‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 47 sur 48 · BED5A GABLER · texte numérisé non relu

BED5A GABLER

velle cause d'abord à la jeune femme une joie farouche. Enfin! voilà donc quelque chose qui n'est pas banal et qui sort de l'ordinaire. «C'est une délivrance pour moi de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue... Eylert Loevborg a eu le courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie. » Mais sur ce bel enthousiasme vont tomber comme autant de douches glacées les révélations de l'assesseur, lui donnant les détails exacts de la mort d'Eylert. Celui-ci n'est pas mort chez lui, mais bien dans le boudoir d'une fille. Le coup de pistolet ne l'a pas frappé dans la poitrine, mais bien dans le bas-ventre. « C'est complet ! s'écrie Hedda avec une expression de découragement et de dégoût. Ah ! le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout ce que j'ai touché. » Mais il y a en outre un détail, singulièrement compromettant pour Hedda. Le pistolet qu'on a trouvé dans la main d'Eylert, l'assesseur sait à qui il appartenait. Que la justice vienne à apprendre que c'était un des pistolets du général Gabier, elle interrogera Hedda, il y aura scandale. Et la justice ne l'ignorera qu'autant que l'assesseur se taira. L'assesseur tient donc Hedda en son pouvoir : et il a bien l'intention d'abuser de la situation. . • Cependant Tesman, pris de remords,

songe qu'on pourrait, avec les notes laissées par Eylert, reconstituer le livre qu'a détruit Hedda. Et déjà penché sous la même lampe, auprès de M"* Elvsted, il commence ce travail. Mais ce travail sera long. Alors voici comment Tesman compte s'arranger. Il ira chaque soir chez M"* Elvsted travailler avec elle : pendant ce temps l'assesseur Brack tiendra compagnie à Hedda. A ce moment on entend dans la pièce voisine où s'est retirée Hedda un air de danse endiablé joué sur le piano. Puis un coup de feu. Hedda s'est tuée. « Miséricorde ! s'exclame l'assesseur, ces choses-là ne se font pas! »

On voit assez bien quel est le caractère de Hedda. C'est un type qui est loin de nous être inconnu à nous autres Français, et que nous avons revu bien des fois dans les livres et au théâtre depuis Madame Bovary. Hedda est une imagination exaltée et pervertie; elle se fait de l'élégance et de la distinction de la vie une idée fausse : elle méprise une existence toute droite et simple, faite de l'accomplissement des devoirs réguliers : la maternité lui fait peur. Elle veut peser sur une destinée humaine, fût-ce pour la détruire. C'est une malade, une névrosée. — M. Jules Lemaître, dans la conférence qu'il a faite au Vaudeville avant la représentation, a insisté sur ce côté du caractère de Hedda. Il a montré tout ce qu'il y a chez la jeune femme de cabotinage intellectuel et sentimental. Il a été pour elle très sévère, plus sévère, je pense, que ne Test Ibsen lui-même. Il ne s'agit certes

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pas de faire de Hedda un personnage sympathique. Mais encore n'est-elle pas entièrement et uniquement coupable. Elle est en partie victime de Téducation qu'elle a reçue et du milieu où elle s'est trouvée jetée. 11 y a lieu de plaider pour elle les circonstances atténuantes*

La fille du général Gabier appartient à la nombreuse catégorie des jeunes filles élevées dans des habitudes qui ne sont pas en rapport avec leur fortune, et qu'un ingénieux système d'éducation prépare donc à se trouver mal à l'aise et à l'étroit dans l'existence qui les attend plus tard. Elle a caracolé sur les chevaux du général, joué avec ses pistolets. Elle a fréquenté une société élégante et riche. Elle y a eu beaucoup de succès, grâce à sa beauté, à son esprit, et aussi à la liberté de ses allures. Elle a eu des danseurs et des soupirants. Mais parmi ces soupirants pas un n'a eu l'imprudence de demander sa main; parmi ces danseurs il n'y avait pas un mari. Les années venaient. Hedda approchait de la trentaine. Il était grand temps de faire une fin. C'est alors que Tesman s'est présenté. Elle s'y est résignée.

Ce Tesman est la principale excuse de Hedda.

Car sans doute George Tesman est un très honnête homme. Il est rempli de qualités. Il est laborieux, rangé, vertueux. Une seule qualité lui fait défaut, et celle précisément qui aurait été la plus nécessaire au mari de Hedda. Cette exaltée aurait eu besoin de sentir auprès d'elle une volonté forte. Qu'elle eût épousé un

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homme capable de la dompter et deTapprivoîser, il n'est pas impossible qu'elle se fût convertie comme la Catarina de Shakespeare. MaisTesman ne sait pas vouloir. Et il ne sait pas voir. Il est un de ces savants qui ignorent tout de la vie, un de ces « spécialistes » qui ont comme des œillères pour tout ce qui n'est pas leur travail spécial. Tesman écrit sur l'industrie domestique dans le Brabant du moyen âge. Sortez-le du moyen âge et du Brabant, il est dépaysé; ce nest plus son affaire. Cet homme n'est plus un homme : ce n'est qu'un mangeur de livres.

Écoutez ce bout de conversation entre lui et la tante Julie qui cherche à savoir si, depuis six mois qu'il est marié, il n'a pas des espérances de paternité : « — M"' Tesman. Ecoute donc, George, n'as-tu pas quelque chose à m'apprendre? — Tesman. Au sujet de notre voyage? — M"® Tesman. Oui. — Tesman. Non, rien que je sache, en dehors de ce que je vous ai écrit. Ma promotion au grade de docteur, je t'en ai parlé hier, n'est-ce pas? — M"* Tesman. Oui, tout cela je le sais. Mais je veux dire, n'as-tu pas, n'as-tu pas,voyons, quelques espérances ? — Tesman. Des espérances? — M"* Tesman. Mon Dieu, George, ne suis-je pas ta vieille tante ? — Tesman. Certes, certes j'ai des espérances. — M"' Tesman. Vraiment? — Tesman. Les meilleures espérances d'être nommé professeur un de ces jours... » Et plus loin, Tesman. « Que veux-tu que nous fassions de ces deux chambres vides entre la pièce du fond et la chambre à coucher de Hedda? —

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'ST* Tesman {souriant). Oh! mon cher George, on trouvera bien à les employer avec le temps. — Tesman. C'est vrai, tu as bien raison, tante Julie. Plus tard, quand j'aurai augmenté ma bibliothèque... » Les livres Font rendu inintelligent de tout ce qui n'est pas dans les livres. Ce genre d'abêtissement, cette absorption de la personnalité par la profession n'est pas rare chez les hommes d'étude et chez les érudits.

Si encore Tesman était au premier rang parmi ses confrères, on po urrait avoir quelque indulgence pour ce médiéviste. Mais non. Là comme ailleurs Tesman est un médiocre. Il faut voir son eCEarement quand il apprend qu'Eylert pourrait bien être son concurrent pour la place de professeur. Alors il faudra concourir, disputer de mérite. Tesman est de ceux qui avancent à l'ancienneté et à leur tour de bête. Comme on comprend que Hedda prenne en pitié et méprise ce pauvre homme ! La grande joie de Tesman en rentrant au logis, c'est de retrouver ses pantoufles : « Mes vieilles pantoufles ! Mes pantoufles, tu comprends ! — Vraiment... Je me souviens que tu m'en parlais pendant notre voyage. — Oui, elles m'ont bien manqué. 11 faut que je te les montre, Hedda! » Les pantoufles du mari, le chapeau baroque de tante Julie toute cette médiocrité, tout ce ridicule, il y a de quoi venir à bout de patiences plus résistantes que celle de Hedda. Tout lui est devenu odieux de ce mari ridicule, sa face de niais, ses lunettes et ses tics, le : « Dis donc, Hedda ? »

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qui commence toutes les phrnses/etle : <c Heiur » qui les termine invariablement.

Ajoutez que Hedda, qui n'aime pas son mari, en a aimé un autre. Cet Eylert, elle le retrouve célèbre, presque sauvé de ses habitudes de débauche. Elle en veut à Théa d'avoir accompli une œuvre qu'elle a vainement essayée. Elle est jalouse. — Eylert appartenant à une autre, Tesman étant une quantité négligeable, il lui reste pour se rattacher à l'existence Tamour libertin d'un vieux beau. — C'est pourquoi il lui semble que ce qu'elle a de mieux à faire en cette vie, c'est d'en sortir. — C'est ainsi que le dénouement sort d'une façon logique de la situation telle qu'elle a été posée dès le début du drame, du conflit de deux caractères incompatibles et du a contact de deux milieux sociaux qui ne peuvent s'entendre ».

Ces deux caractères de Hedda et de Tesman sont dessinés avec le relief le plus saisissant, avec la plus admirable intensité de vie. Quelques-uns parmi les personnages accessoires ne sont ni moins vrais ni moins faciles à comprendre. C'est la tante Julie, la vieille fille qui a élevé Tesman, qui s'efface devant la belle jeune femme d'une éducation et d'un monde si supérieurs! C'est l'assesseur Brack, un parfait cynique, habile à profiter des situations qu'il a lui-même préparées et qui guette depuis longtemps dans la femme de Tesman une proie facile. Plus énigmatique est la figure de M"' Elvsted. Cette petite Théa est-elle vraiment

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bonne? Est-elle consciente de Fœuvre de rédemption qu'elle a faite? On le croit d'abord et on pense qulbsen a voulu la mettre en face de Hedda comme sa parfaite antithèse. On est un peu trouDlo et dérouté quand on ïa voit à côté de Tesman, prête à « inspirer » le mari de Hedda, comme elle avait inspiré Eylert. De même il y a de l'obscur dans la conduite d'Eylert. Son subtil désespoir, Tincohérence de ses propos, la façon dont il s'accuse d'avoir détruit son manuscrit, son suicide, tout cela nous surprendrait fort si nous ne savions qu'Eylert a toujours été un cerveau fêlé. — Une comédie qui serre la vie de très près, qui donne dans sa première partie une grande impression de réalité intime, qui tourne brusquement au drame sombre, telle est cette pièce, l'une des plus accessibles au public français, si elle n'est pas l'une des plus caractéristiques dans l'œuvre d'Ibsen.

On nous a donné successivement les Rcveliants^ le Canard sauvage^ Hedda Gabier ^Maison de poupée. Peu à peu nous nous familiarisons davantage avec le tour d'esprit et les habitudes de pensée du dramatiste norvégien. Et surtout nous prenons pour entendre son œuvre les dispositions qui conviennent. Les bizarreries ne nous en étonnent plus. Nous ne sommes plus fâchés que certaines parties nous en demeurent fermées. Nous comprenons qu'il faut entendre les œuvres étrangères comme étrangères, c'est-à-dire en acceptant d'avance que quelque chose nous en échappe, car entre la pensée de deux peuples qui diffèrent par la race, par les origines, par les traditions, il ne saurait y avoir entière communication et pénétration absolue. Demander qu'un public français, ne fût-il composé que de lettrés, entende une pièce d'Ibsen, comme il ferait de Tœuvre conçue par une pensée française, cela est à peu près absurde. Ce qui est juste, c'est de discerner tout à la fois dans l'œuvre ce qui en fait la saveur locale et ce qui lui donne une portée générale et une signification humaine.

La Dame de la Mer (i) est un drame symbo-

(1) Cercle des Escholiors, décembre 189i.

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lique. On parle aujourd'hui beaucoup du symbole : on en parle à tort et à travers ; on en use avec indiscrétion; on arrivera à le discréditer pour un temps. Ce sera dommage. Le symbole est une traduction de la vérité plus large et .plus compréhensive que n'en serait l'expression dépouillée, toute sèche et toute nue. Ce qu'il conserve d'inexpliqué et d'indéterminé et de vague et de flottant est justement ce qui en fait la valeur, et qui lui donne sa portée. Car la vérité dépasse toujours ce qu'il nous est permis d'en apercevoir avec netteté. Nous la diminuons et nous la rétrécissons pour la faire entrer dans nos formules précises. Elle retrouve dans le symbole sa largeur. Le symbolisme, c'est l'imagination s'ajoutant à la raison; et l'imagination elle aussi est une faculté de découverte. Les grands savants sont en même temps de grands poètes. Le symbolisme met en œuvre certaines analogies qui relient le monde intérieur avec le monde extérieur. Il ne nous considère pas comme des êtres isolés. Et il rétablit ainsi l'harmonie qui unit tous les éléments de la multiple Nature, et toutes les parties du grand ensemble...

L'idée qu'Ibsen a voulu traduire est la suivante. Une jeune fille porte en elle un rêve d'amour. Elle fait un mariage de raison. Le désir de je ne sais quel bonheur, qui lui est resté inconnu, grandit en elle. Toutes les contraintes ne sauront qu'exaspérer ce désir.

Tous les remèdes et tous les soutiens ne Tai-

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deront qu'à se perdre. Mais si elle regarde en face le danger, si elle comprend qu'elle est libre et qu'elle est responsable, elle peut être sauvée... On voit assez bien dans quelle forme un maître de notre scène aurait pu traduire cette idée. Voici la traduction tout, à la fois symbolique et réaliste qu'en a donnée Ibsen,

EUida est une malade. On nous renseigne sur son tempérament. On nous dit quels éléments obscurs s'agitent en elle et sont comme le fond de sa nature. Sa mère est morte folle. Elle est d'une race de marins. « Les gens qui demeurent près de la grande mer forment comme un peuple spécial. C'est presque comme s'ils vivaient de la vie même de la mer. Il y a une ondulation, une sorte de flux et de reflux, aussi bien dans leurs pensées que dans leurs sentiments. » La fille du gardien du phare de Skjoldviken est née auprès de la mer et a vécu longuement devant elle. Elle l'aime d'une étrange sympathie. Elle se baigne chaque jour dans l'eau du fjord et elle éprouve à de certains jours que l'eau du fjord est malade. La mer fait pour ainsi dire partie de son être.

C'est pourquoi on l'appelle la Dame de la Mer.

Étant jeune fille, elle a pu éprouver de l'afi'ection pour quelqu'un des jeunes gens qui l'entouraient, et par exemple, pour le doux professeur Arnholm. Ce n'était pas l'amour, l'amour irrésistible aux violences de tyran. Or, un jour un étranger est venu. D'où venait-il et qui était-il? On ne sait et cela n'importe

pas. Son vaisseau a émergé soudainement de la brume. Son nom même est d'un être irréel.

Il s'appelle Freeman, ce qui veut dire : Thomme libre. Il est celui qui est en dehors des lois établies et des conventions de la société. Aussitôt qu'il est apparu, EUida l'a reconnu. Il lui a semblé qu'ils étaient tout deux de même nature, qu'ils avaient mêmes instincts et mêmes goûts, et que la pensée de l'un s'achevait chez l'autre. Leur parole se faisait écho. Ils parlaient de la mer, des tempêtes et des temps calmes, des nuits sombres et des jours ensoleillés.

« Mais nous parlions surtout des baleines et des phoques, qui se traînent sur les écueils aux rayons du soleil ; puis des mouettes, des aigles et de tous les autres oiseaux de l'Océan. » Il exerçait sur elle un ascendant auquel elle n'essayait pas même de se soustraire. Il disait : il faut. Et elle voulait en effet ce qu'il voulait. Il lui contait qu'il avait commis un crime, assassiné. Et elle ne savait si c'était bien ou mal, mais elle ne doutait pas qu'il n'eut agi comme il devait. Et il voulut qu'il y eût entre eux d'étranges fiançailles : « Il tira de sa poche un anneau et ôta de son doigt une bague qu'il portait toujours. Puis il retira également de mon doigt une petite bague que j'avais et enfila ces deux bagues, la sienne et la mienne, dans l'anneau, en disant que nous devions maintenant nous marier tous deux avec la mer. Il prit alors l'anneau avec les deux bagues et les lança au loin dans la mer. »

L'étranger est parti, voilà des années. EUida ne Ta pas oublié. Elle n'a pas cessé de subir son influence. On lui a dit qu'il était mort. Mais elle sait bien que cela n'est pas vrai. Elle sent qu'elle est au pouvoir de cet homme, que cette volonté est sur elle. Et c'est bien cela qu'elle trouve horrible. « L'horrible, c'est ce qui effraye et qui attire en même temps.... » Elle s'est mariée. Elle a fait effort pour aimer son mari. Elle n'a point chassé l'horrible souvenir. Même elle est en proie à des hallucinations. A de certaines minutes, elle revoit l'étranger, tel qu'elle l'a vu au jour de leurs fiançailles. Cela date du temps de sa grossesse. Un enfant lui est né qui est mort depuis. Elle songe avec terreur à un phénomène qui aussi bien n'étonnera nul médecin. « Comment expliquer ces yeux énigmatiques de l'enfant?... Les yeux de l'enfant changeaient de couleur en même temps que la mer, suivant qu'il faisait beau ou mauvais temps... L'enfant avait les yeux de l'étranger. »

Les deux premiers actes sont consacrés à nous montrer Ellida dans la maison de son mari. Celui-ci est un médecin, le docteur Vangel. 11 a deux filles nées d'un premier lit, Bolette et Hilde. Il est excellent. Il aime sa femme d'une tendresse apitoyée. Il la voit malade. Il essaie de la soigner. Jusqu'ici d'ailleurs il ignorait cette histoire de l'étranger. Mais aujourd'hui Ellida éprouve le besoin de tout lui raconter. Car sans doute un pressentiment l'a

avertie. Elle devine, elle sent que l'étranger va revenir.

Le voici en effet qui apparaît derrière la haie du jardin. EUida le reconnaît à « ses yeux ». Il vient pour la chercher. Il l'emmènera ce soir, à l'heure où appareillera son vaisseau, ce vaisseau qu'on va voir passer au fond de la scène, brumeux et fantastique.

EUida demande à son mari de la sauver.

Maintenant qu'elle n'est plus sous « les yeux » de l'étranger, elle lui échappe, elle se ressaisit. Mais elle se rend bien compte que lorsqu'elle se trouvera de nouveau en sa présence, elle sera sans force et sans volonté propre. L'aimet-elle ? « Je sais seulement qu'il est pour moi le mystère, l'horrible, et qu'il me semble que c'est à lui que j'appartiens. » — Vangel de son côté réfléchit sur la conduite qu'il doit tenir. Il est pour EUida, autant qu'un mari, un père et un médecin. « C'est difficile pour un médecin de bien juger une malade qu'il aime sincèrement. Et encore, cette malade n'est pas une malade ordinaire. Ce n'est ni un médecin ordinaire qu'il faut, ni des remèdes ordinaires... » En efi'et le remède dont il va se servir c'est un de ces remèdes qu'emploient les médecins dans les cas désespérés et quand il s'agit de jouer le tout pour le tout.

Au point où ils en sont, EUida et Vangel peuvent se tout dire. Ce n'est plus le temps des délicatesses et des ménagements. Avec franchise et bravoure ils s'avouent que leur ma-

riage a été un marché. Vangel avait peur de la solitude. Il avait besoin d'ailleurs d'une femme pour tenir sa maison et élever ses filles. Il a demandé EUida en mariage. Elle a accepté d'être sa femme parce que ce mariage était convenable et sortable. Ne pourrait-on maintenant résilier le marché ? Il ne s'agit pas seulement du divorce légal. Ce sont deux destinées qui vont volontairement se désunir, Vangel va s'effacer, disparaître de la vie d'EUida. Il va la rendre à elle-même. Et voici la scène qui a lieu au retour de l'étranger, très belle avec son tour mystique :

« Vangel. Je le vois bien, EUida; tu m'échappes de plus en plus. Le désir de l'infini, de l'idéal irréalisable finira par jeter ton âme dans les profondeurs sombres de la nuit, — Ellida. Oui, oui, je sens au-dessus de moi planer de grandes ailes noires et silencieuses. — Vangel. Il ne faut pas que tu en arrives là. Il n'y a qu'un salut pour toi. Voilà pourquoi je résilie le marché. Maintenant choisis ta route. Tu es libre, complètement libre... Maintenant tu es complètement dégagée de moi et des miens.

Maintenant ta vraie vie peut retrouver sa vraie route et la suivre. Maintenant tu peux faire ton choix librement, Ellida. Tu en es responsable. — Ellida. Librement ! Responsable ! Quel changement! — L'Etranger. Entends-tu, Ellida, on sonne maintenant pour la dernière fois. Viens donc! — Ellida. Jamais je ne vous suivrai après ce qui vient de se passer. — L'Etran-

GER. Je le vois bien. Il y a ici quelque chose de plus fort que ma volonté. — Ellïda. Votre volonté n'a plus aucune influence sur moi. Vous êtes pour moi un homme mort, qui venait de la mer et qui y retourne. Mais je n*ai plus peur de vous, et vous ne m'attirez plus... »

Le sens de cette scène est assez clair; et on voit assez quelle en est la profonde signification morale. Le sentiment de notre responsabilité est la meilleure sauvegarde... pour qui du moins a conservé une vie intérieure assez intense.

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