‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 37 sur 48 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

Oh ! que m'arrive-t-il ? Je n'y vois plus !

LEBONNARD. i

Je tâche i

De comprendre pourquoi tu me hais ! . . . je vois bien:

Ton sang a deviné la roture du mien. . .

C'est cela ! L'ouvrier, en moi, te déshonore !

Tu t'en moques! Eh bien, j'aurais souffert encore.

LE PÈRE LEBONNARD. 287

Et toujours, tes gaîtés d*eiifant un peu méchant,

Par pitié pour toi; mais de quel droit, fier, tranchant,

Viens«tu, toi ! t'opposer au bonheur de ma fille ?

Dis, de quel droit, gardien d'honneur de la famille,

Repousses-tu celui qu'elle aime, et dis, pourquoi?

Parce qu'il est un fils naturel?... comme toi!

Et de quel droit viens- tu faire à l'expérience,

Au dévoûment, à mon âge, à ma patience.

Une leçon de fils insoumis?... C'est assez !

Je n'ai qu'un seul enfant : ma fille !... obéissez!

L'acte tout entier serait donc excellent s'il se terminait sur ces mots. Par malheur, M. Aicard en a maladroitement atténué l'effet. Le rideau devrait se baisser aussitôt. Mais non. Sur la scène, un instant laissée vide, entrent Jeanne et la nourrice ; et celle-ci met la jeune fille au courant de la situation. C'est un spectacle pénible, et qu'il était si facile de nous éviter !

Il restait à finir, et il faut avouer que ce n'était pas la partie la plus facile de la tâche de M. Aicard. Le quatrième acte est un peu vide. Les passages charmants n'y manquent pas. Lebonnard, revenu à sa véritable nature, a peine à comprendre cet emportement auquel il s'est laissé entraîner ; il regrette le mal qu'il a fait et il explique quelle sorte d'attachement l'unit à Robert, et par quelle parenté douloureuse cet enfant d'un autre est devenu son enfant.

Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles

Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain,

J'appris par une lettre égarée, un matin,

Que ce fils n'était pas mon fils...

Mais l'enfant me riait. Il appelait sa sœur.

238 JEAK AIGARD.

Que m*ayait-il fait, lui? L'aimais-je pas la veille?..* Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille, Et quand il attachait son bras faible à mon cou, Comment le dénouer rudement, tout d'un coup?... . . . J'ai V(>^ulu guérir; j'ai bien tâché ! • Mais c'est par ma douleur que je suis attaché. En l'éloignant de moi, je saigne trop. . . Je l'aiuie Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même ! Eh ! mon Dieu ! Ce qui rend à la femme si cher Son enfant, c'est qu'il l'a fait souffrir dans sa chair ? Eh bien, cet enfant-là — vous comprenez, j'espère — Par de grandes douleurs je suis resté son père.

On ne saurait penser avec plus de délicatesse. Seulement, tout ça n'avance à rien. La pièce reste stationnaire. Aussi bien la situation est insoluble : car ce n'est pas une solution que celle où M. Aicard s'est arrêté, faute d'en trouver une plus satisfaisante. Jeanne épouse- André. Robert, dont le vrai père, aujourd'hui mort, avait été l'intime ami du marquis d'Estrey, épouse Blanche d'Estrey. Il s'est d'ailleurs, ému et confus, jeté dans les bras de l'homme dont il n'avait pu jusque-là soupçonner même la grandeur d'àme. Quant à M°* Lebonnard, son mari continuera de la garder auprès de lui. Même il promet de redevenir faible et vieux plus que jamais ; et naïvement il demande: « Qu'y a-t-il de changé » ?

On sent combien ce dénouement est invraisemblable. Je crois pourtant qu'il était le seul possible, parce qu'il est lui seul dans la note générale de l'œuvre et dans la logique de la pièce. M. Aicard pense que la douceur est une

LE PÈRE LEBOKNARD. ^Aq

force, là plus grande de toutes, que l'avenir lui appartient, que les doux vaincront... Comme si ce n'était pas leur condition d'être les éternels vaincus ! Les pères Lebonnard dans la vie réelle sont des victimes désignées, et désignées par leur excessive bonté. L'habitude qu'ils ont prise de s'effacer et de se soumettre, est de celles dont on ne se déprend guère. L'autorité domestique qu'ils ont abdiquée n'est pas plus que l'autre facile à ressaisir. Ils s'en aperçoivent bien, lorsque vient le moment pour lequel ils se sont réservés et où ils se sont promis de faire un effort. Ils constatent trop tard qu'ils n'en sont plus capables et que le ressort trop souvent plié ne peut plus se redresser. C'est une science de vouloir; il y faut de l'exercice et de la pratique. Alors, sans doute, on crie, on s'emporte, on menace. Mais un mouton enragé, ce n'est rien de bien redoutable, puisque, après tout, ce n'est qu'un mouton. Je plaindrais la jeune fille qui n'aurait d'autre défenseur qu'un tel père. Je serais étonné que la grande bonté de M. Lebonnard ne menât pas quelque jour à de grands malheurs et qu'elle n'aboutît pas tôt ou tard à la ruine de toute la famille, à un effondrement dont elle aurait été une des causes les plus actives.

C'est à faire du père Lebonnard un être vivant, peint en pleine pâte et modelé en pleine chair, qu'est allé tout l'effort du poète. Les autres personnages n'existent pas, et ils ne viennent ici que pour donner prétexte à Lebonnard

24o JEAN AICARD.

de développer son caractère. C'est le procédé de la haute comédie. Ainsi, dans le Maître Guérin d'Augier, il n'y avait que maître Guérin. Cette fois^ il s'agissait d'incarner une idée dans un homme ; et, voulant donner à la Bonté le premier rôle dans sa pièce, M. Aicard devait travailler à nous présenter non pas une abstraction, mais une créature de chair et de sang. Il y a réussi, et on voit bien comment : c'est en faisant de Lébonnard non pas un être purement et uniquement sublime , mais un homme quasiment ridicule, et qui mérite après tout, par les insuffisances de son caractère, une partie du dédain qu'on affecte à son égard. Il a tous les défauts de ses qualités. En un certain moment, il dit à M™' Lébonnard que, s'il s'est réduit dans sa maison à un rôle effacé, presque subalterne, c'a été volontairement, afin d'éviter un scandale, et de sauver, au prix de sa propre abnégation, l'honneur de la famille. Or ici il se vante tout de même un peu. Car on ne voit pas en quoi cette attitude humiliée pouvait être utile, ni pourquoi, gardant à son foyer l'épouse infidèle, Lébonnard éprouvait en outre le besoin de lui laisser la place d'honneur, ni pourquoi enfin, ayant accepté chez lui l'enfant d'un autre, il croyait en outre en devoir accepter les impertinences. Eh non ! En tout cela Lébonnard n'a fait que suivre son penchant naturel. Il est de ceux qui sont nés pour obéir. Il est timide, il est inhabile à l'action. Et maintenant encore, tout décidé qu'il est par

LE PÈRE LEBONNARD. H^l

rintérét de sa fille à résister à sa femme, il essaj-e encore de ne pas la heurter de front, et pour ainsi dire de ne pas résister en face. Il biaise, il agit de manière un peu louche. C'est vraiment un bonhomme, demi-imbécile, parent des Chrysale et des Géronte de notre vieux théâtre.

Sous cette enveloppe qui prête à rire, M. Aicard a mis une âme héroïque : il a prêté à ce faible une exceptionnelle force d'âme. Ce n'est pas, soyez-en sûr, par un jeu de puérile antithèse. Mais le psychologue sait combien est vaste le champ de la bonté, et qu'elle confine d'une part à la complaisance des Gérontes pour toucher de l'autre à la résignation des apôtres et des saints. Il y a chez Lebonnard de ces deux espèces de bonté.

Si l'on voulait creuser encore, je crois bien qu'on trouverait dans son cas un peu de mysticisme. Sa femme, qui, suivant la coutume des gens vulgaires, s'arrête aux apparences, lui reproche d'être « un vantard de bonté ». Elle ne se trompe pas entièrement. Lebonnard a pleine conscience de sa valeur morale/ il mesure toute l'étendue de son sacrifice; et je le soupçonne, dans l'ardeur qu'il met à embrasser une vertu surhumaine, d'avoir été séduit justement par ce qu'elle a de rare et d'exceptionnel. Sous les duretés de celle à qui il a tant pardonné, sous les railleries de celui à qui il a fait tant de bien, il a dû goûter plus d'une fois je ne sais quelle jouissance amère. Il est de ceux

DooMfc. — Théâtre contemp. 16

24a JEAN AIGARD.

qui trouvent un plaisir de philosophe à savourer l'ironie des choses. On nous le donne en effet pour un spéculatif. C'est un inventeur, dont l'esprit habite parmi les combinaisons abstraites. C'est un rêveur ; il est entêté de science, lui qui est presque ignorant, et de christianisme, lui qui est presque libre penseur. Il croit au progrès de la morale comme à tous les autres ; il aspire à un élargissement des sentiments humains. On nous dit qu'il a lu Saint-Simon, Fourier, les philanthropes et les humanitaires. Dans la liste de ses livres préférés, on en oublie. Car, sans doute il est encore un lecteur de ces écrivains russes, si goûtés à l'heure actuelle; et leur prédication évangélique a pénétré au plus profond de son âme. Il a accepté toutes leurs théories de fatalisme résigné, de douceur indulgente et de pitié. Et il fait mieux que de les professer, puisqu'il les pratique... C'est par là que l'œuvre de M. Aicard, qui ne mérite peut-être pas l'épithète d'audacieuse que lui décerne son auteur, est pourtant très moderne. Elle est pleinement dans le courant qui entraîne la littérature d'aujourd'hui, loin des affectations de dureté de l'époque précédente, vers un idéal presque religieux de tendresse et de sympathie.

GEORGES ANCEY

l. — LES INSÉPARABLES (1).

Il a suffi d'un petit acte : Monsieur Lamblin. Du soir au lendemain, M. Georges Ancey était devenu quasiment célèbre. Cette notoriété est entièrement méritée. Car M. Ancey a inventé quelque chose : il a trouvé une manière qui est bien à lui, à la fois très personnelle et tout à fait dans le sens des tendances actuelles Ce qui caractérise cette manière, c'est l'emploi de l'ironie continue, de la fumisterie sans répit, de la blague à froid. M. Ancey a beaucoup d'esprit, mais ^d'un esprit de pince-sans-rire. Ses pièces, très gaies dans la forme, très tristes au fond, semblent les divertissements d'un rapin spleenétique qui aurait été dans le monde. C'est d'une bouffonnerie lugubre, et d'une gaieté féroce. Les personnages y sont de simples fantoches : c'est même ce qui m'inquiète

(1) ThM(re.Libre, mai 1889.

244 GEORGES AKCEY.

et me ferait craindre que M. Ancey n'eût plus d'esprit encore et plus le sens de l'observation que le sens du théâtre. Ils ne s'abandonnent pas un seul instant; mais ils semblent constamment préoccupés de se montrer sous leur aspect le plus laid; ils semblent se tourner vers nous pour nous dire : « Hein ! sommesnous ridicules ! sommes-nous grotesques !

sommes-nous odieux ! Non. mais le sommesnous assez, odieux et grotesques ? » lis se moquent d'eux-mêmes et ils se moquent de nous; Fauteur se moque de ses personnages, du public et de lui-même. — Cela produit un effet bizarre. On s'amuse et on est mal à Taise. On est secoué d'un petit rire sec, saccadé, nerveux. Cette sorte de plaisir tendu fatiguerait et deviendrait pénible à la longue. Mais les pièces de M. Ancey sont très courtes.

C'est l'amitié qui fait le sujet des Insépa^ rableSy l'amitié telle que la comprennent les pessimistes. Gaston, fiancé à M*^" Juliette Leroy- Granger, a fait inviter chez ses futurs beauxparents son inséparable Paul de Courtial. Depuis qu'il est installé dans la maison, Paul ne cesse de desservir son ami. Est-ce de sa part calcul d'intrigant et méchanceté pure ? ou bien y a-t-il dans son cas une sorte d'inconscience ? On ne le voit pas clairement et c'est un point qui reste insuffisamment expliqué. Gaston s'est aperçu de ce manège et il est bien résolu à congédier son ami : mais chaque fois qu'il va parler et parler ferme, le courage lui manque ;

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