FRANÇOIS DE CUREL
tempêtes de la vie. « Je n'ai pu renoncer à être femme, douloureusement femme, parmi ces anges qui ne me comprenaient pas. » Rien n'est venu la distraire de ses souvenirs. En dépit de ses efforts et quoiqu'elle ait tâché à tuer en elle la femme de chair, elle n'y est point arrivée : « Jamais je n'ai pensé à Henri qu'en priant; mais, hélas ! je n'ai jamais prié sans penser à lui. » C'est pourquoi ces souvenirs ont continué de vivre en elle, toujours plus aigus et plus douloureux. Ce qu'elle a pris au couvent, c'est une habitude plus grande de la vie intérieure. Elle est revenue sans cesse sur le passé: volontairement, par scrupule et afin de se mortifier, elle s'est tenue sans cesse en présence de cet afl*reux passé. Par ce travail de reploiement, par cette perpétuelle et toujours plus subtile analyse de ses sentiments les moins avoués, elle n'a réussi qu'à les aviver en les précisant. Au sortir du cloître elle est, suivant une expression connue, un écorché moral.
Un espoir cependant lui était resté, et qui l'aidait à vivre. Elle croyait que Jeanne avait eu seule connaissance du crime, mais que Henri l'avait ignoré, et donc qu'il avait pu continuer d'estimer et de plaindre celle dont il avait par son abandon brisé l'existence. Jeanne a parlé. Sentant que son mari se détachait d'elle, devinant qu'entre elle et lui il y avait une image, celle de la jeune fille trahie, elle a usé de son droit, elle a révélé le secret de Julie, afin que son mari n'hésitât plus entre l'innocente
l'envers d'une SAINTK. 201
et la criminelle... Par là, il semble à Julie qu'elle est déliée. A vingt ans elle s'est enterrée vive pour garder l'estime de Henri. Cette estime, on la lui a volée. Son sacrifice ne lui a servi de rien. On est quitte. Qu'est-ce donc qui empêcherait maintenant Julie de haïr ? La femme de Henri a été heureuse comme épouse.
On peut la faire souffrir comme mère.
Christine, la fille du mort, s'est prise pour Julie d'une affection dont on ne nous explique pas d'abord la cause première. Elle subit d'une façon de plus en plus profonde l'ascendant de cette femme intelligente, impérieuse, et à qui son expérience d'éducatrice donne un facile empire sur une âme de jeune fille. Christine est fiancée à un digne garçon, Georges Pierrard.* Ce mariage comble tous les vœux de sa mère. Peu à peu Julie va éveiller des scrupules chez la jeune fille. Elle la détache de son fiancé. Elle l'achemine vers le couvent. Estelle entièrement consciente de l'œuvre mauvaise qu'elle accomplit ? Il est plus probable qu'elle cède à un instinctif et obscur besoin de vengeance. Ainsi du moins semble-t-il au jeune homme qui, surpris d'abord de trouver Chris-r tine si changée, comprend vite avec la divina^ tion du cœur de quel sourd travail ce changement est le résultat. « Vous avez entrepris de dessécher l'âme de cette enfant... Pourquoi? C'est ce que je commence à comprendre... On dirait que l'épanouissement de ce jeune cœur vous porte ombrage. Vous avez hâté de le met-
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tre de moitié dans vos désillusions... Quand vous l'aurez bien flétri, ce sera un compagnon de haineuse envie contre les heureux par Tamour... Mais n'est-ce pas plutôt que vous poursuivez contre Christine une vengeance inexplicable ? » Et il termine opposant à l'influence funeste et aux conseils dangereux de Julie l'autorité de la mère de famille irréprochable :
« Celle qui me combat n'a pu s'attacher ni à Dieu ni à l'homme... Nomade entre ciel et terre, elle persécute chez les autres le repos qu'elle n'obtiendre jamais pour elle-même. » La scène est très belle.
Et il y avait une « scène à faire » ; c'était celle qui allait mettre Christine entre sa mère et Julie. Elle était difficile. C'est le mérite de M. de Curel d'avoir su la mener à bien. Je suis très disposé à dire que c'est la scène maîtresse de toute l'œuvre. Des détails, qu'il serait un peu long d'indiquer, ont mis la jeune fille sur le chemin de la vérité. Peut-être aussi est-ce Tamour vivant au fond de son cœur qui se révolte et qui la rend si clairvoyante. Elle nous raconte pourquoi elle a donné d'abord et sans défiance son aff'ection à Julie. Elle exécutait une volonté de son père. Celui-ci lui avait dit, au lit de mort : « Tu as une cousine. Julie Renaudin, qui est religieuse. Elle a eu à se plaindre de moi. Cherche les occasions de lui témoigner une grande amitié. C'est comme une espèce de réparation dont je te charge. Sois comme sa fille. » Maintenant elle comprend. II y a un cruel
l'ekvers d'une sainte. 2o3
passé qu'elle a fait revivre. On a voulu lui faire jouer un rôle, se servir d'elle comme d'un instrument. — Elle est sauvée.
Que deviendra Julie ? Et que lui reste-t-il à faire, sinon de rentrer au couvent? Elle a essayé de revivre de la vie des hommes. Elle-même est effrayée de tout le mal dont elle a failli être cause. Il lui reste à se mettre hors d'état de nuire: « J'appartiens au couvent pour toujours.. Pendant dix-huit ans j'ai été un instrument aveugle entre les mains des supérieures ; ma vertu, car j'avais de la vertu, était leur chefd'œuvre. Je respirais, je parlais, je pensais avec la communauté. Je ne sais plus faire usage de ma volonté. La responsabilité m'affole. »
Tel est ce drame plein d'horreur. Dirai-je que j'y trouve trop d'horreur? S'il ne se passe presque rien dans ces trois actes, il s'est passé d'atroces choses à la cantonade, et de celles qui relèvent de la cour d'assises. Le fait sur lequel repose toute la pièce et auquel on revient sans cesse, en sorte que nous l'avons comme présent sous les yeux, c'est cette tentative de meurtre. Tentative combinée avec trop d'art, exécutée avec trop de sang-froid. Julie n'avait rien négligé; elle a disposé les choses afin qu'il y eût toutes les apparences d'un accident et qu'on pût s'y tromper. Même elle a poussé un petit cri, comme quand on glisse et qu'on se retient de tomber. Vraiment il y a eu crime.
Les suites ont été matériellement très graves : la mère a failli mourir, et après avoir donné
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naissance à une fille venue avant terme et qu'on n'a élevée qu'avec d'infinies difficultés, elle a été condamnée à n'avoir jamais d'autre enfant. Celle qui a dans sa vie un tel souvenir aura beau nous parler de la trahison qui avait précédé et de l'expiation qui a suivi, nous n'arrivons ni à la plaindre, ni à sympathiser avec elle. Vous entendez bien que je ne reproche pas à Julie de ne pas être un « personnage sympathique » ; je lui reproche seulement d'être le contraire.
Simplement et d'un mot, elle est odieuse.
Car nous commençons à revenir de nos attendrissements sur le crime passionnel. Nous commençons à comprendre que la passion est la plus commode des excuses et par conséquent la moins recevable. Julie est sans excuse. Je m'intéresse non pas à elle, mais à son cas. Je m'y intéresse comme à une curiosité. En somme, ce qu'il y a à l'envers d'une sainte, c'est un traître de mélodrame... Mais on ne doit pas chicaner un auteur sur sa donnée. Et, d'ailleurs, le défaut des rôles de traîtres, c'est d'être conventionnels, arrêtés une fois pour toutes et figés dans une allure de croque-mitaine; ils ne vivent pas. Mais Julie est très vivante. Elle est d'une vérité exceptionnelle, mais elle est vraie,
La langue que parlent les personnages de M. de Curel est sobre et forte. Sans doute ce n'est pas la langue de la conversation courante; mais peu importe, si môme il n'était pas néces-
l'ekvers d^uke sainte. ao5
saîre que le ton du dialogue fût en rapport avec une étude morale d'une telle portée. Ce drame austère, ce drame sombre, et qui ne s'adresse qu'à quelques-uns est une œuvre vraiment de large allure.
n. — LES FOSSILES.
Les Fossiles (i) sont tout à fait clignes de Fauteur de VEnvers d'une sainte. Du rapprochement des deux œuvres ressort avec netteté la nature d'esprit de M. de Gurel, une des plus intéressantes et des plus rares qu'il y ait parmi les écrivains qui se sont révélés dans ces derniers temps. Je crois bien quej*avais reproché à M. de Gurel son goût pour les situations et les sentiments d'exception. Je m'en accuse.
Il ne faut jamais reprocher aux écrivains d'être eux-mêmes. Mais ce qu'ils nous doivent, au contraire, c'est de développer dans leur entier les qualités qui leur sont personnelles, et de pousser à bout leur originalité. M. de Gurel n'est point organisé pour observer le détail de nos mœurs et pour reproduire en des tableaux réalistes le spectacle de la banalité courante. Il a besoin de s'échapper hors du cadre de nos mesquineries quotidiennes. Il est attiré vers tout ce qui s'élève au-dessus du niveau moyen. Les personnages ne l'intéressent qu'autant que la vie intérieure atteint chez eux un maximum d'intensité. Les sentiments ne lui semblent
(i) Théâtre-Libre, décembre 1891.
mériter Pétude qu'autant qu'ils sont montés jusqu'à leur paroxysme. L'humanité lui apparaît dans une sorte de grandissement. Il a son idéal et il a son rêve. La pensée de cet homme jovial est naturellement grave, austère et simple.
C'est pourquoi il ne faudrait pas appliquer à l'étude des Fossiles la mesure qui convient pour la plupart des pièces du répertoire d'aujourd'hui. Cela ne ressemble en rien aux petites drôleries où nos dramatistes ont coutume de passer en revue les aspects variés de l'adultère bourgeois/TLes personnages de M. deCurelne sont pas bâtis à notre taille, et leurs sentiments excèdent la mesure commune. C'est pourquoi ils peuvent surprendre à la première vue, et pourquoi il nous faut faire un effort pour nous hausser d'abord jusqu'à eux.
Les fossiles, ce sont des aristocrates chez qui le sentiment de leur aristocratie s'est comme concrète, solidifié et ossifié. L'être factice a remplacé chez eux l'être de nature. L'orgueil de la race est le seul mobile et l'unique ressort de leur conduite .JEt il va être, dans le drame qui suivra, le véritable acteur, le personnage abstrait dont tous les autres, les êtres de chair et de sang, ne seront que les porte-paroles. Y a-t-iî aujourd'hui, et trouverait-on dans quelque cliatea^U ignoré, des gentilshommes chez qui la foi nobiliaire ait conservé une aussi extraor^ dinaire énergie? Je ne le pense pas. Même, suivant toutes les probabilités, à aucune époque
308 FRANÇOIS DE GUREL.
n'a-t-on rencontré chez des hommes vivants le prototype du duc de Chantemelle. C'est qu'en eflfet ce qu'on a voulu nous montrer chez eux, c'est la personnification d'une idée; c'est l'idée elle-même à l'état pur et sous sa forme absolue. Bien sûr, ces personnages à l'àme simplifiée ne pensent pas comme nous. Héros et martyrs de l'orgueil aristocratique, ils sont des « monstres » à la façon dont les personnages de Corneille, héros de la volonté et martyrs du devoir, sont eux aussi des monstres. Les actes dont nous les voyons capables sont atroces. Le langage qu'on leur prête est plus éloigné du ton de la conversation qu'il n'est voisin du style d'une poésie hautaine. On a parlé, à propos de l'inspiration des Fossilesy de lyrisme et d'épopée. On en a parlé justement. Ce n'est ici ni une comédie ni un drame. C'est proprement une tragédie.
Le duc de Chantemelle vit avec sa femme, sa fille Claire et son fils Robert, dans son château des Ardennes. Il s'est imposé à lui-même et il a imposé aux siens cette rude vie d'isolement au milieu des grands bois. Il y trouve du moins cet avantage d'échapper à ce qui partout ailleurs lui rappellerait et traduirait en traits sensibles la déchéance de sa maison.
A Paris, un gentilhomme ruiné fait piètre figure. A Chantemelle, dans les vastes salles du château qui fut une forteresse, dans les bois qu'il parcourt avec ses meutes, au milieu des serviteurs nés sur le sol, le duc peut se faire encore
l'illusion qu'il est, comme les ancêtres de jadis, le seigneur et le maître. Il entend d'ailleurs son autorité à la façon des anciens chefs de famille. Il n'admet ni qu'on la combatte ni qu'on la discute. N'est-ce pas comme l'autorité impersonnelle de la race tout entière dont il a reçu seulement le dépôt, et qu'il a le devoir de faire respecter? Il a le parler bref et sans réplique. Il est dur aux autres et dur à lui-même, impérieux et violent, farouche et hérissé à la manière des sangliers de ses bois... Un souci contribue encore à assombrir ce sombre visage. Il prévoit que sa race va s'éteindre, et que le nom des Chantemelle, ce nom inscrit depuis des siècles à toutes les pages glorieuses de l'histoire de France, ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Car son filsRobertestatteint de la poitrine, et il est, pour autant dire, condamné par les médecins.
La première scène à laquelle nous assistons est en effet un entretien qu'a Robert avec sa mère après le départ des médecins venus en consultation. On l'envoie dans le Midi ; il ira, mais sans s'abuser sur le sort qui l'attend, et bien convaincu qu'il ne reviendra pas. C'est pourquoi il a voulu d'abord faire un aveu à sa mère. Il a une maîtresse, qu'il a connue et aimée dans le château même : c'est l'institutrice et la compagne de sa sœur. M"* Hélène Vatrin. Il en a un fils. — La duchesse accueille cette confidence avec surprise, mais sans colère. Bien plus elle en reçoit une sorte de soulagement. Car elle avait craint jadis qu'il
DocMic. — Théâtre contemp. 14
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n'y eût'des rapports entre le duc et M"* Vatrin. 11 lui avait semblé même qu'une pensée analogue avait dû traverser l'esprit de Glaire.
C'est pour cela qu'elle avait prié la jeune fille de quitter le château... Robert demande à revoir celle qu'il aime et à laquelle il doit des années de bonheur. D'ailleurs il ne demande pas davantage, il ne songe pas à l'épouser ; il est trop respectueux de l'honneur de la maison pour souhaiter une mésalliance.
Or le duc rentre de la chasse. Il donne à l'un de ses gardes certains ordres confidentiels. La femme de celui-ci devra prendre en nourrice et élever secrètement un enfant naturel du duc.
La mère de cet enfant est M"* Vatrin ; et Tenfant dont le duc se croit le père, est donc le fils de Robert... Aussi aux premiers mots par lesquels la duchesse lui transmet la confidence de Robert, le duc entre d'abord dans une violente colère, et éclate en invectives contre Hélène Vatrin, cette drôlesse et cette gueuse. Puis subitement, et changeant de langage plutôt encore que de ton, il déclare que Robert, puisqu'il a un fils, doit épouser la mère. L'enfant d'un Chantemelle doit être un Chantemelle. Par lui du moins, la race se continuera. Et à la surprise douloureuse de la duchesse, aux scrupules et aux répugnances qu'elle exprime, le duc ne répond qu'en formulant l'ordre de son absolue volonté : « Robert épousera Hélène. Il l'épousera par mon ordre. L'enfant est de notre sang. Je n'en demande pas plus. »
En ce premier acte et tout de suite se trouve donc indiqué très nettement et posé très catégoriquement ce qui va faire le sujet du drame. Une jeune fille a été la maîtresse du père et du fils. On devine ce qu'une pareille situation eût fourni dans un drame consacré, suivant la pratique ordinaire de notre théâtre , à débattre les conséquences de l'adultère. On indiquerait aisément à quels développements sentimentaux pouvait prêter cette rivalité domestique et cette manière d'inceste. De ces développements et de ces effets, il n'y a ici pas même trace, et ce n'en était pas le lieu. Un enfant est né. Est-il du duc ou de Robert? Cela même n'est pas bien éclairci. C'est un point que le duc laisse volontairement dans l'ombre. Aussi bien, il n'importe pas. Ce qui importe, c'est qu'il y ait un héritier du nom. Pour des raisons supérieures, il faut que Robert épouse Hélène. Il faut pour cela qu'il ignore les rapports qu'a eus Hélène avec le duc. C'est à lui cacher la vérité que le duc va mettre tous ses efforts.
De cet acte nous sommes sortis intéressés, secoués, inquiétés, plutôt encore que vraiment émus. Je crois bien que l'effort qu'on nous y a demandé est tout de même par trop considérable. M. de Curel ne ménage pas son public, il ne s'inquiète pas s'il étonne les habitudes d'esprit et s'il choque les habitudes de sensibilité de ses spectateurs. Il va devant lui, grand train, sans crier gare et sans se retourner. Il faut qu'on le suive... C'est ainsi qu'il n'a rien
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fait pour atténuer Tétrangeté ou la brutalité de son sujet. Il ne s'est pas davantage soucié de nous faire entrer dans les sentiments, peu ordinaires pourtant, de ses personnages. Il ne nous les a pas présentés. Il a espéré qu'ils se présenteraient assez d'eux-mêmes, qu'on les connaîtrait à leurs actes et à leurs paroles, pourvu que ces actes fussent assez significatifs et que ces paroles fussent assez appropriées. Il a voulu se passer complètement du fameux art des préparations. Il y a réussi en partie, mais en partie seulement. Et je tiens qu'il eût été bon de nous donner, dès l'abord, sur le caractère du duc de Chantemelle et sur ses maximes de vie les renseignements qui ne se dégagent que peu à peu et de la suite de l'œuvre. On nous eût épargné ainsi des passages de surprise, des heurts toujours inutiles quand ils ne vont pas jusqu'à être nuisibles. — Mais peut-être cet acte n'est-il qu'un acte d'exposition, une « préparation » à ce second acte qui est d'un bout à l'autre et de tous points admirable.
Robert s'est aisément laissé convaincre.
Puisqu'il aime Hélène, et puisque d'ailleurs il est, pour ainsi dire, couvert par l'autorité du duc, il a vite accepté l'idée d'épouser sa maîtresse. Les obstacles au mariage viendront d'autres côtés. Ils viendront d'abord du côté de Claire. Gellerci a essayé de faire entendre raison à son frère : elle lui a montré toute l'indignité d'une pareille union. La jeunesse est, comme on sait, plus « entière » dans ses opi-
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nions gue Tâge mûr ; et les femmes sont, de coutume, plus intransigeantes que les hommes. Encore ces considérations ne suffiraient-elles pas pour expliquer Tâpreté de ton que Claire apporte dans la discussion. Nous devinons bien qu'elle sait quelque chose qu'elle ne veut pas dire, que peut-être à la fin et à bout d'arguments elle voudra dire. Et le duc aussi le devine, en entendant de quelle façon elle s'écrie : « Ce mariage ne se fera pas. Ou du moins il ne se fera pas sous mes yeux. Je quitterai cette maison. J'irai par les routes. Je mendierai ! » — Résistance encore du côté d'Hélène Vatrin.
Celle-ci n'est ni une aventurière ni une dépravée. Elle est seulement une créature passive, de celles qui ne savent pas vouloir mais qui subissent les circonstances et supportent jusqu'en ses plus affreuses conséquences une situation qu'elles n'ont point faite. Elle est arrivée à Chantemelle toute jeune et ignorante de la vie. Elle est tombée, par surprise, dans les bras du duc. Puis elle a aimé Robert, elle n'a pas su se défendre de cet amour, elle n'a pas osé avouer; elle a pensé qu'elle pourrait garder son secret et être spule à en souffrir. Mais maintenant, et alors qu'il s'agit de devenir l'épouse légitime, elle se révolte en songeant au prix de quelle déloyauté ou de quelle infamie elle prendrait sa place au foyer familial... Une scène met en présence les deux femmes.
Tandis que Claire proteste qu'elle ne laissera pas Robert épouser celle dont elle a surpris
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rîntimîté avec son père, Hélène déclare qu'un tel mariage serait pour elle le plus intolérable des supplices... C'est cette révolte des deux femmes que le duc va être obligé de dompter.
Il y arrivera à force de brutale énergie. Si Hélène a été sa maîtresse, si elle Ta trompé, s'il y a eu des années d'uiie sorte d'épouvantable partage, il n'en sait plus rien : il l'oublie parce qu'il veut l'oublier. Et les autres feront de même. Et tout disparaîtra devant le respect dû à une future duchesse de Chantemelle... Pour ce qui est de Claire, afin de la résoudre, il s'adresse à l'intransigeance même de ses préjugés nobiliaires. Il lui apprend que Robert a un enfant de M"* Vatrin. Elle est persuadée qu'une race se résume dans chaque dernier héritier ; ne veut-elle donc pas que le vieil arbre des Chantemelle refleurisse dans l'enfant de Robert ?... Et à son tour Claire s'incline. Elle fait à la famille, aux intérêts généalogiques, le rude sacrifice des plus naturelles et des plus légitimes répugnances.
Tout cet acte est d'une fière venue, d'une carrure solide ; il laisse une belle impression de plénitude. C'est la meilleure partie de l'ouvrage. M. de Curel s'y montre non pas seulement comme ailleurs écrivain et poète, mais homme de théâtre. Ce à quoi nous assistons dans cette série de scènes fortement enchaînées, c'est à une sorte de discussion passionnée. Or, par delà toutes les théories d'école, et dans sa conception la plus élevée, le théâtre est cela
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même : le choc des intérêts, la lutte des passions, la bataille des volontés. Ce n'est pas sans raison qu'on a maintes fois comparé les répliques du dialogue de théâtre aux attaques et aux ripostes des épées dans un duel. La victoire reste au duc ; et c'est ainsi qu'il en devait être, parce que c'est lui qui est doué de la volonté la plus forte. Il est de ceux qui n'ont qu'une idée, y rapportent et y subordonnent tout le reste : ce sont dans une discussion les plus redoutables des adversaires comme ce sont dans la vie les guides les plus dangereux. — Le théâtre qui est fait de discussion est fait encore de logique; et c'est par là, si vous voulez, qu'il se distingue de la vie. Or chacun des personnages parle ici justement comme il doit faire d'après son caractère, et d'après la situation où il se trouve. Étant donné le point de départ de leurs raisonnements, et maintenant que nous savons dans quelle atmosphère spéciale ils se meuvent, il n'est rien dans leur conduite et dans leurs discours qui ne soit logique, vraisemblable, et voire naturel, si on entend par ce mot la conformité à la nature et à l'éducation.
A partir de ce moment d'ailleurs nous n'aurons plus cette impression de plénitude que donnait ce second acte. Les deux derniers actes sont faits de parties brillantes, non point fondues mais heurtées, avec des crudités de ton, des violences et des disparates.
Troisième acte. Le mariage a eu lieu. Toute la famille — une assez étrange famille, je l'ac-
ai6 FRANÇOIS DE GUREL.
corde — est réunie dans une villa à Nice. Le climat méditerranéen, et peut-être aussi le bonheur, ont fait à Robert le plus grand bien. Il semble renaître à la vie. Sa pensée en même temps prend un caractère nouveau d'apaisement et de sérénité. Elle se fait plus large, plus ouverte, plus accueillante, plus humaine. Tout en conservant intacte sa foi nobiliaire, il en vient à comprendre que la conception aristocratique de la société, quelques grands dominant et protégeant les petits, n'est pas seule fondée en raison et en droit; mais qu'on peut concevoir aussi un état social reposant sur le principe de l'égalité. Il a recours pour exprimer ces deux formes de l'état social à une double comparaison. La société aristocratique et féodale, c'est la forêt où quelques grands chênes dressent leur tête et étendent leurs bras sur un peuple d'arbustes et de broussailles. La société égalitairé, c'est l'Océan dont les vagues s'élèvent à peine sur la masse profonde et lourde des eaux. Le jeune homme développe à loisir cette comparaison.
Le morceau a paru long et il le devait paraître. Au théâtre tout ce qui n'est pas le dialogue coupé fait longueur. Mais il arrive que ces longueurs soient les parties les plus intéressantes et les plus significatives, où réside l'âme même d'une pièce. Le monologue de Figaro et les tirades des raisonneurs de Dumas fils sont des longueurs : on voit assez ce qu'on perdrait en les supprimant. Ici de
même. Il est impossible, au moment où on entend le morceau que débite Robert, de ne pas trouver que Fauteur s'y complaît et qu'il s'y attarde même jusqu'à oublier le drame dont la marche est pour un temps interrompue. Mais ce morceau est en situation. Il est en accord avec ce que nous savons du tour d'esprit et des habitudes de pensée de Robert. Celui-ci est un rêveur et un mystique. Il est de ceux qui aiment à .découvrir de secrètes affinités entre les choses de notre humanité et les spectacles de la nature. Il est de ceux encore qui prennent plus nettement conscience de leurs idées quand elles leur apparaissent sous une forme sensible. Il pense en images ; et peut-être même chez lui l'idée naît-elle de l'image. Il a eu sous les yeux toujours le spectacle des grands bois où s'est passée sa jeunesse. Il leur a emprunté un argument en faveur de ses convictions d'aristocratie. Une image nouvelle, ce spectacle de la mer qu'il contemple maintenant en de longues heures méditatives, fait entrer en lui des idées nouvelles. On sait bien au surplus qu'une comparaison n'a jamais rien prouvé :
les hommes sont des hommes; ils ne sont ni des chênes ni des vagues. Mais cette mise en œuvre des analogies naturelles, cet emploi de comparaisons très simples tirées de spectacles très ordinaires, c'est justement une des pratiques coutumières de l'épopée. Par là s'accuse le véritable caractère de l'œuvre de M. de Curel. On s'exposerait à ne rien comprendre à
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cette œuvre si on n'y cherchait qu'un drame plus ou moins bien fait. Cette tirade, placée au cœur même de la pièce, nous avertit qu'elle procède d'une poétique spéciale.
Après cette pause, pendant laquelle il s'est arrêté, ou peut-être recueilli, le drame repart. Dans une famille formée à la manière dont nous voyons que vient d'être formée la famille des Chantemelle, la tranquillité ne peut être de longue durée. Toute construction factice et qui a un mensonge à sa base doit s'écrouler promptement. Ainsi va-t-il arriver. Une indiscrétion de la nourrice — cette femme du garde dont il a été parlé au premier acte — va tout révéler à celui qui devrait tout ignorer. Il parait que cette femme a une conduite scandaleuse. Robert se charge de la congédier, et il quitte la scène à cet effet... Le moyen employé ici par M. de Curel est d'une telle maladresse qu'on se djemande si l'auteur n'aurait pas fait exprès. Ce n'est guère la coutume, en effet, qu'un maître de maison se charge de régler le compte de la nourrice : il semble que ces choses soient plutôt du département des femmes. Mais, en outre, Hélène sait que la nourrice possède le secret de la famille, et que cette femme est violente, et que dans un accès de colère elle peut tout dire ; elle doit donc faire tout au monde pour empêcher que Robert ne s'entretienne avec elle. C'est là un des procédés habituels de M. de Curel, et dont je n'ai guère envie de le louer. Une s'occupe pas de la valeur des moyens
par lesquels il amène les scènes les plus importantes et les situations capitales. Il use des ficelles les plus apparentes. Ce sont minuties dont il lui semble qu'un auteur ne doit pas s'embarrasser; comme s'il n'était pas dangereux toujours d'éveiller un scrupule dans l'esprit du spectateur et de détruire chez lui, même pour un instant, Tillusion.
Les deux scènes qui suivent, obtenues par ce moyen grossier, sont d'ailleurs d'un bel èflfet. Le duc, la duchesse, Hélène sont réunis. L'absence de Robert se prolonge. On commence à s'inquiéter. Il est malade et il est faible ; une discussion violente pourrait être pour lui dangereuse. Il faudrait que quelqu'un allât auprès de lui, afin de savoir ce qui se passe et, au besoin, de venir à son aide. Mais on empêche la duchesse de se rendre auprès de son fils ; d'autre part, Hélène refuse d'y aller ; le duc ne s'en soucie pas davantage. A mesure qu'elle remarque l'attitude embarrassée de tous, la duchesse, qui a jusque-là ignoré la vérité, s'inquiète. Elle sent qu'on lui cache quelque chose et qu'il y a là un mystère. Et ses soupçons d'autrefois lui revenant à l'esprit, elle a la brusque intuition de Tinfamie à côté de laquelle elle a vécu.
Maintenant c'est Robert qui revient. Il est très pâle. On devine bien qu'il sait tout. Mais il ne va faire aucune allusion à ce qu'il vient d'apprendre. 11 n'a pas un cri, pas un reproche, pas une plainte. Il est de ces émotions trop
aao FRANÇOIS DE GUREL.
fortes qui anéantissent la sensibilité, en sorte qu'on ne souffreméme plus. Robert est un homme sur qui rien de ce qui fait crier les hommes n'a plu» même de prise. Une situation violente Ta comme placé en dehors des conditions de l'humanité. Seulement il lui reste un devoir à accomplir. La vie ne peut continuer entre les membres d'une famille séparés par une si horrible action. D'autre part, il ne doit pas y avoir séparation ni scandale. Mais il faut que quelqu'un disparaisse. Robert va repartir pour le château de Ghantemelle. Dans l'état de santé où il est, et à cette époque de l'année, c'est la mort certaine. Cette mort, qui est la seule solution possible, il veut la recevoir dans la maison habitée par le souvenir des aïeux; il a le droit de venir à son tour se coucher à côté des ancêtres, ayant fait comme eux vaillamment et noblement sa lourde tâche.
Le dernier acte est rempli presque tout entier par la lecture du testament de Robert.
Robert est devenu le véritable chef de la famille depuis que le duc a été comme dessaisi par son indignité. Il a donc le droit de régler toutes choses suivant qu'elles lui semblent justes. Il veut que son fils soit élevé dans un domaine de province par Hélène et par Claire. Cette éducation sera celle qui convient à l'héritier d'un grand nom chargé de grands devoirs.
Car les descendants des vieilles familles peuvent encore jouer un rôle dans la société moderne, mais c'est à condition qu*ils entrent
LES FOSSILES. aai
hardiment dans cette société, et qu'ils ne se condamnent pas eux-mêmes à Fimpuissance.
Dans ce testament Robert a mis toute sa pensée, élargie par les enseignements de la souffrance, épurée par le souffle prochain de la mort.
Et c'est bien ainsi que le drame devait se terminer, sur celte note grave et calme.
m. — VINVITEE.
Après l* Envers d'une sainte et les Fossiles^ nous n'avions aucun doute sur roriginalité et sur la vigueur d'esprit de M. François de Gurel. Il restait à savoir comment un public plus nombreux et autrement composé que celui du Théâtre-Libre accueillerait un art si personnel et en contradiction avec beaucoup des usages encore aujourd'hui reçus au théâtre. L'épreuve est faite. L'Invitée (i) a été acclamée au Vaudeville. L'auteur peut désormais compter sur le grand public, comme celui-ci comptera sur lui.
M. de Gurel a mis dans sa nouvelle comédie toutes les qualités que nous lui connaissions. Il y en a mis d'autres aussi, que nous ne lui soupçonnions pas, qui donnent à son talent plus de largeur et de souplesse.
Cette fois encore, Théroïne qu'il nous présente est vraiment une héroïne : j'entends que chez elle les sentiments dépassent par leur intensité la mesure commune, qu'elle est incapable des compromis auxquels se prêtent les natures médiocres, et qu'étant entrée dans la vie avec un idéal, elle peut bien le voir briser, mais
(i) VaudeYille, janvier 1S93^
l'invitée. aa!
elle n'admet point qu'il plie, qu'il cède et qu'il s'abaisse aux platitudes de la réalité. L'art de M. de Curel reste donc, par essence, un art idéaliste. Mais cette fois, sans qu'on ait cherché à faire des concessions et seulement par un progrès naturel, cet art se rapproche de nous. La situation est moins violemment exceptionnelle; l'âme du principal personnage nous est moins difficilement accessible que celle de la « sainte » ou que celle des « aristocrates »
des deux pièces précédentes. Une fois la situation établie et les personnages posés, M. de Curel est admirable pour déduire les conséquences et pousser l'analyse jusqu'au bout. Ici encore, sa logique est restée aussi sûre d'elle-même. Mais, en outre, son dialogue s'est fait spirituel et délicat. La sensibilité s'y traduit par instants en notes d'une mélancolie pénétrante. Et nous avons salué au passage des réflexions profondes, graves, saisissantes, qui sont à la fois d'un moraliste et d'un poète, d'un homme qui sait le monde, qui connaît le cœur humain, et dont la sagesse accroîtra ce trésor de pensées que les hommes se repassent sur cette chose douloureuse qui est la vie.
V Invitée n'est en réalité qu'une étude d'âme. Et donc, pour rendre compte de la pièce de M. de Curel, ce que nous avons à faire, c'est de montrer quelle est la nature de femme qu'il a voulu nous présenter, quelle résistance elle a opposée à de terribles épreuves, et quel est maintenant, au soir de la vie, l'état de ce cœur
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qui a trop souffert et de cet esprit qui a trop pensé. Anna de Grécourt aimait son mari comme on aime : elle l'estimait, elle avait confiance en lui, elle s'était donnée tout entière, sans réserve, dans un complet abandon d'ellemême; il n'y avait pas un battement de son cœur qui ne fût pour celui en qui elle s'était transformée; et sa vie ne reposait que sur cet amour. Sans doute Atina de Grécourt avait tort. On ne doit point faire tant de fond sur la créature humaine qui est fragile. On ne doit point mettre dans une affection terrestre la ferveur d'un culte. On ne doit point s'abdiquer soimême et faire dépendre toute sa vie d'une autre vie. La religion le défend. La morale le défend. La prudence le défend. Cela est vrai, et tous ces raisonnements sont excellents; mais on sait ce que valent les raisonnements contre la passion. Et, dans Tespèce, cette passion était l'amour légitime d'une femme pour son mari. Au bout de quelques années, Anna de Grécourt a appris que son mari la trompait. Elle s'est sauvée.
En se sauvant, elle a mal fait. Car elle abandonnait ses deux filles : elle les laissait à un homme qu'elle ne pouvait plus estimer et dont nous verrons en effet qu'il a été un médiocre éducateur. Elle sacrifiait un devoir qui prime tous les autres. Ce jour-là elle a été gravement coupable. Mais aussi bien n'a-t-on pas songé à prétendre qu'elle fût sans reproches et on n'a pas voulu nous la proposer pour modèle.
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On a étudié une créature vivante et non forgé un exemple. Anna de Grécourt était femme plus qu'elle n'était mère. Le jour où cet amour en qui elle s'était mise tout entière lui a manqué, tout lui a manqué. Elle n'a plus été que la femme trahie.
Jeune, séduisante, menant l'état commode de femme séparée, dépourvue de toutes les protections que donnent les affections de famille et le souci des convenances et l'intérêt d'une situation à garder, Anna pouvait être tentée de chercher, comme on dit, des consolations et une vengeance. Elle n'y a point songé. Elle a été protégée par son orgueil. D'ailleurs, que pouvait-elle attendre de l'amour?
Pourquoi lui demander des déceptions nouvelles? Qu'a-t-elle à faire maintenant que de se replier sur elle-même? Elle a peur de toutes les formes de la tendresse, puisqu'elle sait bien que c'est par elles qu'on souffre et qu'il n'en est aucune qui n'apporte sa souffrance. Elle se réfugie dans l'égoïsme. Elle travaille à se dessécher le cœur. Hélas! elle y arrive. Fêtée dans la haute société viennoise, elle a joué d'abord son rôle de femme insoucieuse, audacieuse et philosophe. Peu à peu cette attitude lui est devenue naturelle. La paix s'est faite dans son âme, mais à mesure que s'y faisait le vide... Cependant, M. de Grécourt, pour expliquer le départ de sa femme, a répandu le bruit qu'elle était folle. Il est persuadé au surplus qu'elle le trompe. Il profite, pour sa part, de sa liberté en
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installant presque chez lui, auprès de ses filles, sa maîtresse M"* de Raon. Et c'est ainsi que va ce triste intérieur, sans épouse et sans mère, au moment où il prend fantaisie à M. de Grécourt de prier sa femme de revenir pour quelques heures dans cette maison qui fut jadis la sienne.
C'est ici que, pour rester fidèle à la logique du personnage tel qu'il Ta posé, M. de Curel va rompre résolument avec la <c logique de théâtre » et avec des conventions littéraires qu'on nous a présentées* tant de fois pour des lois communes de la sensibilité naturelle. Il est convenu qu'une femme rentrant dans l'intérieur d'où elle s'est sauvée, doit sentir, au moment qu'elle en franchit le seuil, se réveiller en elle des douleurs seulement endormies. Par un geste instinctif, il faut qu'elle porte la main à son cœur, comme pour comprimer ce cœur trop gros de souffrance. Anna revient chez elle véritablement en invitée. Dans ces murs qui l'ont oubliée, elle ne retrouve point de traces d'un passé aboli. — Il est convenu qu'une femme, en se retrouvant en face du mari qui l'a trahie, doit sentir à nouveau l'outrage qui lui a été fait, et laisser percer dans son langage la rancune amassée, la colère et la haine toujours vivantes. Mais Anna, vraiment, a cessé de souffrir. Elle revoit son mari sans colère et sans trouble. Et peut-être qu'en le revoyant, si elle songe au passé, les souvenirs de ce passé ne lui causent que de l'étonnement. Les années sont
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venues; Grécourt est aujourd'hui un bourgeois tout à fait dépourvu d'élégance. Il pèche à la ligne. L'entrée qu'il fait dans le salon, en costume de coutil et tenant à la main le produit de [sa pèche, cette entrée est une dérision. Les idées, les sentiments, tout le caractère du bonhomme esta l'avenant. Eh quoi! songe M"^ de Grécourt, est-ce vraiment là celui qui a pu tenir une telle place dans ma vie, bouleverser cette vie et faire de moi la femme que je suis, placée en dehors de toutes les lois de la nature et de la société? Elle cause avec lui posément. Et elle n'a pas besoin de se contraindre et de faire effort. Car elle n'a rien de particulier à lui dire et pas plus de pardon à lui demander que de reproches à lui faire. L'un pour l'autre ils ne sont plus rien. — Il est convenu qu'une femme mise en présence de la maîtresse de son mari doit l'accabler des expressions de son mépris et de son dégoût. Combien citerait-on dans notre comédie moderne de scènes, saississantes d'ailleurs, éloquentes et vraies, faites du dialogue de l'épouse avec sa rivale, de la femme légitime avec la créature qui lui a volé son mari! Anna, en rencontrant M"** de Raon, n'éprouve aucun embarras. Elle sait que celle-ci est un peu sotte, et elle la persifle joliment. Elle lui abandonne aisément sa conquête, et n'a pour ces médiocres amants qu'un peu de pitié qui se traduit par beaucoup d'ironie.
Il reste qu'Anna va revoir ses filles. Celles-ci sont la chair de sa chair. Elles sont inno-
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centes du malheur de sa vie : et c'est elle bien plutôt qui a été à leur égard singulièrement coupable. Il est de règle d'ailleurs qu'une mère qui retrouve sa fille lui ouvre ses bras et que la fille s'y jette en sanglotant. L'écho venu de tous les coins du mélodrame répète ces mots: « Ma mère!... ma fille!... » C'est la voix du sang. Mais dans l'amour maternel lui-même on peut se demander s'il y a plus de l'instinct, ou plus de l'habitude de la vie commune et des liens que forment avec les inquiétudes de chaque jour les soins continus de la tendresse et d\ine protection de toutes les heures. M"* de Grécourt a vécu loin de ses filles. Elle retrouve toutes formées celles qu'elle a laissées enfants ; dans l'âme que la vie leur a faite elle n'a rien mis d'elle-même. Elles sont pour elle des étrangères. Et de même l'affection que nous ressentons pour nos parents vient de ce que nous avons toujours été tout près d'eux, que notre vie n'a cessé d'être mêlée à la leur et que, si loin que nous remontions dans notre souvenir, nous nous y rencontrons toujours et continûment avec leur image. Mais justement ces jeunes filles ne retrouvent nulle part dans leur souvenir cette mère dont on leur a dit qu'elle était folle et dont on ne parle jamais. En apprenant la vérité, elles songent d'abord que cela est avantageux pour elles, et que puisque leur mère n'est point folle, elles auront donc moins de peine à se marier. Pour M"® de Grécourt, en allant vers ses filles, elle ne croit céder qu'à
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un attrait de curiosité!... Et pourtant telle est la complication de la nature humaine, et dans les replis de notre cœur tant de sentiments se cachent que nous ignorons ! Lorsqu'une de ses filles Ta appelée : « Maman ! » Anna a-t-elle été plus émue qu'elle ne Ta laissé paraître et qu'elle-même ne l'a cru ? Toujours est-il que la « visite » qu'a faite cette invitée n'aura pas été sans résultat. M"* de Grécourt emmène ses filles avec elle. Et qui sait ? Qui oserait affirmer que dans ce cœur qui se croyait fané, la tendresse ne pourra pas refleurir?
Pour ce qui est de la conclusion de l'œuvre, elle est contenue dans une phrase de M"'' de Grécourt à son mari. Comparant leurs destinées, elle constate qu'elles ont été diflféremment mais également manquées. « Vous vous êtes abandonné à vos passions, et en les satissaut vous n'avez pas trouvé le bonheur. J'ai essayé de m'amputer le cœur, et la sécheresse oii j'ai vécu ne m'a pas rendue heureuse. » Et trouvant à son désenchantement une expression admirable, elle laisse tomber ce soupir: « Il pleut du ciel des croix qui ne choisissent pas les épaules !... »
L'impression a été très grande. Cette pièce est l'une de celles qui contribueront le plus fortement à séparer le public d'habitudes littéraires qui ont fait leur temps. On sait, de reste, que M. de Curel a trente ans. Après trois pièces représentées en moins de dix-huit mois, il nous en annonce une nouvelle. Il est d'une fécondité
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que je ne songe pas à lui reprocher, quoique quelques-uns pensent que la stérilité est la marque où se reconnaît le vrai talent. Et c'est pourquoi il me semble que ceux-là vont un peu trop vite en besogne qui, depuis quelques années, nous répètent que le théâtre est mort et se mettent en devoir d'en prononcer l'oraison funèbre.
JEAN AIGARD
LE PÈRE LEBONNARD (1).
Issu d'une philosophie très généreuse, le drame de M. Aicard est pénétré d'un bout à l'autre par un large souffle d'humanité. On pourrait déjà se contenter d'en juger d'après la règle qu'indiquait La Bruyère: « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage; il est bon et fait de main d'ouvrier. » Mais, en outre, l'ouvrier de théâtre qu'est M. Aicard peut bien manquer de toutes les petites habiletés : il a cette habileté qui consiste à disposer les choses de telle sorte que, le drame étant parvenu à son point culminant, on condense en un moment toute la somme de pathétique que le sujet comportait. Et il a su enfin poser son personnage principal en pleine
(1) Théfttro-Libra, octobre 1889.
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lumière et lui donner ce relief qui grave une fois pour toutes en nos mémoires ces êtres, nés d'un rêve d'art, et qui s'en vont vivre d'une vie plus solide et plus vraie que les êtres réels. M. Lebonnard est un horloger inventeur, qui a fait fortune. Très doux, très faible, le bonhomme se laisse dominer par sa femme, matrone acariâtre, entichée de noblesse, et qui d'ailleurs a jadis été belle et courtisée. Il supporte avec non moins de longanimité les railleries du jeune Robert Lebonnard, un petit monsieur très moderne, encouragé par sa mère dans son impertinence. Il lui suffit de se savoir aimé par sa fille Jeanne, dont les caresses presque maternelles le consolent et le réconfortent. C'est le ménage de Ghrysale ; rien n'y manque, non pas même Martine, ses bonnes sauces et son mauvais français. Martine s'appelle ici Marthe, la fidèle nourrice, qui a prouvé deux fois son dévouement, en soignant les enfants et en supportant les bourrasques de l'humeur de sa maîtresse. — Robert est à la veille d'épouser la fille du marquis d'Èstrey, Blanche d'Estrey. Jeanne aussi aime et se sait aimée. Elle a été touchée du dévouement d'un jeune médecin, le docteur André, qui l'a sauvée d'une grave maladie : il y a de l'admiration dans l'affection qu'elle ressent pour lui. Elle serait fière de devenir sa femme. Ce projet de mariage est approuvé par le père, désapprouvé par la mère. Mais M. Lebonnard a promis à sa fille de la défendre, de se mon-
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trer énergique pour une fois, et d'imposer sa volonté. Il luttera pour le bonheur de son enfant. Telle est la situation qu'expose le premier acte. Et ce premier acte semble bien un peu languissant, lorsque brusquement, à la dernière scène, il se relève pour marcher d'une allure imprévue.. La vieille Marthe, qui vient d'être renvoyée, prend congé de son maître et s'excuse avant de partir de n'avoir peut-être pas toujours fait son devoir. « Ah ! si vous saviez tout ! » Mais Lebonnard : « Je sais tout... oui, tout... Je sais de quelle faute vous avez accepté d'être la complice... Je sais l'infidélité de ma femme... Je sais que Robert n'est pas mon fils... Et c'est pour cela que vous ne partirez pas... Vous n'êtes pas quitte envers moi... Vous me devez une expiation... D'ailleurs, hors d'ici, vos regrets, vos remords vous trahiraient... Et je ne veux pas que les autres sachent ce que je sais. » Du coup, le bonhomme est transfiguré. Nous devinons tout un passé de souffrance, de résignation, de vertu. Nous devinons chez ce faible une extraordinaire force d'âme.
Au second acte, les hostilités sont engagées. Lebonnard entre assez bien dans son nouveau personnage :
La lutte, ça m'excite. C'est ta mère, il est vrai ; c'est ma femme, vois-tu! Pour la première fois je me suis bien battu.
Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille ! C'est mon quatre-vingt-neuf, et j'ai pris ma Bastille. Demain quatre-vingt-treize! Ah ! tiens, je suis surpris. Je comprends les excès.
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Cet acte contient deux scènes fort bien venues. Il se trouve qu'André est un enfant naturel, et que sa naissance a été l'occasion d'un procès scandaleux. A cette découverte, M"* Lebonnard, en un grand accès de pudibonderie, jure qu'elle n'aura pas pour gendre un homme de naissance irrégulière. Robert vient à la rescousse et déclare à son père qu'il se fera au besoin le gardien de l'honneur du nom, et ne permettra pas que le scandale entre dans la famille avec le mariage de sa sœur. Lebonnard qui n'est pas maître d'abord d'un mouvement de révolte, le réprime aussitôt et, pour toute réponse, impose silence au jeune homme avec ces mots, pleins d'un douloureux sousentendu: « Ah!... tais-toi... mon pauvre enfant. » L'autre scène met en présence Robert et André. Afin d'écarter le prétendant de sa sœur, Robert s'efforce de lui parler de haut et de se faire insultant. Mais André ne relève pas le défi du jeune homme. Il pardonne à son âge une impertinence qui est faite d'ignorance, et il lui tient un discours qui signifie à peu près ceci : « Vous ne savez ce que vous dites... vous êtes un enfant... vous n'êtes ni de taille ni d'âge à insulter un homme qui a vécu et qui a souffert. ^) Et toutes ses paroles veulent dire que la vie est une chose grave, et qu'on n'acquiert pas, sans l'avoir payé cher, le droit d'en juger.
Le drame se resserre et s'achemine vers la crise finale. Le moment est venu des résolu-
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lions dernières. Habituée à voir céder son mari, M"*' Lebonnard s'étonne de cette obstination si nouvelle chez lui et lui en demande la raison. L'inévitable scène d'explication a lieu ; c'est au tour de l'épouse coupable de baisser la tête, de s'humilier et de demander grâce. Au bruit de la querelle Robert est accouru; il croit que sa mère a été maltraitée; se tournant vers Lebonnard il lui reproche violemment son attitude, mêlée de faiblesse et d'entêtement, et sans plus écouter que sa colère, il raille, il injurie, il outrage. Le vieillard, affaissé, tâche à se contenir : ses mains tremblent ; tout son corps tressaille dans l'effort de la lutte qui se livre en lui; mais enfin, vaincu, mordu par l'outrage, à bout de forces et n'en pouvant plus, il se redresse : « Tais-toi, bâtard !... »
Ce cri a fait passer un frisson dans la salle. Il est superbe : c'est une trouvaille. Il est humain d'abord : car il est clair qu'un jour devait venir où chez le vieillard la révolte intérieure serait plus forte que le travail de la volonté, et que ce jour-là, son secret lui échappant, une minute déferait l'œuvre de toute une vie. Mais il y a plus. Un mot, si humain et si vrai qu'il soit, peut passer au théâtre sans faire aucun effet. Il faut qu'il soit en outre dramatique et scénique. Il faut qu'il sorte des entrailles mêmes de la situation et qu'il résume en lui, dans une rapide et lumineuse éclaircie, toute la signification du drame. Or il en est ainsi du cri
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de Lebonnard. Tout ce qui Pavait précédé nous y avait préparés. Tout le drame tendait vers ce mot. Et pendant que Robert, lui indigne, élevait la voix, nous lui avions répondu déjà; en même temps que Lebonnard, avant lui, nous avions crié à cet étrange défenseur d*un nom qui n'est pas le sien et à ce bâtard : «Tais-toi! » Ce qui suit n'est ni moins vrai, ni d'un mouvement de scène moins juste. Il était inévitable qu'une fois le mot lâché, tout le reste allait suivre. Lebonnard est lancé: il ne s'arrêtera pas avant d'avoir mis dans le flot des reproches qui se pressent sur ses lèvres tout l'arriéré de sa souffrance. Il va donc, impitoyable, écrasant le malheureux sous le poids de celte faute qui n'est pas la sienne:
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Ce fut faiblesse et lâcheté, Je le vois, j'en conviens, de t'avoir adopté! Faiblesse et lâcheté de subir, sans rien dire, Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire. Quand je pouvais si bien t'écraser d'un regard, Fils du comte d'Aubly, dit Robert Lebonnard, Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche 1