HEDDA GABLER
au foyer piteusement bourgeois de Tesman.
Elle revient d'un voyage de noces, où son mari n'a guère vu qu'une occasion pour aller consulter de lointaines archives. Elle va vivre en face de ce spécialiste, et des deux vieilles filles qui l'ont élevé, la bonne tante Julie, et l'excellente Rina. Elle est arrivée de la veille. Elle est déjà à bout de forces.
Avant son mariage Hedda a aimé un homme de grand esprit, qui était aussi un grand débauché : Eylert Loevborg. Elle apprend qu'Eylert est dans la ville, et qu'il est en passe de devenir célèbre. Il a publié déjà un livre qui a été très lu, très discuté. Il en prépare un autre, où il mettra toute sa pensée, qui sera vraiment une œuvre et fera révolution. D'ailleurs il s'est rangé, il ne boit plus. C'est une complète métamorphose. A qui en est-il redevable? Une certaine M°* Théa Elvsted, ancienne amie de pension de Hedda, créature douce, effacée, un peu niaise, a fait ce miracle. Hedda aura tôt fait de détruire l'œuvre de M"' Elvsted. Elle fait boire Eylert. Elle l'engage à aller avec Tesman à une soirée que donne dans sa garçonnière un galantin, l'assesseur Brack. Eylert se grise abominablement. En sortant, il laisse tomber de sa poche le manuscrit de son prochain livre.
Tesman le ramasse et le confie à Hedda dans l'intention de le rendre à Eylert dès que celui-ci aura recouvré l'usage de sa raison.
A partir de ce moment le drame se précipite et prend un caractère de sauvagerie. Eylert re-
vient, très surexcité. Il raconte qu'il a lui-même déchir<^ son manuscrit, anéanti l'œuvre de sa vie : « Je l'ai déchiré en mille morceaux. Et ces morceaux, je les ai jetés dans le Qord, très loin. Là-bas, du moins, il y a de l'eau de mer bien fraîche. Qu'elle les emporte. Qu'ils s'en aillent à vau-l'eau, au gré du vent. Dans un instant ils couleront k fond. Plus bas, toujours plus bas... Comme moi, Théa. — M"* Elvsted. Ce livre... toute ma vie il me semblera que tu as noyé un petit enfant. — Loevborg. Tu as raison, c'est une sorte d'infanticide. — M"* Elvsted. Mais comment as-tu pu? L'enfant m'appartenait aussi bien qu'à toi. » En effet, ce que vient de perdre Eylert, c'est plus qu'un livre : « L'âme pure de Théa avait passé dans ce livre. » Hedda profite de l'état d'esprit où elle voit Eylert pour lui suggérer l'idée du suicide. Elle lui met dans les mains un des pistolets qu'elle tient de son père, le général Gabier, et avec lesquels nous l'avons vue jouer à plusieurs reprises. Elle lui recommande de faire du moins une belle fin. « Eylert Loevborg, écoutez-moi! Ne pourriez-vous agir en sorte que cela se fît en beauté ? » Lui parti, elle prend le manuscrit qu'elle avait serré dans un bureau et le jette au feu. « Maintenant je brûle ton enfant, Théa, la belle aux cheveux crépus... L'enfant que tu as eu avec Eylert Loevborg... Maintenant, je brûle, je brûle l'enfant. »
Au dernier acte, l'assesseur Brach vient annoncer à Hedda qu'Eylert s'est tué. Cette nou-