‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 35 sur 48 · L — L'ENVERS D'UNE SAINTE · texte numérisé non relu

L — L'ENVERS D'UNE SAINTE

L^ Envers (Tune sainte (i) est une œuvre tout à fait remarquable.

La pièce est remplie de défauts ; j'entends : quelle que soit d'ailleurs la conception qu'on a du théâtre. Elle est faite d'une série de conversations où les personnages se racontent et s'analysent : ces conversations se répètent ; et le tour y manque de vivacité. L'exposition est terriblement longue. Il faut un grand effort de patience pour supporter le premier acte. Et çà et là ce sont des lenteurs de dialogue, des maladresses...

Toutes ces réserves faites, il reste que VEn- . vers d'une sainte se recommande par les qualités les plus rares : une conception de l'art très élevée, une belle curiosité des secrets de la vie intérieure, une hardiesse à mener jus- Ci) Théâtre-Libre, février 1891

ig8 FRANÇOIS DE CUREL.

qu'au bout l'étude d'un cas de psychologie, une vigueur d'analyse poussée à fond, et enfin ce don qui consiste à souffler la vie à un être d'imagination. M. de Gurel n'avait encore rien fait représenter. C'est un début qui le classe tout de suite en belle place. Ce nouveau venu n'est pas le premier venu. Il s'en faut.

La « sainte », c'est Julie Renaudin. Elle a été religieuse au Sacré-Cœur pendant dix-huit ans. Elle s'est consacrée à l'éducation des petites filles. Elle a fait des prodiges de dévouement, d'abnégation. On l'aime. On la vante pour sa simplicité et pour sa douceur... Or tous ces mérites ne sont qu'à la surface. Voici l'envers. Julie est entrée au couvent sans vocation. C'est une nature impétueuse, violente, exaltée et passionnée, capable des mouvements les meilleur3 et des pires. Une terrible déception a jeté pour toujours le trouble dans cette àme peu équilibrée. Elle aimait un cousin, Henri, et en était aimée ; on devait s'épouser, on avait échangé des serments; et cela se passait dans un coin de province. Le beau cousin s'en vienî à Paris, ville de perdition. Il en revient à quelque temps de là, marié. Jalouse à la manière d'Hermione, Julie a été jusqu'au crime. Elle a essavé de tuer Jeanne, la femme de Henri. S'étant trouvée derrière celle-ci, au passage d'un ravin, sur une planche étroite, elle l'a poussée. La jeune femme était enceinte. Elle a failli mourir. Le remords a suivi aussitôt le crime. Afin de se punir, Julie s'est condamnée à la

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réclusion. Elle s'est enfermée au couvent. Elle y a passé de longues années, terribles années pendant lesquelles la vocation n'est pas venue. Maintenant, sur le conseil même de son confesseur et de la supérieure du couvent, Julie rentre dans le siècle. Elle y peut, semble-t-il, rentrer sans danger. Car Henri est mort. Jeanne a pardonné, voilà longtemps ; sa fille Christine est maintenant une grande fille. Et tout ce passé est si loin ! Et le calme enfin doit s'être fait dans cette âme façonnée par la discipline ecclésiastique, et dans laquelle a dû s'insinuer la paix du cloître...

Or, à peine Julie est-elle rentrée dans la maison où elle a tant souffert, elle se retrouve telle qu'elle était lorsqu'elle l'a quittée. Mêmes tortures. Môme révoltes. Mêmes violences. — Ceci est un trait d'observation vraiment neuve. — On se plaît à penser que la vie du cloître vient à bout de toutes les souffrances d'âmes. Cela est la convention. Le cloître n'apaise que celles qui d'elles-mêmes allaient à l'apaisement. '1 avive et il exalte les autres. « Au couvent, nos sentiments sont enfermés avec nous, et quand nous revenons après des années, ils nous étreignent encore avec la même furie... Vous dispersez vos affections, les nôtres s'exaspèrent... Ce que vous oubliez, nous l'amplifions... Vous souriez des anciennes douleurs, tandis qu'elles nous rongent. »

Elle s'est sentie isolée, au milieu de toutes ces âmes pieuses et pures, ignorantes des

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