses efforts, ne parviendra jamais. C'est pourquoi les Leveau sont les éternels ennemis des Desligniëres ; et pourquoi, après tout, ils

LE DÉPUTE LEVEÀU. \ 169

sont excusables de ne vouloir point en faire leurs gendres.

Ce qui flatte surtout Leveau, maintenant qu'il est quelqu'un et qu'il s'impose, c'est qu'il a enfin de quoi répondre à ceux qui lui reprochaient d'être sans éducation et sans usage du monde, au point de s'être montré à un enterrement en cravate blanche et d'avoir pris un smoking pour une voiture. Il voit avec orgueil les salons les mieux fréquentés s'ouvrir devant celui qui a débuté dans une étude de petit avoué, à Montargis. On ne le tolère pas seulement; on le recherche, on vient à lui. « Ça y est! » comme il pourrait dire en son jargon plébéien... Moment psychologique s'il en fut. Leveau est à la merci de la première aventurière titrée qui se présentera. D'une pression de sa petite main aux doigts effilés d'aristocrate, elle le mènera où elle voudra. Et cette grande dame se présente. C'est la marquise de Grèges.

Celle-ci rêve de jouer un grand rôle, tout à fait en évidence et au premier plan. Le marquis n'est qu'un niais décoratif. Et donc elle est en quête de l'homme dont elle se fera la conseillère, l'inspiratrice, l'Egérie, et qui en échange lui apportera les ressources du talent et l'appoint de la popularité. Du premier coup d'œil elle reconnaît dans Leveau celui qu'elle cherchait; et, dès la première rencontre aussi, Leveau tombe dans le piège subtilement préparé. Il est, dans son entretien avec la marquise,

cyniquç à souhait, brutal à ravir, et grossier idéalement. « Nous autres radicaux, il semble que la droite soit le parti politique dont nous sommbsle plus éloignés. Eh bien! c'est encore avec la droite que nous votons le plus souvent. Et puis voulez-vous que je vous dise, c'est encore à droite qu'on trouve les gens de meilleure tenue, les plus propres, les plus... enfin les plus chics. » La marquise a tout au plus fait les frais de quelques phrases banales, le pacte est déjà conclu. Leveau engagera ses amis les radicaux à former avec les droitiers un grand parti réformiste, où tous les mécontents pourront se rencontrer et s'unir. On verra un peu plus tard à s'entendre sur la nature des apports réciproques et des gages à échanger. Et Leveau sort, ayant au bras celle dont il est désormais le prisonnier.

Maintenant nous connaissons les principaux personnages : Leveau, le plébéien, pris à cinquante ans d'une fureur de jouissances distinguées; M"° Leveau, la provinciale qui, après dix ans de vie à Paris, est restée de Montargis; la marquise enfin, sorte de Célimène politique. Ce premier acte est un acte charmant d'exposition. — Celui qui suit, et qui nous transporte en plein drame intime, est la partie maîtresse de l'œuvre. ^

Il est de toute beauté.

C'est dans l'intérieur de Leveau, dans cet intérieur qu'il déserte de plus en plus.

M'"'' Leveau confie à sa fille.toutes ses tristesses.

Page 1