IL — NOËL
Il est bien vrai que dans ce goût qui porte aujourd'hui beaucoup de lettrés vers les sujets religieux, il m'avait semblé d'abord qu'il entrât plus de mode littéraire que de piété véritable. Mais Fauteur de Tobie me reprocha qu'à son égard du moins je m'étais trompé et que j'avais méconnu la sincérité de son inspiration. J'avais tort, en effet, et je confesse mon erreur p.our qu'elle me soit pardonnée. M. Maurice Bouchor n'est pas un dilettante épris de mysticisme.
C'est un croyant. Il a la foi véritable, celle qui agit. Ce qui le prouve bien, c'est la lettre qu'il adresse à son filleul, Jacques Richepin, le fils du poète, en lui dédiant Noël. Il l'avertit que, s'il a accepté d'être son parrain, c'est avec la ferme intention de n'être pas un parrain pour rire. Il s'occupera de l'instruction religieuse de son filleul : c'est un droit auquel il ne renoncera pas, un devoir auquel il ne faillira pas. Cette déclaration me tranquillise sur l'avenir du jeune Richepin ; et en me tranquillisant elle m'inquiète tout de même un peu. Car un jour viendra inévitablement où le jeune homme devra choisir entre les convictions de son père
(1) Petit-Tbéàtre, novembre 1890.
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et les croyances de son parrain. Ira-t-il vers le farouche auteur des Blasphèmes ou vers le tendre poète de Noël et de Tobie ? Je prévois des déchirements. Mais ce ne sont pas mes affaires. '. — Ce qui nous importe seulement, c'est que la nouvelle œuvre de M. Maurice Bouchor est d'un sentiment très pur, qu'elle nous a charmés tous, et que nous Tavons écoutée justement dans les dispositions que le poète souhaitait.
... Soyez sincères, je vous prie.
N'étes-vous pas émus jusqu'aux larmes parfois Quand votre dernier-në, croisant ses petits doigts, Hésitant, mais soufflé par un ange invisible, Dit sa prière, avant de s'endormir paisible ? Rappelez-vous un temps d'innocentes gaîtés, Où la foi fleurissait dans vos âmes ; jetez Mélancoliquement un regard en arrière ; Et, fussiez-vous brouillés avec toute prière, Vous n*écouterez pas dans un profane esprit Ce mystère qui fut pieusement écrit.
Les incrédules, eux-mêmes, — en admettant qu'il y en eût dans la salle — ont été touchés.
Au premier tableau, l'étable de Bethléem* L'archange Gabriel est entre l'âne et le bœuf. Après avoir recommandé à la bienveillance du public la pièce de M. Bouchor, il délie la langue du bœuf, et la langue de l'âne pareillement. Les deux compagnons d'étable se mettent à parler; et ils parlent longuement, comme il convient à des bêtes qui ont derrière elles tout un passé de silence. Survient le maître de l'âne et du bœuf. Il a bu un peu plus que de raison^.
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et il tient des propos incohérents. Ce qu'on distingue pourtant dans ce bavardage d'ivrogne, c'est que notre homme est sans religion et qu'il est dur aux pauvres gens. Va-t-il donc repousser cet étranger qui lui demande pour sa femme et pour lui-même l'asile d'une nuit ? Mais à ce moment il est touché de la grâce :
son cœur se fond, et il accueille les hôtes que Dieu lui a envoyés.
Au deuxième tableau « Les bergers aux champs » de jolies scènes rustiques. Farigoul, le vieux pastour, qui entend ce que disent les oiseaux en leur jargon, annonce à Myrtil et à Marjolaine que l'enfant divin va naître, et que le même jour, en signe de réjouissance, ils seront fiancés. De ces deux nouvelles. Marjolaine et Myrtil ne savent laquelle leur cause plus de joie.
BfTRTIL.
J'adore mon amie ; eUe m'est bien plus douce Qu'à l'oiseau nouveau-né son nid d'herbe et de mousse, Au jeune agneau son lait, ou l'ombre au moissonneur, Mais je rêve à l'enfant qu'un Dieu bon nous envoie, Et le bonheur de tous me donne plus de joie Que mon propre bonheur.
MÀRJOLÀIMS.
Va, je suis bien heureuse ; et je perdrai la tête Lorsque les violons, jouant des airs de fête, Viendront me réveiller à l'aube du grand jour ; Mais je rêve à Jésus qui près d'ici repose, Et tout au fond de moi je ressens quelque chose De plus doux que l'amour.
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Les bergers s'en vont adorer l'enfant divin, non sans avoir préparé pour le retour un copieux réveillon. Les détails sur la mangeailie forment la partie comique du Mystère.
Jusqu'ici nous n'avons guère vu que des tableaux d'idylle charmants par la simplicité et la familiarité. Mais il faut que nous partions sur une forte impression religieuse et tout pénétrés de la grandeur de cette vérité que le Sauveur est venu apporter au monde. C'est pourquoi dans la dernière partie de Noël le sentiment s'élève, la poésie prend plus haut son vol, le vers devient plus éclatant et plus vigoureux. Au troisième tableau, on nous montre les rois mages anxieux parce que l'étoile qui jusqu'ici les guidait a disparu. Mais quoi!
Celui qui, de ses mains, dès le commencement, Enchâssa dans le pur cristal du firmament
Aidébaran et Bëtelgeuse, Lui par qui votre Étoile éblouissante a lui Is" avait-il pas le droit de rappeler à lui
Cette immortelle voyageuse?
C'est à coup sur une épreuve à laquelle Dieu a voulu les soumettre. Et parce qu'ils n'ont pas douté, ils sont récompensés. Car Tétoile, la vivante étoile luit de nouveau sur le lac bleu du ciel. — Au dernier tableau, l'Adoration. La crèche apparaît toute resplendissante de lumière. La Sainte Vierge est assise serrant dans ses bras Jésus endormi.
Saint Joseph, debout auprès d'elle, tient un lis
DouMic. — Théâtre contenip. 20
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à la main. Les bergers et les mages, agenouillés, offrent leurs présents. Et tous ils ont la funèbre vision de l'avenir : auprès de Jésus naissant, ils songent à Jésus crucifié. — Afin de rendre plus poétiques encore les gracieux rêves qui prenaient forme devant nous, M. Bouchor a voulu joindre au charme des vers celui de la musique. On chante beaucoup dans le Mystère de la Nativité. On chante de doux airs très simples : un Noël à la fin du second tableau, au dernier tableau une berceuse qui accompagne en les rythmant toutes les paroles de la Vierge. On a beaucoup goûté les mélodies d'un tour archaïque de M. Paul Vidal. Même, dans la salle, il est arrivé qu'on les reprît en chœur. Et c'est là ce résultat que j'admire : avilir réussi à assembler l'élite du Tout-Paris blagueur pour lui montrer le petit Jésus et pour lui faire chanter des cantiques, comme en chantent les enfants dans les catéchismes. ••