‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 41 sur 48 · LES MARIONNETTES · texte numérisé non relu

LES MARIONNETTES

toutes celles qu'y a mises le poète, et celles aussi que nous y ajoutons, en collaborateurs complaisants. C'est ainsi que les marionnettes ont interprété ces deux chefs-d'œuvre de fantaisie aérienne : les Oiseaux d'Aristophane et la Tempête de Shakespeare. Elles ont joué aussi un des pieux drames de Hrosvitha, l'abbesse de Gandersheim, et elles étaient les interprètes désignées pour cet art enfantin.

Le succès venant, les marionnettes ont commencé à se montrer exigeantes. Il ne leur a plus suffi qu'on leur apportât des traductions et des adaptations. Elles ont voulu des pièces originales, composées exprès pour elles. Elles se sont donc adressées à un poète dont le talent leur avait toujours inspiré une réelle sympathie, M. Maurice Bouchor. Et pour être plus sûres que la pièce serait à leur goût, elles lui ont indiqué un sujet, en y joignant encore les conseils les plus délicats sur la meilleure façon de le traiter. Elles l'ont engagé à feuilleter ce vaste répertoire dramatique du moyen âge qui est intitulé leMjstère du Vieil Testament. Ce qui les séduisait c'était le grand air de naïveté qui est empreint dans ces vieux drames, et c'était encore ce mélange de passages sérieux et de passages burlesques, les scènes pieuses alternant avec les familières et même les triviales. Il leur semblait qu'un écrivain qui aurait quelque fantaisie et quelque souplesse pourrait, en s'inspirant de cet art primitif, faire une œuvre de haut goût et qui serait en même temps d'un ca-

TOBIE. agy

chet bien moderne. Elles arrêtèrent leur choix sur le drame de Tobie^ Tun de ceux qui sont compris dans le Mystère. Et donc elles dirent à M. Bouchor : « Il ne tient qu'à toi de forcer l'attention et de commander le respect. Montre-toi si plein de ce qu'il y a de noble et de touchant dans la vieille histoire, que l'on ne songe point à en rire ; fais alterner le plaisant et le sérieux de telle sorte que l'un n'empiète pas trop sur l'autre; déride souvent les spectateurs, mais qu'ils ne s'en aillent point sans un peu d'émotion et de recueillement. Si tu n'étais pas un esprit vulgaire et grossier, cette histoire t'inspirerait des scènes d'une naïveté charmante.

Tu ne seras pas irrespectueux envers la Bible, si tu mets en scène une de ces querelles de ménage dont le narrateur sacré nous a fait une esquisse. Enfin tu peux réserver ta fantaisie la plus bizarre pour

Le Poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie,

et pour le méchant diable Asmodée. »

Et quand M. Bouchor porta son œuvre aux Marionnettes assemblées en comité de lecture, il y eut parmi elles un frémissement de plaisir. Car le poète avait de tous points suivi le programme qu'elles lui avaient tracé. Il s'était montré tour à tour tendre ou plaisant : l'ensemble était tout de même harmonieux, et grâce à la versification très facile et doucement coulante, l'œuvre laissait une impression aimable, toute de grâce et de fraîcheur.

HgS LES MARIONNETTES.

Le drame de M. Bouchor est divisé en cinq tableaux. — La maison de Tobie. Le vieux Tobie est assis dans son fauteuiL II nous conte son histoire, comment il a été privé de la vue et comment il est très pauvre. C'est un doux vieillard, résigné et confiant, et qui ne cesse point d'espérer dans le secours du Seigneur. Il sait que l'épreuve coutumière à laquelle le Très-Haut a mis de tout temps la patience du sage, c'est la compagnie d'une femme acariâtre. C'est pourquoi il souffre sans se plaindre l'aigre conversation d'Anna, ménagère avare et querelleuse. Sa meilleure consolation, c'est la jeunesse exemplaire de son fils, le petit Tobie, qui croît chaque jour en vertu et en piété. Mais justement il va falloir éloigner l'enfant. Le petit Tobie ira chez les Mèdes réclamer à Gabaël une somme de dix talents dont il est débiteur. Nous assistons à son départ. Un voyageur inconnu, Azarias, s'est proposé pour accompagner l'enfant et le protéger dans les difficultés de la route.

Au bord du Tigre. — Dans les eaux du fleuve ensoleillé un poisson s'ébat. A voir ses dimensions énormes et surtout à entendre les propos qu'il tient, nous devinons aussitôt qu'il ne s'agit pas d'un poisson ordinaire. En effet c'est un démon qui se cache sous cette enveloppe écailleuse; un démon facétieux et plein de concupiscence, Asmodée. Il est l'ennemi du vieux Tobie, a un homme juste, ineptement austère » ; et il en veut également au petit Tobie,

Page 1