‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 44 sur 48 · M. MICHEL CARRÉ: UENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

M. MICHEL CARRÉ: UENFANT PRODIGUE

Depuis deux ans que quelques curieux se sont avisés de ressusciter l'art de Debureau, la pantomime retrouve auprès de nos Parisiens de la décadence une faveur très vive. Chez plusieurs, comme cela est naturel, ce goût n'est pas très raisonné, et il vient plus de l'entraînement de la mode quf d'un attrait véritable. Et voici donc quelques remarques explicatives à l'usage de ceux qui, prenant au spectacle de la pantomime infiniment de plaisir, ne seraient pas fâchés tout de même de savoir pourquoi ils s'y plaisent.

La pantomime est un art de blasés. Elle ne s'adresse vraiment qu'à ceux qui sont parvenus à un degré de culture littéraire tout à fait aigu. Ceux-là connaissent, mieux qu'Hamlet, l'absolue vanité des mots, de ces mots qui ne rendent jamais la somme exacte d'idée ou de sentiment qu'on leur a confiée.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre Ce qui peut mentir.

3o8 LA PAKTOMIMB.

Et les mots mentent toujours. Ils sont en deçà ou au delà; ils ne font que nous trahir de façons différentes. Le langage est un instrument grossier et qui ne peut fixer les états les plus délicats de notre àme qu'en les faussant. Tous les poètes n'ont-ils pas avoué que les meilleurs de leurs vers étaient ceux qu'ils n'avaient pas écrits? De là le principal mérite de la pantomime. Elle se passe des mots. Les idées, les sentiments nous arrivent à l'état pur.

Ceci encore est tout à fait agréable. Un écrivain a sa rhétorique, sa façon d'agencer les mots et de lier les idées, qui n'est pas entièrement la nôtre. Aussi nous avons beau être en sympathie avec lui, il n'y a jamais communion intime, absorption complète. Dans la pantomine ce dualisme îlu spectateur et de l'auteur disparaît presque complètement. L'auteur s'efface : il se borne à nous donner des indications très générales, des cadres, pour ainsi dire, que nous remplissons ensuite à notre guise. 11 y a une jouissance rare et délicate à se rendre compte qu'on est soi-même l'artisan des émotions qu'on éprouve, que c'est en nous qu'elles s'éveillent, et qu'elles montent de notre cœur avec la nuance exacte de sensibilité qui est la nôtre.

Mais, encore une fois, pour goûter ces sortes de jouissances, il faut être arrivé aux extrêmes confins du raffinement littéraire. Or, si beaucoup prétendent au titre de blasé, très peu y ont droit. Songez en effet aux conditions qu'il faut réunir pour tenir dignement cet emploi. Car il

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n'y suffit ni d'une intelligence très exercée, ni d'une lecture considérable ; il y faut joindre encore une extraordinaire fatuité. Gela n'est pas à la portée de tout le monde. — Mais ceux mômes qui ne seraient pas dans les dispositions voulues pour trouver aux représentations funambulesques l'espèce de plaisir que j'ai essayé de définir, ont encore une ressource. Ils peuvent se dire que le plaisir de la pantomime sera toujours un plaisir très distingué et goûté de peu de personnes. J'en sais à qui cette considération semblera suffisante.

Il est temps d'arriver à VEnfant prodigue.

Sachez donc que la famille Pierrot est réunie et qu'elle est à table. Il y a là Pierrot père, M*"* Pierrot et le jeune Pierrot, un grand garçon d'une vingtaine d'années. Le père mange copieusement et boit à longs traits, et il est facile de voir qu'il trouve de la satisfaction dans « le boire et le manger », comme d'ailleurs c'est la coutume de ceux qui ont l'âme droite et une grande honnêteté de conscience. Devant ce vaste appétit du père. Pierrot reste silencieux et rêveur. Il touche à peine aux mets qu'on lui présente, et les prévenances dont on l'accable ne font que l'irriter. Qu'est-ce donc que peut avoir l'enfant? se demandent les parents restés tête à tête. Ils se confondent en suppositions et en hypothèses afin de découvrir ce qui peut bien tourmenter la cervelle d'un o^arcon de ving-t ans. Serait-ce qu'il aime quelqu'un? Mais il ne vient personne ici. C'est toi, ma bonne, qui

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prends soin du ménage. Il est mathématiquement impossible que le gamin soit amoureux.

Donc il ne Test pas. Et, s'étant enfoncé son bonnet, comme un bonnet de docteur, Pierrot père s'en va retourner le cas dans sa tête.

Or c'est le jour de la blanchisseuse. Cette blanchisseuse est une petite blanchisseuse. Elle se nomme Phrynette. Pierrot fils l'aperçoit ; sitôt qu'il l'aperçoit, sans l'avoir encore vue, il la reconnaît. C'est elle qu'il attendait, elle qu'il désirait, et d'elle qu'il rêvait, tout à l'heure, accoudé à la fenêtre mélancoliquement. Pour lui faire sa déclaration, comijie il est un peu timide, il lui écrit une lettre. La lettre est gentiment tournée pour un débutant. C'est l'avis de Phrynette; mais Phrynette trouve aussi qu'il manque à cette lettre un post-scriptum ; et vous savez bien que de tout temps le post-scriptum a été, dans une lettre, la partie importante. C'est là qu'on traite la question financière. Et pour s'aimer Phrynette pense qu'il faut de l'argent, et qu'il en faut beaucoup si on veut beaucoup s'aimer. Pierrot est averti : qu'il s'arrange ! Vous allez voir de quel arrangement il s'avisera, et tout de suite, sans avoir eu besoin de réfléchir et sans avoir pris la peii>e d'hésiter.

Le soir est venu. Autour de la lampe M"' Pierrot travaille et M. Pierrot lit. Il lit le Temps, Le charme opère. Le bonhomme s'endort. Telle est môme l'atmosphère ensommeillée qui s'est répandue dans toute la chambre, qu'elle aussi, M"" Pierrot s'assoupit. C'est alors que leur digne

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fils ouvre doucement la porte, traverse la chambre à pas étouffés et se dirige vers le secrétaire. Pas de clé! Il retourne donc en arrière, rejoint la poche paternelle, y introduit délicatement la main, en extrait le trousseau de clés, revient au secrétaire, et ayant trouvé le tiroir aux économies, s'emplit les poches de pièces d'or et de billets de banque. Cependant, au tintement de l'or, les dormeurs se sont éveillés. Ils aperçoivent quel est le voleur. Ils pourraient se lever aussitôt et le saisir à la gorge brusquement. A quoi bon ? il aurait fallu que Tenfant ne conçût môme pas la pensée de la vilaine action. Maintenant qu'il Ta commencée, à quoi bon l'arrêter? Et ils feignent de se rendormir. Au moins n'auront-ils pas cette torture de croiser, en un pareil moment, leurs yeux avec les yeux de leur enfant. — Cette scène est très belle, d'une grande puissance d'émotion, tragique en sa simplicité.

Au second acte, nous sommes chez Phrynette.

Son amant l'a très coquettement installée, avec du satin et des dorures partout. Au fond, par les rideaux entr'ouverts, on aperçoit le sommeil de l'aimable personne : et comme une mouche en bourdonnant risque de troubler ce sommeil, Pierrot lui donne la chasse, court, bat des mains, et protège si bruyamment sa maîtresse endormie qu'enfin elle s'éveille. Or, pendant ces quelques instants, nous avons vu un domestique entrer plusieurs fois. Chaque fois il apportait un papier dans lequel Pierrot

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reconnaissait la note de quelque fournisseur. Et chacune de ces notes était plus longue que la précédente. Et Pierrot désespérément frappait sur sa poche, et sa poche ne sonnait que le vide.

Il montre à Phrynette ces papiers inquiétants et tâché de lui faire comprendre la gravité de la situation. Phrynette, d'ailleurs, s'en rend un compte très exact. Pour le prouver, elle montre à Pierrot le côté de la porte : w Si tu n'as plus d^argent, tu sais, mon petit, tu peux t'en aller. » Pierrot prend un grand parti. 11 s'arme d'un paquet de cartes, il s'en va jouer. — On pourrait très facilement montrer que cette scène enferme un grand sens, et qu'elle nous renseigne à merveille sur la façon dont toutes les Phrynettes de tous les temps ont compris l'amour.

A peine Phrynette est restée seule, on lui apporte un superbe collier de perles. Jointe au collier, il y a une carte. Et suivant la carte il y a un monsieur simplement désigné : le baron.

La scène est encore d'une absolue clarté. Phrynette présente au baron la note à payer. Le baron la trouve un peu forte. Mais, câline, Phrynette lui prend la tête dans ses deux bras, et, affolé par ce baiser, le baron tire de sa poche des liasses de billets de banque, et les jette aux pieds de Phrynette, qui consent à les ramasser... Quand Pierrot revient, ayant gagné au jeu, il trouve la maison vide. Il n'en veut pas croire ses yeux, il cherche de tous les côtés et fouille dans tous les coins. Partie, Phrynette!

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Et comme Pierrot est tout jeune encore, il s*étonne, il s'afflige, il se désespère, et tombe étouffé par les sanglots.

Au troisième acte, Tintérieur de la famille Pierrot, un intérieur désolé depuis que Tenfant n'est plus là. Le père a perdu son bel appétit d'autrefois, et les deux vieux échangent des regards tout pleins de pensée. Il y a ici encore, il y a partout, du reste, de charmants détails. C'est un portrait que retrouve la maman Pierrot, un portrait, vous savez de qui. Elle le regarde longuement avec une tristesse où se mêle de l'indulgence, un désir de pardonner. Mais le père ne veut pas même le voir. Et ainsi se trouvent nuancées très délicatement ces deux douleurs, égales, mais difi^érentes.

Restée seule, la mère affligée est tombée à genoux en prière, devant une statue de la Vierge. Elle demande le retour de l'enfant prodigue. Et le voici, en eff^et, qui entr'ouvre la porte tiinidement. Il revient, en quel état ! Il est déguenillé, il a faim, il a soif. Sa mère le pousse dans une pièce voisine, entendant le père qui revient... Elle va préparer ce père irrité. Elle tâche de l'adoucir. Elle l'implore. L'enfant prodigue et repenti est maintenant à genoux devant lui. Mais lui, encore inflexible, refuse de le regarder... A ce moment, on entend une musique lointaine. On distingue déjà le son des tambours et des trompettes. C'est le régiment qui passe. Et le régiment, c'est le moyen de salut, c'est Tespérance du pardon. Pierrot s'est

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relevé, il va partir pour être militaire. Ce qu'il demande, c'est la bénédiction paternelle. Et cette bénédiction ne lui est pas refusée.

De l'esprit et de Témotion, de la force dramatique et de la grâce, une étonnante variété de ton, voilà ce qui fait le grand et le rare mérite de VEnfant prodigue. C'est, à vrai dire, la pantomime-type. On ne fera pas mieux, parce qu'on ne trouvera pas un autre sujet, plus clair, plus facile à comprendre, et qui s'adresse à des sentiments plus généraux. Or, c'est là, indépendamment de l'habileté de l'auteur, la condition môme d'une bonne pantomime.

Le dramatiste norvégien Ibsen (i), dont le nom est populaire dans tous les pays du Nord, commence à n*être plus un inconnu pour nous.

Dans ces derniers temps, la critique s'est beaucoup occupée de lui. Il y a un an à peu près, on mettait pour la première fois à la scène une traduction française des Revenants^ ce drame atroce et qu'il me semble impossible d'entendre sans souffrir d'une sorte d'épouvante et d'horreur physiques. La pièce qu'on nous a donnée cette fois, le Canard sauvage [7)^ est l'une des plus caractéristiques dans l'œuvre'd'Ibsen. C'est dire qu'elle est aussi l'une des plus déconcertantes pour un public français. Il nous faut faire un violent effort sur nous-

(1) Les œuvres d'Ibsen, traduites par M. le comte Prozor, sout éditées chez Savine. — Sur l'œuvre d'Ibsen consulter, outre les articles de M"* Arvèdo Barine {Uébatt)^ de M. Edouard Rod (en tète de la traduction Prozor) et de M. Paul Desjardins (Figaro), le remarquable livre de M. Auguste Elirard : Benrik Ibsen et le Théâtre contemporain (Leeène et Oudin, éditeurs).

(2) Thâfttre-Iibn, mai 1891.

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mômeSy rompre avec nos habitudes intellectuelles, oublier les formes d'art qui nous sont familières. Il nous faut accepter les lenteurs du drame, les minuties de la peinture, les étrangetés d'une pensée qui volontairement s'enveloppe de voiles. Il nous faut sortir de notre milieu pour aller vers des hommes dont l'état d'esprit, comme le genre de vie, est très différent du nôtre.. Encore devons-nous nous avouer que . même à ce prix nous ne pénétrons pas entièrement le sens de l'œuvre : car nous avons beau faire, c'est avec une âme française que nous allons à la rencontre de l'âme étrangère, et on ne saurait donc parvenir à l'entente complète et à l'intime pénétration. — Pour apprécier le Canard sauvage^ il faut se placer à un double point de vue. La fable a été choisie, les événements ont été combinés dans l'évidente intention de rendre sensible, d'exprimer et de prouver une vérité morale. Néanmoins les personnages ne sont nullement des abstractions ^ et des entres de raison. Ce sont des hommes de chair et d'os, des créatures vivantes./ Le Canard sauvage est tout à la fois un drame symbolique qui enferme en son amère philosophie beaucoup de pensée, et un drame réaliste d'une surprenante intensité de vie.

Au premier acte nous sommes chez le riche industriel Werlé, un soir de réception. On entend un bruit de conversations et de rires venant de la salle à manger. Des domestiques allument les lampes. Un vieux bonhomme,

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d'aspect minaL!^. dans sa longue redingote usée, se présente; lî insiste pour qu'on le laisse passer et gagner par là les bureaux où il rapporte du travail, des copies qu'on lui donne à faire par charité. C'est le vieil Ekdal, jadis le lieutenant Ekdal, associé de la maison Werlé pour le commerce du bois. 11 y a eu un procès. Werlé a été acquitté. Ekdal condamné a fait de la prison : il en est sorti ruiné de toutes les façons. — Puis ce sont les invités qui défilent, se rendant de la salle à manger au fumoir, échangeant de vagues propos ; un monsieur gras, un monsieur chauve, un troisième monsieur^ tous chambellans. Assistance très distinguée. — Seuls, le fils de M. Werlé, Grégoire Werlé, et le fils du vieux bonhomme de tout à l'heure, Hialmar Ekdal, se séparent des convives et restent à causer. Ils sont camarades d'enfance; mais voilà bien longtemps, tantôt vingt ans, qu'ils ne se sont vus. Ce Grégoire est un personnage bizarre : il vit solitairement; employé aux usines de son père, qui sont situées fort loin, il ne descend jamais à la ville : il ignore ce qui s'y passe. Il faut donc qu'Hialmar lui conte son histoire.

Il lui dit qu'après la ruine de sa famille, il a dû prendre un métier : il s'est établi photographe, grâce à l'aide de Werlé, qui lui a avancé les fonds. Il s'est marié, grâce encore à Werlé. Il a épousé Gina, une ancienne bonne de Werlé. Il a une fille, Hedwige, qui va sur ses quatorze ans... A mesure qu'il apprend

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chacun de ces détails, Grégoire laisse percer les signes d'une angoisse croissante. — Il congédie son ami. Puis il demande à son père un entretien : il l'exige, immédiat. Et c'est alors entre le père et le fils une scène d'une violence inouïe. Grégoire rappelle d'abord à Werlé les vieux griefs qu'il a contre lui, et qui ont fait que, depuis des années, il a voulu vivre loin de lui, n'avoir avec lui rien de commun. Grégoire sait bien de quoi est morte sa mère, et que c'est de chagrin. Il sait bien comment a été conduite l'affaire commerciale qui a mené le vieil Ekdal en prison : c'est Werlé qui a trompé, trahi, ruiné son associé. Et voici qu'il apprend de nouvelles infamies encore. C'est son ancienne bonne, son ancienne maîtresse, Gina, que Werlé a fait épouser à Hialmar. Ce dernier vit donc confiant, heureux peut-être, sans se douter qu'il y a de la boue sur l'origine de son mariage, et que son foyer repose sur un mensonge... Désormais, Grégoire refuse une fois pour toutes de plus jamais vivre sous le toit de son père ; il refuse une association que celui-ci lui proposait : il refuse de lui devoir même de modiques appointements d'employé Il ne veut rien, plus rien. — Cette scène est admirable de franchise, de largeur, d'énergique carrure. Ce premier acte est d'ailleurs, et d'un bout à l'autre, très vivement mené, d'après des procédés d'exposition familiers à notre théâtre. C'est de toute la pièce la partie la plus accessible pour nous, et qui ne diffère

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pas sensiblement de tels premiers actes de Dumas.

Les quatre actes qui suivent ont pour cadre Tatelier du photographe Hialmar Ekdal. C'est une mansarde, meublée convenablement. A droite un sofa, une table, quelques sièges. A gauche une étagère. Au fond une porte à doubles coulisses. Qu'y a-t-il derrière cette porte, et ou mène-t-elle quand on Ta fait glisser sur ses deux coulisses ? Mais si vous croyez que je vais vous révéler le secret tout de suite et vous dire la chose sans en faire plus de mystère!... Cette porte ouvre sur un vaste grenier. Dans ce grenier, il y a d'abord ce qu'on trouve habituellement dans les greniers, vieux meubles boiteux, vieux arbres de Noël desséchés. Mais il y a encore des poules, des lapins, des pigeons. Et il y a enfin, — faut-il déjà vous le dire? — il y a un canard, pas un canard ordinaire, vous entendez bien, mais un canard sau vagel... Le vieil Ekdal, qui dans son temps a été un chasseur d'ours, et que Tâge et les malheurs ont fait tomber en enfance, chasse dans ce grenier. Et quand, embusqué derrière une caisse défoncée, il tire un lapin, il retrouve les plus vives émotions de ses grandes chasses.

Seulement il se garde bien de toucher au canard sauvage. Celui-ci a une histoire. M. Werlé faisait la chasse en bateau; il l'aperçoit, il tire dessus; mais il ne fait que lui envoyer quelques plombs dans Taile. Les canards sauvages, quand ils en ont dans l'aile, vont au fond de la mer,

tant qu'ils peuvent, se retiennent avec le bec dans les herbes marines et dans les roseaux et dans toutes les saletés qui se trouvent là-bas, et ne remontent plus jamais. Seulement M. Werlé avait un chien; le chien a plongé, il a ramené le canard. Puis on Ta donné aux Ekdal qui l'engraissent dans leur grenier. Le canard sauvage est la propriété d'Hedwige.

Pendant le second et le troisième actes il ne se passe rien, et le drame n'avance pas d'une ligne. On nous fait seulement, avec une précision et une minutie infinies, le tableau de l'intérieur de la famille Ekdal. Il faut entendre sans sourire certains détails. Il faut se prêter aux lenteurs du pinceau, qui procède par retouches successives, qui accumule les petits traits. Mais le tableau ainsi obtenu est grouillant de vérité. Rien ne nous reste ignoré de cette maison, de ceux qui l'habitent, de la vie qu'ils y mènent. En dehors de l'appartement, les Ekdal ont une chambre qu'ils louent, quand ils trouvent un locataire. Dans la maison habitent le candidat Molvick et le médecin Relling. Très noceurs, il arrive qu'ils rentrent tard le soir, qu'ils sont ivres et font du tapage. Souvent ils emmènent Hialmar, Dieu sait où ; à son tour Hialmar, quand il les rencontre dans l'escalier, les invite à venir manger la salade de harengs. Il vient peu de clients à la photographie. Encore, la plupart du temps n'est-ce point Hialmar qui les reçoit; c'est Gina qui fait poser, c'est Hedwige qui retouche les épreuves. Pour

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lui, Hialmar Ekdal, étendu sur un sofa, il passe des journées à rêver d'une grande invention qui doit illustrer son nom, et qui d'ailleurs n'aboutira jamais. Quand il est fatigué de rêver à vide, il s'amuse à « bricoler » avec le père. Il installe quelque nouvelle machine dans le grenier, un perchoir pour les pigeons, un baquet pour le canard... C'est, comme vous le voyez, un tableau d'intérieur norvégien peint dans la manière des maîtres hollandais.

Tout de même on vit à peu près heureux chez les Ekdal. Le vieux fait ses copies, boit son rhum, fait la chasse aux lapins. Hialmar rêvasse. Gina travaille pour tout le monde et fait marcher le ménage, en laborieuse résignée et qui se contente de lever les épaules quand on ne la regarde pas. La petite Hedwige s'use les yeux à lire. — C'est Grégoire qui va faire entrer le drame dans cet intérieur et troubler cette tranquillité qui ressemble au bonheur.

Ce Grégoire est un cerveau troublé de mystique et d'illuminé. Il est atteint d'une maladie qu'un des personnages de la pièce désigne sous le nom de ce fièvre de justice aiguë ». Il a sans cesse à la bouche les * grands mots de revendications idéales, droits de l'idéal, etc. Il veut le triomphe de l'idée. Il veut faire régner dans les rapports sociaux la justice absolue, la vérité absolue. Nous allons voir ce qui xc peut arriver dans une famille quand il y entre un de ces fous qui viennent vous présenter au nom de l'idéal leurs réclamations de malheur! »

DouMic. — Théâtre contemp. 21

Depuis qu'il sait Thistoire du mariage d*Hialmar, Grégoire s'est dit qu'il avait enfin un but dans l'existence : c'est d'apprendre à Hialmar le passé de Gina. <c Alors, se dit-il, Hialmar, connaissant sa faute, pourra la lui pardonner; il n'y aura plus de mensonge entre eux ; ils seront parfaitement heureux, et leur bonheur, fondé sur la vérité, sera solide autant qu'ineffable. »

C'est pourquoi, après qu'a eu lieu la scène d'explication entre les deux époux, Grégoire entre, la figure épanouie, leur tendant les mains :

— Eh bien ! mes chers amis. (// les regarde l'un après V autre j puis chuchote à Hialmar,) Ce n'est donc pas fait?

Hialmar [d'une voix sombre), — C'est fait.

Grégoire. — C'est fait?

Hialmar. — J'ai vécu l'heure la plus amère de ma vie.

Grégoire. — Mais aussi la plus pure, n'estce pas ?

Hialmar. — Enfin, pour le moment c'est fini.

Gina. — Que Dieu vous pardonne, monsieur Werlé!

Grégoire {avec un profond étonnement). — Je n'y comprends rien.

Hialmar. — Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

Grégoire. — Cette grande liquidation, qui devait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie. à une communauté basée sur la vérité délivrée de tout mensonge.

HiALMAR. — Je sais, je sais très bien.

Gfégoire. — J'étais si intimement persuadé qu'à mon entrée je serais frappé par une lumière de transfiguration illuminant l'époux et l'épouse ! Et voici que devant moi tout est morne, sombre, triste.

En vérité, il a fait de bel ouvrage. Mais voici mieux encore. Sur la piste où se trouve lancé Hialmar, on ne s'arrête guère. Il se demande maintenant si Hedwige, cette petite qu'il aime tant, est bien sa fille. Et voici qu'Hedwige reçoit une lettre : c'est une donation que lui fait M. Werlé père, à la veille de se remarier. Un dernier trait achève de préciser les soupçons d'Hialmar. M. Werlé père, qui a toujours souffert des yeux, est près de devenir aveugle : or Hedwige a la vue faible. Hialmar, insuffisamment évangélique, entre en fureur, rudoie Hedwige, déclare qu'il quitte la maison. Ici une bien jolie scène, où la figure d'Hedwige se dessine avec une adorable naïveté :

Hedwige. — Il faut me dire ce qu'il y a.

Pourquoi papa ne veut-il plus de moi ?

Grégoire. — Il ne faut pas demander cela avant que vous soyez grande et raisonnable.

Hedwige (sanglotant), — Je ne puis pourtant pas garder ce terrible chagrin sur le cœur, jusqu'à ce que je sois grande et raisonnable. Je vois ce que c'est. Je ne suis peut-être pas l'enfant de papa.

Grégoire [inquiet), — Commeiit serait-ce possible ?

Hedwige. — ' Maman m'aura peut-être trouvée et papa l'aura appris tout à l'heure. J'ai lu de ces choses dans les livres.

Grégoire. — Eh bien! si c'était le cas?

Hedwige. — Il me semble qu'il pourrait m'aimer tout de même, autant, si ce n'est davantage. Le canard sauvage aussi, nous l'avons reçu en cadeau et je l'aime tant malgré ça !

GRÉGOIRE {saisissant le joint). — C'est ça, Hedwige, le canard, parlons un peu du canard !

Hedwige. — Pauvre canard ! H ne peut plus le voir non plus. Pensez donc : il a songé à lui tordre le cou.

Grégoire. — Baste ! il n'en fera rien.

Hedwige. — Non, mais il en a parlé. C'est si vilain à papa d'avoir dit ça ! Vous savez : je récite tous les soirs une prière pour le canard, cifîn qu'il soit préservé de la mort et du mal.

Grégoire. — Vous avez l'habitude de faire votre prière le soir ?

Hedwige. — Mais oui.

Grégoire. — Qui vous a enseigné cela?

Hedwige. — Personne. Papa a été si malade

une fois! On lui a posé des sangsues sur le

*ou. Alors il a dit que la mort était à la porte.

Grégoire. — Eh bien ?

Hedwige. — Alors j'ai prié pour lui quand j'ai été au lit, et j'ai toujours continué depuis.

Grégoire. — Et, maintenant, vous priez aussi pour le canard sauvage?

LE GAIYARD SAUYAGB. 325

Hedwige. — J'ai pensé qu'il en avait besoin, il était si malade en arrivant !

Grégoire. — Faites-vous aussi une prière le matin ?

Hedwige. — Non. Le matin il fait clair. Il n'y a plus de quoi avoir peur.

Et l'idée vient à la pauvrette, afin de donner une preuve décisive de tendresse à son père, de faire pour lui un sacrifice, le plus grand des sacrifices, de lui sacrifier ce qu'elle a de plus cher au monde : le canard sauvage.

Au cinquième acte, Hialmar, qui est un irrésolu, un faible, revient à la maison. Sans doute il n'y veut plus vivre. Mais ne faut-il pas qu'il emporte ses livres, ses papiers, ses brochures scientifiques? Car il y a la fameuse invention, à laquelle il ne doit pas renoncer. Et il peut aussi sous ce toit maudit, prendre un peu de café, et puisqu'il le prend, ce café, autant qu'il soit chaud, bien chaud, avec des tartines soigneusement beurrées. Il s'absorbe donc dans ses tartines, dans son beurre et dans son café... quand on entend une détonation.

Hedwige vient de tirer. Mais au lieu de tirer sur le canard, elle a tiré sur elle-même. La pieuse et trop douce enfant a payé pour les autres. Maintenant, il est bien temps qu'ils versent des flots de larmes sur ce petit cadavre !...

A la sortie j'entendais un Parisien de Paris formuler ainsi son impression : « Qu'est-ce que tout ça veut dire ? Quel est ce rêve ? Quel est

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ce cauchemar ? D'où sortent ces gens-là ? C'est un fou, ce Grégoire, celui qui voudrait être un chien afin de ramener les canards sauvaâfes quand ils plongent jusqu'au fond. Fou le vieux qui chasse à l'ours dans un grenier ! Hialmar est fou. Elle-même, la petite Hedwige, c'est dans un moment de délire qu'elle s'est tuée. Ils sont tous fous. Et leur folie est contagieuse. On se sent tout chose... Encore est-il des folies amusantes. Mais cet autre avec ses revendications i-dé-a-les ! Et le canard sauvage ! Avez-vous compris la raison d'être de ce volatile ? Jureriez-vous que la valeur allégorique de ce palmipède est pour vous sans mystère ?

Mais c'est égal, et comme dit Grégoire, si nous reparlions du canard sauvage ! Pour ce qui est de l'idée morale, du cas de conscience qui consiste à savoir si l'on doit, oui ou non, détruire certaines illusions bienfaisantes, il y a beaux jours que Labiche s'en était avisé sans faire tant d'affaire. Le Canard sauvage^ c'est Doit-on le dire? transposé par un aliéné... »

Je vous donne cette impression pour ce qu'elle vaut. Et sans doute il faut négliger certaines subtilités d'interprétation. Apparemment les Norvégiens n'ont pas autant de goût que nous en avons pour l'absolue clarté, pour les idées nettes et les façons de penser géométriques. Néanmoins on peut assez bien dégager ridée maîtresse du drame, d'autant qu'Ibsen a confié à l'un de ses personnages, le docteur Relling, le soin de l'expliquer. La voici : les phi-

losophes, les jeunes gens, et en général tous les rêveurs sont portés à croire qu'il faut s'attacher à ridéal. Ces intransigeants ne composent pas avec le vrai, le bien, le juste. Ils se trompent, et leur erreur peut avoir les plus graves conséquences. Il n'y a pas de place dans cette vie pour l'idéal : mais il faut lui substituer l'illusion, le « mensonge vital ». La méthode de traitement que le docteur Relling applique à la pauvre humanité consiste justement à faire naître, à développer, à entretenir chez les malades (et tout homme est un malade) ce mensonge qui l'aide à vivre. C'est lui qui a soufflé à Hialmar cette idée d'une invention qui occupe le cerveau vide du photographe. C'est lui qui a suggéré au candidat Molvick l'idée qu'il était démoniaque : « Que diable voulez-vous que cela signifie, un démoniaque ? Une blague que j'ai inventée pour lui entretenir la vie. Si je n'avais pas fait cela, il y a bon nombre d'années qu'il pataugerait dans le désespoir et le mépris de lui-même. » Pour ce qui est du vieil Ekdal, il a trouvé son traitement lui-même. Il n'y a pas de trappeur plus heureux que ce bonhomme quand il trébuche dans le pêle-mêle de son grenier. — Tous les hommes, autant de canards sauvages qui ont du plomb dans l'aile. Grégoire, comme un chien fidèle et inintelligent, les fait remonter à l'air libre. Mieux eût valu les laisser là où ils se plaisaient, au fond des mers.

Cette conclusion donne une empreinte grandiose à la scène dernière, où l'auteur, réunis-

sant tous les éléments du drame dans un large finale, groupe tous les personnages autour du cadavre d'Hedwige, et nous fait prévoir que chacun restera fidèle à son caractère, attaché comme auparavant au mensonge de sa -û

MoLViCK {murmurée en étendant les mains). — Gloire au Seigneur!... Tu retourneras en poussière.

Relling (bas). — Tais-toi donc, animal, tu es saoul !

Grégoire. — Hedwige n'est pas morte en vain. Avez-vous*vu comment la douleur a dégagé ce qu'il y a de grand chez Hialmar ?

Relling. — Presque tout le monde se fait grand pour pleurer devant un mort. Mais combien de temps croyez-vous que cela durera?... Dans quelques mois la petite Hedwige ne sera pour lui qu'un beau motif à déclamations.

Grégoire. — Et vous osez dire cela d'Hialmar Ekdal !

Relling. — Nous en reparlerons quand la première herbe aura séché sur le tombeau de la petite. Alors vous l'entendrez se répandre en doléances sur « l'enfant enlevé trop tôt à son cœur de père »; vous le verrez confit dans l'attendrissement, l'admiration et la pitié pour lui-même.

Gbégoire. — Si c'est vous qui avez raison et si c'e»î: moi qui ai tort, la vie ne mérite pas qu'on la supporte.

Relling. — Eh si ! la vie aurait beaucoup de bon, malgré tout, n'étaient ces maudits créan-

LE CANARD SAUVAGE. Sag

ciers qui viennent à la porte des pauvres gens comme nous leur présenter la réclamation de l'idéal...

Cela est d'une grande beauté. Et tandis que mon voisin songeait à Labiche, d'autres avec plus de raison, semble-t-il, se souvenaient de certaines scènes de Shakespeare.

Que si on laisse de côté la philosophie de l'œuvre, il reste une vigoureuse étude réaliste. J'ai montré déjà comme on a su nous donner l'exacte vision de l'intérieur des Ekdal. Mais en outre chacun des personnages d'Ibsen est un bonhomme vivant. Le portrait est solidement construit, avec des dessous faits des lointaines influences et des constantes habitudes dont se compose un caractère, avec ces traits particuliers et ces tics par où se traduit l'individualité de chacun. On sent qu'Ibsen a vécu longtemps et familièrement avec eux, et qu'avant de nous les faire voir, il les a vus de ses yeux. — Hialmar le photographe est un beau type de raté, à mettre à côté du Delobelle de notre Daudet. Tout enfant il passait pour un petit prodige. Il a été adulé, gâté. Maintenant, tandis qu'il rêvasse à vide, et qu'il respecte en lui le problématique inventeur, il se laisse parfaitement entretenir et nourrir par sa femme et sa fille. Il est élégiaque et déclamateur. 11 parle avec emphase de son travail, de son courage, de la force de ses épaules. Il parle avec attendrissement de sa fin prochaine et de l'avenir des siens, qu'il voudrait assurer. Et il a tout

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de même des coins de sincérité : il aime vraiment Hedwige. Caractère lâche, mou et flasque, il est, pour tout dire, atteint d'une maladie de la volonté. Il y a désaccord entre ce qu'il imagine et ce qu'il fait. Il est impuissant à traduire en actes ce qu'il a une fois conçu, ce qu'il a voulu l'espace d'un instant. Chez lui le premier mouvement est excellent, tel qu'il doit être : mais il est aussitôt démenti. Son premier mouvement est pour quitter la maison où il ne peut vivre sans honte : le second, qui le suit de près, est pour rentrer dans cette maison où le café fume, où le beurre s'étend si largement sur les tartines. Son premier mouvement est pour déchirer la donation qui déshonore sa fille : le second, est pour en recoller les morceaux. Ses résolutions ont autant de violence qu'elles ont peu de durée et peu d'effet. — Vous avez assez vu par l'analyse précédente qui est le vieil Ekdal, ce haillon, cette loque d'humanité; et aussi qui est Hedwige, la douce petite, qui dans son héroïque sacrifice reste encore une enfant. — Grégoire est un illuminé comme beaucoup de ses frères les Slaves. Il est aussi le fils d'une mère romanesque, dont la sensibilité a été comprimée par un mari brutal, qui a souffert et pleuré devant son fils. Grégoire a été forcé de haïr son père. Ce premier manquement à l'ordre naturel a été la cause du trouble général qui a suivi. Par une première fêlure de son cerveau, tout le reste a passé. — Gina n*est pas la moins vraie.

Celle-ci est une créature toute passive. Ce serait trop de dire qu'elle est une résignée. Elle subit. Elle est devenue la maîtresse de Werlé sans le vouloir, la femme d'Hialmar sans savoir pourquoi. Quand son mari lui demande comment elle a pu soutenir ce long mensonge, supporter cette obsession du passé, elle répond que c'est à peine si elle s'en souvient. Et elle dit vrai. Nous ne nous souvenons que de ce que nous avons fait, que des actes où nous avons mis un peu de nous-méme. Gina est de cette catégorie très nombreuse d'êtres qui vivent, et restent comme étrangers à leur propre vie...

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